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Le dernier métro

La douche froide des résultats des élections en Italie, entraînant le retour de Berlusconi au pouvoir, dont nous connaissions très bien le style et les méthodes, avait de but en blanc remplacé les sensations, désagréables aussi, provoquées par l’irruption de Vera et Mario au beau milieu d’une scène confuse où la passion abrupte du peintre allait emporter la modella aussi…
Cela avait été déclenché sans doute par les petits malentendus de notre conversation où l’embarras s’alternait à une étrange liberté réciproque… Cependant, la démarche du portrait avait atteint, en elle-même, ce point de départ de l’acte créatif qui devient facilement un point de non-retour pour les personnes concernées…
Sans que je m’en rendisse compte, par quelques coups rapides du pinceau, Michele avait de but en blanc saisi mes traits, avec une telle force expressive qu’il s’en fit emporter, comme si l’évidence de mon corps et de mon regard sur la toile l’autorisait, comme on dit, à passer à l’acte ! Je ne peux pas dire ce qui se serait passé si personne ne nous dérangeait… Toujours est-il que la tournure des événements provoquée par l’irruption de Vera et Mario m’avait profondément indignée et qu’elle n’avait pas suffi à me rassurer la définitive rupture entre Michele et les deux Napolitains, enfin partis.
Plus tard, dans un état déplorable où la rage pour cette interruption se mêlait à des sentiments de profonde impuissance en face de la défaite électorale, Michele avait rangé dans la malle, à la hâte, mon portrait inachevé ainsi que tous les autres fragments de notre mémorable exploit…
Heureusement, nous n’étions pas restés seuls en ce moment pénible. Juste une demi-heure après l’annonce à la télévision, Olivier Jardin avait frappé à la porte. Il était avec un groupe d’amis et d’amies de l’association de la rue des Vinaigriers. Ils ne venaient pas les mains vides. Avec les pizzas et des bières en quantité qu’ils avaient apportées, on avait bu, on avait mangé et l’on avait agréablement sympathisé jusqu’à l’heure du dernier métro…
Au cours de la soirée, j’étais restée interloquée devant le comportement équidistant d’Olivier Jardin. Malgré l’évidence de la séance de peinture, qui avait laissé des traces partout, celui-ci n’était pas du tout jaloux de Michele ! Il souriait même quand, en aparté, j’essayais de me justifier pour le rassurer. Comme s’il savait bien de choses au sujet de Michele que je ne savais pas encore. Comme si cela excluait toute possibilité d’un lien moins que correct entre Michele et moi ! Olivier avait même insisté pour que je reste auprès de mon colocataire pour le consoler.
Comment ? Le jour où finalement je me laisse un peu aller et que je me déclare disponible à une promenade nocturne… qui aurait servi à me défouler un peu de cette chape de plomb… il se dérobe, il me donne même des conseils de frère sage !
Je me demandai, alors, où s’étaient rendus ces deux Napolitains, Vera et Mario, avant de disparaître de la face de la terre. N’avaient-ils pas frappé à la porte de l’association pour renseigner Olivier autour de cette scène qu’on ne pourrait plus délicate et intime, à laquelle ils avaient assisté comme des spectateurs et participé comme des figurants ? Effectivement, Olivier, en ces temps-là, se rendait souvent chez mon association de la rue des Vinaigriers… à la découverte de ses ancêtres italiens du côté maternel, originaires des Pouilles… D’ailleurs, Enotrio, le nom de famille de sa mère, était aussi le nom d’un peintre à la mode en Italie dans les années 60 ayant quelques parentés stylistiques avec Utrillo…
Puisqu’il ne m’en avait jamais parlé, je fus assez touchée en sachant qu’Olivier était Italien par moitié, tandis que peut-être j’étais par moitié Française… que cela venait d’une mère pour chacun de nous… En un éclair ma tête s’envola dans cette redoutable symétrie à faire trembler les veines… mais j’osai m’accorder aussi l’hypothèse que si ma mère et son père — français tous les deux — se rencontraient avant de chercher fortune au-delà des Alpes, et qu’ils s’aimaient, nous n’existerions pas ! Donc je devais dire merci à cette fée-sorcière insaisissable qui avait osé franchir la plus accueillante des frontières à la recherche d’un ailleurs fabuleux qui l’attirait déjà, fatalement !

Au moment des adieux, on était tous rassurés, car nous avions échangé nos ressentis et nos attentes pour le présent, découvrant par cela combien nous étions imprégnés par la même vision des choses. On était tous sur la même rive… gauche, sans être pourtant, du moins pas encore, des bobos parisiens !
— Les idéaux de Marx et Antonio Gramsci ne sont pas morts ! avait proclamé Olivier Jardin sur le pas de la porte, tout en me rappelant, d’un petit coup sur l’épaule, le rendez-vous du lendemain :

— As-tu oublié le faux d’un vrai ?
— Quoi ?
— Le faux enterrement d’un vrai socialiste napolitain !

Une fois seuls, nous nous dirigeâmes sans un mot dans nos respectives cellules. Au-delà de la petite envie secrète de résoudre quelques-uns de mes nœuds personnels — grâce à la complicité d’un saint (Michele) et à la ténacité d’un arbre (l’Olivier) —, je n’avais plus d’illusions, ni pour mon pays ni pour l’Europe. Donc, je ne me serais pas émerveillée si je n’étais pas parvenue à m’endormir pacifiquement tout au long de la nuit. En plus, cela n’avait plus aucun sens, cette promesse de la reconstruction fidèle de l’enterrement de Gaetano Calenda, que la vidéo devait immortaliser au milieu des décors de la rue de la Lune au lieu que dans ce pays éperdu de Calabre où celui-ci était mort !
J’aurais voulu partir, disparaître. Et pourtant, j’avais voté, régulièrement, parmi d’autres Italiens souriants, en me rendant très tôt le matin de dimanche au siège de la rue de la Paix… Je considérais donc tristement que ce n’est pas facile d’émigrer de son propre pays ni de s’enraciner ailleurs. Au-delà de Berlusconi ou des autres gueules de son sombre entourage, que faisait-elle, l’Italie, pour retenir les jeunes ? Que fait-elle pour eux, encore aujourd’hui ?
Au-delà de ma porte fermée, j’entendais Michele gémir et changer continûment de position dans son lit, comme un mort qui se retourne dans sa tombe. Plus tard, il s’était levé et, après avoir traîné dans l’endroit qui avait été, pendant deux glorieuses, son atelier de peintre, il s’était écroulé bruyamment dans l’unique fauteuil, tout en murmurant une phrase typique de lui, que je n’oublierai jamais :
— Il ne manque qu’une chose… que le cauchemar du métro se matérialise encore !

Giovanni Merloni