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« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… »

Suggestionnée par les attitudes insomniaques de Michele, je pensais que je n’aurais pas dormi moi aussi… et voilà que tout au contraire je plongeai sans transition dans un sommeil accueillant et léger où des manifestants excités s’invitaient en cohue de voix et de drapeaux tout au long des rues centrales de ma ville natale pour se donner rendez-vous dans un seul rêve. Ceux qui venaient de Porta Galliera s’acheminaient via Indipendenza ; ceux qui entraient Porta Irnerio remontaient au long via Zamboni, en recueillant les professeurs et les étudiants de l’Université ; ceux qui arrivaient de Ravenna empruntaient Porta San Vitale ne s’arrêtant qu’en bas des Deux Tours, et cætera… Le vrai rêve devait débuter juste au-dessous de l’horloge de Palazzo d’Accurzio (1) d’où la grande foule devait s’aventurer via d’Azeglio, avant de passer silencieusement à côté de la Maternité et dépasser la Porta San Mamolo… J’étais déjà là, au beau milieu de la « place, belle place/ où passa un lièvre, hélas » (2), lorsqu’un type à la chemise blanche, qui ressemblait à Olivier Jardin, jaillit brusquement de la foule, me serra la main et m’embrassa avant de susurrer à mon oreille : « On s’est rassemblés pour l’enterrement d’un vieux socialiste napolitain ! »
Possible ? Que faisait-il à Bologne le cadavre de Gaetano Calenda, cet homme du sud, ayant une intelligence portée moins à la fabrication de Nouveaux Mondes qu’à la célébration des civilisations révolues ? Étais-je, au contraire, en train de participer à l’enterrement de quelqu’un d’autre ? Sur cela, je n’osai pas interroger le camarade à la blouse céleste, ressemblant, lui, au patron de la Malacappa, qui m’avait attirée devant le comptoir de marbre d’Olindo Faccioli, le fameux bar à vin au rez-de-chaussée d’une tour ancienne où maintes fois j’avais accompagné mon babbo…
Tandis que quelqu’un remplissait mon calice de Pagadebit (3) blanc bien frais, je me demandai « Qui suis-je ? », tout en me penchant en avant pour regarder les chaussures noires du patron du bar… « Je ne suis plus une môme, hélas ! » étais-je en train de me répondre quand une voix aiguë de femme retentit via Altabella : « Venez vite ! Le cortège est par là ! »

Plus tard, la foule s’était un petit peu restreinte à la hauteur de la Porta San Mamolo, mais avait repris haleine à l’embouchure de la route montante jusqu’au sommet de la colline… et sincèrement j’étais navrée de suivre d’ainsi près cette bière en guise de lit d’hôpital que trois ou quatre hommes aux épaules robustes portaient péniblement. Sur le lit, on avait jeté un drap rouge et de milliers de photos pourries. Quand je m’aperçus que sur le catafalque, plié sur le côté, dormait un jeune homme au costume gris, j’eus l’impulsion subite de m’approcher pour le voir mieux. Il avait la tête cachée sous un journal, tandis que ses jambes pédalaient sous la couverture de feuilles noircies.
« Michele ! » hurlai-je, tandis que des bras invisibles me hissaient sans effort sur des épaules musclées. En me reconnaissant, de son air plus sérieux Michele m’invita à m’asseoir auprès de lui :

« Je suis venu à Bologne avec la plupart de ma famille… Ils sont ci-dessous, mes aînés ! » me dit-il, en libérant la couverture des feuilles mouillées et de la boue accumulée pendant le long voyage à travers la péninsule.
Quand son méticuleux travail de balayeur fut fini, je reconnus le tissu abîmé et les couleurs floues de la nappe indienne protégeant la malle qui aurait dû être à Paris… Ah, mon Dieu, c’était elle, la même malle où je m’étais allongée en me prenant pour une modella juste pour lui faire plaisir !
« Ne devais-tu pas partir là-bas, à Naples ? » lui dis-je…
Pour toute réponse, en un élan aussi prodigieux qu’inattendu, il me souleva vers les toits rouges et me posa doucement sur le dossier du lit : « D’ici tu peux tout regarder sans être trop impliquée… Tu en as le droit, d’autant plus que le contenu de cette malle ne te regarde que pour une seule chose ! » susurra-t-il.

« Laquelle ? » dis-je, affichant un sourire embarrassé.
« Notre amour qui naît sur cette terre en deuil… » répondit-il.
Je me demandais si celui qui m’avait si gravement parlé d’amour était Michele ou n’importe quel souffleur de théâtre… quand j’entendis le crissement d’un couvercle…
Non, il ne s’agissait pas d’une bière ni d’un coffre… Entouré d’une étrange senteur de fleurs mortes, quelqu’un sortait de la malle ! Les jambes tremblantes, au risque de me tordre un pied je descendis de ce lit voltigeant dangereusement à la hauteur des têtes et des drapeaux. Je n’avais pas de choix, je devais absolument m’occuper de cet inconnu ! Au pas d’une porte cochère où celui-ci était en train de se faufiler, je m’arrêtai pour le respect que m’inspirait l’âge de cet homme à l’air tout à fait inoffensif.

En reconnaissant Gaetano Calenda, je fus d’abord touchée en constatant que celui-ci avait décidé de s’inviter dans mon rêve, se passant de son petit-fils qui l’attendait depuis longtemps dans son rêve à lui ! Puis, je ne savais quoi penser me voyant brusquement catapultée dans un vaste local envahi par la fumée des cigares et des cigarettes. Derrière une table parsemée de fleurs, bouteilles et gobelets blancs, ayant Michele à sa gauche, Gaetano était assis à la place des hôtes d’honneur, tandis qu’un le type à l’eskimo vert (4) — qui se révéla être, à ma grande surprise, mon babbo, Nevio Buonvino — présentait l’illustre disparu au Maire, puis au Président de la Région, enfin à d’autres figures éminentes… Bouleversée par cette passerelle d’inconnus, je levai timidement la main : « Babbo, quelle date sommes-nous aujourd’hui ? »
« C’est le jour de ta naissance ! » me dit à l’oreille une femme blonde coiffée avec un joli chignon au sommet de la tête. « On est en 1972, tout le monde est d’accord pour commémorer 36 ans après sa disparition l’un des pères du socialisme réformateur : un homme généreux et intransigeant qui mourut en 1936 ! »
Je ne fis pas à temps à reconnaître en cette femme empressée et maternelle Madame Lamy… que celle-ci s’était volatilisée, sans négliger pourtant de me rendre ce fameux dessin à elle que j’avais perdu de vue… Haletante, j’essayai de me frayer un chemin au milieu de la foule qui semblait vouloir me resserrer dans son étau. « Michele ! Michele, j’ai le dessin ! » hurlai-je en lui faisant signe que j’allais le rejoindre. Mais la foule bougeait bruyamment, tel un immense animal, vers la sortie du local et l’on se trouva de but en blanc alignés au bord de la route montante où le corbillard s’aventurait par sanglots. Derrière le cercueil, en première ligne, Michele avançait, bras dessus bras dessous, avec mon babbo, Nevio Buonvino… Celui-ci portait dans son sac à dos un nouveau-né hurlant… et j’étais en train de m’écrier, à mon tour « Cet enfant-là c’est moi ! » quand les échos de la manifestation de Bologne s’estompèrent subitement dans l’ambiance anodine et sans éclats des quatre murs d’un appartement clair et calme avec balcon de Paris… à la veille fébrile des fausses funérailles du vieux socialiste !
« Est-il possible, me demandai-je, que dans mon rêve — où l’enterrement se déroule déjà avec la force et la redoutable évidence du cortège et des larmes s’incrustant indélébiles dans ma mémoire — je doive assister à un flash-back, comme dans un film de Bergman ? »
Je voulais de toutes mes forces sortir de ce labyrinthe… Mais j’étais là, désormais, à Paris, au beau milieu d’un plateau vide entouré de décors familiaux, où cette ombre figée, qu’on avait arrêtée au seuil de ses soixante-trois ans, avançait lentement, courbe et mal assurée, vers le fauteuil où Michele dormait.
Certes, la pâleur de la mort ne convenait pas à ce petit homme au costume gris, arborant un œillet à la boutonnière… Cependant, le décalage d’âge paraissait impressionnant avec ce jeune dormeur ayant pourtant cumulé, lui aussi, ce même fardeau respectable !
« Tu es venu me récupérer ? hurla Michele en se réveillant dans un bain de sueur. Je suis déjà mort, n’est-ce pas ? »

« Rassure-toi ! Je suis venu pour te voir, mais je n’ai pas beaucoup de temps, susurra l’homme maigre et haletant d’une voix qui me fit peur. On ne m’a accordé qu’un jour… Et je veux bien en profiter pour fêter ensemble notre anniversaire ! »
« Grand-père, tu te trompes, osa dire Michele, le plus gentiment possible. Nous ne sommes pas nés le même jour ! »

Gaetano ne sut pas quoi répondre. Tout en gardant une étrange énergie, il semblait prêt à crever définitivement d’un instant à l’autre. Combien de temps avait-il à disposition au juste, avant de disparaître ?
« Mais nous sommes tellement âgés, tous les deux, reprit Michele, s’accompagnant d’un geste large. Il m’avait vue et cela avait imperceptiblement modifié sa voix. Maintenant, rassuré par la présence d’un être vivant de sexe féminin, il affichait un air désinvolte en disant : « De quoi pouvons-nous nous réjouir, désormais ? »
« De la Libération de Naples ! » répondit Gaetano qui, au contraire, ne me voyait pas… « Si tu savais combien de fois je me suis retourné dans la tombe en attendant ce jour ! continua-t-il. Depuis mon cachot, j’entendais des échos contradictoires. Le fascisme ne se déballait pas, jusqu’au moment où j’ai entendu une voix assez familière qui hurlait dans un cône de carton : les Napolitains ont chassé seuls les occupants ! C’était la voix d’Alfredo, mon fils ! Ton père ! Trinquons à cette journée de lumière et d’espoir : le fascisme est enfin refoulé ailleurs ! Attends, je vais chercher une bouteille et deux verres ! »
Fort agité, Michele se leva, pour s’approcher de moi et me signifier, par des gestes très éloquents, toute sa contrariété : on ne pouvait certainement pas célébrer une glorieuse victoire le jour même d’une cuisante débâcle électorale ! « Grand-père, hurla-t-il, tu n’es pas à Naples, ici ! »
C’était inutile d’ajouter d’autres précisions historiques… Gaetano se retourna vers le balcon. Au-delà du réverbère, une jeune fille accoudée à une fenêtre lui souriait. Avait-elle suivi cette étrange conversation depuis le début ?
« Nous sommes à Paris, n’est-ce pas ? » s’exclama Gaetano… Il aurait aimé, sans doute, sortir son nez et ses lunettes au-dehors de la porte, descendre l’escalier, emprunter la petite descente jusqu’à la porte Saint-Denis…
Sans doute à cause de ma présence, Michele, le petit-fils, n’avait pas trop envie de pénétrer la personnalité charismatique de son grand-père. Par contre, il avait besoin de se libérer d’un de ses plus gros cailloux, celui du progrès… Un sujet aussi passionnant que décourageant qu’il m’avait déjà partagé plusieurs fois (1) :
« À présent, on nous impose un progrès totalement dépourvu de générosité ! dit-il, scandant les mots, de la peur d’être mal interprété. Par conséquent, le progrès contemporain régresse et détruit le travail des générations qui nous ont précédés ! »
« Un progrès à reculons… comment est-il possible ? » s’inquiéta le vieux socialiste qui, de toute évidence, ne voulait rien savoir d’un monde devenu méconnaissable…
Maintenant, chaque fois que j’essaie de reconstruire, avec des notes de plus en plus fouillées, ce rêve sans fin, je me reproche durement d’en avoir été la responsable : le fantôme de cet ancêtre illustre ne se serait certainement pas invité dans notre appartement minuscule en nous gâchant la fête si je n’avais pas eu l’idée brillante de l’entrevue et de la mise en scène de son enterrement…
Les morts doivent rester là où ils sont ! Attention, ce n’est pas une Napolitaine superstitieuse, c’est une Bolonaise désabusée qui le dit : les morts se sont accoutumés, désormais, à leur disparition, à leur état d’absence. Ils ne manquent qu’à nous. Donc, s’ils ne viendront pas nous chercher spontanément, toute initiative de les convier dans la grisaille de notre présent serait absolument dangereuse et porteuse de désagréables malentendus qui nous accompagneraient pour le reste de notre vie !

Giovanni Merloni

(1) « Quand j’étais un enfant de onze à douze ans, me dit un jour Michele, j’avais une confiance presque aveugle dans le « soleil de l’avenir » dont me parlait mon père ainsi que dans la force traînante de la civilisation « à la Jules Verne ». Je voulais faire de mes mains un petit quotidien à distribution familiale. Son titre devait être, justement, « Le progrès ». Mais à la maison, chose étrange et vraiment incompréhensible, il n’y avait qu’une vieille encyclopédie Bompiani, publiée au beau milieu de l’ère fasciste, où le mot « progrès » ne figurait pas du tout. Ne parvenant pas à me résigner, je revenais continûment à ce gros livre abîmé, avec insistance. Je n’avais pas le courage d’interroger mes parents. Petit à petit, je m’étais convaincu que ce mot « progrès » n’existait pas… et j’abandonnai mon métier de journaliste. »

(2) Souvenir de la comptine que Nevio Buonvino fredonnait à Anna, où le mot « place » évoque à la fois la piazza Maggiore de Bologne et la main de l’enfant qui doit apprendre les noms des cinq doigts : 

Place, belle place,
Où passa un lièvre, hélas :
Le pouce le dévisagea,
L’index le tua,
Le majeur l’écorcha,
L’annulaire le cuisina,
Et le petit doigt le dévora.

Piazza, bella piazza,/ci passò una lepre pazza:/il pollice la vide,/l’indice l’uccise,/il medio la scorticò,/l’anulare la cucinò,/e il mignolino se la mangiò..

(3) Anna avait été toujours fascinée par le nom de ce vin blanc, « Pagadebit », qu’on pourrait aisément traduire avec « Paie-la-dette »

(4) L’eskimo était un imperméable vert clair avec capuchon, pourvu d’une fourrure synthétique à l’intérieur, qu’en Italie la plupart des jeunes portait au début des années 70.