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« Tu as raison, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre ! »

Pendant des années, mon esprit et mon corps ont subi le va-et-vient continu du souvenir de ce rêve téméraire intervenu juste à la veille du tournage du faux enterrement de Gaetano Calenda… Un rêve hanté d’ailleurs par le manque presque absolu de révélations et l’ennui d’une discussion où l’unique plaisir venait de l’inversion nette des rôles et des tempéraments entre l’homme mûr et l’homme décrépit. Si Michele se perdait nonchalamment dans les méandres de la pédanterie, Gaetano était parfaitement à l’aise dans les brumes de l’inconscience… Cependant, à y penser, quelques portes s’entrouvrirent et quelques ondes — lumineuses, sonores, physiques et même parfumées — passèrent d’un monde à l’autre, entraînant des nouvelles inattendues et des circonstances ou conjectures qui regardaient aussi ma jeune personne sans défense !
Suivant mes notes, je reprends donc le récit de cette séquelle de sons et de lumières (s’alternant aux silences et aux ombres) là où je l’avais interrompu. Avec une précision qui me semble importante : je n’étais pas habillée, comme d’habitude, avec mon jean et mon chandail usé de la rue des Rosiers (1). Je ne portais pas non plus mon vieux pyjama rayé. Entre chien et loup, protégée heureusement par une insondable pénombre, j’arborais la même robe courte et le même châle de soie qui m’avaient transformée en modella sous le regard haletant de Michele à son tour déguisé en peintre…
En cette mise, nu-pieds sur le bois poussiéreux, j’entendis Michele et Gaetano se raconter réciproquement leurs vies parallèles. C’était un passionnant dialogue entre sourds, ayant l’air d’être muets et aveugles aussi. Tous les deux parlaient en contemporaine, sans trop se soucier de répondre du tac au tac. Je comprenais très peu au milieu de ce flux sans forme. Michele savait très peu de cette Italie gaiement soumise à la dictature fasciste, tandis que Gaetano n’imaginait en rien ce qui pouvait s’être passé après sa précoce disparition. De cette façon drôlement décalée, si Gaetano s’attardait sur ses souvenirs extraordinaires de Paris, dont il regrettait la lumière bruyante et la poésie de la rue, Michele à son tour lui confiait son sentiment de culpabilité pour avoir abandonné Naples…
« On ne peut même pas voter ! » dit gravement Gaetano.
« Non, grand-père, tu perds facilement le sens du temps, et c’est bien compréhensible dans ton état. Cependant, depuis la fin de la Seconde Guerre, en Italie, on peut bien voter ! Nous avons installé la République, protégée par l’une de plus belles Constitutions du monde. Et bien sûr, nous avons ce suffrage universel pour lequel tu t’étais autant battu ! Ce n’est pas peu en avoir la possibilité, même si le vote risque d’être la seule arme restante, dans notre démocratie qui a perdu des coups… Certes, il faudrait choisir avant, avec sévérité, ceux qui doivent nous représenter… Quant à moi, il est trop tard, désormais, puisque je viens de rater cette possibilité ! »
« Tu m’as invité dans un monde nouveau, répondit le grand-père, où le progrès technique et scientifique aura entraîné sans doute des contradictions, mais je ne veux pas croire que l’humanité régresse ! »

« Oui, Karl Marx et Sigmund Freud ont encore des raisons à prêter à ceux qui sauront les entendre, répliqua Michele, mais nous avons dû endurer la bombe atomique avec une infinité d’autres inventions dangereuses pour l’humanité ! Sans compter les animaux qui succombent, l’atmosphère, les océans, la Nature ! »
Devant le silence incrédule de son grand-père, Michele hésita un instant, puis il reprit :
« Je fais partie d’une génération qui a joui de presque tout ce qu’on pouvait souhaiter. Du sexe sans contraintes à l’espoir d’une vie prolongée. On nous a fait cadeau du bien-être en dehors de tout sentiment de culpabilité… En échange, nous avons pris l’habitude de considérer, un peu naïvement, le progrès comme positif en lui-même… »
J’eus à cet instant l’impression que Gaetano fût comme soulagé par les attitudes problématiques de Michele, d’autant plus qu’il n’était pas du tout enthousiaste de tomber, à chaque tour de bouée, dans ce sujet lourd comme le plomb de son existence exemplaire dont il était finalement devenu l’otage et l’esclave :
« Tu as raison, Michele, dit-il, le progrès est comme une femme prête à fuir entre les bras d’un autre ! »

Cette phrase inattendue me toucha intimement. Sans transition, à califourchon du parapet je vis Vera Marasco, prête à franchir la barrière invisible, se jetant vers le magnolia…
« Cette femme, continua Gaetano, devient de plus en plus belle, au fur et à mesure qu’elle dévoile à elle-même son destin de traîtresse et qu’elle se voit confrontée, symétriquement, à une inévitable conséquence : elle sera trahie à son tour, comme l’Italie ! »
Je vis à ce point-là Michele se lever, ramasser à terre un des croquis consacrés à mon nez à la française pour le montrer à Gaetano, avant de lui parler longuement à l’oreille… Combien de temps avait-il duré ce colloque à voix basse ? Est-ce qu’ils parlaient de moi ? Je me souviens seulement que cela avait suscité en moi un dynamisme tout à fait inhabituel : presque nue ou trop peu habillée comme j’étais, je m’engageai à ranger le salon en long et en large, balayant et passant bruyamment le chiffon partout. Ai-je frôlé entre-temps leurs silhouettes et leurs nez ? Ai-je provoqué des réactions subliminales ou explicites en ces deux hommes gaillards ?
— Je garderai ton secret dans ma tombe ! dit Gaetano de façon audible, tout en posant son index sur les lèvres charnues.

— Et toi, grand-père, quel est-il le secret que tu as apporté dans la tombe ?
Pour toute réponse, Gaetano se leva et prit à fouiller les différents coins de notre salle commune. Inquiétant à la vue, il frôlait les murs comme une ombre sans corps ou alors comme un corps sans ombre. Ce qui m’effrayait le plus, c’était voir Gaetano cogner contre les encadrements, les fils, les bibelots remplissant les étagères… sans que rien bougeât…
« Grand-père, tu aimais sincèrement grand-mère Mimì, n’est-ce pas ? » murmura Michele, saisi par le doute.
Immédiatement, comme s’il n’avait attendu que cela, Gaetano sortit une lettre de son gilet gris :
« Regarde ici, dit-il, c’est une lettre de Mimi à Alfredo, ton père. Lis-la donc ! »
« Mais la feuille est blanche ! » s’exclama Michele, déçu.


Les premières lueurs du jour avaient brisé le nuage noir, cette espèce d’oreiller funèbre appuyé sur la rambarde du balcon qui avait prolongé la nuit le plus possible. Le temps nécessaire pour que cette rencontre se transformât petit à petit dans un agréable souvenir du futur pour celui qui devait encore se retourner d’infinies fois dans sa tombe, mais aussi pour donner à Michele — déjà prêt à se donner la faute d’un éventuel échec — la chance de tout dire…
Lorsque je m’aperçus de la disparition de l’homme illustre je m’éternuai violemment. Après une heure presque d’observation, même le bois, en avril, même en rêve, peut devenir un pavé gelé. Je me sauvai dans mon lit. Mes dents battaient pour le froid cumulé quand une ombre traversa impunément ma porte fermée : « Je suis venu vous dire adieu, ma belle Française ! » dit Gaetano, provoquant en moi d’autres battements… c’était le cœur, adesso (2) !
« Je ne suis pas française ! » lui dis-je, étonnée.
« Si, je vous ai reconnue. Vous êtes la boulangère du coin entre la rue des Vinaigriers et la rue Albouy ! Je vous adorais sans modération et venais tous les matins prendre ma baguette tradition depuis vos mains… Vous n’avez pas changé, et je me souviens bien que votre mère aussi était belle ! »
« Je ne comprends rien de ce que vous dites, répliquai-je, essayant d’en rire. Je ne suis pas boulangère et ne connais pas cette rue… Albi ou Albouy dont vous parlez… »
« Avant qu’on m’arrête à la frontière italienne et que je rentre dans le tunnel de mes ultimes disgrâces, j’avais passé un mois à Paris, chez la famille d’un vieux socialiste qui habitait au croisement de ces deux rues, pas loin du canal Saint-Martin… où j’allais souvent suivre le trafic des pinasses, fasciné surtout par les ouvertures des écluses… Il y avait, plus en haut, le grand moulin d’une fabrique de papier, cela aussi m’enthousiasmait ! »
En un éclair, tandis que le grand-père de Michele se perdait dans ses labyrinthes aquatiques, je vis apparaître Martine, la vielle gardienne folle de la rue Sampaix. Celle qui m’avait appelée Cosette à cause de la perruque blonde dont mon amie Irina m’avait obligé, par jeu, à me coiffer :
« Ce monsieur ne dit pas de bêtises ! murmura Martine d‘un ton officiel. En fait, à la fin de la guerre, la rue Albouy est devenue rue Sampaix en l’honneur d’un journaliste français fusillé par les Allemands ! »
« La boulangère du coin s‘appelait Cosette ! » s‘exclama à son tour Gaetano, revenant de ses divagations.
Ne sachant pas où me sauver, je fermai les yeux et cachai la tête sous la couverture. Mais Gaetano, tout en gardant des attitudes gentilles et même dévouées, s’approcha de mon lit et susurra :
« Suivez mon conseil, ma belle, fuyez au plus vite cet appartement, c’est un piège ! Mon petit-fils, Antonio, tout en étant un bon garçon… »
Quelque chose venant de la vie réelle lui coupa brutalement la parole.

Plus tard, tant bien que mal réveillée, je me rendis compte que c’était la voix de Michele qui avait brisé le silence anomal de ce matin pluvieux et triste. Je courus aux pantoufles. Au pas de la porte, Michele m’adressa la parole :
— Bonjour, Anna, cette nuit je n’ai presque pas dormi ! Il avait les yeux écarquillés et la voix rauque.
Puisque je ne répondais pas, il continua :

— Transporté par un rêve, mon grand-père Gaetano m’a rendu visite ! D’ailleurs, comment peut-il faire, un mort ? Il n’a que les rêves ! Il m’a longuement parlé… avec un ton solennel et éloigné à la fois. Comme s’il était au seuil d’un oubli définitif. Peut-être, était-il fatigué de flotter dans une sorte de « non-mort » qui ressemblait énormément à ce que nous appelons la « non-vie ». Il me semblait déçu et désabusé à la fois, par rapport à ses idéaux, qu’il voyait piétinés et jetés à la poubelle, comme des habits tellement usés qu’on ne peut plus les retourner ni retoucher… Il était gentil avec moi, en même temps il me jugeait lâche, renonciataire…
— Est-ce qu’il t’a donné des conseils ? lui dis-je tout en passant le peigne sur mes cheveux, pour les réveiller.

— Oui, il m’a vivement recommandé de rentrer à Naples pour essayer de faire quelque chose !

Giovanni Merloni

(1) Rue des Rosiers….

(2) Maintenant.