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« Et si j’étais, à moitié… française ? »

Quand j’entendis le réveil retentir sur ma table de chevet, je pensai m’être trompée au moment de le régler. Puis, me rendant à l‘évidence, je me dis que j‘aurais bien pu me rendormir encore une heure. Mais avant… je courus à l‘ordinateur en y trouvant une confirmation : effectivement, à l‘origine, la rue Sampaix s‘appelait rue Albouy… Quant à ce prénom, Cosette… je découvris en elle l‘un de plus poétiques personnages des Misérables de Victor Hugo, un roman très populaire dans la France d‘il y a cent ans… En y réfléchissant, la boulangère Cosette aimée secrètement par le grand-père d‘Antonio, me ressemblant beaucoup, devait probablement avoir trente-six ans en 1936. Donc, elle ne pouvait pas être la même Cosette qu‘avait connue la gardienne du 38 rue Sampaix et qu‘elle avait cru reconnaître en moi…

J‘étais en train d‘imaginer que ce prénom Cosette avait été donné une deuxième fois dans la même famille, comme on fait souvent en Italie aussi, en l‘honneur de sa grand-mère chérie… quand le téléphone sonna et Olivier, par des expressions pas vraiment professionnelles me rappela que dans trois heures le tournage du faux enterrement de Gaetano Calenda allait démarrer.
Ensuite, en me levant, je me découvris étrangement tranquille et même heu- reuse. Heureuse de quoi ? D‘un côté des mots flatteurs d‘Olivier, sans doute, mais c‘était aussi l’enchantement du rêve qui se prolongeait, avec son étrange « poids de vérité », au cours de mes lentes déambulations, pendant l’habituelle recherche de mes cailloux blancs : mon pantalon, pour ne pas sortir nue ; mon chandail pour ne pas souffrir du froid ; mes pantoufles pour sauver les pieds de quelques clous qui auraient pu ressortir du parquet mal en- tretenu ; ma serviette de douche ; mon téléphone portable ; mon premier verre d’eau de la journée ; ma cafetière déjà prête depuis la veille, mon indis-pensable tasse de café… Ce matin-là, pendant ce trajet connu, je n’arrêtais pas de répéter, comme dans un rituel ésotérique, des gestes qui répondaient à une soudaine nécessité…
Il faut dire qu’avant la saisissante traversée de mondes suspendus que je viens de décrire méticuleusement, dans notre appartement tout s’était déroulé nerveusement, à la hâte, nous obligeant à subir, Michele et moi, un excès de suggestions, de peurs, de souvenirs, de présences. Quant à moi, j’avais enduré une séance de peinture constellée de disputes acharnées au sujet des tableaux réels et irréels de nos deux vies ; j’avais dû me projeter dans des hypothèses de vies futures, où le passé avait pris une importance inquiétante, à cause bien sûr des inimitables ancêtres de Michele, qui avaient presque complètement remplacé les miens, en posant des questions à se tordre les mains… Mais ce qui m’avait vraiment angoissée, c’était cette Rose épineuse, une femme prati- quement inexistante, qui voltigeait comme une mouche au-dessus de nos têtes, ou alors telle une Némésis, feignait de disparaître dans le néant pour m’attendre au passage alors que nous nous ressemblions comme deux gouttes d’eau !
Notre séance créatrice devait servir surtout à cela, à tourner cette page, en faisant sortir des nuages et des limbes ce personnage, ni chair ni poisson, qui nous liait pourtant très étroitement… Mais on nous avait brusquement interrompus, si bien que notre « colloque inévitable » renaissait toujours de ses cendres, et le caillou d’une extrême résistance à déjouer s’installait comme un véritable pari entre Michele et moi.
Était-ce aussi le chagrin du souvenir doux et amer de Bologne qui nous tourmentait ? Y avait-il quelque chose de non dit, de non vécu entre nous ? Est-ce que ce manque nous soudait dans une perspective commune ? Je n’aurais su le dire.
Certes, Michele et moi, nous partagions le même penchant et presque les mêmes attitudes amoureuses envers cette Française timide et résignée, toujours prête à s’effacer pour ne pas troubler les vies d’autrui…
Nous étions donc en pleine croisière, placidement détendus sur deux chaises longues sur le pont d’un bateau de plusieurs étages ballotté par une mer pro- metteuse… lorsque ces deux revenants de Naples avaient tout gâché ! Bien sûr, Vera et Mario n’étaient pas responsables des tortueuses vicissitudes de leur collègue et ami. Mais comment ne pas voir l’évidence d’un homme qui se dérobe petit à petit aux mauvaises habitudes et, même de façon contradictoire, essaie de repartir seul ? Comment ne pas comprendre qu’il ne faut pas exiger une abnégation totale de quelqu’un qui, déjà, adopte le sacrifice comme moyen pour s’autoriser à la renonciation, à l’effacement ?
Mon raisonnement m’avait fourni une clé : Michele et la Française se ressemblaient beaucoup et même trop. Ils étaient tous les deux trop polis, trop gentils, trop respectueux… trop fatalistes ! Il aurait fallu un miracle pour les faire se rencontrer et pour les aider à forcer leur réciproque propension à la renonciation. Voilà, je me sentais concernée par cette abdication absurde, qui allait d’ailleurs miner à la base tout héroïsme, toute abnégation, tout exploit généreux.
Au cours de cette séance interrompue, j’avais donc frôlé une terrible vérité : l’âme prodigue de Michele et de sa bien-aimée. En même temps, j’avais pris conscience du fait qu’il suffit d’une seule personne, porteuse d’actions et de paroles régressives, pour que tout projet de vie glisse, sans transition, dans la poubelle ! En politique, cet homme du destin était évidemment Berlusconi, le nouveau Mussolini de l’Italie. En venant au commun des mortels, je pensais à Vera, qui n’avait obéi qu’à sa possessivité, s’autorisant à intercepter et sans doute détruire le dernier souffle d’un amour malheureux. Mais je ne pouvais pas exclure non plus de ma liste noire Mariangela, cette mère repentie qui n’avait pas hésité à me traîner dans son gouffre d’autodestruction suicidaire.
« On doit faire avec ce que l’on a, avec ce que l’on est ! » me disais-je tandis que sur l’écran de mon ordinateur s’écoulait la « géographie » des résultats de ces élections suicidaires… À ma liste noire, j’ajoutai alors la déception infinie devant l’abdication des Italiens qui, telles des autruches, avaient plongé leurs têtes dans le sable, renonçant à s’autodéterminer pour un vrai changement. Par contre, telle une drogue bénéfique, le rêve à épisodes, qui venait de se dérouler pendant la nuit et le petit matin, agissait en moi avec l’évidence d’une expérience vécue : j’avais vraiment traversé les rues de ma Bologne chérie et l’émotion de la foule derrière le corbillard du Napolitain illustre était absolument véridique… Ensuite, l’apparition de Gaetano Calenda dans notre salle commune m’avait fort impressionnée et par à-coups inquiétée, tandis que les mots de Michele avaient provoqué en moi un sursaut très positif, car il n’aurait pu mieux dire lorsqu’il avait parlé d’un progrès à reculons… On jette à la poubelle toute hypothèse de progrès vertueux, on détruit les ri- chesses cumulées, on renonce même à penser… Michele aurait voulu ajouter, je crois, que le sacrifice d’un seul homme, bien que généreux et parfois effi- cace, ne suffit pas, et que tout héroïsme est vain s’il ne s’inscrit pas dans une conscience et dans une action collectives.
Mieux même qu’autant de discussions réelles, avoir rêvé de Michele et de son grand-père m’avait appris combien il est facile de lâcher prise, de renoncer à nos droits, à notre vie même. Il suffit d’un instant de distraction et c’est fini, nous devenons la proie succulente des autres. Si l’Histoire — en Italie comme partout sur la planète — va à reculons, si nous ne prenons aucune mesure contre l’analphabétisme de retour et que la barbarie remonte à la surface, en quoi devrions-nous nous étonner que nos histoires personnelles aussi s’en aillent à reculons, la queue entre les jambes ?
Mais, à propos de queue ! Ce matin-là, en attendant nonchalamment le rendez-vous avec Olivier et sa troupe, je répétais, comme autant de caresses reçues ou de baisers volés, les gestes qui avaient servi à me faire des tresses ou à rassembler mes cheveux dans une queue de cheval longue jusqu’à la taille… ou alors à les regrouper sur la tête, à les laisser retomber bruyamment. C’était le jeu auquel Michele m’avait demandé de me prêter, au cours de nos longues séances picturales, pour donner vie à différents personnages, rappelant ou non des époques révolues, des modèles fameux, évoquant ou non des histoires liées à des tableaux célèbres, ou aussi à des tableaux dé- truits ou perdus.
Pendant ce jeu, je découvrais pour la première fois de ma vie la forme de ma tête, la lumière de mes cheveux, leur parfum anonyme et sauvage… Mais sutout, tout en enregistrant les réactions de mon portraitiste, je découvrais ses gestes, rapides ou lents, qui accompagnaient mes successives coiffures… Michele n’avait pas été indifférent du tout à mes surprises, à mes grimaces timides, à mon embarras. Son insistance à propos de mon rôle de sosie ou de clone n’était qu’un misérable stratagème pour s’éloigner de moi, de mon corps, de mes vertus cachées. J’étais contente, bien sûr, de cet éloignement, car cela me donnait le temps de naviguer dans une lagune protégée, bien que trouble, tout en expérimentant un côté de moi-même que j’avais toujours refoulé dans des gestes de gêne appuyée.
À présent, après tout ce que j’avais partagé de très intime au cours de ces fouilles à ciel ouvert dans son corps ainsi que dans son âme, auxquelles le long rêve avait ajouté de la substance, ô combien inquiétante, ce décalage professionnel, cette distance délibérée de sa part m’ennuyaient.
Cependant, ce matin-là, un diablotin tout à fait insolite s’était installé dans mes jambes qui voulaient danser, dans ma poitrine qui haletait sans honte, dans ma bouche qui égrenait des mots sans queue ni tête tandis que mes nouveaux gestes, tels des camarades indulgents, semblaient vouloir transformer mon éternelle attente en entente. Une entente immédiate et tout à fait naturelle.
Étais-je, au contraire, en train de sublimer un amour naissant pour ouvrir ma porte close à un amour déjà prêt à le remplacer ? Tout simplement, je me mettais en jeu. Le jeu de la modella m’avait beaucoup servi à cela : sans renoncer à mes fouilles historiques, j’avais décidé dorénavant de jouer le jeu sans trop me soucier de l’enjeu… Ce qu’on pourrait appeler la stratégie de l’attention… En même temps… comment avais-je pu l’oublier ? À la fin de ce rêve étrange, l’intimité de mon lit avait été brisée par une visite inattendue ! Le grand-père napolitain avait cru retrouver en mon ovale et mes couleurs le même nez et la même bouche que ceux de la belle boulangère de la rue des Vinaigriers lui souriant derrière le comptoir, tandis qu’une Martine gardienne d’immeuble juste à côté de la même boulangerie avait constaté bruyamment la ressem- blance incroyable de mon regard hardi avec celui de Cosette, la fille de cette boulangère… Si je devais suivre la cabale des nombres comme le faisait Michele, j’aurais pu enfin me convaincre qu’en 1936, il y avait une femme de trente-six ans aux yeux bleus et qu’elle mettait de côté les éclairs au chocolat et les croissants pour son client préféré, un conspirateur italien… tandis qu’en 1972, sa fille de trente-six ans, après avoir accouché, à Bologne, d’une fille aussi belle qu’elle, avec les mêmes yeux bleus, avait dû brusquement ren- trer auprès de sa famille et rentrer dans le personnage qu’imposait son sobri- quet inspiré par l’une des créatures de Victor Hugo…
Je fermai mes yeux pleins d’électricité et me dis en une envolée : « Et si j’étais, à moitié… Française ? »

Giovanni Merloni

(1) de mardi 15 avril 2008