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Les fouilles mortes

Plus tard, quand l’heure approchait du faux enterrement, j’étais près de la porte-fenêtre ouverte sur le balcon avec l’esprit d’un gabier guettant le vent et les marées, quand Michele me surprit :

— Bonjour ! dit-il en me souriant, je suis un peintre qui n’a jamais fait le portrait d’une femme nue !
Rien qu’à le regarder dans les yeux, j’eus la confirmation qu’il interprétait les évènements des heures dernières comme un signal péremptoire : sans plus attendre, il devait retourner en Italie, du moins pour régler ses comptes avec lui-même. Par ailleurs, je voyais bien qu’il n’avait pas trop d’envie de renoncer à cette vie de Paris, où il avait trouvé en moi une véritable interlocutrice…
Ce fut à ce point-là que je me risquai dans une attitude tout à fait inédite pour moi, en levant mes cheveux au-dessus de la tête, sans les laisser tomber, pour voir s’il s’en apercevait :

— Alors, tu pars ? demandai-je. Tu vas rentrer à Naples ? Quand ?
— Demain soir, avec le Palatino (1). Aujourd’hui, je n’ai eu aucun problème à avoir le billet.

— Tu penses rester là-bas ? dis-je, tout en entamant une petite tresse à côté de ma joue droite.
— Je ne sais pas Anna ! Il me faudra du temps… Je dois parler à quelqu’un, essayer de faire quelque chose pour que les gens s’éveillent… Les jeunes surtout… bien qu’à présent je demeure assez désenchanté. Vaincre le fatalisme, l’indifférence, ce n’est pas évident. Il faut trouver quelqu’un qui partage nos mêmes idées, nos mêmes soucis. Et cela est encore plus difficile. D’ailleurs, je ne suis plus jeune et je serais doublement présomptueux si j’avais la prétention de changer vraiment les choses. Personne ne peut le faire quand le contexte est réfractaire, et que la terre du potager n’est pas prête à accueillir toutes les semences…
Inspirée par cette digression philosophique de Michele, j’entamai une deuxième tresse à côté de mon œil gauche :
— Est-ce que nous devons nous plaindre, dis-je calmement, parce qu’on va mourir dans l’esprit qu’il n’y a plus rien à faire et que tout s’écroule autour de nous ? Devons-nous rester opiniâtrement accrochés à cette idée délirante, puisque nous n’avons plus rien à perdre, que notre sacrifice servira à sauver le monde ? Ou alors devons-nous accepter fatalement la mort de toute espérance dans l’illusion, tout à fait égoïste, d’y pouvoir survivre ? C’est cela qui t’angoisse, Michele, je le sais…
— La vie en elle-même, dit-il, c’est une chose merveilleuse. Même s’il arrive souvent que la vie ne soit qu’une pâle imitation de la mort.
— Oui, Michele, le quotidien nous offre toujours un avant-goût de la mort. Surtout si l’on regarde les gens qui souffrent dans la rue. Ici-bas, n’importe où l’on se dirige — vers la place de la République ; vers Saint-Denis ou vers le boulevard Magenta — il n’y a que le choix. On en rencontre partout… Donc, ce n’est pas nécessaire d’aller trop loin, de se prendre la peine d’aller jusqu’à Naples, pour trouver des personnes qui ont besoin de nous !
Michele ne pouvait me cacher rien. Il était de toute évidence en difficulté.
— De quoi dois-tu t’affranchir encore, Michele ?
— De moi-même, peut-être. J’ai toujours fait mon possible pour gagner l’estime des autres, en leur donnant confiance, sans trop me soucier de leurs sentiments envers moi. Je m’accrochais à la conviction que le temps est « galant homme » : mon engagement loyal devait forcément obtenir des reconnaissances.
— Cela arrive parfois, Michele, que les relations entre les humains soient basées sur des valeurs partagées. Mais cela est assez rare !

— Je suis et resterai un rêveur…
— Je t’aime bien pour ça.
— Tu…

— J’ai dit « je t’aime bien » ! Je n’ai pas dit « ti amo » !
— Voilà une différence importante entre les Français et les Italiens ! dit Michele en ouvrant grand les bras.
— Tu es comme une montagne pour moi. Je me sens petite, par rapport à toutes les débâcles que tu as sur le dos… des débâcles qui sont des victoires, si tu y penses…
D’un coup, nous entendîmes des bruits métalliques et des voix venant de la rue de la Lune. Nous nous accoudâmes au balcon : en bas, la troupe d’Olivier était en train de tourner la scène d’un enterrement laïque suivi par une foule de chapeaux et drapeaux rouges. Bien avant que moi, Michele reconnut Vera et Mario :
— Ces deux-là ne pouvaient pas manquer aux funérailles d’un Napolitain illustre…, dit Michele, juste un peu agacé.
— Ils ne sont pas encore partis ! dis-je. C’est peut-être Olivier qui leur a demandé de rester un jour…
Michele semblait tout à fait indifférent à ce détail. Peut-être s’efforçait-il d’imaginer son grand-père — cet homme très vivant et même frénétique avec lequel il venait de converser longuement dans mon rêve — en train de rentrer définitivement dans une caisse assez spartiate, qu’un drapeau abîmé essayait d’embellir :
— On ne pouvait pas choisir mieux, dit-il. Rue de la Lune, c’est l’idéal pour un corbillard de bataille suivi par un cortège de gens sincèrement affligés… Cela me rappelle le cours principal, montant, d’un village à l’extrême sud de l’Italie, dont je garde la carte postale que Gaetano avait adressée à ses petits fils… mes cousins aînés ! Bravo, Olivier Jardin, il a su faire revivre de façon très fidèle l’enterrement de Gaetano Calenda ! dit-il, la voix brisée.
— Michele, celui-ci est l’enterrement politique de l’Italie… dis-je, tout en laissant tomber mes cheveux sur mes épaules.
— Voilà une circonstance dont presque personne ne se rend pas compte ! dit-il en fixant mon visage changé. D’un coup, par mon attitude audacieuse j’étais en train de provoquer un brusque changement en lui… Il me serra les bras et m’attira vers lui…
— Je pourrais être ta fille ! hurlai-je, reculant avec énergie. Je sais que cela te dérange, mais enfin… laisse-moi de temps en temps exploiter mon naturel sans que cela doive provoquer une bagarre !

— Oui, tu as raison, Anna ! Une chose à la fois…
Il s’en suivit une longue pause tendue, jusqu’au moment où le spectacle eut son terme :
— Gaetano s’en va, définitivement, observa Michele.
— Dorénavant, Michele, ce sera l’Italie qui hantera nos cauchemars ! dis-je sans réfléchir.
Sans doute, je ne pensais pas qu’à l’Italie qui reprenait sa marche après les élections… Orpheline de Gaetano et de son rêve glorieux, l’Italie des vivants m’inquiétait, avec toutes les inconnues personnelles et celles que je partageais avec Michele, encore submergées par un impénétrable brouillard. Pendant que Michele ne s’inquiétait que d’inconnues plus vastes :
— On est revenus en arrière, bien sûr, tandis que personne, en Italie, ne semble comprendre que les problèmes de notre société sont encore les mêmes, que tout est soumis aux mêmes enjeux. Rien ne démentit ce qu’Antonio Gramsci a écrit avec son martyre, par exemple… Donc, il ne faut pas désespérer, puisque sous les cendres des ruines, il y a encore un besoin de justice et de solidarité qui n’est pas mort !

Quand je vis le dernier figurant tourner le coin et que je savais que le faux cortège allait être démonté, je n’eus pas la sensation d’une libération… car un fardeau insupportable demeurait sur mes épaules ! J’étais sans doute une Bolonaise qui n’avait que très peu profité du tempérament jovial et perspicace de mes compatriotes ! Moi qui venais juste d’apprendre à me donner de l’importance avec d’envoûtantes coiffures… j’avais envie de pleurer, ou alors de m’installer à califourchon du parapet avant de me jeter la tête première. Mais cela ne dura qu’un instant. Je lis dans les yeux de Michele des sentiments très proches des miens. Il avait besoin de moi. Moi j’avais besoin de lui.
— Tu peux vivre encore beaucoup, Michele, à moins que tu n’aies pas envie de mourir à 66 ans, comme Jean Jacques Rousseau ! Tu peux bien arriver à l’âge de Victor Hugo, 83 ans ! Et même plus ! Quant à Gaetano, il suffit que l’année 2008 s’achève, et tu seras déjà plus âgé que lui !

Giovanni Merloni

(1) Lire à ce propos « La modification » de Michel Butor.