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Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait !

Mercredi donc, au lendemain du faux enterrement de Gaetano Calenda, Vera et Mario, les amants déçus dont je n’avais pas su démasquer les véritables intentions, avaient prévu de se rendre le matin tôt à la Gare de Lyon pour s’accorder une halte à Milan, tandis que Michele devait partir le soir même à la Gare de Bercy, profitant du fameux Palatino… (1)
Ayant cette décision dans les oreilles, l’appartement de la rue de la Lune, étant devenu désormais lui aussi une personne de famille, prit à flotter dans un sentiment d’abandon. De temps en temps, quelqu’un de nous sortait. Si c’était moi, je me précipitais dans l’escalier pour des courses indispensables dans le marché de la rue du faubourg Saint-Denis. Quant à Michele, affichant une gueule sérieuse, il se rendit trois fois à la banque de boulevard Sébastopol.
Tandis que le balcon paraissait désœuvré, sans plus de rôles à jouer, l’appartement respirait ! La salle commune était vide parce que Michele et moi, renfermés dans nos chambres respectives, essayions de recomposer la mosaïque de nos vies mises en pièces.
Déjà le matin, Michèle avait entamé sa longue série de salutations, recommandations et charges pour moi… Lors d’un de ses adieux anticipés, il voulut m’ouvrir son cœur :
— Je dois t’avouer la vérité, Anna ! Mon idée abrupte de sauver la patrie est profondément trompeuse et ma rentrée à Naples ce n’est qu’une fuite… En fait, je ne connais que l’évasion, quand je dois me dérober aux situations difficiles ! D’ailleurs, je le sais déjà : une fois rentré, devant l’impossibilité de faire quoi que ce soit d’utile pour la société, je me laisserai vivre et je chercherai chez les amis et les amies quelques petits vices et caprices… Au lieu de l’embauche, la débauche !
— Donc, cette rapatriée napolitaine ce serait une énième fuite ! observai-je interloquée. J’aimerais tant savoir de quoi tu t’échappes au juste, Michele !
En manque de réponse de sa part, j’accueillis avec un sourire les engagements concernant notre appartement qu’il me demandait… Si j’avais la maîtrise et l’inspiration d’un poète, je rangerais volontiers la liste de ses propositions dans un quatrain en vers alexandrins, mais je n’en suis pas capable… Comment faire alors pour encastrer ces choses ennuyeuses dans mon récit dramatique et, bien sûr, théâtral ? Voilà ma gauche tentative :

Ma banque s’empressera de t’envoyer
Tous les mois un montant suffisant
Pour que tu paies à l’instant le loyer

Ainsi que les autres dépenses d’un an !

La partie des dépenses de sa compétence, évidemment ! À Naples, Michele prévoyait de faire des économies, évitant de toucher la retraite arrivant tous les mois de l’Italie sur son compte bancaire français.
Tout était clair et sagement conçu… sauf au sujet de la malle et de son insondable contenu… Rétrospectivement, toutes les fois que je reviens à ce passage fatal d’il y a neuf ans, je considère cette malle comme la chandelle rouge qui manque à la tarte. Elle était l’essence des contradictions ataviques que les événements des jours suivants allaient dénouer… Pour l’instant, à la veille d’un départ qui paraissait traumatique et définitif, la proposition de Michele au sujet de la malle fut assez bouleversante pour moi, car il me priait de la garder jusqu’au jour où Rose… viendrait le chercher !
— Puisque je ne serai pas là, et que je serai désormais refoulé dans l’anonymat de mes origines dévorantes, avait-il dit, elle aura le droit de tout prendre ! Cependant, si elle ne vient pas et que je meurs, je te lègue…
— Tu m’honores, Michele ! Mais si le propriétaire me chasse d’ici ?
— Bon, alors tu verras. Tu pourras bien confier mes trésors au canal Saint-Martin ou à la Seine… dit-il en glissant une lettre dans mes mains avec la recommandation de ne pas l’ouvrir avant son départ.
Cependant — chose étrange qui alors me sembla tout à fait normale —, je n’eus pas la patience d’attendre. Je me sauvai sournoisement dans les toilettes et je lus :

« Mon amie,
Je ne peux pas te dire à la suite de quel miracle je me suis souvenu de ce mot que tu m’avais confié après autant de tourments… ces deux syllabes qui nous ont divisés pendant toutes les années qui se sont écoulées, ce peu de lettres réunies qui, au contraire, auraient dû nous unir : Anna ! Était-ce bien celui-ci, Anna, le prénom de fée, s’attachant si bien à l’enfant que tu adorais, le même que tu m’avais confié à la gare de Bologne il y a… vingt ans ? On était juste au moment du départ du train qui nous séparait à jamais… le bruit insupportable des moteurs l’avait brisé, en le coupant en mille morceaux, ce joli mot dont je ne me souvenais jusqu’ici que de la brièveté… Quatre ou cinq lettres en tout. De cela, j’en étais sûr… Cependant, je ne sais pas pourquoi, je m’affolais avec d’autres prénoms italiens, français, exotiques aussi : Rita par exemple, ou Lara, ou encore Luna… C’est sans doute à cause de cette dernière hypothèse que je suis venu habiter ici, rue de la Lune… Ensuite, hors concours, j’avais songé à un personnage chéri : Zazie…
Je ne sais pas si cette découverte, arrivée juste hier, servira à changer le cours de nos destinées… Cependant, puisque cela, objectivement, nous rapproche, je m’autorise à venir à mon but primordial, celui de te confier un jour la malle contenant les mémoires de ma famille que je ne peux pas apporter à Naples et qu’une jeune femme extraordinaire te consignera !
Je t’en prie, Rose, ne brûle pas cette lettre, n’en abandonne pas la lecture ! Je le sais bien, tu n’es pas d’accord, tu considères comme une espèce de manie régressive mon penchant pour le Panthéon familial, mon illusion de garder les cendres de mes aînés, la mémoire de leurs noms chéris, même si tout cela ne se réduit qu’à quelques photos, à quelques anecdotes que le temps ternit ou balaye invisiblement.
Mais je n’y peux faire rien. Je songe souvent à mon grand-père Gaetano, en train de ranger — à la hâte, soigneusement ou brusquement — dans cette malle-ci ses lettres, ses cartes postales, ses manuscrits, ses photos ainsi que ses petits objets constellant les petites joies et satisfactions de sa vie frénétique… et je me plains à l’idée qu’il n’a pas eu la chance, avant de mourir, de sauver son patrimoine de papier, de sueur et de sang. Ses conjoints, coupés en deux par la douleur, ont été obligés de tout détruire par ce bûcher de la mémoire à 451 degrés Fahrenheit qui a rendu floues et molles leurs racines, en affaiblissant leurs corps ainsi que leurs volontés. Dans cette même malle somptueuse et austère à la fois, que j’ai hérité presque vide, j’ai ajouté mes photos, mes fichiers, mes lettres, mes petites poésies, mes dessins et mes secrets de Polichinelle. Jusqu’à hier, tout flottait partout, de façon que n’importe qui a eu le loisir de consulter mes gloires et mes fautes jusqu’à les apprendre par cœur. Ou alors, plus probablement, tout a glissé dans l’indifférence…
Voilà, je referme la malle. Je suis finalement libre et soulagé, prêt à plonger dans une deuxième page blanche, que je remplirai avant de la ranger dans une deuxième malle…
Tu vois ? Ce ne sont que des rituels tout à fait inefficaces vis-à-vis de ma splendide solitude. Elle me fait peur, la solitude, puisqu’elle me fait sentir de plus en plus égaré et non accompli… sans toi ! Oui, mon amour, je songe à tout ce temps qui s’est écoulé loin de toi, sans te voir, sans pouvoir évoquer librement cette chose extrêmement importante pour toi, et pour moi aussi, que tu m’avais susurrée dans un élan de véritable amour… Anna ! Pendant ces années où tu demeurais vive et unique dans mon esprit, je m’obligeais pourtant de refouler ce secret inexpliqué dans une sorte d’oubli intime, m’accrochant à des illusions remplaçantes…
Cette malle ouverte et famélique m’a aidé à résister à la folie et maintenant, en quittant Paris, je confie cet écrin de rêves à… Anna ! Qui sait ? Il se peut qu’en partant, en laissant ici toutes mes mémoires, ce que je désire depuis toujours se produise vraiment. Tu viendras donc me chercher le jour où je ne serai plus là ! Et je me console à l’idée qu’en te livrant cette malle, ces mains intelligentes et généreuses te transmettront aussi mes mains, mes yeux, mon âme. Et je suis sûr qu’en fouillant ici dedans, en lisant ce que j’y aurai caché, tu seras finalement contente…
Michele »

Ma première impulsion, après cette lecture clandestine, ce fut de courir chez Michele et lui avouer ce que j’avais appris de son texte absurde, mais puisque je me refusais violemment à l’idée qu’il partît à cause de moi, je décidai de ne pas y croire… et d’attendre qu’il parte et que là-bas — ô combien loin d’ici — il sonde dans les replis les plus intimes de son être. Certes, il y a vingt ans, Rose aussi avait voulu qu’il découvre librement ses sentiments et l’avait perdu, mais je n’avais pas le choix. Heureusement, cette fois-ci, à Naples, il n’y avait pas une mère malade à l’attendre, tandis que Paris ce n’était pas Bologne : si Bologne lui reste attachée pendant toute sa vie, Paris ne lui donne même pas le temps d’éprouver des sentiments de nostalgie et de chagrin !
Quand je fus à l’abri de ma chambre — calée dans mon lit blindé ; protégée par la musique de « TSF-Jazz » ; caressée par ces voix qui coupaient de temps en temps la monotonie du saxophone — j’attendis qu’arrivât à son terminus le tourbillon de pensées que j’avais dans la tête. Il fallait mettre le cou sous le robinet d’eau gelée et revenir à la raison que mon âge imposait, avant de dénouer le véritable motif du prochain départ de Michele, un abandon qui de toute évidence ne répondait pas à une nécessité immédiate. Encore une fois, il fallait dire avec Hercule Poirot :

« Cherchez la femme ! »

En fait, les derniers jours avaient vivement bouleversé son esprit, avec ce contact serré avec moi, mon corps et mon visage, évocateur d’un autre corps et visage, hélas… mais il fallait attendre le jour du tournage en bas, sur la rue de la Lune… — ce matin où je m’étais amusée à jouer avec mes cheveux, passant capricieusement d’une coiffure à l’autre — pour que Michele, foudroyé par l’éternel féminin jaillissant de mes gestes, tombât définitivement dans le piège de cette affreuse ressemblance et se souvînt de ce mot que les roues du train avaient englouti pendant vingt ans : Anna ! Moi ! Cette découverte n’avait fait qu’augmenter ses peines. Il flottait désormais dans un pénible tiraillement entre deux pulsions. La première, retrouver l’original, c’est-à-dire sa femme chérie. La deuxième, instaurer un éventuel rapport de couple avec moi. Devant l’impraticabilité des deux hypothèses de vie, il ne lui restait qu’à claquer la porte, essayant de tourner la page.
Qu’il se séparât de moi ou de ce que j’évoquais pour lui, cela ne faisait aucune différence. J’étais une personne, un corps qui bouge, une bouche qui sourit. Un des deux devait alors ficher le camp, et c’était lui, le galant homme, qui s’en allait…
J’aurais dû apprécier et même m’agenouiller, dévouée, devant cette noble conduite. Car je savais bien, moi aussi, que je n’étais pas du tout tranquille. Combien de fois, au cours de ces journées, avais-je eu moi même l’impulsion irrésistible de briser cette distance par un geste d’amour ? Bien sûr, j’y avais résisté, mais j’avais payé cela très cher ! Donc, merci, Michele Calenda, chapeau !
Et pourtant, dans mon esprit, le soulagement devant la générosité de Michele cognait contre le sentiment d’un égarement atroce… J’allais perdre un ami, un frère, un père, un copain !

Giovanni Merloni

(1) Lire à ce propos « La modification » de Michel Butor.