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« Je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… »

Les derniers mots de mon journal, étrangement survécu aux nombreux changements et dérives de neuf ans successifs, avaient l’allure claudicante d’une épitaphe :
« Au lendemain d’élections doublement perdues, dont il se sentait responsable même si son vote en moins n’avait rien changé, Michele avait entendu, clair et fort, l’appel de la forêt : Naples, cette ville défigurée qu’il voyait encore belle, réclamait de lui. Par conséquent, je ne m’étonnai pas en le voyant tout compte fait content de rentrer dans son tunnel de devoirs pleins d’illusions. Encore une fois, il se découvrait indispensable et… le pas était bref ! L’Italie était déjà au pas de la porte ! Cependant, avec ma grande surprise, au moment de l’adieu, en regardant plus attentivement sa grande silhouette se détacher sur le palier, je m’aperçus que la grosse valise où il avait rangé ses affaires était très légère, presque vide… »

En vérité, à cinq heures du soir de mercredi, Michele s’était lancé dans l’escalier avec la certitude que cette fois-ci, la quatrième en cinq jours, il serait finalement parti… Patience s’il devait changer à NATION, passant de la 9 à la 6, suivant ainsi les deux côtés plutôt que l’hypoténuse du triangle ! Il allait atteindre la gare de Bercy en 15-20 minutes au maximum… Au pas de la porte, se penchant vers moi pour un baiser un peu trop proche de mes lèvres, il m’avait dit solennellement adieu, sans oublier de me recommander sa précieuse malle…

Je n’eus même pas le temps de regarder mélancoliquement notre salle commune, que j’entendis s’ouvrir à nouveau la porte derrière moi. Haletant et bouleversé, Michele me passa une enveloppe grise :

— Une lettre pour toi, Anna !
Tous les deux, nous fûmes touchés en voyant qu’on avait associé mon nom à celui de notre rue parisienne. Celle-ci devenait « ipso facto » une chose banale et pourtant une révélation pour cet expéditeur — Franca Donati —, qui nous faisait cadeau d’une calligraphie arrondie bien élégante :
— Il me semble reconnaître l’écriture de quelqu’un que je connais, observa Michele. Cette manière de tracer l’A d’Anna et le B de Buonvino…
— Mais tu dois partir… dis-je. Je vais lire ça après.

— Non, ne t’inquiète pas, j’ai le temps ! Ouvre-la !
Les deux feuilles que je sortis de l’enveloppe avaient été tapées à la machine à écrire :

« Anna,
Vous ne me connaissez pas. Je suis Franca Donati, une vieille amie de ton père et Mariangela. Depuis des années, même habitant dans la même ville de Bologne, on s’était perdu de vue avec eux. Le hasard a voulu, en sortant de la trattoria via Broccaindosso, que je la rencontre un jour et que je m’aperçoive immédiatement que Mariangela était malade.
Pardonnez-moi si je vous ai fait tout ce préambule, avant de vous communiquer la chose plus importante. Mais je suis sûre que vous pouvez me comprendre.
Le jour même de notre première rencontre, il y a un mois et demi, Mariangela Buonvino m’a demandé de lui tenir compagnie. Elle savait que sa fin était très proche. Même si elle était encore capable de descendre et remonter les quatre étages de son immeuble et qu’elle gardait son appartement tout à fait propre, elle a insisté pour que je reste auprès d’elle. Pendant ces derniers jours qui se sont écoulés, je lui ai demandé d’innombrables fois votre adresse. Elle faisait toujours semblant de ne pas m’entendre et me cachait même que vous lui aviez donné de temps en temps des nouvelles de vous, par carte postale ou par lettre. Cependant, elle parlait continûment de vous et s’ouvrait avec moi pour se reprocher de vous avoir abandonnée… jusqu’au jour où elle m’a avoué toute l’histoire… que je connaissais déjà !
Mariangela vous a menti, que Dieu la pardonne ! Elle vous a dit que votre père n’était pas votre père, et ça, c’est complètement fou… et bien sûr faux ! Car vous ressemblez à votre père, vous en avez l’esprit combatif et le même regard fier… Puisque votre père s’appelait Nevio Buonvino, vous êtes à plein titre Anna Buonvino ! Sans que cela puisse l’absoudre de ses fautes, j’ai toujours su que Mariangela était follement jalouse de son mari qui était votre père naturel et effectif, mais, après son ancienne transgression qui s’est passée quand il n’était pas encore marié — une faute que sa femme considérait comme un péché originel — celui-ci a été toujours un mari fidèle. Mariangela a avoué tout cela au curé de la paroisse de Santa Maria des Servi quand il est venu la confesser… moi j’étais présente et, pour ne laisser rien au hasard, j’ai même enregistré sa confession, en cachette, sur mon magnétophone de poche.
Croyez-moi, Anna, c’est assez lourd pour moi de vous faire part du décès d’une personne que vous aimez sans doute et qui vous aimait elle aussi. Je me rends parfaitement compte de votre situation et j’ai bien compris, par ce que Mariangela m’a raconté, que vous avez trouvé à Paris une seconde patrie et, puisque je vous connais depuis que vous étiez très petite, j’en suis sincèrement ravie.
Ce n’est qu’après l’enterrement de Mariangela — qui a eu lieu auprès de l’église nommée avant —, que j’ai pu rentrer dans l’appartement via Broccaindosso, où Mariangela même avait voulu que je m’installe, lui succédant dans le loyer. Malgré la grande tristesse pour la bonne famille Buonvino qui disparaissait de Bologne, j’ai essayé d’adapter cet appartement à ma personnalité, entamant de petits travaux de peinture. Et voilà qu’un jour j’ai découvert un placard, caché derrière une fausse porte, où Mariangela avait fourré tout ce que vous aviez laissé dans la maison lors de votre brusque départ. Imaginez-vous avec quelle joie j’ai découvert vos lettres… Mais je ne les ai pas lues ! Je me suis bornée à y chercher votre adresse parisienne, en constatant par là que vous habitez maintenant avec un compatriote… J’attends bien sûr votre réponse avec la confirmation que vous êtes bien là et que cela vous intéresse de recevoir vos souvenirs et votre ancienne correspondance avec la pauvre Mariangela. Je m’occuperai par la suite de vous envoyer une valise avec tout ce que vous m’aurez autorisé.
Je vous demande enfin pardon pour un dernier acte de justice dont j’assume sur moi toutes les responsabilités. Votre mère n’est pas morte le jour où vous êtes née, elle est au contraire bien vivante, quelque part. Donc, vous n’êtes pas orpheline, même si des circonstances assez difficiles à comprendre ont empêché votre mère de vous aimer, comme on dit, à la lumière du soleil.
En mourant, trop tard pour elle, Mariangela avait compris qu’en vous disant la vérité elle n’aurait pas forcément perdu votre affection sincère.
Je m’arrête là chère Anna, nous aurons sans doute l’occasion de nous rencontrer un jour !
Franca »

Me voyant fondre en larmes et tomber à genou juste à côté de la malle, Michele m’aida à me relever et m’accompagna jusqu’à mon lit. Il me conseilla de m’étendre avec un plaid et m’apporta un verre d’eau.

— Je reste ici, à côté de la porte, dit-il. Si tu veux, tu peux me parler. Je serais ravi de te répondre.
— Mais tu dois partir ! dis-je.

— Je ne peux pas. Je suis concerné.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis ton compatriote et même une Franca Donati de Bologne a pris acte de mon existence !
— Je savais que Nevio était mon père ! m’exclamai-je. C’est une joie immense, pour moi, d’en avoir la confirmation définitive… Pourtant, la perte subite de cette belle-mère folle et menteuse m’attriste beaucoup.
— Tu connais cette amie ou voisine sortie du néant, Franca Donati ?

— Elle me semble sincère. Je vois que les circonstances qu’elle évoque sont les mêmes dont je me souviens moi-même.
— Et si ce nom de la lettre c’est un nom provisoire, d’invention ? insista Michele. Je n’y crois pas, mais, si elle était, par exemple, votre Madame Lamy, revenue à Bologne depuis sa parenthèse de travail à l’étranger ?
— Je ne veux pas penser à cela. Je ne suis pas pressée. C’est plus important le présent, à présent, pour moi !
— Tu ne pleures plus !

— Oui, je ne pleure plus, c’est vrai ! Je me sens légère, d’abord parce que j’ai rattrapé ma moitié bolonaise ! Sinon, je ne suis pas pressée non plus de découvrir l’autre moitié de mes racines. Je me plais tellement à Paris…

— N’as-tu pas de rancune envers Mariangela ?
— Je la pardonne du fond du cœur… D’ailleurs, je suis très contente de savoir que cette femme sage, qui ne me semble pas du tout une sage femme… habitera dans la maison de mon enfance et de mon adolescence !
— Repose-toi, alors ! murmura Michele.
Tandis qu’il s’éloignait de ma chambre à contrecœur, je suivis ses pas lourds traîner jusqu’à son lit en un mixte de soulagement et de tristesse.
Quelques instants après, Michele rebroussa chemin, s’arrêtant au milieu de la salle pour me lancer un dernier message :

— Puisque cette Franca-ci ne ressemble pas du tout à Rose ni à Madame Lamy, je me retire dans mes appartements, ravi tout compte fait de mon énième faux départ me donnant la chance d’être là quand la vérité que tu avais longuement attendue est enfin arrivée jusqu’à toi !

Giovanni Merloni