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Giovanni Merloni, Via del Pratello, acrylique sur carton 51 x 72 cm,
terminé en 2018

Une plaie violacée qu’on ne peut pas recoudre

Si j’ai cassé les ponts, je me dis,
si j’ai effacé les routes
si je suis en France, désormais,
il y a eu une raison,
un inconvénient sérieux
qui m’a brisé la vie.

Je me dis : c’est étrange
d’être ici, à Paris,
de m’endormir et me réveiller
parmi des gens qui parlent une langue
qui n’était pas la mienne,
loin de Bologne, de Rome, de la mer.

De là-bas, j’ai fui et ne sais plus y revenir.
Ma famille s’aventure désormais en deux mondes parallèles.

Je me dis : combien de morts se cachent
dans le sillage de mon exil doré :
ceux qui savaient que je ne reviendrais plus,
ceux qui ne savaient plus où me chercher,
ceux qui me considéraient comme mort.

Personne ne croyait que je serais vraiment parti.
Il n’y eut que Daisy à exclamer que c’était un adieu.

Je me dis : quelle grande illusion, l’Europe,
les frontières ouvertes, les voyages insouciants,
les échanges, les étreintes, les baisers !

Je me dis : cela n’a jamais été facile
de traverser la barrière invisible séparant
ce que j’étais de ce que je suis devenu.
Derrière nous une porte a claqué,
les voix sont devenues petites,
écrasées par le vent d’un changement ambitieux.

Mais je suis bien heureux, dans cette boîte pétillante
où j’ai pris l’habitude de remémorer et rêver
en portant, bien cachée dans les plis de mon cœur,
une plaie violacée qu’on ne peut pas recoudre.

On ne revient pas en arrière, et c’est embarrassant
devenir une ombre étrangère
pour quelqu’un ou quelqu’une qui disparaît là-bas
à Bologne, à Rome, au bord de la mer
ou alors qui sait où
dans la maison qui fut la nôtre
et ne saurais plus reconnaître
dans la rue familière
où nous apprîmes à aimer…

Giovanni Merloni