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Archives de Catégorie: alphabet renversé

X ou l’heure X (alphabet renversé de l’été n. 3)

17 mercredi Juil 2013

Posted by biscarrosse2012 in alphabet renversé

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Frappé à l’œil par une fronde en forme d’Y, je suis sorti dans un jardin où des hommes et des femmes habillés respectivement en Adam et Ève, encastrés dans des bourriques défoncées, les faisaient rouler dans la vaste pelouse.

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J’ai pensé immédiatement au fameux dessin de Léonard et me suis dit que c’était un signal évident. Ces corps en X m’invitaient à la course, à tenter le rattrapage. Mais, rattrapage de quoi ? Il faut choisir. Je ne crois pas que ce soit le cas d’un nouvel amour. Car, à présent, tout se déroule tranquillement, par des échanges inspirés à la camaraderie et à la politesse. À ce sujet, il est préférable de croiser les bras en X.
Pourtant, quelqu’un, depuis sa roue glissante, me suggère de profiter de la courtoisie d’une importante galerie à Berlin, pour y exposer mes gouaches. Quelqu’un d’autre insiste, au contraire, pour que j’envoie le premier volet de mon roman à l’éditeur T. de Bilbao…
Peut-être, j’ai mal compris. Et surtout, j’ai mal dormi. En fait, je suis en train de rater l’occasion de ma vie au milieu d’un rêve matinal tout à fait idiot. Mais, il faut courir la chance, on ne sait jamais. Je me lance alors derrière une roue plus petite, qui traîne doucement, à la recherche d’un trou dans la charmille pour… J’arrête la roue au risque de m’écraser un pied, puis je regarde à l’intérieur. La jeune femme aux yeux bleus, tout en essayant de se protéger avec ses longs cheveux, me crache dessus, Allez-vous-en ! Oui, je réponds, ne vous inquiétez pas ! Je le sais bien, j’ajoute : ce n’est pas question, dans mon cas, de l’heure X. de l’amour, ni de la passion non plus. Même un flirt innocent est exclu, pour moi.
Déçue, se forçant à me rassurer, elle franchit la barrière, qu’elle-même avait créée, pour me dire, Ici ce n’est plus question d’heure X. ni de gloire, il faut se sauver. Sauver de quoi ? dis-je. De la tyrannie absolue de Xanthippe, c’est la réponse, Elle a pris le pouvoir en promettant de noyer la philosophie dans le bon sens. Tout le monde en avait marre de la philosophie, d’accord, mais après, elle exagère ! C’est comme chez nous, essayai-je de répondre, ne vous inquiétez pas !
C’était la deuxième fois que je disais « ne vous inquiétez pas », cette phrase tout à fait innocente, sans savoir que Xanthippe n’en voulait absolument pas de ces béquilles philosophiques.
Elle sème la terreur, me dit la femme de la roue. Figurez-vous qu’elle ne veut pas qu’on lise les livres en papier !
En un éclair, je pensai au film de Truffaut, où l’on brûlait les livres à 451 degrés Fahrenheit, mais je ne dis rien, car je risquais sinon de me laisser échapper que j’ai une vaste bibliothèque très bien cachée de romans et d’essais en trois langues…
Quand je me suis réveillé, je me suis longuement demandé pourquoi Xanthippe, non contente d’avoir empêché la publication des livres — avec des conséquences désastreuses sur l’existence même des écrivains —, avait voulu abolir l’heure X.

Pour me consoler, je prends dans mes mains mon lourd dictionnaire et je cherche encore. Voilà que je tombe tout de suite sur un adjectif, Xénophile, qui me rappelle un certain Théophile Gauthier et semble, de quelques façons, me correspondre. Je lis sur le Petit Robert que le mot Xénophile est rare. Veut-on signifier, avec ce « rare », que cette attitude ne concerne qu’une petite minorité des habitants de la planète ? D’ailleurs, selon cet incontournable dictionnaire, le xénophile « a de la sympathie pour les étrangers… il est ouvert à ce qui vient de l’étranger »

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En janvier 1966, une très chère amie de ma mère, Maria Alaide, vint passer quelques jours à Rome. Ancienne féministe et poète aux vers aussi touchants qu’élégants, lectrice d’italien en plusieurs universités, elle était évoquée en famille surtout pour sa beauté et son charme.
Longuement attendue et accueillie avec un fleuve de larmes (de joie), elle arrivait du Guatemala avec Laura et Silvia, deux de ses cinq enfants — « Les doigts de ma main »[1] immortalisés dans une collection de poèmes très beaux et poignants que je conserve.
Ce ne fut qu’une brève parenthèse dans ma vie confuse et frénétique. Et j’ai tout oublié de ces intenses journées consacrées aux visites tourbillonnantes — deux frères et deux sœurs — de cette Rome alors connue de façon assez approximative. Je ne me rappelle pas les réactions de mon frère. Quant à moi, cette rencontre — nonobstant notre vocabulaire d’espagnol extrêmement succinct, péniblement intégré par un anglais tout à fait grossier — brisait un sentiment profond de grisaille sentimentale sinon de véritable angoisse.
En fait, les trois Américaines étaient arrivées autour du 16 janvier, tandis que juste le 11 de ce même mois j’avais franchi la barrière de la solitude pour entamer une histoire assez sérieuse avec une femme de mon âge. Laura avait dix-sept ans, Sylvia en avait quinze. On riait beaucoup, on se trouvait bien, tous les quatre. Nous étions peut-être plongés dans l’heure X. sans le savoir. Ensuite, Laura, qui suivait des cours de danse à Londres, nous écrit pendant quelque temps, avec « l’amitié de toujours ».
Qu’est-ce qu’il en est, que reste-t-il de ces sympathies bruyantes qui n’ont pas le temps de devenir ni amitié ni amour ? Qu’est-ce qu’il arrive lorsqu’on s’aperçoit qu’on a dépassé, hélas, notre heure X ? Ou qu’on a subi une heure X qui ne nous appartenait pas du tout ?
On cumule des souvenirs qui ne pourront jamais tenir tête à l’incompréhension quotidienne caractérisant des liens qui se compliquent (et s’alourdissent) au lieu de se dissoudre dans une joyeuse fumée…
« Moglie e buoi dei paesi tuoi », disait dans nos têtes l’ancien proverbe : « Femme et brebis de ton pays », on pourrait dire en français. Ne venions-nous pas de signer une espèce de pacte de fiançailles avec deux femmes de notre monde, tandis que ces deux âmes sensibles seraient bientôt rentrées dans un monde très éloigné, pratiquement inaccessible ? Pourtant, je le savais bien, qu’avec ces « étrangères » jusque du premier instant une véritable affinité s’était manifestée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPresque vingt années plus tard, ma mère, effondrée dans son lit avec ces petites photos qu’elle ne cessait de regarder, eut un dernier élan de sa générosité et de son courage essayant de contacter Amnesty International pour avoir des nouvelles de son ancienne amie et de ses enfants. Quant à Maria Alaide, les réponses furent nettes, elle avait été enlevée un matin au Guatemala. On avait trouvé sa voiture, mais dès lors on n’en avait su plus rien.
Dans une lettre à ma mère de 1947, elle parlait avec enthousiasme de son mariage, qui s’affichait pourtant contradictoire, selon ses mêmes mots. Catholique, elle avait épousé un communiste ! « Tu me considères éclectique… cela n’est pas vrai, en tout cas je ne suis pas trop faite pour la politique », écrivait-elle.

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Maintenant, grâce au témoignage de Julio Solorzano, frère aîné de Laura et Silvia, j’ai pu connaître la tragédie de leur famille en toute son extension : en plus de son père et de sa mère Alaide, deux frères sont disparus de façon violente entre 1980 et 1981.
Heureusement, Laura et Silvia sont bien vivantes ! Laura ayant consacré la vie à la danse, vit en Ecuador. Silvia, ayant participé à la guérilla contre la dictature, a pu rentrer au Guatemala.

En suivant cette stupide idée de l’alphabet renversé, j’ai pu revenir sur cette trace de la xénophilie et sur cette douloureuse histoire qui me pousse de nouveau vers ces deux femmes malheureuses que j’aimerais vraiment pouvoir rencontrer, bien sûr en dehors de la charmille de fer érigée par une usurpatrice du nom d’une des figures plus sages de l’Histoire (de la philosophie).

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En rangeant les photos d’Alaide avec les autres documents gardés, j’ai trouvé « La barca de oro », une célèbre chanson de l’exil, que les deux sœurs nous avaient passionnément chantée, dont Laura nous avait envoyé le texte à son arrivée à Londres.

Giovanni Merloni

[1] Los dedos de mi mano, B. COSTA-AMIC, ÉDITOR, Mexico, 1958

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 juillet 2013

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Y ou Yesterday (alphabet renversé de l’été n. 2)

16 mardi Juil 2013

Posted by biscarrosse2012 in alphabet renversé

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Yesterday, hier, ieri. Autour de la base du piédestal d’où s’élance la fronde de David en forme d’Y (timide avertissement envers tous les Goliath de la planète), je trouve plusieurs mots glissés ou franchement tombés à terre, dont trois me touchent particulièrement : Yin, Yang et Yalta.
Une sorte de duplicité semble se déclencher depuis cette Fourche, n’ayant rien à voir avec la duplicité de destins qui oblige une partie des passagers de la ligne 13 à descendre pour changer de rame. Mais, lorsqu’on prononce le mot Yesterday — même caressés par la voix charmeuse de John Lennon —, on « sait » bien qu’on n’a pas affaire avec un « hier » quelconque (« hier, je me suis rendu faire les courses chez Picard… ; non, ça, c’était avant hier… ; hier, au contraire, je suis allé rue de la Grange aux Belles voir un film italien, ne te le rappelles-tu pas ?
Yesterday, c’est notre histoire personnelle, qui frôle ou croise parfois l’Histoire plus grande, également difficile à dénouer et vraiment comprendre.

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Vous voyez bien de cette photo ci-dessus que si c’était moi le photographe maladroit qui n’a pas su attendre le bon moment pour le déclic, je ne devais pas être une autorité, quelqu’un qu’on suit en silence religieux le jour de son enterrement. Et c’est aussi assez inopportun, aujourd’hui, de montrer ainsi ma famille avec une amie souvent présente, pliée en deux, la cigarette à la main.
Mais, justement, cette « mise en scène d’une instantanée » pour en mettre en valeur les défauts, se déroulait dans ce « Yesterday » unique, suspendu dans les deux « h » de l’histoire, se donnant rendez-vous dans mon été 1964.
À dix-neuf ans pas encore accomplis, sorti du lycée, comme dit Dante, « sans infamie, mais sans louanges aussi » [1]  suite à mon mépris pour le système éducatif qu’on avait essayé de m’imposer, je sortais aussi (ou pour mieux dire j’essayais de sortir) d’une longue et vaine souffrance amoureuse.
On se promenait pour Paris, on arpentait les sables de la Bretagne lors de la baisse marée, on s’amusait avec du peu, tout en se soumettant à des marches forcées, en six dans une seule voiture.
Moi, je contestais prudemment mon père, très fidèle à ses idéaux socialistes. Je le critiquais m’appuyant à la figure unique de mon oncle Dodo. Depuis un an, les socialistes étaient rentrés dans le gouvernement avec la démocratie chrétienne. Moi, de façon sentimentale, je me prenais pour un vrai communiste, comme mon oncle Dodo, et, pour provoquer mon père, je lui disais que les socialistes, depuis leur entrée dans la « chambre des boutons », avaient trahi leur identité même…
Il se peut qu’après une promenade sur les quatre roues dans la Ville lumière, la famille libérée des contraintes photographiques et des soucis photogéniques, une fois recomposée autour d’une table bruyante, se soit immergée dans une discussion sur le Yin et le Yang qui est en nous.
Comment ? Dans ce Yesterday provincial ainsi éloigné dans le temps, où l’unique modernité consistait pour nous dans la possession d’une minuscule radio à transistors et d’un impeccable appareil Zeiss ? Oui, pourquoi pas ? D’autant plus que ni Freud ni Jung (qui ne s’écrit pas avec l’Y) n’étaient pas des inconnus pour mon père et ma mère, deux intellectuels déguisés respectivement en avocat et professeur d’italien et latin.
À table, peut-être dans un petit restaurant italien de la rue Daubenton, on avait beaucoup parlé de l’oncle Dodo et de la tante Antonia, sa femme, en remémorant l’inoubliable vacance avec eux aux châteaux de la Loire.
Selon mon père, mon oncle, qui aimait éperdument Chenonceaux et Azay-le-Rideau, était la personnification de la règle du Yin et du Yang. En fait, le Dodo allègre et créatif qui se faisait aimer en famille, ce n’était pas la même personne quand il assumait son nom de baptême officiel. Irrésistible comme M. Hulot — lors d’histoires farfelues, qu’il créait de façon extemporanée au milieu d’enregistrements malheureusement perdus (sur un outil nommé Geloso) —, il nous parlait très peu de son engagement politique qui avait été, depuis ses vingt-cinq ans à peu près, exactement ce que Giorgio Amendola appela dans un de ses livres « un choix de vie ».
J’imagine à ce point de me rappeler la réponse de ma mère, la sœur aînée de Dodo : qu’aurions-nous dit si Dodo avait préféré Blois ou Amboise ? Qu’en lui prévaut le Yang ? Non, il n’y a aucune véritable lutte, en lui, entre le Yin et le Yang, c’est-à-dire entre le côté féminin et le côté masculin. Il aime beaucoup la France, comme nous tous d’ailleurs. Et vous savez que le Yin c’est le blanc, mais aussi le bleu, tandis que le Yang c’est le noir, mais aussi le rouge !
À l’enseigne de la complémentarité du bleu et du rouge dans le drapeau tricolore hissé sur le radeau de Delacroix, en fredonnant les chansons de Johnny Halliday (ayant deux Y dans son mythe) ou des Beatles (« Yesterday » n’avait pas vu la lumière), nous rentrâmes en Italie.
À Parme, mon frère ayant attrapé la fièvre, on marqua une pause d’un jour, très adaptée pour « couper le retour », en se promenant entre la splendide place de la Cathédrale et le Jardin ducal…
Mais, dès que nous nous assîmes à la table du restaurant, nous n’eûmes pas le temps de nous accouder sur la carte prometteuse de plats exquis. Togliatti est mort, nous dit assez brusquement le patron à la voix de baryton.
003_1964 04 740Celui-là ce fut pour moi un moment vraiment décisif de ma vie, certes le tournant précis d’une série de choix en chaîne. J’aimais peindre et écrire aussi. Mais, j’avais peur de seconder mes désirs. Un sentiment confus, bien sûr, que je ne savais pas contourner ni entamer. Une amie de famille, âgée de trois ou quatre années plus que moi, étudiante expérimentée à la faculté d’architecture, m’avait en tout cas mis en garde : « au commencement, on est comme des ânes parmi les sons, on ne comprend rien de ce qu’on dit, de ce qui se passe. Ensuite, petit à petit, on découvre l’esprit et le sens profond de cette aventure. Mais il faut bosser, se sacrifier vraiment ! »
Mais, combien de temps dura-t-il cette rentrée, cette reprise de contact avec la vie réelle, cette veille avant l’engagement sérieux et les amours sans réserve ?

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J’accompagnai ma tante Antonia aux funérailles de Togliatti. C’était un après-midi fin août, le ciel couvert protégeait de la chaleur habituelle. Un million de citoyens venus de toute l’Italie coulait sous notre parapet. Nous étions accoudés en position idéale pour l’observation, juste à la moitié de la rue Cavour, une voie sans arbres qui monte depuis la zone archéologique du Forum en direction de l’immense place San Giovanni, lieu d’élection pour les discours de fin de campagne électorale du parti communiste italien. En fait, ce long parapet sépare le parvis de l’église de San Pietro in Vincoli du vide de cette rue. Donc, à mes épaules, j’avais le Moïse de Michel Ange, solennellement assis. J’imaginais le vieux prophète, probablement envieux de se lever pour constater de ses yeux la réelle consistance de ce fleuve de gens et de drapeaux rouges, qui montait dans le sillon de cette énorme cicatrice, creusée dans la chair vive du quartier de la Subure par la pioche démolisseuse de Mussolini.
N’avait-il pas ouvert, à sa fois, un passage dans la mer Rouge pour y laisser marcher le peuple persécuté ?
Je pensais beaucoup au Yang que Michel Ange avait voulu trouver en Moïse, au Yang qui peut-être hantait aussi l’âme sensible de ma tante Antonia, du moins en famille. Pour contrebalancer certaines attitudes de Dodo, pour lui tenir tête… Mais, alors, ma mère aussi, elle se trouvait peut-être sur le côté du Yang, par complémentarité avec le Yin de mon père !

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En ce moment, le cercueil du grand chef disparu rentra dans notre champ visuel. Ma tante pleura longuement, en disant qu’une époque entière mourait avec Togliatti. Et elle avait tout à fait raison, je peux bien le dire, presque cinquante ans après.
Nous vîmes passer une foule continue de personnages connus et inconnus, dont Leonid Breznev, le peintre Renato Guttuso (auteur du célèbre tableau consacré à cet évènement), Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Giorgio Amendola, Pietro Ingrao et mon oncle ! Celui auquel je ressemblais beaucoup physiquement, qui me faisait toujours entrevoir une voie de fuite (ou quand même d’écart ironique) vis-à-vis du bonheur parfait et parfois paralysant de ma merveilleuse communauté quotidienne. En retrait comme d’habitude, il marchait de son pas typique, les pointes des chaussures vers l’extérieur.
Après, pendant des années, dans un contexte très changé dans le temps et dans l’espace, voire beaucoup moins rigide et sectaire — celui de l’Émilie-Romagne des années 1970 —, je me rendis de plus en plus compte de l’importance de ce dernier « mémorial » de Togliatti que Longo et Pajetta avaient décidé de rendre public au lendemain des funérailles. Le « mémorial d’Yalta, où Togliatti poursuit l’idéal de Gramsci — « le socialisme au visage humain » — s’engageant carrément dans le propos de l’autonomie vis-à-vis de l’Union Soviétique jusqu’à prêcher, par un langage encore prudent, l’hypothèse de la « voie italienne au socialisme ».
Plus tard, encore derrière le parapet — peut-être elle s’était encore plus ratatinée pour s’effacer un peu au regard de l’Histoire qui passait dessous — ma tante me confia un secret : il y a quelqu’un qui peut bien assumer l’héritage de Togliatti. Il s’appelle Berlinguer.
En revenant, nous n’avions plus envie de parler. Je pensai que, juste à Yalta, Stalin, Churchill et Roosevelt s’étaient réunis pour tracer la nouvelle carte de la planète. Yalta, un petit pays sur la Mer Noire, où la lutte entre le Yin et le Yang devait se passer sans répit, à force de coups bas.

Giovanni Merloni


[1] « sanza infamia et sanza lodo »

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16 juillet 2013

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Z ou Zéro (alphabet renversé de l’été n. 1)

15 lundi Juil 2013

Posted by biscarrosse2012 in alphabet renversé

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Si je devais couper d’emblée le fil de mes engagements, de mes entêtements en forme de cercle vicieux ; si je devais lâcher prise du jour au lendemain — pas nécessairement pour partir ou mourir —, que ferais-je pour occuper le minuscule laps de temps que le destin va pourtant m’accorder, j’espère, entre une activité et l’autre ?

Je répéterais une ritournelle par cœur… « Deux et deux, quatre ; quatre et quatre huit…» … ces vers magiques, hantés par l’oiseau-lyre. Ou alors, de façon plus prosaïque, je me mettrais à compter. En repartant de zéro…

Je serais sur le pas de la porte. Une porte étroite, évidemment. Depuis cette porte, selon le programme imprimé sur un tract minuscule, je dois traverser un grand espace ensoleillé, juste le temps de ressentir la gêne pour la chaleur insupportable et la disparition de l’ozone, le temps d’avoir envie ou d’éprouver l’urgence d’entrer dans une autre porte, en forme de roue, grande comme celle de l’hôtel Ritz, ou petite comme la roue mystérieuse de l’abbesse du couvent de Sogliano al Rubicone…

Je ne peux tout dire de ce qui s’est passé dans cette roue : une vie entière, condensée en quelques secondes ! Un passage assez sombre, très étroit. C’était l’ombre de Jérôme qui me poussait vers Alissa, entre-temps verrouillée dans une maison en forme de tombeau de famille. Dans ces vingt-six secondes, longues comme vingt-six siècles, je me suis pourtant amusé, traversant à nouveau des moments de ma vie passée. Des moments surtout physiques. J’aurais dit des moments où une force particulière me possédait. Cela, surtout quand j’étais enfant de quatre ou cinq ans. Je ne connaissais pas la signification de toutes les paroles qui s’étalaient devant moi, et pourtant des énergies énormes me lançaient en avant, avec cette hâte furieuse de vivre jusqu’au bout, même en sachant que je n’aurais su rien maîtriser de ce que je sollicitais… Dans cette roue en forme de bourrique ou de catacombes, je crois avoir été frappé par un coup de balai mouillé sur le cou et que j’ai traversé depuis d’infinies coulisses bandées de miroirs déformants… J’ai dû marcher sur un fil suspendu sur les toits sombres de Rome… Heureusement, au bout de ce fil, il y avait une petite femme qui m’a tendu la main. Elle n’avait pas la force de m’attirer vers elle, donc on a sommé nos faiblesses avant de tomber, ou plutôt de rouler vers le fond d’un trou noir.

Voilà ! C’était un rêve, l’antichambre d’un cauchemar qu’une sirène dans la rue a brusquement interrompu, juste au moment où cette femme très gentille (peut-être Marilyn, ou l’incontournable Lollobrigida) était en train de me fredonner, sur un rythme brésilien, qu’il fallait remonter à rebours, comme les écrevisses, en commençant par la lettre « Z »…

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Mon professeur à la fac d’architecture s’appelait Zevi, Bruno Zevi. Il fumait la pipe, portait une cravate à forme de papillon, avait une voix retentissante et unique, très adaptée à son rôle dans l’université. Il était, avec Ludovico Quaroni, un des deux phares de notre athénée, celui qui avait passé des années aux États-Unis, en y connaissant de près les œuvres de l’école de Chicago, de Sullivan à Mies van der Rohe pour revenir en Italie, après la Seconde Guerre, avec une sincère passion pour Frank Lloyd Wright.

Je ne pourrais pas oublier ces leçons spectaculaires, avec trois écrans sur lesquels s’alternaient des images claires, efficaces, touchantes parfois. Il nous racontait l’architecture moderne en forme de film d’avant-garde, dans lequel, élèves ignorants et récalcitrants, nous avions le rôle de purs figurants.

D’ailleurs, le premier jour, le doyen de la fac nous avait reproché d’en être trop : — vous êtes cinq cents !

002_1968_provino_010 740Vous avez vu, ci-dessus deux photos de l’examen d’histoire de l’architecture où j’étais provisoirement en spectateur. Un examen agréable, vous diriez, situé juste à l’issue de cette merveilleuse transmission d’expériences et d’images. Au contraire ! Pour rentrer dans les règles établies dans l’ancien plan d’études, l’objet de l’examen n’était pas Wright ou Le Corbusier, mais Palladio et Michelangelo. Des œuvres et des créateurs absolument uniques, bien sûr. Mais là, dans le chaud de juillet, l’angoisse montait lorsque se confrontaient le manque d’enthousiasme d’étudiants obligés à un apprentissage livresque et la frilosité aristocratique du professeur, qui semblait parfois vouloir se punir de ses passées prodigalités.

Heureusement, au bout de la table, il y avait Paolo Marconi, architecte de grande valeur lui aussi, qui, tout en ricanant pour nos réponses déplacées, ne dédaignait pas de nous aider, en se transformant en souffleur invisible.

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Ce fut en occasion de rencontres comme celle-ci que mon auto-estime a touché le Zéro. Ce jour de juillet 1965, le soleil était peut-être au « zénith » et quelqu’un, non content d’avoir provoqué la « zizanie », avait essayé aussi de me convaincre sur les avantages d’une vie à « zigzag ». Une chose est bien probable : après la séance décevante et le vote modeste, j’ai sûrement descendu la colline à côté de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna, j’ai frôlé la statue équestre de Simon Bolivar (qui ne commence pas par « z »), avant de me faufiler dans la cage des babouins du « Jardin zoologique », juste à côté. Heureusement, je n’étais pas seul. Avec moi, Zorro, il y avait mon inséparable et infidèle Zazie.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 15 juillet 2013

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