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La rupture (Portrait d’une table n. 4)

11 mardi Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Rupture. En observant cette nappe jaunie, qui transforme la table de restaurant en catafalque, on pense tout de suite à une rupture. Une sensation d’attente enivre l’air en deçà du parapet orange. Le poteau même de l’illumination urbaine en est concerné, que le peintre pourrait avoir ajouté, dans un souci de modernité, en un remaniement successif à la date de ce « portrait d’une rupture ». On peut aussi imaginer le garçon du bar en train de questionner son patron. Que s’est-il passé ? Pourquoi une seule chaise ? Est-ce qu’il y avait, figée dans l’effort de retenir les larmes, une jolie dame au petit chien ? Maintenant qu’elle a disparu, la mer affiche sa sourde hostilité. À l’en juger du mouvement des petits arbres de l’établissement balnéaire, qui semblent répéter plusieurs fois « non » pour souligner leur irritation, cette rupture touche peut-être des tabous familiaux, des intérêts, des anciennes fêlures qui sont revenues à la surface.

Maintenant que la table est vide, dans l’attente d’un nouveau client, le garçon se demande si c’était le grand poète Giovanni Pascoli l’homme à la silhouette arrondie qui a abandonné brusquement la terrasse.

Nous sommes probablement à Bellaria, une plage proche de San Mauro de Romagna, le pays où Giovanni Pascoli est né en 1855. Le jeune poète, que ses sœurs et les amis de Bologne appellent Zvanì, est en train d’enfoncer ses chaussures noires dans le sable fin tout en essayant d’empêcher le chapeau de s’envoler. Et maintenant, il cause directement avec la mer de Bellaria, qui apparemment, contrariée et nerveuse, ne lui prête pas attention. En même temps, il est occupé par la lecture d’une lettre qu’il vient d’écrire, qu’il livrera ce soir à sa sœur Maria : « Nous sommes tellement lointains ! Et je ne peux donner à mes lettres ni les ailes ni la chaleur de mon affection pour toi, douce sœur. Je ne puis pas attendre non plus, pour celle-ci, l’accueil joyeux que tu auras, magnanime, envers des lettres qui ne viendront pas d’un frère ; pourquoi (laisse moi la chance de faire transparaître un peu de ma douleur au milieu de ta joie), pourquoi, peux-tu m’aimer seulement de la façon dont tu aimes une de tes camarades du collège ? C’est une de mes tristes pensées, durant de jours et de nuits, que ni vos baisers, ni vos paroles ou vos lettres n’ont pas pu détruire en moi ».

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Chère Catherine,

Je suis en train de combattre avec les vers de Giovanni Pascoli, très grand poète italien du XIXe, mort en 1912, justement à la veille du dîner de Sogliano dont je suis en train d’esquisser un portrait qui se révèle moins facile que je ne l’avais pu imaginer au début. Je m’efforce de traduire ce poète dans la langue française, mais cela est très difficile, sinon pratiquement impossible. En fait, je voudrais être capable de traduire pour les Français au moins la vie de cet homme aussi intéressant que compliqué, aimé certes par les spécialistes qui se sont aperçus de son extraordinaire modernité, mais peu connu par le grand public. J’aimerais être capable de promouvoir ce « déménagement » qui pourrait aider aussi à la compréhension d’une époque très peu connue de l’Histoire d’Italie. Pour moi, Pascoli s’est soudain révélé mon unique Virgile possible, mon compagnon de route dans cette descente à l’Enfer de mon arbre généalogique. Et cela pour les multiples suggestions qui me procurent sa vision « universelle » et pas du tout « dialectale » de la Romagne et son incroyable affinité, en termes de sensibilité et de vie, avec mon grand-père.

Cette « histoire de Pascoli » m’intrigue aussi pour une autre raison. Si tu te souviens de la nouvelle « L’avalanche » et de son esprit rebelle, là il y avait un couvent de sœurs catholiques renfermées (suore di clausura en italien). Or, en 1882, Pascoli passa dix jours chez une tante à Sogliano sur le Rubicone où il rencontra, pour la première fois depuis neuf ans, ses deux sœurs Ida et Maria qui, après la mort du père (1867) et la décimation de la famille, avaient passé des années dans le couvent de Sogliano dont une certaine Virginia était l’abbesse.

(Dans le récit de la sœur la plus dévouée de Pascoli, Maria, j’ai trouvé deux passages très intéressants sur leur vie dans le couvent. Le même couvent ou X, un de personnages de l’Avalanche se faufila, une nuit…)

Lorsqu’il arrive à Sogliano, Giovanni Pascoli vient d’achever ses études à l’université de Bologne. Il a vingt-sept ans. Son maître, Giosuè Carducci, poète largement reconnu, l’encourage à continuer… Il continuera, bien sûr.  Cependant, l’obsession du souvenir de la mort de son père e la série de disparitions qui s’étaient suivies dans sa famille l’avaient emmené à une grave décision. D’abord rompre avec la « scapigliatura », l’insouciance et la dérive révolutionnaire qu’allait marquer sa vie de « fugitif célibataire » sous l’influence des amis de Bologne ; ensuite se charger du rôle de père pour ceux qui restaient de la famille émiettée. Cela entraîna évidemment la renonce au mariage avec la « dame au petit chien » et l’éloignement de la « vie des autres ». La famille représenta dorénavant un havre de tranquillité pour son travail et sa gloire, mais aussi le contexte privilégié pour un questionnement continu sur le sens de la vie, condition stable pour une souffrance à fleur de peau que le succès ni la gloire ne pouvaient pas soigner. On ne doit donc s’étonner si cette rupture se traduira en abandon des personnages héroïques du Roland furieux pour se transformer en poésie de petites choses.

Trois ans après, en 1885, il donna suite à cette décision cruciale, en emmenant ses deux sœurs dans sa maison de Massa en Toscane et recréant ainsi « le nid » perdu…

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En faisant mes recherches, pour être sûr des personnages de la photo, j’ai trouvé une lettre datée 1901, envoyée à mon grand-père à la veille de ses noces. La lettre venait de sa cousine aînée, qui était déjà rentrée dans le couvent où elle serait plus tard devenue l’abbesse avec le nom de… Sœur Virginia !

Moi même, dans les années cinquante et début soixante, j’ai visité, plusieurs fois, ledit couvent avec ma famille. Nous étions tous étourdis et même fascinés par ce monde au-delà de la grille de bois et de la roue pour le passage des dons. Un monde qui nous restait quand même assez étranger. Et j’ai un très doux souvenir de cette femme âgée, toute blanche…

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Revenant à la photo, de gauche à droite je crois maintenant qu’il y a : 1) Maria  la cousine cadette de mon grand-père, âgée de 25 ans ; 2) son mari Claudio, notaire, plus âgé qu’elle ; 3) ma grand-mère Filomena, que tout le monde appelait Mimì…

Tu vois, chère Catherine, la raison de mon retard dans la publication… que ce message actuel pourrait rattraper ! Car, enfin, ce que j’ai réussi à faire sortir, grâce à cette communication directe, vainquant enfin la paresse et la peur du passé, pourrait peut-être se révéler suffisant pour introduire le récit du couvent, avant de l’exploiter jusqu’à son achèvement. « Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir » comme dit cet incontournable génie de Romagne.

« Mais, quelle souffrance, cette France ! » (Ça, je ne pourrais pas le tweeter ! Les Français, et surtout les Parisiens, se fâcheraient tout de suite !)

Merci de m’avoir « écouté ».

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 11 décembre 2012 Dernière modification 12 décemnbre 2012.

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Est-ce qu’on peut aimer une ville ? (Portrait d’une table n. 3)

06 jeudi Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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quarto lato grande x blog

Jan Doets soutient que notre mémoire réside dans la totalité du corps humain, que le cerveau n’a qu’une seule fonction, en définitive. Il n’est qu’un relais, ou un robinet. L’écrivain hollandais fait très efficacement l’exemple de la sonate « Après une lecture de Dante » de Franz Liszt, interprétée de façon prodigieuse par le pianiste russe Arcadie Volodos. Il a tout à fait raison.

J’avais écrit en 1997 mon premier ouvrage, un roman sur Cesena et la Romagne (Il quarto lato, Le quatrième côté en français). Un livre qui n’a pas eu assez de circulation en Italie et n’a pas été aimé par tout le monde avec le même enthousiasme ni la même bienveillance. Après une longue réflexion, je compris ensuite que j’avais déçu surtout ceux qui s’étaient formés une certaine idée de moi, m’ayant connu « au temps de la région Émilie-Romagne », c’est-à-dire dans cette période tout à fait extraordinaire, au commencement des années soixante-dix, où tout naissait et que nombres d’entre nous étaient jeunes, dans les « sept années d’or » qui se brûlent sans regrets ni remords entre les vingt-sept et les trente-quatre ans.

À ces temps-là, je me déplaçais souvent de Bologne à Forlì ou Cesena pour les plans d’aménagement du territoire de communes grandes et petites, isolées sur le sommet d’une montagne, éparpillées sur les versants d’une colline ou concentrées dans les carrefours de cette plaine où l’on peut encore reconnaître le tracé de l’ancienne centuriation romaine. Alors, on nous poussait à trouver toujours une solution positive, même si l’on avait souvent affaire avec de véritables casse-têtes juridiques et humains. J’aimais beaucoup écrire et parler aux gens. Car j’héritais de ma mère un orgueilleux penchant pour la littérature et de mon père une certaine désinvolture d’avocat, sinon un goût pervers pour la recherche de la composition à tout prix des intérêts opposés.

Bientôt, mon amour sans réserve fut partagé. On m’accueillit avec une chaleur merveilleuse. Bologne et la Romagne — que mon père m’avait fait connaître depuis mon âge le plus tendre — étaient désormais ma patrie d’élection tout en gardant le titre secret de lieu sacré où étaient nés mon grand-père Zvànin et mes arrière-grands-parents, Cleta et Raffaele. Le langage qui montait à mes yeux et à ma bouche, avant de redescendre à mes mains — chargées ensuite de gesticuler ou d’écrire sur l’Olivetti que j’appuyais sur mes genoux —, c’était alors très simple et convaincant, s’adaptant sans secousses au passage de l’avis urbanistique au document politique et syndical.

En fait, je mettais toujours de la passion en mes récits techniques et encore plus dans les notes que je prenais pour mes interventions publiques. Ou plutôt, ce n’était pas seulement de la passion qui ajoutait à mon opiniâtreté naturelle. Je glissais dans ces écrits mes frustrations littéraires. Résultat : on aimait beaucoup ce que j’écrivais et je rencontrais aussi, de temps en temps, du succès lors de mes sorties verbales dans les réunions que l’administration illuminée nous laissait faire.

Quand j’ai laissé Bologne pour rentrer à Rome et que je me suis finalement décidé depuis quelques années à passer, comme César, le Rubicone — fleuve qui d’ailleurs coule juste en bas de la colline de Sogliano, là où nous avons momentanément abandonné nos commensaux en train de causer –, lorsque je me suis consacré à l’écriture sans autre but que l’écriture même, j’ai dû entamer une lutte acharnée pour m’affranchir d’un certain rythme baroque, d’une véritable exagération d’adjectifs et d’adverbes que j’héritais de mon travail d’urbaniste et d’aménageur de « phrases techniques au visage humain ».

En plus, je n’étais plus là, dans la place del Popolo de Cesena. Je ne pouvais pas y arriver à pied, sans souci, directement de la gare, en refaisant cette agréable promenade sur le pavé, tout au long du corso Sozzi, de la Barriera, de la Bibliothèque Malatestiana et des arcades de la rue Zeffirino Re. Cependant, grâce à cette écriture décalée et hors du temps, j’ai pu panser, sinon cicatriser les déchirures provoquées par l’abandon d’une patrie que je venais juste de retrouver. Et ma petite foule de personnages avait tellement peuplé le lieu central du roman – la place du Popolo —, qu’un jour, quelques mois avant l’achèvement du livre, j’en eus une sensation inoubliable.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Je fis quelques pas dans cette place, je ne sais pas vraiment dire si elle est grande ou petite, large ou étroite. Je venais depuis le marché, qui est situé au rez-de-chaussée du palais de la Mairie. Sous les arcades, une stèle est consacrée à mon grand-père Zvànin, un des plus glorieux représentants du socialisme réformiste et de l’antifascisme italien avant la Seconde Guerre. (Il mourut relativement jeune, à soixante-trois ans, à la suite de sa résidence forcée, décrétée par Mussolini, dans un pays très reculé de la Calabre sur le littoral ionien.) Certes, la vision de la stèle, avec le portrait en bronze de grand-père, m’avait déjà touché. Mais, au-delà de lui et de tous les autres personnages du roman, le fait d’entrer dans cette place… Je me sentais nu. Ou bien, pour être plus précis, je ressentais la place comme une personne. Une personne douloureusement aimée qui venait à ma rencontre, me touchait, transperçait mes vêtements pour adhérer à tous mes pores… Je tombai à terre et j’y restai assis pendant quelques secondes. Maintenant, je peux dire que ce que je prouvais ressemblait beaucoup à ce qu’on pourrait prouver, j’imagine, si l’on faisait l’amour avec une dame qu’on s’est longuement efforcés d’oublier et qu’on rencontre plusieurs années depuis la rupture.

« Est-ce qu’on peut aimer une ville ? »

Voilà ce que Jan Doets m’a fait recorder. Mon corps, tellement imprégné par les pèlerinages de l’âme dans ces lieux aimés et même sacralisés, avait assumé les informations empruntées à la ville réelle et les suggestions de l’esprit rêveur jusqu’à plonger dans un état de véritable spleen stendhalien. Avec un aspect de mélancolie érotique que seulement un corps sain peut héberger.

Quant à mes amis déçus, qui auraient voulu peut-être retrouver dans ce premier roman l’actualité — ou la vérité de nos expériences communes —, j’espère toujours qu’ils sauront reconnaître, en le relisant, un jour, cette envie tourmentée d’inventer un temps suspendu entre les générations. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, là-dedans, qu’à côté du personnage évoqué — Battista Alessandri, alias Zvànin — et de Pio Foschi, l’animateur de l’histoire, le vrai protagoniste soit Libero, un équilibriste dont le tempérament assez gentil et généreux ressemble énormément à celui de mon père.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni 1ère mise en ligne 6 décembre 2012.

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Zvanì (Portrait d’une table n. 2)

04 mardi Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

« Du côté de chez Schwann »…. Quand on voulait chérir Zvàn, mon grand-père, on l’appelait Zvanìn ou Zvanì…

Avec la musique captivante de ce nom dans le cœur, j’ai la sensation que la Romagne se déplace, comme le radeau de pierre de Saramago, et qu’elle vague longuement, avant de s’installer dans un endroit très reculé dans la géographie de mes rêves. Elle pourrait s’appeler aussi bien Samarcande ou Damas, ou aussi Saint-Pétersbourg. Je ne sentirais pas le poids de la distance, car ce lieu serait toujours présent dans mon esprit, comme les sanglots longs de Verlaine et les parapets d’Europe de Rimbaud, proche comme cette table joyeusement défaite où ce monsieur à l’air intelligent est privilégié par une distribution de la lumière très partisane.

D’ailleurs, Zvànin ne fait qu’un avec les autres participants à la veillée, auxquels il s’adresse, je le ressens, avec une voix calme, convaincante, dans leur même langue chiffrée, tout à fait incompréhensible pour moi. Zvànin c’est comme dire Jean, ou Jan ou John. C’est une façon de couper le mot, de rendre plus proche et intime un nom solennel comme Giovanni ou ennuyeux comme Johannes. Une espèce de frénésie de l’abréviation et de la variation.

Quant à sa langue, c’est difficile de trancher des confins. Bien sûr, on doit dorénavant tous partager l’idée de Dario Fo d’un grand mélange de langues — la Française, l’Italienne et l’Allemande aussi — ayant formé ce qu’il appelle « grammelot », qui concerne toutes les populations de la vallée du Po, de Milan à la mer Adriatique. Cependant, on pourrait couper verticalement cette grande région riveraine en droite du Po, le plus grand fleuve italien, en traçant une invisible frontière entre Plaisance et Parme. Car, d’une certaine façon, c’est à Plaisance que la Lombardie commence déjà, tandis que Mantoue, au-delà du Po et sous le domaine milanais, est une ville sans doute « romagnole ». Il y a quelque chose d’exceptionnel dans cette région à sud du fleuve. Il suffit peut-être de trois noms pour évoquer un peu l’esprit de sa culture prodigieuse : Verdi, l’Arioste et Fellini. Mais, on ne peut pas, bien sûr, oublier Giovanni Pascoli — Zvànin, lui aussi —, ce grand poète à la fois classique et intimement imprégné de cette musique, de ce chant orgueilleux et naïf dont on entend l’écho se mêler à ses vers. Il ne faut pas oublier non plus l’incontournable Rossini, celui qui a apporté à Paris la sagacité dérisoire de l’esprit de Romagne.

Cette langue profondément aimée a été la force primordiale, le lien intime qui crée l’unicité, la diversité de l’Émilie-Romagne. Une région où l’on a toujours gardé et même exalté le respect pour la culture, la science, le droit.

[J’aimerais parler ici de Bologne, la plus ancienne université d’Europe… et de ce qu’il semble arriver aujourd’hui, en ce reflux de difficultés graves qui troublent mon Pays…]

[Maintenant, la langue de Zvànin est coincée sous les cailloux des affluents du Po, dans de petites grottes qui la protègent encore un peu des tremblements de terre et des vagues du changement et de l’oubli.]

La Romagne est un triangle de champs et de pierre où plusieurs civilisations et pouvoirs se sont affrontés, sans répit ni concessions : les empereurs, les papes, les communes, les seigneuries. Cependant, les tourbillons de l’Histoire ont laissé que de traces gentilles dans cette terre fertile nourrie de gens naturellement portés au travail et au bonheur. La route qui brise plus facilement les Apennins reliant Rome à Venise, croise ici, pas loin de cette réunion nocturne, l’Émilia, cet axe routier aussi important que le Rhin pour les populations de la Ruhr, qui descend de façon tout à fait rectiligne de Plaisance, endroit très riche et prometteur, jusqu’à Rimini… On ne finirait pas de dire les merveilles de ce triangle qui se dessine entre Imola, déjà romagnole, Rimini et Ravenna, ancienne capitale de l’Empire byzantin… Ce triangle existe encore. Sur ses côtés brillent longuement, pendant la nuit, les voix des villes aux noms suggestifs d’Imola, Faenza, Forlì, Forlimpopoli, Cesena, Rimini, Cesenatico, Cervia, Ravenne, Lugo, Bagnacavallo…

En amont de ce triangle — que le brouillard enveloppe en automne, où la chaleur s’installe sans bouger tout au long d’un été qui semble interminable —, les Apennins ont un visage abrupt, parfois menaçant avec cette alternance de collines nues et de campagnes en vagues bleues pointillées de cyprès. Lorsqu’on y monte — en voiture ou en moto, tandis qu’auparavant s’y essoufflait un glorieux courrier — on est souvent invités à s’arrêter, â s’accouder sur les murets pour essayer de voir San Marino, ou San Leo ou Gradara, ces villes fortifiées placées juste sur le sommet des collines plus pointues et lointaines. Ça fait peur et je crois que l’unicité de la Romagne, son charme très attachant, naît de ce contraste entre ces monstres isolés et bien visibles et la population invisible, vouée à cette terre… D’un côté, un pouvoir menaçant (d’hommes méchants ou d’une nature parfois redoutable). De l’autre côté, un tempérament des gens spontanément porté à la vie.

Mais, quelle différence entre cette Romagne et la Toscane !

Dans cette terre où les confins n’ont jamais été des frontières, la langue a été toujours estropiée et changée au passage des nombreux envahisseurs — venant de nord et de sud, mais aussi de la mer, qui n’a jamais constitué un vrai obstacle — tandis que l’accès à la Toscane, entourée de montagnes, était défendu à l’ouest par une mer toujours secouée par le vent et au sud par le Mont Amiata et les marais de la Maremme…

« Soit maudite Ma-remme, Ma-remme/soit maudite Maremme et qui l’aime./l’oiseau qui y va y perd la plume/j’y ai perdu une personne chère… »

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Mais, pourquoi ai-je parlé de la Toscane et au final de Maremme ? Qu’a-t-elle à voir avec mon grand-père Zvànin et ce dîner que je situerais en novembre 1913 ? Il y a bien sûr une raison. Cette tablée ne rassemble pas deux époux et leurs invités. Nous ne sommes même pas à la veille du mariage de Zvànin avec Mimí, qui a eu juste au commencement du siècle. Car en 1913 son aînée a déjà onze ans, sa cadette en a huit et le plus petit, celui qui porte le nom de son père garibaldien, en a six,

Il suffit de regarder avec un peu plus d’attention cette photo pour s’apercevoir que dans cette réunion, en plus des proches de Zvànin — sa mère Cleta, déjà souffrante à son côté ; sa cousine Luisa, dont on perçoit à peine le visage sortant de l’ombre ; sa plus jeune cousine Maria, assise à la droite de son mari, le notaire de Sogliano et trois autres habitantes de la maison, debout devant la crédence — , il y a deux autres personnages. On dirait le maire et le curé de ce pays, qui ne cachent pas leur étrangeté à la scène.

Qu’est-ce qui se passe, alors ? Ce soir déjà nuit, Zvànin est le fils prodigue qui rentre au bercail. Après des années de batailles acharnées et des efforts cérébraux non indifférents, ne pouvant gagner pour les socialistes en Romagne où sont très forts les républicains, il vient d’être élu dans le collège de Sienne-Arezzo-Grosseto, en Toscane…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni (site sous licence Creative Commons BY-NC-ND)

1ère mise en ligne 4 décembre 2012. Dernière modification 5 décembre 2012

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Portrait d’une table (Portrait d’une table n. 1)

02 dimanche Déc 2012

Posted by biscarrosse2012 in le portrait d'une table

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Il y a cent ans, à peu près, dans la salle à manger d’une maison de campagne aussi spartiate que chaleureuse, on avait juste fini de dîner. Sur la table, parmi des serviettes en désordre, une bouteille de rouge à l’étiquette vaniteuse dominait le champ de bataille où les carafes vides et les ampoules d’huile et vinaigre à moitié reflétaient la lumière orangée du lustre qu’on avait acheté à Bologne en occasion du mariage des deux hôtes. Ces derniers étaient assis en face, un peu écartés de la table, contre la crédence vitrée. Tous les présents, d’ailleurs, étaient alignés sur le fond de la pièce pour que le photographe eût du champ libre. Toutes les chaises qui auraient alourdi le premier plan de la photo avaient disparu. Cet artifice du photographe crée un étrange décalage. Car, sur le côté droit de la photo, en position privilégiée, un homme au veston noir est confortablement assis dans la place qu’il a occupée pendant toute la soirée. Il est sans doute le protagoniste de cette rencontre où le caractère familial des rapports entre les gens semble s’enrichir ou, peut-être, se gâter un peu à cause d’un évènement que les présents sont en train de fêter ou, plutôt, de célébrer. Qu’est-ce qui se passe ? Où sommes nous ? Dehors, il fait froid. La nuit est tombé e parmi des étoiles glacées. Le jeune homme, à présent figé au fond de la pièce que la seule lampe ne peut pas illuminer, fera beaucoup d’attention à ne pas glisser sur le pavé, lorsqu’il sortira du petit jardin pour traverser la route et monter chez lui, les gants accrochés à la balustrade de fer forgé. Quant à lui, le photographe sortira des voix de la maison sans enthousiasmes ni soucis. D’ailleurs, il est jeune, et parfaitement adapté à l’accueil tout à fait abrupt de la petite pension où il dormira cette nuit. Personne, en tout cas, ne s’occupe de lui, l’homme invisible, ni de son encombrant appareil. En plus, pour l’instant, autour de la table il fait chaud. Le jour que j’ai trouvé — enveloppée dans un chiffon — la vitre sombre de cette photo, la seule instantanée en couleur que je possède de mon grand-père paternel, j’ai tout de suite reconnu la table, la crédence et le lustre. Donc, je suis sûr que cette réunion a eu lieu à Sogliano sur le Rubicone, en Romagne, dans la maison des cousines de mon ancêtre, aimé et illustre, dont je porte sans aucun mérite le prénom et le nom…

Giovanni Merloni

 

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