« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? » – Le métro/2 (Roman théâtral n. 2)

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Avec ce deuxième épisode de mon « Roman théâtral » je poursuis une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

« Avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? »

Ce mercredi paresseux d’avril 2008, je m’étais assise devant l’ordinateur où j’avais tapé la phrase suivante : « Hier soir, avant de se retirer dans sa chambre, mon colocataire m’a susurré : Si vous êtes une réfugiée, je suis un naufragé ! »
Juste ce matin-là, Michele avait sorti de la cave un tableau plein de poussière qu’il avait apporté d’Italie : « Le Naufrage contre l’arbre généalogique ! » avait-il exclamé s’accompagnant de gestes frénétiques. Mon colocataire a sans doute des problèmes avec son passé familial ! Il ne parle que de barques coulant à pic et de radeaux à la dérive, mais c’est une façon à lui de se dérober aux responsabilités ! J’aurais vraiment envie de lui dire combien il se trompe, car ici, entre nous deux, c’est moi la rescapée d’un naufrage, tandis que lui, sans le savoir, est bel et bien un réfugié ! »
Ce même mercredi, j’avais installé sur l’écran de mon ordinateur une photo assez floue de cet étrange tableau, où l’arbre gigantesque ressemblait au platane séculaire du parc Monceau, tandis que la barque en pièces avait la même allure décadente du banc public d’en bas. Au-dessus, j’y avais ajouté une didascalie : « Regardez attentivement ! Je suis Anna Buonvino, cet amas de feuilles au pied de l’arbre sur le côté gauche ! Mais ne vous inquiétez pas, je ne fais pas partie de la famille ! Je ne vais nulle part, et préfère me cacher derrière une branche sèche ! »
Tout de suite après, il y eut l’Apocalypse. Le métro avait envahi notre unique espace de vie par l’éclat d’un bruit sourd. Un vacarme tout à fait incohérent avec ce quartier Bonne Nouvelle à l’esprit en retrait. Fut-elle une sorte d’illusion sonore ? Fut-il un phénomène d’hallucination produite par une série d’images, de bruits et de scènes de la vie réelle que j’avais accumulés pendant des jours et des jours ? Ou alors, avais-je rêvé tout cela ? Ou enfin, plus probablement, avais-je hébergé dans mon rêve le rêve d’un autre ? Je ne sais pas quoi me répondre. Et pourtant, je suis sûre et certaine que la belle journée — dont je m’étais réjouie en me plongeant plusieurs fois en dehors du balcon pour atteindre les toits rouges de ma Bologne chérie — avait brusquement viré au noir.
Il est difficile à le croire, même pour une personne raisonnable comme je m’efforce de l’être ! Néanmoins, ce mercredi-là ce fut un jour décisif pour Michele Calenda et moi, ainsi que pour l’appartement clair et calme avec balcon au numéro 9 de la rue de la Lune.
D’un coup, la « salle des fêtes », comme l’appelait mon Pygmalion, avait plongé dans l’obscurité d’un nuage passager. Bruyamment, par des éclairs violents, les rames de la ligne 9 avaient glissé à mon côté avec le va-et-vient typique de l’arrivée et du départ du métro. Abasourdie par cette intrusion de voyageurs en train de faire attention à la marche… je risquais de m’évanouir, quand Michele franchit la porte, que le vent du métro avait ouverte.
— Je l’ai vu ! hurla-t-il, une main appuyée sur son front.
Il croyait avoir rencontré sur le métro son grand-père Gaetano. Celui-ci avait sur le nez les mêmes lunettes ébréchées que j’ai vues ici, sur l’étagère en haut.
Lui apportant tout de suite un verre d’eau, j’essayai de le calmer :
— Ah, oui, ils s’enfoncent tous là-dedans ! Moi j’y ai retrouvé tous mes camarades du lycée Galvani ainsi que mon professeur de français…
Jaune comme un mort, Michele ne voulait pas se séparer de son cauchemar :
— J’étais convaincu que Gaetano traînait dans la tombe… depuis soixante-douze ans, désormais. Au contraire, dans le métro, il était en pleine forme ! Les pince-nez à sa place, il avait le rabat de la chemise renversé en haut, selon la mode de ses trente ans…
 Le bruit du train, n’ayant pas du tout quitté nos oreilles, coulait maintenant comme un fleuve tranquille juste au-delà de la porte-fenêtre.
— Asseyez-vous ! dis-je en lui serrant le bras.
Michele s’écroula dans le fauteuil comme un sac… et je dus me résigner à écouter la suite de son récit :
— J’étais encore en train de fixer mon regard effrayé dans les paupières lasses de cet homme qui aurait pu être le père de mon père, dit-il à voix haute, quand, à l’arrêt de GRANDS BOULEVARDS, un type au cuir noir est entré dans la rame. Depuis son strapontin à côté de la porte, il m’a dévisagé tout le temps de façon malveillante. Un individu pareil me poursuivait avec des propos méchants dans les couloirs et les alentours du lycée Caccioppoli, à Naples… Est-ce que ce nom Caccioppoli, un fameux mathématicien mystérieusement disparu, vous dit quelque chose ? Heureusement, à CHAUSSÉE D’ANTIN-LAFAYETTE, ce sale type est descendu….
— Moi aussi je vais descendre ! hurlai-je, essayant de me dérober à la suite du psychodrame. Mais le regard désemparé de mon colocataire me fit changer d’avis, me donnant tout d’un coup la sensation de vivre l’un de rares moments où l’égarement et le sentiment de précarité se mêlent à une sorte d’héroïsme sans nom. En fait, ce qu’il lui arrivait, je ne savais pas pourquoi, me concernait personnellement !
Les ondes sonores qui frôlaient notre salon transformé en quai évoquaient la solennité de l’adieu, des rencontres uniques. En fin de compte, tout passe. Et quand nous nous réveillons dans notre banalité sans rythme, nous regrettons vivement les gueules redoutables qui nous ont quand même donné l’illusion d’être au centre de quelques mystérieux enjeux dont nous serions aussi bien les victimes que les petits soldats de la grande armée des vengeurs !

Giovanni Merloni

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit – Le métro/1 (Roman théâtral n. 1)

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J’entame aujourd’hui, sous le titre de « Roman théâtral », une nouvelle édition, profondément revue et corrigée, de l’ancien récit d’Anna Buonvino, que j’avais publié ici il y a juste trois ans, avec le titre « Clair et calme avec balcon », que je viens de retirer.

Cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit


Tout a commencé mercredi 9 avril 2008, à Paris, au début d’un après-midi tranquille et ensoleillé. On ne parlait que de l’Italie, qu’on voyait naviguer dans l’incertitude quatre jours avant les élections politiques. Il s’agissait d’une preuve assez dure, qui me tenait à cœur, en dépit de cette effroyable distance que les Alpes augmentent et la mer amoindrit.
Mercredi donc, je m’étais approchée de la petite écritoire pour allumer l’ordinateur que j’y avais installé, puis, assise, j’avais essayé de regarder les messages. Mais je m’étais aussitôt levée, sous l’impulsion de tourner en rond dans la pièce. Sans doute, j’avais besoin d’une pause, brève ou longue, avant de me plonger dans mes obligations.
Au-delà de la vitre, la rue de la Lune s’étirait tel un serpent dans sa mansuétude caractéristique : on entendait l’infime bruit de rares voitures glissant vers la porte Saint-Denis, tandis que les humains, en marche accélérée pour attraper le métro, se dérobaient à ma vue.

Ce calme extérieur, plus apparent que réel, ne suffisait pas à apaiser mes pulsions pendulaires laissant que l’une de mes patries — celle d’origine ou celle d’élection — prenne le dessus sur l’autre. Même si je me consacrais volontiers au travail, à la moindre provocation — un rayon de soleil, un bruissement de feuilles du magnolia d’en face, une voix familière montant de la rue —, je filais au balcon, traînée par une force irrésistible…
Chaque fois que je m’y accoudais, je pensais inévitablement au pays éloigné de ma naissance, qui des fois me semblait très malheureux et d’autres, au contraire, le berceau et le lit de tout le bien-être possible et imaginable… Dans un tel état, il me semblait que l’Italie flottait au-delà d’une frontière invisible se hissant devant mes yeux. Oui, pourquoi pas ? On aurait pu confondre Rue de la Lune avec une rue de Gênes, ou de Bologne, ou de Naples ! Ce coin de Paris était tellement caractéristique et anonyme à la fois… Il suffisait que je me penche dehors et j’étende mon bras pour que je brise cette fine pellicule d’air et de vent, touchant à l’instant l’atmosphère unique de ma ville natale. Ce n’est qu’en retirant la main, au risque de prendre un élan exagéré et de tomber à terre, que je me retrouvais à nouveau ici, à Paris, l’endroit que j’ai choisi pour y vivre ma vie ! Oui, il suffit d’un seul déclic pour franchir la terrible séparation entre mes deux mondes, et chaque fois que j’abandonne l’un de deux pays pour me plonger dans l’autre, celui-ci s’éclipse dignement dans un repli sombre de mon esprit.
Ce mercredi-là — un jour mitoyen, insignifiant comme une cloison en plaques de plâtre —, je regardais avec attention renouvelée un échantillon de journal glissé par terre. « Trois pièces, clair et calme, avec balcon » c’était l’incipit de l’annonce que mon colocataire avait conçu, faisant tout démarrer… (1)

Avant, je partageais ma chambre à Maison Alfort avec Irina, une employée de la Poste très occupée avec sa liste de prétendants de toute sorte, qui m’obligeait souvent à sortir, à traîner dans le quartier avec mon ordinateur sur le dos et, dans la tête, mon doctorat à moitié. Ici, dans cet appartement clair et calme, outre à la ressource du balcon panoramique, auquel je peux confier mes hurlements secrets, je dispose d’une chambre rien que pour moi et d’une petite cuisine en partage. Ici, le téléphone et internet ne me coûtent rien, grâce à la générosité de mon colocataire, qui profite à son tour de la magnanimité de ce Robin Hood qu’on appelle Free… Sans doute, je suis bien gâtée, cependant, au moment d’emménager, je ne voyais aucun empêchement ni piège au-dessous du tapis…
Le jour où j’ai fait le grand pas venant ici, ce monsieur au prénom d’ange gardien, Michele, avait tout de suite essayé de me rassurer, avec ses airs clairs et calmes ! Figurez-vous ! Lui calme ! Lui… clair ! Disons qu’il aurait beaucoup aimé de l’être, calme et clair, s’il n’était pas, au contraire, un volcan prétendument éteint, tandis que j’étais convaincue, dès le premier instant, qu’il était tranquille comme un lac de montagne entouré de forêts et de nuages ! Bien sûr, je ne me suis jamais brûlée à cause de lui, car il a été toujours respectueux et correct. Néanmoins, j’ai dû soigneusement éviter de m’allonger au bord de ce lac, même pour un déjeuner sans herbe.

Cette annonce, elle, était un piège, une véritable bombe à retardement. D’ailleurs, comment aurait-il dû l’écrire ? En français, évidemment. Et comment aurait-il pu prévoir que la première à répondre, à se convaincre en trois secondes de la bonté de l’affaire, ce serait moi, une compatriote ? Non, il n’a pas été de sa faute. Michele, professeur d’histoire de l’art à la retraite, n’arrivait pas à payer le loyer tous les mois. Mais il ne voulait pas renoncer à cette fenêtre au quatrième étage sur la rue de la Lune. Et c’est tout !

Il avait donc mis l’annonce, j’en suis sûre et certaine, avec l’idée ferme et pourtant innocente de ne pas admettre que des femmes dans ces murs… De toute façon, ce qui compte pour lui c’est le premier regard ! Et je l’avais tout de suite conquis, car j’étais selon lui la copie, un calque presque d’une femme dont les yeux, la silhouette, la taille, les cheveux, et le reste… s’étaient gravés à jamais dans son cœur de chevalier errant… Non, pour l’amour de Dieu, Michele était sans doute un gentilhomme qui essayait juste de tirer son épingle du jeu… Cependant, les premiers temps de mon installation ici, cela m’étonnait beaucoup d’apprendre que ce vrai Napolitain avait passé une partie importante de sa vie à Bologne ! De cette ville qui fut la mienne, il connaissait les endroits les plus reculés et ne se retenait pas de m’en parler à toutes les occasions, car il avait tout de suite deviné qu’il s’agissait d’un sujet où je n’aurais pas eu le courage de l’interrompre. Il aimait d’ailleurs répéter à haute voix la même rengaine : « les arcades, piazza Maggiore, la rue du Pratello, la porte Saragozza, San Luca, le parfum des crescentine… (2) »

Giovanni Merloni

(1)
Comme la plupart des histoires réelles ou imaginaires jaillissantes de la vie ou des rêves des êtres humains, celle-ci, racontée par la Bolonaise Anna Buonvino, se déroule dans la salle principale d’un appartement parisien de trois pièces. Au commencement, cette salle est vue comme un plateau de théâtre, où les parois et l’unique fenêtre seraient des décors plus ou moins contraignants. Au centre de cette « scène », juste au bout d’un plateau imaginaire, on perçoit donc le balcon au quatrième étage sur la rue de la Lune, auquel on accède par une marche. Sur la gauche, on voit un chevalet avec un tableau enveloppé dans un carton ainsi qu’un tabouret avec un ordinateur portable éteint. Sur la droite, il y a une table à tréteaux où l’on entrevoit des pinceaux et des couleurs en ordre parfait, révélant que personne ne s’en sert pas depuis longtemps. Partout sur les murs ou dans les étagères on a accroché ou faufilé de vieilles photos de famille. La porte de la chambre d’Anna B. est sur le mur de gauche. La porte de la chambre de Michele Calenda est sur le mur de droite. Avec un peu d’imagination, on peut reconnaître deux écrans presque invisibles accrochés au plafond : le premier traverse la scène de droite à gauche, à moitié du plateau en profondeur ; le deuxième écran correspond à la porte-fenêtre du balcon.

(2)
Les « crescentine » de Bologne sont des fougasses légères s’accompagnant de préférence avec du jambon et du parmesan.

La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

Très récemment, le diabolique Facebook (que j’avais fréquenté assez régulièrement pendant les années de ma première installation en France) m’a proposé de relancer le souvenir d’un événement qui s’était déroulé à Paris il y a cinq ans pile. Il s’agissait en fait de ma deuxième exposition en France (la dernière pour le moment) qui eut lieu dans l’Espace Mompezat, un endroit que j’ai plusieurs fois évoqué par la suite sur ce blog.

Revoyant les photos soigneusement gardées par FB, je n’ai pas du tout revécu l’enthousiasme de ces jours, dont j’ai pourtant un souvenir très agréable, physique et sentimental à la fois.
Cela dépend sans doute du fait qu’après cette exposition ne se sont pas enchaînées d’autres initiatives similaires, mais aussi de ce que ces images ressuscitent.

D’abord, les visages et les silhouettes des uns et des autres qui ont changé avec le temps (un peu, assez, beaucoup, énormément), ou alors ont disparu. Ensuite une sorte de radiographie du souvenir lui enlevant les sourires, la circulation vertigineuse des regards que les tableaux capturaient, les éclats des voix sans doute sincères qui rendaient aux tableaux une certaine sonorité sinon l’épaisseur d’une véritable affabulation, fredonnée discrètement…

Non, décidément le souvenir façonné par FB ne correspond pas à ce qui reste dans mon esprit et dans mon cœur. Le souvenir, par exemple, des après-midi que je passais les jours suivant le vernissage en compagnie de deux personnes qui me sont restées chères, toutes les deux membres de l’Association des Poètes français, propriétaire des murs blancs auxquels j’avais accroché ma vie.
La première, se prénommant Corinne (je ne me souviens pas de son nom de famille), habitait dans une péniche sur la Seine. Elle partageait vivement mon naïf désir de reconnaissance à l’étranger et, je crois, mon fatalisme d’homme de l’Europe du sud.
La deuxième, ce fut aussi une apparition magique que je n’oublierai jamais de ma vie. Il s’agissait d’un être bon, ressemblant de façon impressionnant à Clarence, l’ange gardien qui sauve la vie et l’âme de James Stewart dans « La vie est belle ». Un grand poète, un vrai poète, qui m’accueillit, la première fois, en un début d’après-midi, avec une phrase qui évoquait le grand mystère de la fraternité humaine : « Voilà, dit-il à peu près, c’est le Destin qui a décidé que nous devions nous rencontrer ! » Je ne sais pas si Jean-Jacques Travers aimait mes tableaux. Je sais qu’il était très aimable et que nous avons passé ensemble des heures sereines à l’Espace Mompezat, en discutant librement et sans aucune arrière-pensée de poésies mortelles et de poètes immortels.
J’aurais voulu par la suite faire trésor de ces deux amitiés-coups-de-cœur… mais, au lendemain de la fermeture de l’expo, Corinne a déménagé qui sait où, tandis que Jean-Jacques est bientôt tombé malade et quelques ans après il est mort, sans savoir combien cela m’avait attristé…

Lors de cette exposition, j’ai vendu quelques-uns des tableaux exposés et j’en ai donné des autres en cadeau, pour m’acquitter de la bienveillance de ceux qui m’avaient aidé à différents titres…
Je ne regrette pas, en général, les tableaux qui sont partis ailleurs, trouvant un nouveau mur où s’accrocher, ou alors un tiroir ou une cave humide où s’ensevelir. Mais chaque fois que j’y pense, cela fait déclencher en moi une sorte de mélancolie rétrospective dont je me sauve toujours assez péniblement.
Je me demande souvent, par exemple, combien de tableaux, pour la plupart aboutis et pleins d’énergie — qui font presque un tiers de mon travail total —, ont été détruits ou alors gisent, horriblement abîmés, dans des endroits inaccessibles…

Où est-il, par exemple, « L’incendie », que je n’avais même pas eu le temps de photographier avant de le vendre à Parme à un tel Antonio B. (dont je n’ai trouvé aucune trace ni à Parme, ni en Emilia-Romagna ou dans le reste d’Italie) ?

Où est-elle « L’étreinte » que j’avais donné à mon amie Ambra F. ? Où est-elle ? (1)

Y a-t-il quelqu’un qui a eu le sain réflexe de conserver mes quatre ou cinq dessins sur le thème du Roland furieux qui avaient trôné pendant longtemps dans la salle de réunion d’une industrie pharmaceutique de Pomezia, au sud de Rome ?

Et cætera. Voilà une pensée douloureuse, effrayante même, que l’un des infinis réseaux sociaux a déclenché en moi au nom de cette insupportable « banalité du bien » : une véritable avalanche de pacotille à la saveur de miel qui nous envahit au jour le jour.
Sans doute, c’est de ma faute si une partie considérable de mon « patrimoine » flotte dans le terrain vague où tout se perd et tout meurt. Il y aura toujours quelqu’un qui m’accusera de légèreté et sans doute de manque de lucidité. Toujours est-il que mes œuvres perdues, petites ou grandes qu’elles fussent, avaient en elles une indiscutable cohérence, une force !
D’ailleurs, tout autour de nous se métamorphose ou disparaît, sans laisser d’adresse. Il ne reste peut-être que le vent.

Giovanni Merloni

(1) La dernière trace que j’ai trouvée de mon amie peintre, une excellente aquarelliste, c’est un article de 2012 d’une blogueuse passionnée d’art qui, visitant la fameuse exposition annuelle des 100 Peintres de via Margutta, avait repéré dans un coin les tableaux d’Ambra, avec une phrase on ne pourrait plus inquiétante : FORSE È GIÀ TROPPO TARDI (Sans doute, il est déjà trop tard).

Depuis combien de temps ne te confesses-tu pas ?

Il y a bien d’années, le 29 juillet 1969, sur une revue bien éphémère qui se voulait engagée (Platea), j’avais publié quelques dessins sous forme d’embryonnaire bande dessinée, que j’avais esquissés juste à la veille de mon premier mariage. Puisqu’il s’agissait d’un véritable plongeon dans le vide, j’avais adopté le pseudonyme de Row (Ligne ou Rame). Avant de publier cela sur ce blog, j’ai longuement hésité. Jusqu’au moment où j’ai compris que c’était mieux de dire tout aux impôts et à la police avant qu’ils ne découvrent nos secrets tous seuls.

— Depuis combien de temps ne te confesses-tu pas ?
— Dimanche dernier, PÈRE…

— Où amènes-tu ton chien ?
— Ville Borghèse.
— Et ta femme ?
— Des fois au cinéma, des fois au lit, des fois avec les amis…
— Et tes enfants ?
— Au Zoo ! Quand ils seront grands, je les emmènerai en voyage.
— Quand tu es seul, que fais-tu ?
— Rester seul ? Je n’y avais pas pensé. Pourquoi seul ? Seul… Seul ? Bof !

Mes gentils amis, Vous voici à nouveau à la rencontre « Hommage à la Culture »
À l’honneur de DANTE, MANZONI, FOSCOLO, LEOPARDI…
Et tous les Chantres… AMEN
Votre bienveillance envers notre Culture Millénaire a été IMPRESSIONNANTE !

On n’est plus à ces beaux films des « Peaux Rouges équarrisseurs »…
Le SEXE s’impose…
Cela ne pouvait être plus évidente, aujourd’hui, la nécessité primordiale de la REPRÉSENTATION SACRÉE !

Giovanni Merloni

Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied…

Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied...

Tout au cours de ma vie, j’ai toujours poursuivi la liberté d’aimer et de m’exprimer jusqu’au bout, ayant le même sentiment qui pousse les humains de mon genre à poursuivre le soleil dans un Ouest éternel, la joie de vivre dans l’éternel féminin.

Procida (avec son soleil) ; Bologne (avec mon premier véritable impact avec le « métier de vivre ») et Paris (avec le défi de m’aventurer dans une nouvelle vie), ce sont trois endroits de primordiale importance pour moi, qui s’inscrivent dans l’état d’esprit d’un élan continu, avec la tension de tout mon être vers un but connu et inconnu à la fois.

Évidemment, il s’agissait pour moi de découvertes plutôt que d’inventions.

Il y avait en moi ce désir inné, que j’avais découvert à Procida, de vaincre la tristesse de la mort et ressusciter la vie, en essayant de prendre le couchant en contrepied.

Il y avait aussi le désir sincère, que l’air même de Bologne communiquait, de partager l’utopie morale des gens forts et civilisés que j’y avais rencontrés. Un rêve de la réalité, se synthétisant en une aspiration pleine de bon sens à conjuguer la Liberté avec le Soleil de l’avenir.

Il y avait, à Paris, des valeurs profondément enracinées où la liberté individuelle ne faisait qu’un avec l’aspiration citoyenne à un progrès humain et humanitaire, démocratique et républicain…

Giovanni Merloni

Ne vois-tu pas ? (Zazie n. 59)

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Ne vois-tu pas ?

Ne vois-tu pas ?
N’entends-tu pas le fracas
De feu et de sang, la tempête
Qui détruit en rafales la planète ?
Ne te sens-tu pas inquiète
En sachant que tout ça viendra
Sans que personne l’arrête ?

Ne vois-tu pas ?
Nous aussi creusons des fosses
Pour y cacher nos têtes d’autruche
Nous hissons des murs sans bosses
Pour y cacher nos corps farouches
Tandis que les plafonds s’écroulent
Les lumières de la nuit s’éteignent
Et les ombres du jour s’effondrent.

Ne vois-tu pas ?
Nous aurions pu nous unir
Nous charger de l’avenir
Consacrant notre sagesse
À notre malchanceuse jeunesse
La sortant de la détresse.

N’entends-tu pas les tambours
Appelant au secours
Tandis qu’auprès du comptoir
Nous nous faisons avoir
Par une rengaine renonciataire
Égoïste et solitaire ?

Ne vois-tu pas ?
Nous avons même évité
De nous rencontrer sous le soleil
Et de marcher, en chuchotant
Sur le trottoir très étroit
De ce quartier maladroit.

Ne vois-tu pas ?
Si l’on s’était mieux connus
Et que les gens l’avaient su
Ils nous auraient invités
À la ronde de leurs beautés.

Ne vois-tu pas
Juste au bout de la route
Une silhouette qui te scrute
Avant de te tendre les bras ?

Ne vois-tu pas ?
On est en plusieurs
À chercher notre âme sœur :
Elle est d’ores et déjà
Dans notre cœur qui bat.

Giovanni Merloni

« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau »

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« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau »

« Je me hâte, chère amie, de finir cette lettre. De Dieppe je suis allé au Havre, et du Havre je suis descendu jusqu’à Elbeuf par le bateau à vapeur. C’est un beau couronnement à mon voyage que ces admirables bords de la Seine.
Ce matin à quatre heures le bateau sortait du Havre. La mer était houleuse, il faisait encore nuit ; au point du jour nous atteignions Honfleur et au soleil levant Quilleboeuf. À midi nous étions à Rouen.
Je n’avais encore vu le cours de la Seine que par la route de terre. Le papier me manque pour te dire combien c’est beau, je te le dirai de vive voix à Paris. Par moments il y a des petites falaises qui imitent les grandes et des petites vagues qui copient les grosses. Ils ont aussi, vers Tancarville, des petites tempêtes et des grands naufrages. Pendant des lieues les collines, hautes et escarpées, ont des ondulations gigantesques. On croirait côtoyer des fosses de Titans. »

Victor Hugo

Lettre à Adèle Foucher, 10 septembre 1837. Correspondance. France et Belgique, Alpes et Pyrénées : Voyages et excursions, Oeuvres complètes : En voyage vol. II, Paris, Ollendorff, 1910, p. 141.

Et seule la nuit devint urgente

« C’était une soirée triste, le garçon était seul.
La ville n’avait pas soulevé sa chape.
La place entre le volcan et la bibliothèque dessinait, vue du ciel, un oiseau. Un oiseau de béton, l’idée l’avait amusé.
Alors il était entré dans ce restaurant, là sous l’aile de la colombe. Il espérait un envol, Il a trouvé des boites sur les tables, c’était nouveau.
Mettre des petits plats dans des boites en bois. On les ouvrait et on découvrait.
La jeune patronne à la beauté slave l’avait salué avec enthousiasme à son arrivée.
Un instant il avait cru qu’elle allait l’embrasser mais elle s’était reprise.
En vérité, elle n’était pas physionomiste, alors dans le doute elle accueillait chacun comme un ami.
Le soir descendait, sur la boite qu’on lui présentait maintenant il était écrit « boite de de nuit », il eut comme un étonnement qui se transforma vite en surprise: Aussitôt la boite ouverte, les lieux ont commencé à se transformer, une boule est sortie du plafond, des danseurs ont fait leur apparition, et puis un chanteur. Et puis un orchestre.
A chaque bouchée il se sentait mieux.
Que mettaient-ils dans leurs plats? On s’est mis à lui parler, à l’inviter, il ne comprendra jamais comment il s’était retrouvé dans cette drôle de tenue, à danser tard sur l’estrade.
En regardant l’heure, une inquiétude le traversa à l’idée de tout ce qu’il avait à faire mais il sourit en pensant à l’architecte des lieux (1) qui, à 105 ans, sur son lit d’hôpital, avait dit: Je dois sortir j’ai pris du retard dans mon travail. Et seule la nuit devint urgente. »

Anecdotes en vitrine – Au Restaurant La Colombe 8, place Oskar Niemeyer (sur le thème du Volcan)

(1) Oskar Niemeyer

Le Havre, Vue panoramique depuis la montée à Notre-Dame des Flots

Le Havre, Notre-Dame des Flots

Le Havre, Les Jardins suspendus.

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Vue du Port depuis la Maison de l’Armateur

Giovanni Merloni

Une, dix, cent, mille villes flottantes !

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Une, dix, cent, mille villes flottantes !

Je n’ai pas visité le musée ni les lieux du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Je le ferai sans doute si j’aurai la chance de me rendre encore en cette extraordinaire région, qui cache ou révèle ses trésors au fur et à mesure que l’intérêt à les découvrir se révèle faible ou, au contraire, monte de façon tumultueuse. Pourtant j’avoue en avance mon indomptable tristesse devant le nombre de morts que la Libération de l’Europe a exigé et, en général, une certaine méfiance face à la nostalgie de tout ce qui existait « avant ».
Je suis consterné, comme tout le monde, quand je tombe sur des villes qui avaient été complètement détruites par les bombes — comme Le Havre et Saint-Malo par exemple —, mais j’accepte sans sourciller, en chacun des cas, les différents critères qui en ont guidé la reconstruction. Je ne m’adonne pas très facilement aux courants du regret, car si j’aime évidemment les architectures des villes que je découvre épargnées par les destructions opérées par la Nature ou les hommes — il suffit de penser à Venise ou à Florence pour comprendre la fragilité de tout miracle de beauté —, j’accepte aussi les reconstructions nécessaires.
Devant tous les changements traumatiques dont je prends connaissance la chose plus importante, pour moi, c’est le respecte des morts. Si une église s’écroule en province de Macerata ou de Perugia, je me demande d’abord si quelqu’un est mort sous les débris. Pour les œuvres qui témoignent notre civilisation, il faut bien sûr bosser pour qu’elles survivent nous aidant à espérer en des paysages durables, à croire à des mondes qui résistent à l’effacement et qu’on puisse espérer de transmettre d’une génération à l’autre. Mais il ne faut pas se faire avoir par une espèce de paralysie ! La vie continue et les hommes honnêtes et civilisés, tout en gardant la mémoire de ce qui va se perdre, peuvent bien se charger de quelques transformations indispensables.

Jusqu’ici, à ce que j’avançais dans les précédentes étapes de cette escapade, j’ai ajouté quelques considérations concernant strictement le paysage terrestre, les villes et les campagnes rencontrées pendant ce tour en Normandie qui va maintenant se conclure. Je n’avais pas osé m’aventurer au large de la Manche ni physiquement ni à la poursuite de ma fantaisie effrénée. J’avais, il est vrai, fait le tour des bassins formant le port d’Honfleur avec une joyeuse barque touristique prénommée Calypso. Cependant, je n’en avais pas parlé… tellement avait-elle été modeste cette expérience.

Par contre, le port du Havre existe bien au-delà des sorties régulières des pêcheurs professionnels : il ne cesse pas d’exercer son rôle primordial dans le complexe système des échanges, surtout de marchandises, entre les continents.
On a déjà parlé de la presque disparition des transatlantiques, remplacés à présent en petite mesure par les bateaux qui partent en croisière. Dans la vie à bord des uns et des autres demeure encore une certaine atmosphère d’évasion et de jeu, mais évidemment tout un monde d’inventions spectaculaires s’est désormais volatilisé…

Les mythiques paquebots répondant aux noms de Normandie, Viet Nam, Île-de-France, Georges Philippar, France, Ville d’Alger, Washington, Colombie, Gange, Mariette Pacha — dont j’ai vu très bien décrite l’histoire parfois tragique dans l’exposition « Villes Flottantes » et que j’ai vu glisser sur des rails à peine visibles dans une scénographie nocturne — s’inscrivent dans la mémoire du Havre comme autant de mondes impossibles à reproduire et donc à revivre jusqu’au bout. Si les maquettes, bien que suggestives, ne sont pas suffisantes à atteindre ce but, les anciens films documentaires, avec leur atmosphère renfermée en une époque désormais révolue, ne sont pas en mesure non plus de nous redonner ce que c’était voyager pendant plusieurs jours dans un transatlantique, notamment dans un paquebot faisant la navette entre Le Havre et New York.
Peut-être Fellini a-t-il réussi à s’approcher de cela, avec le charisme de son cinéma où la fantaisie se mêle toujours à la rêverie de la mémoire, dans des films tels « Amarcord » et « Et vogue le navire »… D’autres films, tel « La légende du pianiste sur l’océan » ou le fameux « Titanic », ont donné aussi une image efficace de la vie à bord de ces immenses palais à plusieurs étages (et relatives discriminations sociales) en donnant au passage l’impression d’une vie entre parenthèses où les voyageurs seraient presque obligés à se distraire, voire à se consoler de tout ce qui pouvait menacer leur longue traversée.

Je n’ai jamais eu une expérience semblable, n’ayant pas eu de ma vie l’occasion de partir en croisière, même concentrée en une poignée de jours. J’ai traversé la mer Adriatique et la mer Ionienne pendant la nuit pour me rendre la première fois sur la côte dalmate à Spalato et Dubrovnik et la deuxième fois dans l’île de Paxos en Grèce. J’ai d’ailleurs traversé plusieurs fois la mer Tyrrhénienne pour me rendre en Sardaigne. Toujours, mes voyages n’ont duré qu’une nuit ou au maximum un jour et une nuit seulement. Donc sur les paquebots que j’ai arpentés, très spartiates, il n’y avait rien de ce qu’on trouvait, selon ce que les photos d’archives racontent avec nombre de récits fabuleux, dans les transatlantiques.
Je peux quand même affirmer, sans peur d’être démenti, que je suis monté une fois, à Gênes, sur un bateau assez grand, spécialement armé et équipé pour des croisières confortables aux Caraïbes ou alors au Madagascar.
On était en 1977. J’habitais alors Bologne, je venais de me séparer de ma première femme et j’étais parti avec mes deux enfants à Pegli, une commune intégrée dans la ville métropolitaine de Gênes, pour rendre visite à ma sœur qui venait de s’y marier.
Lino, le frère aîné de mon beau-frère Giovanni, grâce à son talent de dessinateur technique, travaillait avec de plus en plus de reconnaissances auprès de l’entreprise de Costa, un armateur très connu encore aujourd’hui. À Gênes, grâce à Lino, qui nous a guidés, nous avons eu la chance, mes enfants et moi, de découvrir de l’intérieur comment ça fonctionne un navire de croisière. Nous avons appris aussi combien de solutions techniques et de décors doit-on apprêter pour rendre amusant et confortable le long voyage dans la mer. Au luxe des hôtels à cinq étoiles s’ajoutait donc la recherche spasmodique de la surprise sinon du scandale, comme si ces hôtels de luxe flottant sur les océans devaient forcément se transformer en théâtres ou en studios cinématographiques où le mot d’ordre était « gaspiller », c’est-à-dire dépasser toutes les limites de la vie ordinaire.

Lino était très orgueilleux de ses inventions, du choix des matériaux et des solutions techniques les plus appropriées, tandis que moi je me demandais à quoi servait tout ce volume de jeu : à s’affranchir de la sensation d’enfermement ? À détourner habilement l’ennui ? À reléguer quelque part la peur de la mort ?
Il est vrai que le pont d’un bateau est un lieu de liberté par excellence, d’où l’on peut vomir à loisir ou alors danser, les pieds nus, pour fêter ou conjurer la tempête…
Et le port de Gênes, tout comme celui du Havre, ne cesse pas d’exercer sur moi le charme irremplaçable d’un immense travail qui demande du talent, de la ténacité et du sacrifice : ce sont des Génois, par exemple, qui ont réalisé dans les moindres détails, profitant des chantiers de ce port prestigieux, la plateforme centrale du nouveau pont de Bordeaux. Cela m’exalte, imaginer le travail qu’on fait pour construire une pièce unique qui doit ensuite s’adapter à la perfection à ce que d’autres mains fabriquent ailleurs, très loin. Et je suis avec la dévotion rétrospective de l’imagination cette plateforme qui quitte le port de Gênes avant de traverser la Méditerranée, dépasser le détroit de Gibraltar et longer ensuite les côtes portugaises et espagnoles, remontant enfin, à la faveur du courant du Golfe jusqu’à l’embouchure de la Gironde…

Dans la section du Grenier des Docks Vauban qu’on avait consacrée à l’exposition « Les villes flottantes » il y avait beaucoup moins de monde que dans la pénible allée marchande et psychédélique qu’on avait traversé avant. Deux salles en tout, installées à l’étage, avaient été sagement aménagées à l’enseigne de la liberté évoquée par la mer et d’un sincère hommage au travail immense et prodigieux, dont je viens de reconnaître l’importance, qu’une multitude d’hommes de talent a exploitée rien que pour des beautés éphémères, rien que pour un inoubliable voyage…
Il est vrai que quelques-uns de ces transatlantiques ont eu une vie relativement longue, mais combien de transformations, combien de caprices on a dû satisfaire de temps à autre pour donner l’envie à des gens riches ou à des aventuriers d’emprunter la passerelle et partir vers l’inconnu plus ou moins connu ?

«… Les noms de ces paquebots mythiques résonnent dans les mémoires du Havre. Nés dans la lumière et la fierté, ils ont parfois disparu de façon tragique, incendiés, sabordés, coulés… Les navires des compagnies françaises comme la Compagnie Générale Transatlantique ou les Messageries Maritimes ont sillonné les mers et les océans, transportant des millions de femmes et d’hommes de part et d’autre du monde. De ces géants des océans et de leur vie à bord, il reste de multiples traces : photographies, objets, documents, films…, que French Lines rassemble et préserve au Havre. On y décèle les grandes et les petites histoires de ces villes flottantes. »

Les photos bien rangées et sagement étalées et illuminées dans la première salle au-dessous de la charpente confirmaient l’impression un peu embarrassante d’un monde définitivement perdu. Le monde de longs voyages plus ou moins inconfortables, sous la menace d’une mer toujours prête à se rebeller et à tout casser, que les avions à réaction de toutes les tailles et puissances ont survolé, ridiculisé et enfin transformé en quelque chose d’inaccessible et finalement d’inutile.
Dans cette disparition de tous les Titanics d’autrefois je vois aussi la disparition d’un certain monde du travail aussi dur que l’actuel, bien sûr, pour les gens exploités jusqu’à la lie qu’on a toujours traités d’esclaves. Ce monde désormais effacé était quand même moins dur envers toutes ces figures alors nécessaires adaptant leurs mains habiles à n’importe quels métiers ou tâches. Je pense aussi au monde de grands studios cinématographiques… À Cinecittà, par exemple, où Federico Fellini fabriquait au jour le jour ses films en véritable dictateur, se prenant bien sûr tous les mérites, mais profitant aussi — et combien ! — du travail et des idées d’une foule incroyable de personnes indispensables.
À cette époque, où tout était bien sûr soumis au pouvoir de l’argent, le capitalisme n’avait pas encore évolué dans une mondialisation aussi poussée qu’aujourd’hui et dans cette dérégulation comportant entre autres régressions le remplacement des hommes créatifs par des hommes obéissants ou alors par des robots.
Elle survivait encore dans les théâtres, dans les arts visuels, dans le cinéma, dans l’architecture provisoire des évènements et des fêtes tout comme dans la fabrication des décors pour donner de l’éclat aux grands hôtels transatlantiques, une sorte de « capitalisme mineur », ouvert à la fantaisie et à l’initiative d’équipes soudées et généreuses.

Quelqu’un dira que tout cela était décidé en avance, bien avant qu’explose la révolution industrielle à la moitié di XIXe siècle. Quelqu’un dira aussi que le capitalisme qui armait les transatlantiques était le même capitalisme violent et injuste qui fabriquait les armes qui ont servi à tuer et à détruire les villes et les campagnes d’Europe lors de deux guerres mondiales. Il s’agissait, en tout cas, d’une époque où existait encore une classe ouvrière qui se faisait entendre, tandis que les patrons du capitalisme se voyaient obligés à reconnaître l’existence d’interlocuteurs avec qui pactiser… Maintenant, on a affaire à un capitalisme invisible et sans interlocuteurs, parce qu’à travers la mondialisation et les déplacements des usines en fonction des convenances de chaque entreprise (qu’aucun gouvernement ne contrôle ni empêche), la classe ouvrière est en train de disparaître.
Voilà la raison pour laquelle je suis indulgent et même nostalgique envers une époque dans laquelle le travail était quand même plus respecté et protégé qu’à présent. Revenant aux transatlantiques, un courant d’affection sincère me porte donc à regretter la beauté de l’immense travail des hommes et des femmes qui, en véritables artistes, ont donné vie, dans les moindres détails, à des mondes de carton-pâte dont se sont nourries d’entières générations. Des mondes qui vivaient en deçà du plateau théâtral ou d’autres gens devaient jouer, comme autant de marionnettes gâtées. Moi j’aurais sans doute aimé participer à cette formidable fabrique collective, tandis que, sincèrement, je n’ai aucune envie pour ceux ou celles qui « faisaient la croisière » pour vaincre l’ennui, ô combien insupportable, du train train de la vie…

Je me suis enfin glissé dans la salle sombre, où des navires en miniature traversaient un océan où je devenais un géant marchant le corps dans l’eau jusqu’à la taille. Avec ces merveilleuses compagnes de voyage, j’ai quitté Le Havre et sa plage lumineuse. En m’éloignant, je me suis rendu compte que j’avais trop dit sans rien dire de vraiment intéressant, sans surtout répondre à une utilité quelconque. Sans donner finalement tous les renseignements ni les adresses, ou les noms et les titres… En fait, au fur et à mesure que je m’éloigne d’un souvenir, je ressens fort la nécessité de l’ensevelir un peu sous le sable, de ne pas tout dire pour ne pas tout gâcher. Tandis que, comme vous avez pu le voir, des souvenirs antagonistes jaillissent d’époques encore plus éloignées revendiquant la parole : « tu n’as pas parlé de l’époque où tu faisais partie de la Commission chargée des immeubles croulants ! »

Laissez-moi dire adieu à ce coin de Normandie où j’espère de revenir, un jour !

Giovanni Merloni

Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

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Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

Sortant de l’appartement-témoin avec l’architecte qui nous avait fait de guide, on a échangé quelques mots avec elle, une inconditionnelle de l’œuvre d’Auguste Perret, qui a voulu souligner aussi le caractère exceptionnel de la présence de celui-ci, pendant des années, au Havre. Si c’est vrai qu’on a dû attendre quelques années après sa mort, en 1954, pour que son travail soit pleinement accompli, il est sûr et certain aussi que l’équipe de ses continuateurs lui a été bien fidèle et que Perret même, de son vivant, avait eu l’occasion de réaliser de son génie et de ses mains presque tout ce qu’il y avait à reconstruire dans le centre-ville du Havre : la Mairie, les immeubles résidentiels et l’église de Saint-Joseph. Quant à cette dernière, les éloges de notre accompagnatrice se mêlèrent à une explication analytique de la méthode constructive ainsi que de la qualité des matériaux adoptés, où le souci de privilégier le ciment se traduit en une architecture belle et durable à la fois…
Dans cette « utopie réalisée » par Auguste Perret, il y a eu sans doute des moteurs, tels : l’orgueil national pour une reconstruction rapide et de haut niveau et le rêve américain lié au port des transatlantiques, auxquels la victoire des Alliés donnait un nouvel essor. Cependant, la réponse de Perret, redonnant d’abord la ville à ses habitants, a ajouté une sorte d’élégance discrète à ce projet, où je vois un profond respect pour les morts, pour ceux qui ont perdu leur maison et leur famille…

Une parenthèse devrait s’ouvrir ici à propos du mariage prodigieux et redoutable à la fois qui a fait rencontrer un jour le ciment et l’acier. Devenu ce jour-là une seule chose, le ciment armé se développe avec la même vitesse de la bombe atomique, de l’asphalte et des matériaux plastiques… Avec l’absence de forme ou la menace de sa désintégration, s’introduit dans notre cerveau l’idée que tout est possible et n’importe quel rêve peut se matérialiser. Si la plastique rencontre heureusement des limites en son expansion, le ciment armé peut prendre les formes les plus bizarres et illogiques par rapport aux critères statiques auxquels on est tous inconsciemment habitués.
Certes, cette technologie a donné la chance à des grands architectes et ingénieurs de se dépasser, réalisant des œuvres charismatiques, comme le Volcan de Oskar Niemeyer ou le pont de Normandie de Michel Virlogeux. Mais la « liberté » qu’octroie l’alliance du ciment et du fer exige une capacité de contrôle de la part des collectivités urbaines bien plus sévère qu’au temps de l’alliance entre la brique, la pierre, le bois et le fer. Avant l’arrivée du ciment armé, les canons de l’ordre architectural voire les règles qu’il fallait respecter pour bâtir des constructions durables allaient avec le système structurel et constructif où la distribution des poids entre les piliers, les poutres et les murs porteurs devait toujours se soumettre à des contraintes sévères. Le contrôle statique avait toujours une influence sur la validation du choix esthétique et vice versa, tandis qu’avec cette technologie allant au-delà de la forme, la hardiesse de la proposition réussit souvent à se passer de critères esthétiques incertains et faibles.
Je ne veux pas revenir à ce que je disais à propos de la ville italienne de Pescara, par exemple, qui se vérifie d’ailleurs dans la plupart des banlieues contemporaines où la liberté de presque tout faire n’est que très rarement synonyme d’engagement pour la qualité. Je pense seulement qu’Auguste Perret, quoiqu’il fût un visionnaire et qu’il croyait dans les chances immenses que le ciment armé laissait entrevoir, n’a pas voulu aller trop au-delà. Surtout pour des îlots d’habitations collectives, il aurait été un risque esthétique énorme que se dérober aux contraintes mûries dans des siècles. Ce « révolutionnaire » a alors préféré se déguiser en homme d’ordre (architectural) : si d’un côté il inscrit ses nouveaux quartiers havrais dans un modèle qui profite bien sûr de tous les avantages que les nouveaux matériaux offrent — notamment le plan libre avec la chance de placer les cloisons n’importe où dans chaque appartement, de l’autre côté il garde dans ses façades et dans les masses des édifices la mémoire de la ville du Havre avant la destruction et en général l’image de la ville française qui se développe au passage entre XIXe et XXe à l’école du baron Haussmann : Auguste Perret a donc réalisé son utopie se soumettant aux contraintes de la mémoire…

Mais la grandeur tout à fait particulière du Havre ne s’épuise pas seulement dans le charme discret du tissu d’immeubles en ciment anobli que Perret a su imposer. Que serait-il le centre du Havre sans le « Volcan » d’Oskar Niemeyer ? Que serait-elle cette pause hautement poétique dans la prose suggestive qui l’entoure s’il n’y avait l’eau des bassins et l’autorité des Docks ? Que serait-elle la ville du Havre s’il n’y avait pas cette plage merveilleuse et ce port fourmillant de mémoires ?
S’il n’y avait pas l’extraordinaire géométrie et le grand souffle des bassins d’eau, quiconque se plaindrait du manque retentissant d’arbres et de jardins… S’il n’y avait pas l’immense lumière de la Plage du Havre et le « bien commun » du Port, cette ville, en dépit de sa légèreté et de son équilibre uniques, étoufferait !

Sous la pluie battante, nous avons eu juste le temps de nous acheter trois sandwichs dans une boulangerie vaguement ressemblante à l’une de nos boulangeries préférées de Paris, avant de tout grignoter à l’abri rassurant de la voiture blanche. Là-dedans, pour ne pas nous faire avoir par l’humeur grise, nous avons décidé de nous rendre au Grenier des Docks Vauban pour y visiter, selon ce que promettait le programme, une exposition de maquettes des bateaux ayant voyagé à travers les océans dans les années glorieuses où le port du Havre était considéré comme le plus grand de France et l’un de majeurs ports en Europe.

Plus tard, avec quelques difficultés en vérité, nous avons finalement atteint, dans les Docks Vauban, la bonne porte… même si, sincèrement, je n’ai pas du tout aimé la séquelle de magasins et boutiques qu’on a installés dans cet immense espace voûté ayant longuement servi d’entrepôt maritime. Je me sens suffoquer quand je me vois obligé à traverser une telle concentration de choses prêtes : prêt-à-porter ; prêt-à-manger ; prêt-à-empocher, peu importe si le nombre d’objets inutiles dépasse celui des nécessaires, peu importe si la superpuissance des grosses marques impose ce qu’elle veut sans se soucier du mauvais goût ou carrément de la vulgarité…
Donc, si l’architecture des Docks garde à l’extérieur le charme et l’équilibre qu’on reconnaît sans effort aux œuvres nécessaires, je trouve absolument décevante la façon qu’on a adoptée d’utiliser leur espace intérieur. C’est en fin de compte un énième hommage à l’esprit américain : « tu achèteras ce que je mettrai sous ton nez ; tu mangeras sans protester tout ce que je fabriquerai pour toi ; tu n’auras aucune tutelle ni solidarité ; tu n’auras pas le droit à la retraite… donc éveille-toi, sort de ton être une certaine dose d’agressivité et cours ! » Bien sûr, il ne faut pas oublier les efforts merveilleux de Barak Obama et d’autres hommes et femmes qui luttent aux États-Unis pour que le désastre n’arrive pas complètement à détruire notre planète. Mais il est vrai que le capitalisme provincial de ce côté-ci de l’Atlantique, tout en grandissant au profit de l’injustice, n’avait pas encore ces mêmes caractéristiques au lendemain de la Libération. J’arrête ici, m’accordant juste un souvenir italien. Bien plus loin du centre de Rome que le Périphérique du centre de Paris, la ville des empereurs et des papes est entourée par un cercle parfait qu’on appelle GRA (Grande Rocade Annulaire). Au long de cette autoroute, un nombre épouvantable de magasins spécialisés ont surgi autour du passage du siècle dernier, ne cessant de s’y installer depuis. Par conséquent, si l’on avait besoin d’un imperméable ou d’une blouse ou des chaussures aussi, on partait à l’aventure suivant cette piste redoutable à la recherche de la bonne flèche.
C’était d’ailleurs préférable d’y aller accompagnés par quelqu’un. Parmi nos amis, la plus experte était Cristina. Mais elle ne cessait de tisser les éloges de cet endroit magnifique, incontournable même : « J’aime le GRA ! » disait-elle, tout en montrant du doigt la meilleure adresse pour s’acheter ceci et cela…

Revenant aux Docks du Havre, le cauchemar de cette traversée dans le déjà trop vu s’est terminé quand, juste à la hauteur d’un solennel guichet consacré aux Informations, on nous a indiqué une porte ouvrant sur le quai des Antilles : un bassin tranquille, on dirait même abandonné de Dieu et des hommes. C’était là que l’exposition des « Villes flottantes » nous attendait…

Giovanni Merloni

N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ?

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N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ?

Au petit matin de mardi 8 août, les hurlements des mouettes ajoutaient quelque chose de sinistre à notre condamnation annoncée. Puisqu’il y aura la pluie et même l’orage s’alternant à de toutes modestes éclaircies, la voiture blanche ne nous sera pas utile, quitte à nous offrir un abri de fortune dans les intervalles des visites plus éloignées.
Le temps mauvais nous obligeait donc à marquer une pause « culturelle », fouillant dans l’histoire des 500 ans de l’une des plus jeunes villes de France… la ville que François Ier avait bâtie en 1517 en fonction du prestigieux port sur la Manche et qu’il avait laissée grandir sans règles jusqu’en 1540… lorsqu’il donna les pleins pouvoirs à un architecte Italien, le Siennois Girolamo Bellarmato (1493-1555) (1), qui ne se borna pas à protéger des inondations (comme il avait vu faire et fait lui-même à Venise), mais donna aussi une forme très rationnelle et des fortifications adéquates à la nouvelle ville et au port…
Je laisse tout de suite cette fascination du temps éloigné de la Renaissance et des suggestions qui venaient sans doute de la toute récente découverte de l’Amérique… J’aurais été capable de m’aventurer dans la vie de ces personnages et de ces mondes révolus qui marquent d’ailleurs très favorablement la figure de François Ier, un roi clairvoyant et illuminé… Mais j’ai préféré, tel un papillon en vacances, flâner d’une étape à l’autre du parcours, très efficace d’ailleurs, que les organisateurs de la célébration des 500 ans d’existence du Havre ont tracé pour moi.

En fait du vieux Havre de Grâce bâti par François Ier et transformé dans les siècles, on a presque tout perdu au-dessous des ruines fumantes des bombardements alliés.
« Cela fait une drôle d’impression, avait dit Raymond Queneau au lendemain de la reconstruction de la ville nouvelle, c’est un curieux spectacle de revoir une ville où l’on retrouve un fantôme de topographie. C’est très beau d’ailleurs cette nouvelle ville. »
La Normandie n’a pas été que la glorieuse plage du débarquement des Anglo-Américains venus au secours de l’Europe continentale occupée par les Allemands d’Hitler. Cette opération qui nous a rendu la liberté a provoqué en septembre 1944 la presque totale destruction de la ville du Havre. C’est un peu le même qui s’était passé à Messine en 1943 et bien sûr dans la plupart des villes allemandes.

Ce constat cruel me reporte à l’été 1957, lors de mon premier voyage à l’étranger. Il y a 60 ans, on était sept personnes sur la Fiat1100 noire que mon père conduisait d’un seul doigt. Puisqu’il n’y avait pas encore cette interdiction, sur le siège avant, à côté du chauffeur, il y avait une cousine de ma mère que nous appelions zia Licia et son mari Mario, un homme aux cheveux blancs, le « Magnante » (qu’en français on appellerait « le Mangeant »). Serrés en quatre avec ma mère dans le siège derrière, nous n’avions pas trop de problèmes en vérité, car ma sœur n’avait que treize ans, j’en avais presque douze tandis que mon frère en avait dix. Et l’on était tous assez maigres…
Je me souviens très bien de l’autoroute allemande en ciment blanc, interrompue par des joints noirs d’asphalte, où notre voiture avançait prudemment. C’était aussi mon premier contact avec cette espèce de piste pour pilotes où les kilomètres coulaient vite l’un après l’autre, tandis que ces enseignes blanches aux inscriptions noires nous anticipaient des noms abstrus ou redoutables…
Chaque fois que nous entrions dans une ville, le Magnante levait la main hors de la vitre et, d’un air assuré, demandait aux passants : « Bitte, Bahnhof ! » « S’il vous plaît, la Gare ! » Ensuite, suivant les indications — « links », « rechts » ou « geradeaus » — on atteignait immanquablement le quartier mieux fourni d’hôtels ou de « zimmer zu vermieten ». Il faut dire que le Magnante était un militaire à la retraite assez silencieux pendant le voyage qui se contentait d’affirmations tout à fait innocentes, telles « Salut à vous, jeunes aux belles espérances » ou « Longue reconnaissance, longue arme ; courte reconnaissance, courte arme »…
Bref, en 1957 l’Europe était encore en train de lécher ses blessures et de compter ses morts. J’imagine à cette époque le quartier de Notre Dame au Havre qui renaissait comme le phénix de ses cendres… tandis que le centre-ville de Munich, Nürnberg, ou Stuttgart paraissait encore en un état de suspension et d’attente. Je me souviens en particulier de Munich, que j’ai successivement revue en 1975, en 1992 et en 2006… Cette première fois, combien d’îlots vides, combien de terrains vagues ressemblants à des mâchoires sans dents ! Seuls le Rathaus et la grande Cathédrale aux tours sombres se détachaient contre les toits survécus !
Plus tard, Munich a trouvé une façon assez intelligente de conjuguer le passé avec le futur… et j’ai pu retrouver, là-dedans, l’unique boutique alors survécue au coin de deux rues, où mon père m’avait acheté un appareil photo adapté à mon âge de débutant.
Au Havre, les pleins pouvoirs qu’on a donnés à Auguste Perret pour la reconstruction de la Mairie et des quartiers centraux du Havre font immédiatement songer à ce qu’a pu faire de son temps le Baron Haussmann à Paris. Ici, le démiurge démocratique du XXe siècle devait réaliser au moins trois rêves : le premier, celui de remettre debout le port d’Europe, ou plus proprement le port d’où les transatlantiques devaient reprendre leurs traversées pour l’Amérique et notamment pour les États Unis ; le deuxième, celui de redonner aux habitants du Havre une maison assez confortable et économique ; le troisième, celui d’abandonner les matériaux traditionnels, dont la pierre de taille et les briques, dans la construction de nouvelles habitations.
Je reviendrai une autre fois sur le premier but, partagé, je crois, par toute la France, que l’évolution soudaine du trafic aérien a assez tôt effacé…
Quant aux deuxième et troisième buts, je dois avouer qu’à la première vue, descendant du tram juste en face de la mairie du Havre, chef d’oeuvre d’Auguste Perret, je n’avais pas aimé la rue de Paris : avec ses arcades maigres de ciment dépouillé de tout ornement, cela me rappelait une ou deux rues de Bologne et de Milan où les arcades avaient été refaites avec tous leurs édifices, à cause des bombardements en proximité des gares. J’arrivais d’ailleurs au Havre en pleine saison estivale, pendant l’horaire de fermeture des magasins et des boutiques. J’étais sans doute gâté par l’horaire continu de Paris et ne me rendais pas compte du rythme d’une ville normale.

La veille, mon amie de Rouen nous avait conseillé de nous rendre à l’office de tourisme où l’on nous aurait donné un rendez-vous pour visiter l’appartement
« témoin ». Cette occasion m’intriguait même plus que celle de flâner dans la bibliothèque au sous-sol du Volcan d’Oskar Niemeyer ou alors de monter jusqu’au dernier étage du curieux édifice en forme de lanterne qu’on appelle « Maison de l’Armateur ».

Dans cette journée pluvieuse et rigide, la visite à l’un des appartements conçus par Auguste Perret et son équipe exceptionnelle a eu deux effets principaux sur moi : j’ai eu le bonheur d’être cordialement accueilli dans une maison du Havre et j’ai beaucoup appris de tout le système d’architecture et d’urbanisme que depuis cette cellule exemplaire se déclenchait. On était une quinzaine de personnes et notre guide précise et gentille avait du mal à nous laisser déambuler sans conséquence parmi les meubles et les portes, mais au bout d’une description fouillée et d’une conversation sympathique, le noyau de cette idée forte de Perret s’est imposé en toute son évidence, sans recourir forcément à des déclarations solennelles des principes d’une nouvelle façon de construire la ville et d’y vivre. Grâce à l’extrême gravité du bombardement subi et à l’importance de la ville du Havre et de son port, Auguste Perret a obtenu ce que tout architecte désire et toute société devrait obtenir : transformer une ville selon un projet unitaire et flexible à la fois.
Si je ferme les yeux et je les rouvre sur Pescara, par exemple, une ville à laquelle la guerre a complètement ôté le centre historique, je ne vois à présent que des immeubles disparates, dont quelques-uns s’efforcent, inutilement, d’exhiber leur modernité, demeurant laids comme la plupart des autres, qu’on a bâtis à la hâte sans autre souci que celui de l’argent facile. Ce qui me réconcilie donc avec les utopies des architectes visionnaires comme Auguste Perret c’est que celui-ci n’a pas eu que la satisfaction de créer un nouveau quartier : il a redonné à chacun des habitants d’une vaste partie du Havre les clés de la ville !
Voilà alors qu’en regardant mieux je découvre que la typologie adoptée pour chacun de nouveaux îlots hérite d’un côté des immeubles haussmanniens avec le long balcon au deuxième étage et cette idée de masse architecturale dialoguant avec les rues de différentes tailles et, de l’autre côté, des palais de la Rue de Rivoli avec leurs arcades correspondant au rez-de-chaussée et au premier étage. Une typologie, cette dernière, qu’on retrouve largement à Turin et dans les quartiers bâtis par les Piémontais à Rome.
Tout comme pour Le Corbusier, le défi esthétique du ciment se traduit dans l’architecture d’Auguste Perret en une véritable partition musicale où l’intérieur se projette à l’extérieur sans qu’il y ait besoin de la transparence des baies vitrées…

Dans le quartier de Notre Dame du Havre, les façades affichent en fait un ciment à la fois résistant et agréable à la vue où l’on a le sentiment de retrouver les traces des pans de bois des maisons à colombages traditionnelles de Normandie, et aussi de la Belgique, d’où Perret était originaire et où son père avait appris l’art de tailler la pierre.
Un colombage réalisé par la juxtaposition de « bâtons » de ciment traités différemment les uns des autres : on dirait un hommage à « l’architecture totale » de Piet Mondrian !

Mais cette partition qui donne lieu à d’infinis « appartements-témoins » différents entre eux, mettant en déroute tout risque d’uniformité contemporaine ; cette contribution équilibrée et généreuse à faveur de « l’aurea mediocritas » (2) dont Horace fut le précurseur, ne sont-ils pas l’hommage dévot et sincère à Raymond Queneau de la part d’Auguste Perret et de chacun de ses habitants ? N’est-il pas cela, un merveilleux exercice de style ?

Giovanni Merloni

(1) héritier de l’oeuvre de Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), siennois lui aussi ainsi que de l’exemple du génois Leon Battista Alberti (1404-1472).
(2) apologie de la phisosophie du juste milieu