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Photo du jeune Giuseppe_Garibaldi

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V. Les amants III/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 56 et suivantes)

Raffaele Alessandri, l’arrière-grand-père de Libero, avait été emporté par une irrésistible passion pour Cleta, pour ses jupes et sous-jupes, pour les coffres où l’on donnait un premier coup mortel aux poulets, les mêmes coins sacrés où l’on gardait les draps et les couvertures et qu’on utilisait comme plans d’appui pour les pâtes à l’œuf. Ah, les pâtes, qu’on étendait bien humides sur des toiles de coton !
D’ailleurs, Raffaele avait aussi un penchant naturel pour le rouge — du sang, du vin, de la chemise de Garibaldi — et pour la révolte contre les patrons, qui ne se bornent pas à vivre sur ton dos, mais font leur possible pour t’humilier, te maintenir dans l’ignorance, en te violantant ainsi que les personnes et les choses que tu considères comme les plus chères.
Dans le petit appartement de Libero, dans la table de nuit à trois tiroirs qu’il avait héritée d’une tante de Bertinoro, il y avait un étui décoloré, en velours violet, où gisaient depuis toujours, usées et pleines de fautes, les premières lettres du garibaldien à son arrière-grand-mère Cleta.
— Chère, pour l’amour que je porte dans mon esprit envers vous, dès que je vous connus, je n’eus pas de paix…
Peut-être en assonance avec son état actuel, Libero imaginait une sérénade, une fenêtre avec une petite pergola enchevêtrée de lierre rouge et de vigne, un potager sombre, un poulailler silencieux, un chien attaché, qui n’a pas l’habitude d’aboyer.
Raffaele était d’abord timide, peut-être, à cause de l’obscurité de la nuit avec la peur de réveiller toute la famille. Mais, Cleta s’était montrée, en demeurant droite comme une statue dans l’encadrement de la fenêtre avec sa plus belle robe.
Raffaele avait fredonné l’air de Lindoro. Pourtant, Cleta avait gardé une attitude distante. Elle n’était pas convaincue de vouloir ressembler au personnage assez rusé de Rosina, qu’elle avait admiré au théâtre Bonci. Alors Raffaele chanta :
                    Adieu, ma belle adieu,
                    car l’armée s’en va
                    et si je ne partais moi aussi
                    ce serait une lâcheté !
En cette chanson juste un peu susurrée ou sifflée dont il ne se souvenait pas des paroles, se résumait l’esprit de l’ancêtre de Libero. Un homme que le physique gaillard amenait à désirer et vouloir tandis que son âme gracieuse flottait dans les idéaux que Garibaldi, son père d’adoption, y avait déversés.

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A la fin de la sérénade, Cleta, enveloppée dans son châle céleste, sourit. Dans le panier à couture, elle prit une paire de ciseaux et, s’inclinant sur le côté, coupa une mèche de ses longs cheveux d’ambre. Elle enroula ses cheveux autour d’une bague qu’elle avait achetée à une bohémienne le jour du marché, avant de faufiler ce gage d’amour dans un petit portefeuille d’étoffe. Elle jeta le ballot vers le jeune garibaldien avant de se retirer d’un bond, pensive, derrière les volets.
Ensuite, il y eut la présentation à la famille. Mais, ses parents n’étaient pas d’accord : ce n’était pas du tout un bon parti. Une tête brûlée.
Libero se passionna à la lecture. Il aurait voulu courir chez Armando, lui demander la main de Solidea.
— Chère Cleta mon aimée,
par la présente je veux t’informer que depuis le moment de notre séparation je n’ai jamais eu de paix ni jour ni nuit…
Après la rencontre désagréable avec sa famille à elle, Raffaele vagabondait jour et nuit dans Cesena, toujours accompagné par quelques amis idéalistes comme lui. Le soir, dans une modeste taverne près de la place du Popolo, les anarchistes et les garibaldiens se rassemblaient en taquinant la dame de pique et en parlant de Garibaldi. On attendait le héros d’un jour à l’autre.

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Raffaele se rendait dans le vaste local parce qu’il savait y trouver toujours le géomètre Ezio Cimatti et le peintre Alieto Ragazzini.
Avec eux il pouvait s’exprimer librement, car chacun suivait son discours, un rêve secret, n’écoutant que d’une seule oreille, se complaisant même dans ce mélange oblique et chaotique de fantômes privés:
— Quant à moi, je t’aimais et je t’aime encore et je t’aimerai jusqu’au tombeau.
— As-tu vu Cleta ? Lui demandait Alieto, le peintre en plein air qui se faisait amener à la campagne et travaillait volontiers au milieu du blé mûr, comme Van Gogh.
— Je l’enlèverais, s’emportait Raffaele.
— Mais qu’est-ce que tu veux enlever ? Freinait  Cimatti en lui serrant le poignet.
Cimatti élargissait sa bouche en soufflant entre ses dents son mythe d’une Romagne où le physique des champs se mêlait à celle des hommes, avec leurs humeurs, odeurs, besoins et rêves. La musicalité de son dire rendait quasi aériens les saccades de la fourche en bois en train d’assaisonner le foin avec le purin de de vache. Le corps de la terre, l’odeur aiguë du saindoux, le sang du porc à terre, les ruisselets de fumier jusque dans la loggia où l’on traînait le soir, au frais, parmi les chiens et les poules : tout cela ce n’était pour Cimatti que des ingrédients primordiaux pour une poésie farfelue, mais aussi pour se projeter lui-même dans une intense rencontre d’amour, sur des lits propres, dans des pièces glacées au bout de longs couloirs risquant de s’écrouler.
Ce fut Cimatti qui fit le guet cette nuit où Cleta s’échappa avec Raffaele. Tous ensemble, ils s’étaient rendus à la taverne où il avaient bu du vin rouge et mangé des cappelletti en bouillons. Puis Cleta, qui demeurait sérieuse jusqu’à la maussaderie, se laissa arracher un sourire. Elle abandonna sa petite main dans la main à la bague en fer. Ils montèrent à l’étage.
Cimatti et Ragazzini restèrent en bas, dans la lumière faible.
Tandis qu’il buvait le Sangiovese dans des verres petits et lisses, Ragazzini renouvela le souvenir de la tragédie de son frère, précipité depuis un pont de vingt mètres. La chute du carrosse, au ralenti, les instants avant l’écrasement, tout cela s’était gravé comme un coup de foudre dans son imagination égarée. Alieto était méthodique, même maniaque dans le choix des couleurs et dans la précision du dessin. Il avait un accord avec le patron de la taverne : il pouvait profiter quand il voulait d’une restauration complète. Le patron enregistrait tout. Chaque mois, Ragazzini apportait un ou deux tableaux. On faisait plusieurs fois l’addition, on discutait…

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Libero lut une lettre révélatrice des progrès désormais intervenus dans la conquête de la belle Cleta. Rentrée chez ses parents, la fiancée redoutait  la désinvolture peut-être excessive de Raffaele, son apparence d’homme peu fiable, exposé au charme d’autres jeunes femmes. Mais, l’amour de Raffaele était sincère et passionné :
— Quant à moi j’espère que le ciel nous destinera à vivre ensemble et qu’un jour nous serons tous les deux unis dans la paix et l’amour perpétuel. Ton amant,  Alessandri Raffaele.
Il s’écoula du temps, d’autres quantités d’eau coulèrent sous l’ancien pont à dos d’âne sur le Savio. Les deux anciens amoureux avaient eu, bien sûr, leur entrevue. Maintenant, ils étaient coincés dans leurs solitudes respectives. Raffaele voyageait de long en large en l’Italie à la suite du Général et de ses compagnons hardis. Les lettres étaient consignées par des intermédiaires de confiance, car Raffaele dans sa condition de soldat irrégulier pouvait compromettre la famille de Cleta.
La dernière lettre que Libero trouva parmi les papiers de famille,  fut celle écrite à Udine après l’échec de la bataille de Condino, en 1866. Raffaele a combattu, a été emprisonné, a supporté la réclusion grâce à la pensée de son adorée et très désirée aimée Cleta.
Chère Cleta, dans la bataille que nous avons faite en Trentino, j’ai été fait prisonnier. Je suis resté un mois et huit jours dans ces mains perfides. Mais ça suffit. J’espère revenir bientôt à la maison et je te donnerai mon portrait à la garibaldienne.
Cent ans après, Libero ressentait un lourd poids sur la poitrine. Il revivait avec excitation et émotion la passion bondissante de ces papiers gris et de ces caractères irréguliers. Une passion tragique et pourtant heureuse, tandis que son histoire à lui n’avait même pas le droit d’espérer en un futur quelconque.
Il referma les lettres dans l’ancien étui de velours qu’il rangea dans la table de nuit à tiroirs qui fera partie un jour de la chambre à coucher de ses parents. Il s’imagina endosser une chemise rouge, épaula le fusil du « Passeur Courtois » (ou « Passator Cortese » ) et écrivit, d’une calligraphie ancienne et oblique :
— Chère Solidea mon aimée

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 29  avril 2013

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