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V. Les amants II/IV (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. V, pages 54 et suivantes)

Libero ressemblait à Raffaele, son arrière-grand-père, né juste cent ans avant lui dans une Romagne encore plus paysanne qu’aujourd’hui, anarchiste et rebelle, résignée aux chantages de bandes nocturnes munies de couteaux.
Entravé et distrait lui aussi par les pièges de l’amour, le garibaldien Raffaele Alessandri était grand, beau, costaud, muni d’une magnifique paire de moustaches noires à la François Joseph. Il mourut suicidaire, peut-être en raison des tensions suivant la brusque interruption de l’avancée victorieuse de Garibaldi pendant la troisième guerre d’indépendance, à cause donc de la débandade d’une vie sans reconnaissance, désormais dépourvue d’un véritable but. C’était d’ailleurs une époque de restauration et de répression antipopulaire.

— La faute est à la Trafila ! avait envisagé une fois Otello, au cours d’une tranquille soirée de conspiration pour le quatrième côté. C’était en février, ils étaient tous dans l’étable, à côté de sa maison de Carpineta, tout le monde assis autour d’une grande table de cuisine avec ses rallonges. On discutait à la chandelle, légèrement agacés par le crépitement des sabots d’un cheval noir, pourtant réchauffés par la masse frémissante d’une vache pie.
Une affirmation comme ça aurait fort choqué n’importe quel habitant de Romagne vivant au temps de Garibaldi et de ses gestes héroïques. En fait la Trafila (qu’on pourrait traduire en français « la Filière »), bien que composé de gens de toute sorte, y compris des bandits et des assassins, ce fut une organisation clandestine, s’inspirant à Giuseppe_Mazzini, qui se chargea d’accompagner et protéger et finalement sauver Garibaldi en fuite après la défaite de la République Romaine au cours de l’été 1849. Otello le savait bien. D’ailleurs, ce nom « filière » ne correspondait pas bien à cet engagement très risqué, sous la menace constante de l’inexorable police autrichienne. On aurait dû l’appeler la « Chaîne ».  La Trafila qu’on évoquait quarante ans après ce n’était qu’un nom vague, un bouc émissaire peut-être, qu’on exhumait du cadavre de l’Histoire de Romagne pour trouver les responsables d’affreuses vengeances politiques ou personnelles.
— On dit qu’en 1891 la Trafila a tué le Comte Neri, une noble figure de bienfaiteur qui refusait de payer les pots-de-vin, avait dit Stelio, tout en gardant la lourde bouteille de Sangiovese nouveau en équilibre au-dessus des verres placés au centre de la table.
— Dans une veillée comme celle-ci, avait dit Pio en affichant une façon de siroter le vin typique de celle d’un curé de campagne, la scène se déroulait toujours comme ça : d’un côté de la table, les femmes les plus âgées filaient le chanvre avec la quenouille tandis que les plus jeunes essayaient de se faire remarquer ; de l’autre côté, les anarchistes jouaient tranquillement aux cartes avec les socialistes, en causant d’Andrea Costa, de Filippo Turati et Bakounine. Le vieux Cavina, qui n’allait pas assez chez le coiffeur, demeurait unique avec son oeil fermé et sa voix rauque et profonde. Il racontait aux enfants quelques histoires sanglantes.

Via Zeffirino Re(1)Cesena, via Zeffirino Re

— Mes enfants, scandait le vieux Cavina depuis son coin obscur, je veux vous parler de Pio_Battistini. Un homme droit et sincère, avec ses belles moustaches, un socialiste. Un socialiste est quelqu’un qui sait écouter, qui sait aussi s’adapter pour vivre comme les pauvres gens. Battistini se rendait à Bologna chez Andrea Costa pour lui expliquer les problèmes de Cesena…
— Cavina, est-ce que Pio Battistini avait peur de mourir ? lui demandaient les enfants
— La nuit tombait ! répondait Cavina d’une voix lente et grave. La nuit tombait rue Zeffirino Re, vous savez, cette rue un peu courbe aux arcades reliant en un éclair le Dôme à la place du Popolo. Il y avait au moins cent personnes en colère, en train de parler du meurtre du Comte Neri.
« Le Comte Neri est mort ! » hurlait un type de son cheval gris. Les marchands avaient fermé leurs battants. Le curé de Sainte-Anne et les gendarmes, cachés dans le café de la place, scrutaient dans la rue à travers un guichet. Trois amis, enveloppés dans de lourds manteaux, accompagnaient Pio Battistini. Avec les lunettes embuées par le froid, le socialiste sans tache ni peur portait un chapeau mou. De l’autre côté de la rue, on entendit une voix horrible : « Arrête, Pio ! »
Les yeux clairs et les moustaches à la française, Baldini, cet homme trapu armé jusqu’aux dents s’approcha de lui, lui frappa l’épaule par un petit coup, avant de dire de nouveau : « Arrête, Pio ! »
Pourtant, Pio Battistini n’arrêtait pas. Mais, il se mit à trembler. Derrière Baldini, il avait reconnu deux gars de Pont d’Uso. Le plus grand avait une mèche sur les yeux et une grande bouche charnue. Le petit était pâle et tout à fait inexpressif. « Vous avez baigné vos mains dans le sang du Comte Neri », avait hurlé Pio Battistini dans un élan désespéré, jusqu’à en perdre la voix. Les deux bandits se catapultèrent sur lui.
— Et puis, Cavina ? Et puis ? Insistaient les enfants en lui tirant la manche.
Le vieux n’avait plus envie de parler. Il trempait dans le vin rouge les biscottes des sœurs de Sogliano.
— Comment faites-vous ces bonnes pâtes, les « étrangles-prêtres en bouillon » ? demanda-t-il à Maria, la femme du métayer.
— Vas-y, Cavina ! Battistini comment mourut-t-il ?
— Cavina, fais-nous voir de quelle façon ils l’ont assassiné !
Cavina prit une broche qu’on avait oubliée sur un coin de la table. Dans le panier du bois, près de la cheminée, il y avait une vieille poupée en étoffe sans cheveux ni bras.
— Tue-le ! hurlaient les enfants.
Cavina frappa la poupée treize fois. Les enfants laissèrent couler sur les blessures un verre entier de Sangiovese. Ensuite, on jeta la poupée dans le feu. Cavina demeurait confus.
— Pleurez, mes enfants ! Pleurez pour ce pauvre socialiste massacré par les bandits sauvages !
Cavina n’eut pas le cœur de raconter que Battistini subit une véritable mort au compte-gouttes dans le sens strict du terme et que ce fut le socialiste lui-même qui demanda le coup de grâce en leur disant :
— Finissez-en donc !

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— Derrière nous, c’est une longue histoire de passion et de violence, avait dit Otello, qui à ce moment-là se contentait de rêver autour des circonstances de la mort de l’innocente Gilda et des appels désespérés d’Aida et de Radames. La table, recouverte d’une grande feuille de papier gris, était maintenant envahie par les cercles rouges des verres. Otello en avait compté treize.
— Mais, il y a eu aussi beaucoup de compromis, de silences hypocrites, avait ajouté Pio, d’un ton professoral.
— Certes, depuis ses origines les plus lointaines, Cesena l’étrusque a été un endroit où plusieurs pouvoirs s’affrontaient, mais la tragédie était ennoblie par la culture, dit Otello, songeant peut-être à la maison à côté de la voie ferroviaire où il avait grandi, au piano à queue au centre de la salle qu’on remplissait d’assiettes au moment du dîner. Cesena la paysanne, où partout, même dans les couloirs des palais des nobles et des puissants, on apportait le grain et l’on fabriquait le vin, ajouta Otello d’un accent mélancolique, même cette Cesena-là pouvait se vanter d’une très ancienne université.
— Et Forlì ? demanda Stelio, qui n’aurait jamais démenti ses années insouciantes de Castrocaro.
— Forlì était un gros village tout à fait plat que les grillons et les poules entouraient de près, décréta Otello.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 28  avril 2013

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