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Tableau abandonné près d’un arbre boulevard Magenta, Paris (photo G. Merloni)

Guido, je voudrais que toi et Lapo et moi
Fûmes pris par un enchantement
Et mis dans un vaisseau qu’à tous les vents
Par la mer s’en allât au vouloir vôtre et mien

Ainsi que la fortune ou d’autre sale temps
Ne nous fît aucun empêchement
Mais, toujours vivant dans un même talent
De rester ensemble crût le désir.

Et cette Vanna et cette Lagia ensuite

Et celle qui trône parmi les trente

Posât avec nous le bon enchanteur

pour raisonner ici toujours d’amour,

et chacune d’elles fût contente,

autant que nous je crois nous le serions.

Dante_Alighieri

Je venais juste de publier, hier à minuit, mon billet du premier mai… et je m’apercevais avoir parlé de Guido Fanti — un des vice-pères qui ont marqué ineffaçablement mon parcours de vie — sans mettre assez en relief son rôle essentiel de guide. Guido-guide de nom et de fait, si je peux le dire, comme le furent Guido Cavalcanti et Virgile pour Dante.
Le hasard de cette constatation, qui m’a immédiatement renvoyé au sonnet ci-dessus, m’a aussi fait toucher à une coïncidence aussi douloureuse qu’emblématique. Je suis allé chercher sur Google (je me rappelais de Carmelo Bene en train de dire ces mots merveilleux de Dante : « Guido, i’ vorrei che tu e Lapo ed io/ fossimo presi per incantamento… »), et j’ai trouvé cette lecture de Dante que cet immense personnage de la scène théâtrale italienne a fait depuis le tour des Asinelli à Bologne à l’occasion du premier anniversaire de la bombe_à_la_gare de Bologne du 2 août 1980 qui entraîna 85 morts et plus de 200 blessés.
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Unesco : stèle à la mémoire des victimes de l’attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980

Cela me renvoie aussi à la bombe de 1974 contre le train Italicus et, plus tard, en 1978, à la tuerie de la via Fani à Rome où l’on enleva Aldo_Moro qui fut à son tour tué après cinquante-cinq jours de calvaire.
Qui a accompagné, par un soutien long et continu, pendant ces « années de plomb » les mains assassines qui ont finalement réussi à faire plier l’orgueil d’un peuple éveillé ?
Tout le monde sait que Aldo Moro, ancien inspirateur, en 1963, du premier centre-gauche avec les socialistes, avait entraîné son parti récalcitrant, la Démocratie Chrétienne, dans une hypothèse d’ouverture concrète au parti communiste, qui ne devait plus, à son avis, donner encore des preuve de son esprit démocratique et patriotique et aussi de son autonomie, acquise définitivement avec Berlinguer, vis-à-vis de l’ancien allié soviétique.
Cette rencontre, qui aurait représenté la victoire du « compromis historique » dont on a parlé, fut empêchée.
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Orgosolo, Sardaigne : Antonio Gramsci (photo de Catherine Develotte)

Cependant Berlinguer, révélant un sentiment de responsabilité même excessif, se chargea de partager avec le parti orphelin de Moro l’expérience redoutable de la « solidarité nationale », évidemment critiquée par la gauche, mais vue aussi avec haine par la droite extrême et tous ceux qui ne pouvaient pas supporter la présence au pouvoir de gens honnêtes sérieusement intentionnés à remettre en marche ce pays toujours dérangé et bloqué.
La bombe de Bologne explosa juste à ce moment de « patience obligée » des forces démocratiques se trouvant au milieu du gué.
Cette bombe résonnera toujours dans mes tempes comme la preuve de l’impuissance qui n’engendre que la monstruosité d’une destruction aussi emblématique qu’inutile. Cet acte qui reste là, sans que la justice ne règle au moins une partie des comptes.
Pendant des années, à chaque bombe nous sommes « descendus dans la rue », à chaque délit absurde et pourtant bien ciblé contre une humanité anxieuse de progrès et de paix, nous avons réagi par l’unité et la solidarité.
Dès lors se déclencha une phase malheureusement régressive et confuse. Et le chef des communistes italiens, Enrico Berlinguer n’eut pas le temps de relancer la bataille, car il mourut, encore jeune et beau, lors d’un discours à la foule, à Padoue en 1984.
Giovanni Merloni

003_la testa nella roccia 740Rivière-du-loup – Québec, Canada (photo de Catherine Develotte)

Cher Giovanni,
Ton texte sur le 1er mai me pousse à une petite digression sur « mon » mai 1973, avec curieusement en commun avec toi un commencement dans la profession ! C’est étrange et je ne crois pas à un  hasard (mécanique)…
En mai 1973, je participais à un symposium international sur « La traite mécanique des petits ruminants » qui se tint à Millau le 7 mai, ville où je m’étais installée depuis quelques mois pour mes recherches sur le monde pastoral du Larzac… Et j’y fis une communication en jonction avec celle d’un chercheur de l’Inra en physiologie animale, J. L. que j’avais rencontré au Salon de l’agriculture et qui m’avait engagée à y participer.
Je fis alors connaissance de chercheurs de l’Inra qui deviendront plus tard des collègues dont le directeur du Domaine Inra de La Fage qui me donna la possibilité de passer le mois d’août suivant sur ce somptueux plateau du Larzac où je ferais ensuite tant de séjours professionnels…

004_grande albero 740 Lula, Sardaigne (photo de Catherine Develotte) 

C’est à l’annonce du prochain symposium prévu à Alghero en 1978 que nous sûmes tous que la Sardaigne n’était pas l’Italie par un chercheur « italien » S.C. qui demanda la parole pour faire une rectification : « à Alghero, en Sardaigne, ensuite en Italie », nous précisa-t-il .
Surprise, je lui ai demandé pourquoi cette intervention et sa réponse fut alors : « la Sardaigne n’est pas l’Italie, je ne peux pas expliquer pourquoi, il faut y aller pour le comprendre ! » C’est à lui que je dus d’aller en Sardaigne l’année suivante et lui en ai été toujours reconnaissante. J’ai su plus tard que son père avait fait partie de ceux qui créèrent la « regione » sarde.

005_protesta 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Ce furent ainsi en mai 73, mes débuts dans la recherche et une heureuse période de ma vie, très riche de contacts et d’aventures à venir …
Et ensuite, je pus rêver de Berlinguer dans le pays de ses ancêtres, car je découvrais effectivement que la Sardaigne n’était pas l’Italie de par sa langue et surtout un curieux mélange de modernité et de décalage dans le temps.
Et nous étions nombreux en France à cette époque à tourner nos regards et nos espoirs vers une Italie si créative sur beaucoup de points. L’Italie était alors un « phare » pour l’Europe et nous enthousiasmait !

006_vecchietti 740 San Sperate, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Quant au Chili, j’ai suivi de très près le coup d’état contre Allende car j’avais failli aller y travailler. Quand Allende est venu au pouvoir au Chili, les cadres US ont déserté et le ministre de l’agriculture chilien a fait une demande auprès de notre directeur au Cnrs de Paris X-Nanterre, H.M. pour des postes à pourvoir dans la recherche dans l’esprit de la réforme agraire.

007_balconi 740 Orgosolo, Sardaigne (photo de Catherine Develotte)  

Un camarade de l’équipe B. J. s’est décidé et voulait que je l’accompagne d’autant que je connaissais la langue, ce qui n’était pas son cas. C’est le climat trop chaud qui m’en a empêchée.
Quand le coup d’état aura lieu, il se retrouvera dans un stade et c’est grâce à l’intervention énergique de notre ambassadeur pour le récupérer qui le sauvera ! Il est alors rentré en France et ensuite, nous allions ensemble à tous les évènements chiliens de Paris. Quant au ministre de l’agriculture chilien, H. M. le récupéra en l’accueillant dans son laboratoire du Cnrs.

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Les années ont passé, Giovanni, mais les souvenirs sont demeurés intacts et nous ont accompagnés tout au long de notre vie et continuent de le faire, c’est l’essentiel !
Bon 1er mai 2013 !
Je t’embrasse,
Catherine

Cher Giovanni,
J’ai lu tes mémoires d’un premier mai d’il y a 40 ans. Nous « réformateurs mineurs du XXème siècle »  comme j’aime me définir, nous avons vécu une saison importante de l’histoire italienne avant que la boue craxiste-berlusconienne ne commençât à envahir tous les coins de ce malheureux pays, séduit de façon inexorable par des trublions et des bonimenteurs. Aujourd’hui, on a la sensation que la Démocratie Chrétienne est retournée au gouvernement, avec la circonstance aggravante que son attitude actuelle cache la nature de droite de la plupart du peuple italien, même si elle lance des invectives par la bouche d’un comique et d’un magnat corrupteur.
Un bon premier mai de souvenirs donc à toi aussi, le parisien.
Franco

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 2  mai 2013

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