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001_la loggia 1988 part 1

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Le pré II/III (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, chap. VI, pages 67 et suivantes)

Stelio avait du mal à voir devant lui tous ces décors de destructions et reconstructions qu’on agitait trop à la hâte, comme si c’étaient des cartes postales ou des images de collection.
D’ailleurs, la vérité de ce pré était très touchante, avec sa symphonie d’infinies nuances de jaune et de vert ne faisait qu’un avec cette lumière surprenante et les rectangles d’ombre projetés par des nuages étrangers qui faisaient de miroir aux fortunes incertaines du quatrième côté et de ses promoteurs.
Le pré, par son aveuglante tiédeur, donnait aussi de la confiance, du bien-être avec une disposition béate à la conversation oisive.
— J’ai ici une phrase prophétique de notre ancêtre commun, qu’il pourrait avoir adressée à nous tous, proposa Pio, en essayant d’entraîner l’homme égaré et, en même temps, de détourner son propre fantôme qui pourtant sautillait, furtif et souple, parmi les haies et les jeunes cyprès comme une chienne capricieuse.
— Voilà ce que disait Battista Alessandri, le socialiste illustre, il y a cent ans : « Sans aucune justification ou nécessité, juste en raison du temps que vous n’avez pas trouvé, le temps que vous auriez dû consacrer à une réflexion objective et sereine, vous décidez de démolir ou alors de bâtir des œuvres aussi grandioses qu’inutiles. Car en définitive, pour vous, c’est la même chose ».
— Même aujourd’hui, ajouta Pio, se frottant le nez en proie à un violent prurit, on regarde avec horreur tout ce qui jaillit du bon sens. Gare aux bonnes idées, gare au concret, à tout but qui soit utile et sain, pour l’amour de Dieu !

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Tous les quatre fixèrent un point sur le côté ouest du pré, d’où provenait une voiture. C’était peut-être un mirage sur quatre roues que le miroir du passé leur renvoyait.
— Vade retro, ange gardien, hurla Pio, avec emphase. Ô être désintéressé qui agit pour sauver la nature et les choses précieuses que nous ont laissées nos grands-pères, arrière-grands-pères et ainsi de suite en remontant dans les siècles… D’un coup, il se tut devant la scène vraiment inattendue. La voiture s’était arrêtée au centre du couloir jaune.
Ils virent quatre personnes sortir péniblement de cet habitacle assez étroit. C’étaient des gens aux costumes sombres comme leurs chapeaux affichant un air engourdi de la tête aux pieds. Rien de naturel ou de spontané, aucune insouciance libératoire. Cependant, à la plus grande joie de ses spectateurs, ils devinrent tout à coup, souples et adroits, à l’unisson avec des mouvements brusques et saccadés que leurs écharpes accompagnaient en voltigeant terriblement.
— Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer ? demanda Stelio.
— Ils ouvrent une table pliante ! suggéra Libero.
— Est-ce qu’ils jouent aux cartes ? se demandait Otello en ricanant.
Les quatre types pouvaient ressembler aux commensaux d’un pique-nique champêtre. L’un d’eux, plus âgé, avait des moustaches aplaties et une barbe de trois jours. Il approuvait d’un signe de tête débonnaire et fatigué.
— C’est Pascoli ! hurla Pio. Ou sinon c’est son père, le factotum de la Villa Torlonia.
Un jeune gesticulait avec fougue. Il cachait la chemise rouge des garibaldiens sous sa veste bleue. De son coin éloigné, il mimait les menottes aux poignets. Peut-être voulait-il signifier qu’il ne voulait pas répéter une mauvaise expérience, qu’il avait déjà connue.
— Cet autre est Raffaele Alessandri, éternel amoureux de Cleta, explosa Stelio, dans l’espoir que ce pré cauchemardesque redevienne ni plus ni moins ce qu’il était avant. Un pré baigné dans la lumière et le bruit de fond de la Nature.
Près du garibaldien Solidea, presque étendue sur la chaise antique de la « Photographie Primée Cesena », exhibait une jupe plissée et une chemise brodée, tandis qu’Elvira, rougie et ébouriffée, essayait de se dérober au portrait collectif.
Le troisième personnage avait l’air d’un noble, ou alors d’un seigneur assez raffiné. Il portait sur ses tempes dégarnies des lunettes rondes, assorties au nez pensif et aquilin.
— Le Comte Neri ! murmura Libero.

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Le Comte Neri défaisait un interminable rouleau de papier et lisait avec la pédanterie d’un notaire.
À côté de lui, il y avait une sale gueule édentée. Il avait les mains sur la table, prêt à saisir un couteau ou un long fusil.
— Regarde celui-là, c’est Bufacchi ! observa Pio, assommé.
Bufacchi, de son temps, paraissait souvent dans les illustrations du « Dimanche du Courrier » comme personnage-clé de la Trafila.  Assassin et cambrioleur sans le moindre scrupule, on disait que Bufacchi avait tué Pio Battistini sous les arcades de la rue Zeffirino Re.
« Mais, cela s’était passé après la démolition du faubourg auparavant installé sur le quatrième côté de la place ! » considéra Stelio intérieurement.
Bufacchi se leva. Assez grand, il ne correspondait à aucun des types esquissés par Cavina dans la veillée de Carpineta. Il mit ses mains à la bouche et hurla :
— Si demain à l’aube je n’ai pas le papier, sur ce pré ne poussera plus de l’herbe !
— Quel papier ? demanda le Comte Neri d’un air hautain.
— Le décret de suspension de la démolition. Bufacchi n’avait eu qu’un instant d’incertitude.
— Doucement, doucement…, lui disait Pascoli, caressant le chien blanc et marron étendu à ses pieds. Il observait avec l’affection placide de grand-père ou de beau-père les deux femmes assises près de lui qui le caressaient en lui demandant un vers. Doucement, Bufacchi, tu veux pas t’opposer à l’Histoire ? Nous avons voulu la capitale à Rome, et maintenant on en paie le prix.
— Tais-toi, Bufacchi ! ajouta le Comte Neri. Je te donnerai une maison neuve. Viens avec moi.
D’un coup, les quatre quittèrent la petite table et s’acheminèrent à pied sur le sentier d’herbe divisant le pré en deux dans le sens de la longueur.
— Ce sera tout pour toi ! chantait le Comte Neri, avec des gestes exagérés illustrant à Bufacchi ce paradis terrestre.
— Arrêtons de regarder, sortons de ce cauchemar, protesta Otello.
— J’en suis sorti depuis un siècle, dit Stelio. Ne vois-tu pas que la voiture n’est pas là ? Mais, que faisait-il ici Raffaele, le garibaldien ? Il semblait être un poisson hors de l’eau.
— C’est ainsi qu’on a fait les démolitions, expliquait Pio. Dès qu’un Bufacchi quelconque menace, protestant qu’il ne peut pas se passer de la maison croulante dans le faubourg condamné à mort, on s’empresse de lui donner en échange un pré qui l’enchante, très adapté à une scandaleuse spéculation !
— Bien sûr, commenta Otello, soulevant son regard gris et marron au-dessus de ses lunettes. On ne sait pas ce qui se cache sous les gouffres… comme la démolition du Réduit. Maintenant, la place de la Liberté, n’est plus qu’une cour pour se garer. Et la ville, dévoyée, s’adonne à l’alcool :

Toujours libre, je dois
Folâtrer, de joie en joie…

004_la loggia 1988Giovanni Merloni : La loge, huile sur toile 80 x 120 cm, 1988

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 7  mai 2013

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