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En France, à chaque  6 janvier,  dernier jour des vacances de Noël, on fête l’arrivée des trois Rois Mages avec la galette du Roi. Cet usage, descendant directement des Saturnalia des anciens Romains confirme encore un fois ma conviction, c’est-à-dire que les Français sont les vrais héritiers et les continuateurs de cette primordiale civilisation.
Chez nous, nonobstant le présence essoufflante d’une pensée religieuse unique, on a depuis des siècles l’habitude de fêter, ce même jour, la Befana, une espèce de sorcière au balai ou de Babouska italienne, rigoureusement laide et malpropre, qui semble avoir affaire davantage avec la superstition que la religion. La Befana fait d’ailleurs la concurrence au Père Noêl, se faufilant elle aussi par les cheminées et les portes mal fermées pour apporter aux enfants pauvres un cadeau de consolation et aux enfants riches un deuxième cadeau, parfois plus important que celui du Père Noêl. Mais, avec les cadeaux, la bonne sorcière, remplit les chaussettes que pendant la veille du 6 janvier les parents empressés lui font trouver accrochées à la cheminée. On dit que si les enfants ont été bons voire obéissants il trouveront des bon bons ou des tablettes de chocolat mais au contraire, s’ils ont été méchants… Il n’y trouveront que du feint charbon… de sucre.
Le 6 janvier d’il y a sept ans, j’habitais encore à Rome et je n’imaginais pas du tout que dans six mois j’aurais décidé de partir en France pour toujours…

Un curieux rêve

Ce fut après une nuit de rêves tumultueux dans des pays vus en diapositives du voyage en Tunisie qu’un groupe d’amis avait fait (y compris celles du tombeau de Craxi â Hammamet, devenu évidemment un but obligé pour tout le monde), avec le surplus de l’agitation de l’abondance (pas totalement évitée) des repas des fêtes de Noël et surtout des boissons nuisibles.

Au petit matin, dans le salon, au milieu du désordre désormais habituel de cette maison d’artistes, je m’étais aperçu que la Befana, cette bonne  vieille sorcière de la nuit de l’Épiphanie avait laissé une chaussette pour moi. Ce simple constat n’avait rien d’extraordinaire, en fait. Car ma femme, bien qu’agnostique et depuis longtemps affranchie des superstitions qui alimentent notre société sans répit, aime pourtant les petits rites, qui l’aident peut-être à supporter sa résignation à l’inéluctable écoulement de la vie. Les chaussettes avec le sucre candi — comme aussi les œufs durs qu’on peigne pour le petit déjeuner de Pâques — assument donc un rôle de bornes miliaires d’un chemin qu’on souhaite long et qu’on voudrait ralentir, sinon figer sous forme de statue….

Je laissai la chaussette où elle était et je me rendis en solitaire à la cuisine, où j’avalai ma collation standard, basée sur l’indispensable comprimé jaune, les vitamines et le yaourt à la grecque. Après, puisque personne de la famille ne se levait, je retournai au lit… Là, je m’abandonnai à la paresse, aux pensées vagues, au petit sommeil intermittent…
Tout à coup, j’entendis un bruit. Une espèce de gémissement de plaisir, auquel s’ensuivit  peu d’instants après une forte odeur de fumier. « Ce sera l’enfant Jésus ! » dis-je intérieurement, tout en  frissonnant. Ma femme dormait profondément. «Eh oui, hier nous nous sommes retirés presque à trois heures ». Derrière la porte de la chambre le silence était revenu tandis que l’odeur âcre de merde-et-pisse (identique à celle qu’on sent du train ou de l’autoroute quand on passe à côté de Modena-Reggio Emilia) me semblait disparue.
Sans vouloir y prêter attention, je me mis à réfléchir à ma retraite, aux personnes du bureau concerné en train de remplir des formulaires et écrire des lettres, qui me recommandaient aussi de passer à la banque pour remplir le bordereau pour le virement. C’étaient des employés aux noms curieux (Dicembre, Aprile, Marzo…) qui me racontaient que ce collègue-là était mort — encore jeune ! — juste avant la retraite, quand sa demande était encore à mi – parcours ;  ou alors qu’un autre confrère avait disparu tout de suite après, emporté par une sale maladie… « Avant la fin janvier je recevrai officiellement le prospectus avec le chiffre (lourd ou net ?) de mon revenu mensuel et aussi — nouvelle merveille voire incertitude absolue —, l’entité de l’indemnité de départ que l’État me payera… à laquelle devrait s’ajouter, si je n’oublie pas d’envoyer la demande, encore vingt pour cent que mon ancien employeur devrait me payer…»

À l’improviste, un sifflement perçant traversa horizontalement l’air, suivant le parcours le plus court entre l’entrée, assez éloignée, et le couloir des chambres à coucher. « Qui va se lever ?» Ma femme semblait droguée ou anesthésiée, un corps de pierre qui faisait craquer  le lit, comme s’il s’effondrait  à l’étage en-dessous.   « Dodo ? ». Je restai à l’écoute, mais je n’entendis pas les voix qui d’habitude retentissaient dans l’entrée. Aucun « Qui est là ? », aucun pas ni de fils ni de fille ou de bonne argentine qui pénétrât jusqu’à la cuisine à côté.
Qui sait pourquoi, moi aussi je ne réagis pas, assistant impassible et désenchanté à une telle suite d’évènements inattendus. Mais, au contraire des autres habitants de l’appartement, je ne sombrais pas dans la force écrasante du sommeil jusqu’au point de ne pas réussir à percevoir, du moins de loin, que quelque chose d’étrange était en train de se passer ou pourrait tomber sur nos têtes. La porte de ma chambre était fermée. Un léger halo rose en soulignait les bords… « Pourquoi ce rose ?»
Maintenant (à travers le trou de la serrure) une fraîche odeur de matin à la montagne s’introduisit, comme du chaume que quelques amoureux restés dehors auraient brûlé au milieu de la neige pour se réchauffer  mains et  pieds… L’odeur devint de plus en plus âcre et piquante… Une fumée rose envahit la chambre qui avant, j’en suis certain, était sombre…

Maintenant, j’ai l’impression de recevoir une caresse équivoque, comme si ce nuage cachait une dame en manteau de fourrure, saupoudrée d’une pâle farine,  comme un poisson à frire… Sans que je m’aperçoive que la dame, était en fait presque noyée — pour des raisons de scène, probablement — sous une abondante couche de talc rose… On sonne à la porte, ou plutôt on y frappe de violents coups de poing. Un toc-toc arrogant mais, en même temps, rythmé… une espèce de  ammazza_la_vecchia_col_flit (expression celle-ci presque intraduisible, qui dit a peu près « tuez-la-vieille-au-spray » – du spray plein de DDT, le terrible pesticide qu’on utilisait dans l’après Seconde Guerre).
« Ne serait-ce pas le gaz ? » Je me lève, ouvre la porte de l’alcôve avec circonspection  (qui sait pourquoi je ne réveille pas ma femme aussi ?), je vais à la porte d’entrée… Sur le palier il n’y a personne. Mais, à terre, de biais sur le paillasson (qui a perdu, à force de piétinements grisâtres, son vert foncé originaire) je vois un billet, ou plutôt une grossière enveloppe. Je me penche pour la recueillir lorsqu’une voix assez légère (on dirait la voix de quelqu’un ayant quarante de fièvre) semble s’adresser à moi en disant : « tu viens de naître, sois sage, on va te peser ». Et ajoute : « Il n’y a pas d’argent pour inviter les Rois Mages ». Et ensuite : « tu t’en sortiras ». Épouvanté, craintif dans mon pyjama et pull usé rouge bordeaux je me retire à la hâte pour que ni la voisine ni sa fille de cinquante ans ne me voient. Je referme. La maison est encore plus sombre qu’avant. Elle me semble être une grotte creusée dans le tuf. Il fait froid. Je trouve péniblement l’interrupteur de l’entrée. Il ne marche pas. Mais, je connais très bien cette maison, où j’étais arrivé la première fois il y a cinquante ans…

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«Maintenant, je suis dans le salon». Une obscurité surréelle et totale enveloppe toute chose. Je décide de m’asseoir sur le sol de tomettes de marbre rose. « Elles sont rose, j’en suis sûr», me dis-je pour me rassurer, tandis que le froid envahit mes fesses osseuses. Je me souviens de la phrase de ma belle-sœur de Pavie : «Vous deux, les frères Lumière italiens, vous n’avez pas de fesses-entières…» petit à petit, le froid monte par les os. J’entoure mes jambes pour me réchauffer et renvoyer d’autres décisions : je suis convaincu que je ne suis pas devenu aveugle mais je suis beaucoup moins sûr qu’en cet étrange six janvier ma maison soit là, toute entière. «Attendons que quelqu’un se réveille ! » De la rue arrivent des bruits habituels, pourtant changés, des plus amortis aux plus stridents, « il y a de la neige, alors, quelle gêne ! » En même temps elle est fausse cette première sensation qu’il manque de l’air, qu’une mauvaise odeur de gaz s’y est installée. Dong ! Une inexistante pendule de bureau d’avocat retentit dans le noir. Résonnant contre les meubles, ce son dur à mourir, tel un laser invisible,  m’aide à retrouver la bibliothèque et le buffet Liberty, que je sais symétriquement installé en face du canapé tapissé de fleurs décolorées et des deux fauteuils inconfortables revêtus d’étoffe grise. La table basse… où la nuit dernière, la Befana… Un vagissement,  de nouveau. Non, pas un vagissement, plutôt le son typique du plaisir, dont on ne sait  s’il  est agréable ou, au contraire, tout à fait agaçant et haineux. Le bruit d’un plaisir adulte, féminin, accompagné par une odeur forte, poignante, qui ondoie et tressaille, comme le souvenir d’un bonheur perdu. En touchant assez prudemment le sol lisse et gelé, j’essaie de m’approcher de ce bruit affreux… – Miaou, miaou miaooooouuuu !  – s’écrie de l’extérieur, avec insistance, le chat Noir tout en grattant de sa patte les persiennes. Il a faim, il veut être admis à nouveau dans le cercle de famille. Derrière la bibliothèque, que se passe-t-il dans la chambre qui fut d’abord le cabinet d’avocat de mon père, ensuite la salle à la table ronde, consacrée aux dîners d’une famille de cinq personnes (et aussi aux interminables leçons privées de ma mère) ? J’entends Dodo en train de répéter par cœur sa propre biographie et ses motivations… Au fond du couloir un grincement s’entend dans le noir. «Ma femme est en train de se lever, mais elle ira dans une toute autre direction, d’abord aux toilettes ensuite dans la cuisine. Il se peut aussi qu’elle aille voir si Enzina dort encore… On a  le temps » Temps pour quoi faire ? Sur la table basse quelqu’un a posé une cheminée ? Impossible, cela contredit tous les principes de la statique et des boîtes chinoises… Pourtant… Ma main, ne vient- elle pas de trébucher sur un tisonnier ? L’obscurité de la pièce ne lâche pas prise et le fond de la cheminée est encore plus noir. Mais, je réussis à même voir en trois dimensions, dans ce matin lugubre. J’avance à quatre pattes, comme un cambrioleur, harcelé par les bruits et les voix des habitants de la maison qui se réveillent, comme si de rien n’était, à la disparition des effets d’un spray soporifique. Je ne renonce pas à mon pari, que je commence à ressentir comme une méchanceté longuement rêvée. Mais, je dois combattre un tabou, une terrible menace. Accrochée à la cheminée, ma chaussette héberge un être, qui mugit, maintenant, en quête de complicité. Dans l’obscurité plus sombre que la nuit la plus profonde (et sans lune) je m’aperçois que la chaussette mystérieuse est teintée de rose….
Tout à coup ma femme entre dans la chambre, allume sans trop de ménagement le lustre central et me dit : — Qu’est-ce que tu fais ? — Ah, je suis en train d’écrire  un mémento sur le palmier. — Mais, ne reste pas dans l’obscurité, c’est décourageant !
À présent, ma femme, Dodo et Enzina sont dans la cuisine. Ils ont fermé la porte coulissante pour empêcher la sortie de la chaleur et l’entrée du froid. En essayant de ne pas faire de bruit je m’habille, j’endosse blouson, écharpe, bonnet et  gants. «J’y vais ?»
Seul, devant ce tout petit corps qui se débattait dans la chaussette je ne savais pas quoi faire : « Est-ce un oiseau tombé par la cheminée ? Un flamant rose ?» «Est-ce  ce chat roux décoloré par la neige que ma femme a adopté pour ajouter des complications au ménage?». Je suis prêt à appeler tout le monde, ouvrant rideaux et  persiennes, je viens juste de faire revenir le chat Noir dans notre cercle. lorsqu’ une voix bien connue dit : — C’est moi… — Mais, pourquoi vous… tu t’es vautrée dans des plumes d’oiseau et miaules  comme un chat ? — Approche toi, n’aies pas peur…
Je ne saurais pas exprimer, ma chère lectrice, l’air émerveillé qui avait dû s’être affiché dans mes yeux quand, au milieu de cette phosphorescence, prisonnière de l’obscurité, une fente s’ouvrit. C’était elle, Marilyn. Nue, parfumée, prête à se donner en cadeau pour toujours.
Elle était sortie de son affiche ou de la pellicule du film où le vent chaud du métro faisait voltiger sa jupe.

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C’était quoi, un avertissement ? Voulait-elle ressusciter pour moi, pour de bon ? Ou plutôt croyait-elle trouver en moi la réincarnation d’une autre icône unique, le Che Guevara ?
À quoi dois-je m’attendre au coin de la rue ?
«Je ne pourrai plus prendre ma retraite, je devrai chaque jour poursuivre d’étranges péripéties pour rejoindre mon bureau et rentrer chez moi  indemne des incursions aériennes de mes ennemis et des égratignures amoureuses de la chatte rose… Ou alors devrai-je redouter encore plus que jamais de l’apparente mansuétude d’une chatte blonde qui dort toutes les nuits à mes côtés dans mon lit ?
Cette « ébauche » de conte pour commencer l’année « fêtant » la Befana,  dans la conviction que sans le « bonheur stupide » et la « douce indolence » la vie est assez pesante à supporter et que tout peut paraître indifférent, interchangeable.
Les plumes d’oiseau ou les ongles de chat interdisant l’accès à la chaussette en maille élastique et presque transparente où m’attendaient – surprise inespérée – les chairs lisses et les os invisibles d’une inconnue, étaient donc  là pour signifier qu’il m’était défendu en ce moment  de paresser, l’esprit dans les méandres de rêves littéraires et créatifs en tout genre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 mai 2013

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