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Le billet que je propose aujourd’hui a été déjà publié le 2 août 2013 par Dominique Hasselmann dans Le Tourne à gauche, un des blog les plus suivis dans la communauté francophone de Twitter. Voilà ce qu’il avait écrit :
 Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici l’ami Giovanni Merloni, tandis qu’il me reçoit sur son blog le portrait inconscient.
Je vais profiter aussi de ce « remake » pour citer Quelques pensées sur le futur de l’édition numérique littéraire, un article publié vendredi dernier par Philippe Algrain sur son Atelier de bricolage littéraire. Cette contribution m’a beaucoup intéressé, surtout là où Philippe Algrain souligne « l’intrication entre les pratiques d’écriture et de lecture au sein de communautés d’auteurs-lecteurs. Ces communautés développent des pratiques sociales (comme les vases communicants) qui instituent les aucteurs comme pairs. Plus généralement, à travers la recommandation et les commentaires, un continuum d’activités de lecture, de recommandation et d’écriture se développe, activités qui « font société » dans un sens très différent des sociétés d’auteurs. La pratique littéraire dans une communauté de ce type entretient et nourrit l’acte d’écrire. »
Le propos des Vases communicants est dû à l’initiative lancée par Le tiers livre (François Bon) et Scriptopolis (Jérôme Denis). 
Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte_Célérier, une autre blogueuse.

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De la confection à la dégustation

Un va-et-vient continu de gens, devant cet ASsAggiO , qui essaie d’attirer mon attention avec une enseigne dadaïste qui ne se soucie pas de l’irrégularité des tailles des lettres formant son nom et son esprit fondateur, et au contraire semble sérieusement décidée à contraindre les passants affairés et distraits pour qu’ils s’interrogent. Mais, qu’est-ce qu’on veut signifier par le mot ASsAggiO ?
D’ailleurs, parmi les Parisiens pressés, anxieux de se rendre au plus vite au BHV, quelqu’un s’aperçoit d’une autre particularité graphique, d’un autre signal inattendu. Est-ce qu’il y a un lien entre cet ASsAggiO et cette inscription apparemment décimée par l’agression du temps ? Que veulent-ils dire avec E UZO ?
Bien sûr, ASsAggiO est un mot italien, peu connu ailleurs, qui à mon avis évoque moins le coraggio (le courage) que l’ingranaggio (l’engrenage). Ou alors derrière cet ASsAggiO y a-t-il peut-être la promesse d’un confortable MaSsAggiO (massage) ? Je ne crois pas que la fantaisie puisse arriver jusque là.
J’ai l’impression que cet ASsAggiO-ci est en effet un mot clé, soigneusement choisi pour mettre en valeur une des caractéristiques les plus typiques des Italiens : ils n’aiment pas seulement chanter, comme les cigales, selon ce que disait Ennio Flaiano ; ils aiment aussi toucher à tout, comme les papillons, se réjouissant de la plus grande variété de saveurs.
Italien atypique, j’ai toujours préféré la médiocrité dorée à l’excellence, la quantité assurée au lieu de la qualité rare. Heureusement, dans le mot italien assaggio on peut retrouver deux mots qu’y sont sans doute encastrés: assai (beaucoup) et saggio (essai et aussi sage). On pourrait dire : « Toute personne sage ne peut pas négliger la possibilité de déguster des bons plats en grandes quantités. » Je me suis enfin convaincu que celui-ci est l’esprit primordial de cet endroit, inspiré sans doute par la générosité. N’étant pas puissant comme Jésus à Canaan, on multiplie quand même les saveurs à goûter (au lieu des pains et des poissons).
J’ai à présent l’impulsion presque violente d’entrer et déguster des échantillons d’Italie. Mais, le local est encore fermé. J’appelle alors au téléphone Tintoretto, un ami de Venise, qui travaille dans un bar (et peint pendant ses heures creuses). Tintoretto rit bruyamment dans mon oreille: n’as-tu jamais entendu parler des assaggini ? C’est devenu une habitude, désormais, dans beaucoup de restaurants et pizzerias, à Rome comme à Milan, de proposer des petits morceaux, voire des échantillons de petites bonnes choses à manger venant d’une tradition pauvre, auparavant fabriqués dans la rue, un peu comme les crêpes françaises ou les tortillas espagnoles : pizza à la coupe, supplì de riz, olives farcies, pâtes au four refroidies et coupées en petits morceaux…
Cet étalage excessif de noms de bonnes choses à manger, que je ne connais pas trop bien, n’ayant jamais vu Naples (la patrie du supplì) ni Gênes (où j’aurais pu goûter les focaccine), ni Cesena (où j’aurais pu goûter la piadina), ont provoqué en moi une réaction d’agacement et de gêne inversement proportionnelle à la possibilité d’en bénéficier concrètement. J’en ai eu honte et mon ami lointain s’en est aperçu. Il m’a tout de suite rassuré, en disant que mon égarement était tout à fait compréhensible. Il a ajouté qu’il est très difficile de traduire, jusqu’au bout, des traditions enracinées comme celles-ci, ainsi que le mot assaggio avec son diminutif assaggino

Impatient d’entrer dans le local, qui n’ouvrira qu’à 11 h 30, j’observe plus attentivement la Babel de mots que j’ai devant moi. Car si au rez-de-chaussée cet AssAggiO est même un peu sophistiqué, on dirait qu’au premier étage des lettres ont disparu. Surtout ce nom UZO m’inquiète. Y a-t-il un lien entre les deux mots, font-ils partie du même casse-tête ? On dirait que cette façade est une page à décrypter, un sage-essai en elle-même, voire l’avant-goût d’un objet mystérieux dont on ne sait pas s’il est déjà là, ou au contraire, s’il doit encore arriver.
Je scrutais très attentivement la scène que cette photo immortalise, lorsque j’ai vu un homme grand et maigre sortir de la porte de gauche. Visiblement ravi, il endossait un imperméable à l’air assez lourd en pleine canicule. Mais, que fait-il ? Il resta quelques minutes debout, immobile devant la vitrine, avant de se faufiler hâtivement dans le local au rez-de-chaussée encore sombre. Une demi-heure après, il sortit dans la rue, très agité, suivi du propriétaire du petit restaurant. Il avait une tache rouge sur le devant de l’imperméable. Ce n’était pas du sang, heureusement, rien que de la sauce assombrie par le basilic pulvérisé de la pizza. L’homme anachronique, indifférent par principe au chaud, mais très gêné par la tâche de tomates et d’huile, rentra comme une furie par la petite porte à gauche. Je le suivis, tandis qu’il montait dans l’escalier caché derrière la façade transparente, et d’instinct je le nommai Monsieur UZO. Enlevant la tête, me protégeant les yeux pour ne pas devenir aveugle, je m’aperçus que cette inscription UZO n’était pas la réclame de la glorieuse boisson très célèbre en Grèce. UZO correspondait en fait au nom d’un primé atelier de couture, spécialisée dans la fabrication d’imperméables.
Donc, ce Monsieur UZO à moi ne pouvait pas être, bien évidemment le même UZO qui fabriquait les imperméables.
Je ne pouvais pas suivre, évidemment, la possible discussion entre le Monsieur UZO qu’avait pris ce nom grâce à l’imperméable et l’UZO officiel, c’est-à-dire le patron de l’atelier des imperméables. Je m’amusais pourtant à imaginer les questions que le premier aurait pu poser au second quand, d’un coup, je les vis accoudés à la fenêtre à l’étage, dans une position qu’on considérerait comme idéale si l’on voulait cracher impunément sur les passants. Là, au bout d’une discussion animée, je vis le patron insister avec le client pour qu’il prenne un nouvel imperméable, tout neuf et sans taches. Après cela, je m’attendais à voir paraître le Monsieur, comme auparavant, au pas de la petite porte à gauche. Mais il ne sortait pas. Une demi-heure s’écoula lorsque je le vis, finalement, de nouveau, ouvrir péniblement la porte du restaurant, encore une fois suivi par le traiteur. Cette fois-ci, Monsieur UZO bis avait un imperméable de taille inappropriée, le regard perdu et trois taches noires d’huile à la hauteur du cœur reproduisant fidèlement l’inscription UZO. Ensuite, j’attendis que le dégustateur à l’air empoisonné rentre encore par la petite porte à gauche, avant de soulever craintivement les yeux : le mot UZO avait disparu.

Contrarié, je rentrai dans le restaurant, entre-temps rempli de monde. Je choisis une table près de la porte et, en attendant, j’observai attentivement le fond du local. Il n’y avait pas d’escalier reliant à l’intérieur le rez-de-chaussée à l’étage. Je me levai pour atteindre les toilettes et jeter un œil sur la cour, lorsque les deux Messieurs UZO parurent devant moi, tous les deux avec les imperméables transformés en palettes multicolores.
— Vous pouvez bien utiliser vos imperméables en tant que nappes pour servir les assaggini, dit leur le restaurateur avec un large sourire. Et vous pouvez aussi servir quelques verres d’UZO.
Je me réveillai dans une chambre blanche, sans couleurs ni inscriptions. Dominique Hasselmann souriait, débonnaire :
— C’est pas grave, me dit-il, avec ce cauchemar sans queue ni tête on va faire déborder les vases communicants. D’ailleurs c’est un jeu et pas un enjeu, avec la seule conséquence que personne ne nous retweetera. Patience !

Bobby Scott et Ric Marlow : « A taste of honey » (Beatles, 1963)

Texte : Giovanni Merloni

Photo : Dominique Hasselmann

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication 2 août 2013 sur Le Tourne à gauche, Dernière modification, ici, 1 septembre 2013

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