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Nous vivons dans une époque où les strapontins sont de plus en plus nécessaires. Je parle, évidemment, d’un strapontin idéal ou, si l’on veut, métaphorique, qui hérite quelque chose de primordial et unique de son père adoptif, le strapontin du train pendulaire entre Rome à Bologne et bien sûr de tous les trains pendulaires de la planète..

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(Je me demande s’il y a des strapontins dans les TGV et je me réponds que oui. Peut-être, si je ne me trompe pas, il y a un ou deux strapontins dans le palier d’où l’on descend et l’on monte…)
Le strapontin dont je parle maintenant me suit partout. Ou, pour mieux dire, il m’attend partout. Il me suffit de l’évoquer et il est tout de suite là, même dans mon lit, où je demeure moins étendu qu’assis comme d’habitude au XVIIe siècle… Robuste comme la plus haute terrasse d’une pyramide mexicaine, il est léger comme une plume et peut d’un bond se transformer en strapontin-volant, avec la forme et même la taille d’une carte de visite.

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Quelle différence peut-on imaginer entre un strapontin comme ça et le tremplin hissé au-dessus de la neige glacée d’une station de ski olympique ?
Est-ce que le strapontin ressemble au télésiège ou au palier minuscule de la télécabine ? Non, j’avoue que je n’aime pas ce type de vide subi, que d’autres fabriquent pour nous tourmenter à vide. D’ailleurs, un vide qui tourmente à vide ce serait aussi pervers qu’inutile, comme les effets spéciaux qui alourdissent la plupart des films coûteux que la plupart des réalisateurs américains contemporains nous imposent.

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Mon strapontin est un produit artisanal, ayant une stricte parenté avec la trottinette et aussi la couverture courte, la porte étroite ou aussi le banc exigu du pôle emploi.
(Je n’oublierai jamais les gags de Charlot qui essaie de s’y asseoir…)
Voilà, on a fait une première connaissance du strapontin. Un siège parfois symbolique,  solidement accroché à un véhicule qui bouge imperceptiblement ou plus souvent voyage bruyamment sur la terre, sur l’eau, dans le ciel et aussi…
(Partout, à condition de ne pas prétendre de briser les murs comme Harry Potter ou de courir à la vitesse de la lumière parmi les arbres comme on voit dans les Star Wars. De telles tromperies me font peur.)

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Giovanni Merloni, 2014

Dans le strapontin traditionnel, il n’y a qu’une place un peu juste, tandis que parfois on est en trois à se la disputer…
Trois racine de neuf. Neuf mois font d’ailleurs l’éternel cycle de la naissance, tandis que dans mon cas, comme je vous ai prévenus, les cycles de mon existence se sont terminés tous les neuf ans.
Pendant longtemps, j’ai vécu en véritable symbiose avec ma sœur et mon frère. Donc, il est possible que je n’aie pas pu profiter qu’en petite partie de mes neuf ans cycliques. En fait, je crois d’avoir vécu les trois premiers ans de chaque cycle dans la peau de ma sœur. Les trois deuxièmes, dans celle de mon frère. Dans cette hypothèse, je n’ai vécu dans ma peau que la partie finale d’un cycle de neuf ans. Trois ans sur neuf de vie sans contraintes, sans trop de sentiments de culpabilité, ce n’est pas beaucoup. En tout cas, j’ai eu la chance de les consacrer, finalement, à l’égoïsme le plus sombre et grossier, où le strapontin, parfaitement adapté à ma taille, me semblait devenu une place d’armes…
D’après ces inquiétantes prémisses, je ne peux pas oublier le siège postérieur de la glorieuse Giardinetta ne faisant qu’un avec son maigre et élégant conducteur qui s’y était parfaitement adapté : mon père. Ce véhicule à l’allure sanglotante, incapable dans sa maturité de dépasser les quatre-vingts kilomètres/heure sans trembler vivement, ressemble beaucoup au strapontin qui m’attend aujourd’hui pour mes déplacements contemporains.

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Avec ma sœur et mon frère, nous partagions des voyages interminables dont le but n’était qu’un seul moment magique… Il est vrai que lorsqu’on descend sur la grande vallée de Cortina d’Ampezzo depuis le pas du Falzarego et qu’on traverse une forêt de sapins toujours jeunes et riants, on ne s’attend pas au choc de ce coup d’œil panoramique. Une beauté se traduisant presque en un coup de poing sur l’estomac : « je veux rester ici ! Laissez-moi descendre du strapontin, accordez-moi la petite joie de traîner un instant dans ces lieux, de respirer, manger, avaler jusqu’à la dernière goutte cette beauté incontournable ! »
Je crois qu’à ce passage la Giardinetta, suivant sa nature lente, se laissait imposer un ralentissement, pour offrir aux cinq sardines emboîtées de tirer un long soupir de joie tout en savourant la petite angoisse de l’imminente séparation. Toccata et fuite. Perception contemporaine, sédentaire plus que jamais, de l’infini.
Pour mon père, l’essentiel c’était le but. Un but plus éloigné que possible. Pour ma mère l’essentiel c’était de « faire trésor » de ces épuisantes traversées de la longue Italie et de l’interminable Europe. Pour nous trois, je n’en sais rien. Pour moi, c’était le rêve contestataire de voyager un jour seul, sans buts et sans trésors à retenir. Mon strapontin idéal à moi s’accrochait à des trains sombres, lancés bruyamment dans le vide dont l’indispensable fenêtre se colorait d’éclairs mystérieux avant de devenir une loupe indiscrète pointée sur des fenêtres allumées, sur de modestes maisons peuplées de femmes sensibles, prêtes à accueillir l’élan de ma voix…
Plus tard, lorsqu’en trois nous partagions en coopérative la disponibilité d’une Cinquecento (qui pouvait d’emblée devenir la planche d’appui de nos prouesses amoureuses), le miraculeux coup d’œil ne pouvait pas manquer si nous nous adonnions au tour de la Rome « by night » (ou aussi de la Rome belle-de-jour). Combien de fois avons-nous tourné autour de la statue équestre de Marc-Aurèle dans la place du Capitole ? Et combien de fois avons-nous traîné nos fiancées en pèlerinage dans l’ancien quartier où nous étions nés, voir d’en bas la maison de notre enfance ?

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Le strapontin y reviendra lui aussi, car ce dernier endroit a sans doute un rôle primordial dans mon passage critique de l’enfance à l’adolescence… Où, juste à la veille de l’épiphanie d’il y a exactement soixante ans…
Mais je préfère rater cette commémoration, qui serait trop précise. Je parlerai une autre fois, s’il y aura l’occasion, de cette journée dont les battements cardiaques résonnent encore vivement.
Aujourd’hui, je suis assis sur le fauteuil-strapontin brusquement transporté dans un appartement parisien au deuxième étage d’un immeuble qu’on a bâti bien avant que celui de Rome, via Calabria 17… Je ne peux pas me passer de réfléchir à l’incroyable ressemblance entre les deux quartiers. J’ai eu une vie assez variée se déroulant dans la peau de plusieurs personnages, dont quelques-uns difficiles à comprendre par moi même aussi. J’ai vécu dans plusieurs endroits différents, cependant la rue que je regarde maintenant depuis ma fenêtre se ressemble comme une goutte d’eau à celle que je regardais de mes huit ou neuf ans…

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Donc, puisque d’ici je peux bien imaginer d’être là, ma mémoire va se déclencher, librement… Et je me rends avec mon frère cadet et ma sœur aînée chez notre grand-père Alfredo. Cette promenade avec Teresa — notre bien aimée femme de ménage originaire de Sogliano la Rubicone, en Romagne — se déroule toujours selon le même trajet. D’abord, on débouche sur la petite place Fiume toujours agitée, comme ce serait, par exemple, aujourd’hui, la place Clichy à Paris. Ensuite, on traverse un vide sans personnalité, où demeurait un jour la partie abattue des remparts romains avec la porte Salaria (je peux sans transitions imaginer de sortir depuis rue d’Abboukir et de passer à côté de la Porte Saint-Denis…). Une fois traversé le boulevard (s’appelant de ces temps Corso d’Italia), nous côtoyions sur la gauche un bar avec un merveilleux jardin avec des palmiers. Son nom, Fassi, reste sculpté dans ma mémoire, tout comme ses glaces au chocolat (et « panna »), sculptées dans ma langue. Je ne veux pas penser au fait que maintenant on a tout détruit. Je préfère poursuivre notre balade toujours très vivante avec cette espèce de Gina Lollobrigida pleine de vie qui n’avait que deux mains et une voix pour maîtriser nos trois personnalités… On embouchait la rue Tevere (le fleuve de Rome), une rue assez dépouillée et tranquille, mais agréable comme peut l’être une rue Daubenton ou une rue de Paradis… Là, il y avait mon école élémentaire et aussi la crèche… Combien de souvenirs ! Une entière vie à part entière, rien que rentrer dans ce hall solennel, monter cet escalier tout blanc… Au bout de la rue Tevere, suivant les pins parfumés d’une rue assez particulière (la rue de la porte Pinciana), nous côtoyions Villa Borghèse jusqu’à la rue Po (le plus important fleuve d’Italie). De là, on arrive vite à la rue Tagliamento (un fleuve italien aussi) ou mon grand-père habitait et toujours travaillait.

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Giovanni Merloni, 2014

Il ne fallait qu’attendre — en compagnie de nos tantes aussi affectueuses que maladroites — la fin de ses interminables leçons de mathématiques.
Ensuite, il nous embrassait avant de nous conduire, de façon abrupte et péremptoire, dans la cuisine. Sur une porte condamnée, il y avait la trace inquiétante de nos grandissements incessants. Il utilisait un livre relié à la couverture obscure ainsi qu’un crayon pointu. Il nous obligeait à nous enlever les chaussures, à nous planter debout au sol en retenant le souffle. La cérémonie se terminait par un cri aussi brusque que comique : « Lève-toi ! » Nous fuyions de cette torture tandis qu’il traçait une ligne parfaitement étroite et qu’il écrivait à côté : G., un mètre vigt-deux, 8 avril 1953…

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Ensuite, la sévérité proverbiale d’Alfredo cédait tout à fait devant le tourbillon de nos coalitions croisées. Grand mathématicien, mon grand-père se trouvait toujours fort dépourvu devant la force du numéro deux. Mon frère et moi ; ma sœur et moi ; mon frère et ma sœur coalisés contre moi ou avec ma complicité. Quand ce n’était pas moi même celui qui prenait l’initiative. C’est le numéro deux qui fait sans doute la force ou la faiblesse du numéro trois.
Cependant, la présence d’esprit que les mathématiques (et le calcul combinatoire) ne lui suggéraient jamais, mon grand-père la retrouvait dans la langue de ses origines.

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Arrivé à Rome en 1913 à l’âge de quarante ans avec sa femme Agata et ses deux premiers enfants, dont la cadette avait juste quarante ans moins que lui, personne n’aurait pu s’en douter : mon grand-père maternel était un véritable Napolitain et il devait rester tel jusqu’à sa disparition, intervenue à l’âge honorable de quatre-vingt-douze ans.
Revenant au vacarme joyeux qui mettait en provisoire difficulté cet homme alors âgé de quatre-vingts ans, on doit reconnaitre qu’il avait pourtant une arme secrète.
« Chut, le pape fait pipi ! » disait-il de but en blanc, tout en posant le doigt sur sa bouche. Interloqués, nous nous taisions sans difficulté. Et il entamait alors une de ses rêveries…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 janvier 2014

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