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On n’est pas encore au temps des cerises. D’ailleurs, je ne saurais pas être le « merle moqueur » de la chanson. Néanmoins, une moisson de fruits de saison (hors de toute saison) déborde de mon « Finestrino ». Tout comme il était arrivé pour la parenthèse napolitaine, va se déclencher avec insistance un jeu de la mémoire qui va et vient de l’Amiata à l’Argentario (ne faisant qu’un avec l’île du Giglio) se détachant, comme des colosses habillés d’arbres, à côté de ces deux routes millénaires — l’Aurélia et la Cassia — reliant Rome au nord-ouest de la péninsule. Tout cela jaillit de coïncidences, de rencontres dues au hasard, bien sûr, mais aussi de ce destin familial dans lequel j’ai voulu fouiller avec un drôle d’acharnement… Comme si je devais me réapproprier de quelque chose d’indispensable qu’on m’avait enlevé profitant de ma faiblesse ou de ma distraction.
Je ne veux pas revenir sur le fait que mon père et mon grand-père Zvanì parcouraient — en voiture ou en train ou sur des pullmans incommodes — ce même parcours. L’Aurélia, qui frôle la mer, traversant de paysages romantiques ou lunaires selon l’apparence inattendue d’un groupe de pins avec leurs ombrelles mystérieuses ou l’éblouissement radieux des marais. La Cassia, qui suit une directrice plus accidentée, cherchant le nord au-dessus des lignes de faîte des collines à nord de Rome, côtoyant ensuite les lacs volcaniques de Bracciano et Vico avant de traverser la belle et austère Viterbo, de côtoyer le lac de Bolsena et de poursuivre enfin pour Sienne et Florence.

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Toscane méridionale, photo Google Earth. Une ligne évidente, en bas, relie (de gauche à droite) l’île du Giglio, le mont Argentario avec la lagune d’Orbetello et le sommet du lac volcanique de Bolsena. Au centre de la photo, sur la droite, on voit bien la tache verte du mont Amiata. Plus en haut, on reconnaît l’île d’Elba et Piombino.

Il s’agit de villages entrelacés entre eux par une nature abrupte et sauvage, par la civilisation étrusque et par un embarrassant sentiment de dépendance de Rome. Cela dure jusqu’à cette ligne invisible, placée de travers vis-à-vis des deux anciennes routes consulaires, reliant le sommet du lac de Bolsena avec l’Argentario et l’île du Giglio. À nord de cette ligne, la Toscane, dont le mont Amiata fait partie à plein titre, est une région tout à fait différente. Ici, l’équilibre et la rivalité entre les villes et les provinces de différent poids sont à la base d’une civilisation nettement plus avancée.
J’ai toujours regardé ces territoires mystérieux au nord de Rome avec un œil gâté, distrait. Comme s’ils étaient de quelques façons des cadeaux exquis dont les Romains (comme moi) pouvaient s’en passer ou alors les accueillir avec une grimace d’indifférence… En fait, c’est justement en cela qu’une région comme le Latium — très variée selon les deux provinces au nord (Viterbo et Rieti) et au sud de Rome (Latina et Frosinone) — s’écarte négativement vis-à-vis de régions comme la Toscane. À cause de cette soumission à Rome (culturelle et psychologique), on a fini par effacer spontanément les trésors et aussi les gloires de villes grandes et petites, d’oasis naturelles incontournables, de nécropoles romaines et étrusques uniques au monde… Il suffit de rappeler les merveilles que recèlent Veio (sur la Cassia juste au nord de Rome), Cerveteri et Tarquinia (qu’on rejoint par l’Aurélia tout de suite après qu’on s’est libérés de Fregene et Santa Marinella, célèbres localités de villégiature)…

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En juin 1970, au temps des cerises, j’étais un père assez jeune ainsi qu’un professeur remplaçant dans le fameux lycée Castelnuovo — un lycée scientifique placé dans l’ancienne banlieue entre Primavalle et Torrevecchia, à nord-ouest du centre de Rome. Je me trouvai alors, du jour au lendemain dans l’obligation, tout à fait inattendue, d’accompagner une classe dans un tour d’instruction à Tarquinia, une des capitales de l’art étrusque.
J’étais d’ailleurs un professeur excessivement démocratique, très populaire à cause de mes attitudes tout à fait atypiques… Car si d’un côté je recouvrais très fidèlement le rôle du remplaçant (impuissant, d’habitude, vis-à-vis de la vague indomptable d’une classe affranchie, pendant une heure, de toute obligation de respect envers de l’autorité), de l’autre je m’amusais, sans cacher mes réactions, lorsque quelqu’un, au milieu de la cohue, lançait envers moi une phrase pas du tout polie ou respectueuse :
— Professeur, est-il vrai que vous avez dix enfants ?
J’étais toujours fatigué, le matin tôt, car en cette période je peignais sans cesse et me couchais toujours assez tard. Un matin, évidemment je dormais encore. Debout au pas de la porte de la classe, j’avais les yeux dans le vide, tandis qu’un élève (malicieux, mais sympathique) me parlait. En voyant mon immobilité statuaire, celui-ci mima par des gestes le mouvement des essuie-glaces, tout en me criant :
— Professeur, réveillez-vous !
Souvent, n’ayant pas le temps de me préparer, je ne faisais que proposer, ou, pour mieux dire, imposer le dessin à main libre. Dans l’embarras du choix des modèles, j’apportais tous les bibelots que je pouvais emprunter chez ma mère : vases, bouteilles et boîtes de taille variée que je fourrais dans de vulgaires sacs en plastique. Un jour resté légendaire, pas seulement pour moi, je n’avais apporté aucun truc. Prêt à paniquer, j’empruntai héroïquement quatre ou cinq équerres aux élèves du premier rang avant de « créer », au-dessus de la chaire, une espèce de ziggourat transparente. Tout le monde savait qu’ensuite, en passant parmi les bancs, j’aurais aidé un à un les plus récalcitrants à compléter leurs œuvres, quitte à élargir des notes assez généreuses. Depuis ma chaire, vu la perplexité générale devant ma proposition tenant debout par miracle, j’essayai ce jour-là d’inventer une théorie, basée évidemment sur les réminiscences de mes études d’architecture.
— Voyez-vous ce ramassis ? Oui, je suis d’accord avec vous, il n’a rien de beau. Mais vous pouvez y voir un gratte-ciel, une pyramide égyptienne, une tour biaise…
Cinq ou dix minutes après, quelques-uns commencèrent à dire :
— Professeur, voulez-vous voir mon ramassis ?
— Professeur, le ramassis de mon camarade est plus beau que le mien ! Que fais-je ?
Et cetera.
D’ailleurs, étant encore fort jeune, j’étais très sensible aux élèves appartenant au genre féminin. D’autant plus que, contrairement à mes camarades d’antan, celles-ci ne portaient pas le tablier noir avec les cent boutons.
Voilà, je faisais des petites partialités sans conséquence. Et parfois, toujours en riant, les mâles protestaient :
— Professeur, ce n’est pas juste, comme ça !

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Quelques jours avant le tour d’instruction, j’avais été membre du jury dans un concours de peinture, où j’avais apprécié deux gouaches à la tempera d’un élève redoublant, fourni déjà d’une barbiche rare, dont je ne me souviens pas ni du nom ni du prénom. En ce temps-là, je peignais beaucoup, tout en subissant, l’une après l’autre, plusieurs suggestions de la part des peintres reconnus italiens et étrangers. Mais je n’étais pas indemne d’autres influences. Ce garçon-ci, par exemple, avait du génie dans l’exploit des transparences. En voyant mon attitude admirative, il venait souvent à la chaire pour me parler de peinture. Je voyais bien qu’il était un peu rebelle et contestateur, mais j’étais convaincu qu’il n’était pas dangereux, donc je faisais toujours semblant de ne pas entendre lorsqu’il me tutoyait comme on le ferait avec son frère aîné.
D’ailleurs, je ne m’étais jamais trouvé, pour ainsi dire, coincé ou piégé dans une situation que je n’avais pas totalement prévu.
Je venais de l’expérience de 1968, encore vive deux ans après. Donc je n’avais pas accepté les conseils de ma mère, le premier jour de mon travail de professeur. Sans avoir exactement le même esprit que Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus, je n’avais pas voulu « être sévère », peut-être parce que je ne m’estimais pas capable de l’être, ou alors en raison de mes convictions intimes. Je ne voulais pas m’adapter à ce rôle qui ne me correspondait pas. Il fallait surtout que je coupe les ponts…
Donc, je tenais la bride haute, comme l’on fait avec les petits chiens qui ont besoin de courir. Puisqu’ils ne mordent pas et qu’ils sont légers, on peut les rattraper au moment donné en rembobinant vite la laisse…

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Tout comme je ne me rappelle pas le nom de cet élève, j’ai oublié la chanson très charmante qu’on entendait continument dans le pullman. Le professeur d’éducation physique avait déserté à la dernière minute et le déroulement qu’on avait prévu subit de lourdes modifications.
D’abord, le conducteur du pullman « oublia » de s’arrêter à Cerveteri, où j’avais envisagé une visite à la nécropole. Ensuite, une fois garés dans la place en bas du centre de Tarquinia, presque tous les mâles entamèrent une partie avec le ballon. Juste un petit groupe me suivit, dont faisait partie aussi mon jeune ami peintre. Après la visite au musée étrusque, je proposais de revenir en arrière, aux incontournables tombeaux de Cerveteri.
Je ne me rappelle pas pourquoi j’ai cédé, par quelle combinaison de sourires rassurants de la part des élèves sautillantes et de faibles recommandations de ma part… Il est vrai que, petit à petit, l’agacement — pour l’évidente complicité, entre le conducteur et les deux élèves qui avaient tout organisé — disparut presque complètement. En fin de compte, on était tous frustrés. Moi je l’étais en raison de mes journées totalement consacrées à l’étude et au travail, mes élèves pour une vie de banlieue qui n’avait rien de beau…
Voilà. Le pullman redémarra. On arriva bientôt à Orbetello et, quinze minutes après, à Porto Santo Stefano. Tout avait été décidé dans les détails. J’étais complice d’une bravade, aussi risquée qu’innocente.
Heureusement, la journée était belle. Le bras de mer de l’Argentario à l’île du Giglio ne présentait aucune difficulté.
Ensuite, sur les rochers de la plage publique juste à côté du port du Giglio, je m’étais placé en haut, dans le but de contrôler que personne ne se noyait. D’ailleurs, à ce temps-là, je n’étais pas un grand nageur… Je comptais continument. Personne ne se perdit, personne ne se fit mal. La chanson dont je ne me souviens pas tournait à deux mètres de moi dans un mange-disques appuyé sur une grosse pierre. J’étais peut-être ridicule, obligé par mon rôle à me sentir vieux. Les jeunes femmes, plus gentilles et peut-être plus opportunistes aussi, m’offrirent de très bonnes cerises…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23 février 2014

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