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Comme vous avez vu, une déesse aveugle avait posé ses mains sur mes yeux avant de me flanquer dans ce paisible village de colline placé au bord d’une montagne paisible elle aussi, recouverte de forêts jusqu’au sommet, marqué, celui-ci, par une immense croix de fer.
Comme a si bien observé un de mes lecteurs, vivre à Castel del Piano aurait été une conséquence logique du « Primum vivere, deinde philosophari ». Et pourtant le destin a voulu qu’au passage de l’enfance à l’adolescence je me suis définitivement éloigné de cette « aurea mediocritas » en laissant le certain en échange de l’incertain.
Est-ce qu’il y a eu une raison, un fait réel spécifique qui a fait déclencher ce délire d’étrangeté, cette fuite de la normalité ? Oui bien sûr, les intérêts de mes parents se sont déplacés. Ma mère, en particulier, anxieuse de « voir » (et nous faire voir) de plus en plus de merveilles que le monde pouvait nous offrir, selon les possibilités familiales, était un peu fatiguée de ces vacances répétitives… de 0 à 9 ans

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Ainsi, j’éprouve maintenant un sentiment étrange, de la nostalgie et de la gêne en même temps. Nostalgie pour une idylle brisée. Gêne pour l’impossibilité de récupérer quoi que ce soit de cette « nature » ne faisant qu’un avec la « culture ». À défaut de quelques randonnées en montagne dont j’ai perdu la mémoire aussi, je me borne depuis toujours aux promenades, que je m’obstine à faire où que je me trouve. J’ai toutefois besoin d’un but, d’un point de repère sinon d’un prix de consolation… J’ai dû cesser de grimper sur les arbres, de me jeter la tête première dans les meules de foin, ainsi que de tourmenter les couleuvres. Je suis devenu un citoyen craintif, paresseux, surtout incapable de profiter de ce que la nature sauvage m’offre… J’avais d’ailleurs un tempérament maladroit et peu enclin aux sports. Oui, bien sûr, j’ai joué au ballon et j’ai eu une véritable passion pour la bicyclette, mais la ville n’encourage pas trop ces activités « spontanées », à moins qu’on ait l’habitude de fréquenter les gymnases ou en général les lieux députés pour « faire du sport »…

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Dans le précédent Strapontin, j’avais anticipé la visite guidée à Castel del Piano, en laissant couler en avance trois images en noir et blanc comme dans un rêve, sans avoir envie de les observer attentivement ni de les décrire non plus.
En premier, il y avait la photo du « piazzone », un grand espace rectangulaire, en terre battue, consacré au marché, où j’ai assisté à ma première fête de l’Unità avec le poteau de Cocagne, qu’on frôle en arrivant au pays depuis la route Cassia (le deuxième axe national, reliant Rome à Sienne et Florence)
Abandonnant le « piazzone » on entre dans une étrange place en forme de coquille. C’est la place Garibaldi, où j’ai vu une fois le Palio, une imitation assez spartiate et simplifiée de celui de Sienne, ayant sur un seul côté une rue en plain. Sur cette rue, devant la laiterie où l’on achetait les glaces avec la « panna », arrivait le bus de Rome (que l’on nommait « la Rama ») avec son klaxon unique, ayant le charme d’une lamentation péremptoire.
De la place du « Palio », on rentre dans le pays ancien. Dans ma mémoire, à nouveau éloignée (je n’ai pas envie de m’y rendre sur le tapis volant ni avec le strapontin invisible de Google Earth), j’ai le souvenir d’un brusque rétrécissement, causé par le flanc encombrant de l’église.

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C’est là que j’ai vu pour la première fois un équilibriste. De ce « numéro d’attraction » j’ai une mémoire très nette, surtout visuelle. Je crois que cette vision m’a influencé énormément depuis. L’équilibriste a fait son apparition  dans mes dessins et tableaux avec un charisme particulier jusqu’à devenir la figure la plus représentative de ma vision ainsi que de mon expérience de la vie.
Cet équilibriste de mon enfance ne se bornait pas à se balancer sur le fil sans filet de sauvetage, se tenant debout grâce à un long bâton blanc, dans le passage entre l’église et le palais d’en face. Accompagné par le son des tambours, s’adressant de temps en temps au public en bas, il nous expliqua qu’il était tombé juste une fois, sans se casser complètement l’épine dorsale. Son numéro final consistait dans la course en vélo sur le fil. Avec les deux roues, cet espèce de cycliste grégaire ayant dépassé les limites d’âge, illuminé tout seul au milieu d’une nuit sans étoiles, paraissait un peu grotesque. Combien de mètres au-dessus de nos têtes se déroulait ce défi ? Quinze mètres, je crois, c’est-à-dire à peu près quatre ou cinq étages… Combien de fois fit-il l’aller-retour de l’Église à la Mairie, de la Marie à l’Église ?
En fait, lorsqu’on entre dans le corso, avec ses boutiques sans prétentions, on a la sensation d’entrer dans un écrin que quelqu’un pourrait serrer en nous y renfermant. C’est un effet peut-être de la présence surplombante, sur la gauche, de la petite casbah grise de la cité médiévale où je me faufilais assez rarement. Un enchevêtrement de petites ruelles montantes et d’escaliers descendants qu’aucune enseigne de bar ou de barbier ou de barbecue baroque n’animait…

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Une fois arrivé au bout de la « Pianella », je me rends compte qu’il me manque quelque chose. En fait, je ne peux pas accéder aux potagers ni aux champs de blé qui sont au-delà de la file serrée des maisons. Je ne peux pas non plus me plonger dans les meules de paille… Je comprends maintenant que les joies de l’enfance sont inaccessibles, comme les amours finis le sont aussi. Donc, si je considère comme impossible « décrire » jusqu’au bout un acte amoureux quelconque, une analogue barrière m’empêche de poursuivre dans la quête du bonheur révolu. Donc, contrairement à ce que dit Rousseau, le bonheur peut-être existe. Rarement, nous nous en apercevons « dans le moment » où une joie explose inattendue et violente. Plus facilement, nous réussissons à la reconnaître dans le passé. Quant à la description de ces bouleversements heureux, il n’y a que des gestes vagues ou des soupirs profonds.
Heureusement, je n’ai pu franchir la barrière physique de cette longue façade grise. L’enthousiasme des courses dans les prés, des incursions dans le bois, le goût des châtaignes ainsi que les braiments des ânes au petit matin… tout cela s’est probablement installé quelque part dans les muscles de mes jambes ou de mes bras… Mon enthousiasme, peut-être, se cachait dans les cheveux indomptables que je n’ai plus, dans les amygdales qu’on m’a enlevées ou alors dans ces vêtements d’enfant qu’on taillait pour qu’ils durent plus de temps que possible… Mais ils ne serviraient pas maintenant à m’habiller ni même à me couvrir.

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Dans cet épisode du roman de la mémoire, il ne me reste donc qu’à me souvenir de ces petits traumatismes dont les psychanalystes aiment autant parler. Un mauvais jour, qui se perd dans une nuit sans lune, Teresa est partie, comme j’ai dit, sans nous laisser le temps de nous en rendre compte. Je crois que ce deuil souterrain et inconscient a pris forme depuis 1953, je crois, lorsqu’au lieu qu’avec Teresa nous avons eu affaire avec la Giulia. Si Teresa jouait sans défigurer le rôle de Blanche Neige (tandis que nous étions sans doute trois des sept nains, moi Prof, ma sœur Grincheux et mon frère Simplet) à l’improviste cette femme aux cheveux blancs, dépourvue de quelques dents et pas trop élastique dans les mouvements, on aurait pu la confondre avec la Reine méchante, déguisée en vieille sorcière, de la même fable.

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Pourtant cet être grand, vêtu de noir, au visage sérieux, que ses concitoyens bienveillants appelaient « Tête chauve », avait deux armes secrètes : l’élégance et la sagesse. D’ailleurs, avant de confectionner avec nous, dans le bois, des coiffures de feuilles dignes de Bacchus, de Dyane et du Dieu Pan, elle coupait en tartines des grosses formes de pain, avant d’y déposer des tranches de tomates fraîches auxquelles elle ajoutait une feuille de basilic.

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Le rouge vif des tomates ressemble bien sûr au rouge de la pomme empoisonnée dont Blanche Neige dut avaler une bouchée fatale. Et c’est le rouge du sang que facilement provoquent les orties et les épines des ronces sur les jambes encore blanches d’enfants imprudents qui viennent juste d’arriver de la capitale…

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Mais, peut-être Teresa c’était trop pour nous. Une romagnole — venant du même endroit qui avait été la patrie chérie de Zvaní — avait partagé nos premiers « retours à la nature ». Par sa présence, Sogliano et Castel del piano se fusionnaient dans un seul souvenir. Nous, rats de ville et rats de voyages incommodes, différents à chaque année, nous avons eu, nous aussi, quelques racines campagnardes, quelques morsures de serpent, quelques nuits à la belle étoile. Mais cela ne se serait pas cristallisé dans notre arrière-mémoire s’il n’y avait eu Giulia, la maison de Giulia, l’escalier abîmé de Giulia et aussi la bouche sans dents de Giulia.
Elle nous apprit à aimer les étables, à chercher dans la paille et dans le foin. Parfois, on y trouvait une de ses dents, parfois on y découvrait une étoile…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 février 2014

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