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Sur la page blanche, deux voitures s’affrontent, comme deux coqs dans une cour espagnole. La voiture rouge magenta est une Skoda d’occasion aux gommes lisses, aux quatre portes qui ne respectent plus aucune logique d’ouverture ni de fermeture manuelle ou automatique. D’ailleurs, presque rien d’automatique n’est prévu pour cette voiturette fabriquée à des prix concurrentiels par une usine tchèque d’au-delà du rideau de fer.
La voiture noir brillant est une Volkswagen Coccinelle neuve. Pas trop commode, vis-à-vis de ses homologues françaises, par exemple, elle a toutefois une bonne tenue de route…
Mon train, arrêté à la gare de Grosseto, avait les portes bloquées. J’ai dû sortir par le « finestrino », avant de rejoindre Castel del Piano — pas loin de là —, ou alors décider où passer la nuit avant de rentrer à Rome ou à Bologne…
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Castel del Piano, Piazza Garibaldi ou du « Palio »

En fait, il y a eu un moment où Castel del piano, repêché après un long oubli — peut-être grâce à la chasse au trésor que j’avais faite au cours de mes vacances à Piancastagnaio — avait regagné du terrain dans mon système de relations et de projets.
C’était au temps où je vivais à Bologne. Ce village de Toscane fut par hasard le spectateur d’une décision grave sinon le témoin oculaire de toutes les phases où cette décision se révéla possible, probable, évitable, inévitable, agaçante, gênante, libératoire, lourde et évidemment douloureuse. Même si Castel del Piano n’a aucun rôle ni aucune responsabilité en tout ce qui m’est arrivé ou que j’ai décidé, poussé par les événements, mais avec l’intime conviction qu’il n’y avait pas d’alternatives à cela.

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Un jour de janvier 1974, profitant de la première augmentation du salaire d’employé régional, je décidai de me séparer de la Fiat 500 (couleur gris souris), où plus rien ne tenait debout — même le dossier du conducteur, qu’un cric mis de travers essayait de soutenir — pour acheter une voiture d’occasion. J’avais une amie qui venait d’acheter une Skoda, avec laquelle me raccompagnait souvent après le travail. Un autre ami, originaire de Romagne, travaillant avec moi à la Section de l’urbanisme régional, me traîna énergiquement dans un garage et, dans un jeu efficace de regards avec le vendeur, me convainquit à acheter une vieille Skoda dont l’unique mérite consistait dans la couleur. Elle avait appartenu à quelqu’un qui passait ses journées à contrôler… quelques choses ou personnes dont je ne me souviens plus. En tout cas, je suis sûr que celui-ci n’avait pas affaire avec des prostituées. D’ailleurs, puisque son travail s’écoulait toujours dans la rue, j’imaginais ce monsieur toujours en train d’en fréquenter…
En fait, les portes, jusque du premier moment, étaient fort abîmées… Puisque mon lieu de travail s’était vite transformé en une grande famille, mon achat fut commenté sous plusieurs formes d’ironie, plus ou moins hostiles. La plus pointue circula partout avec succès : « M. ha la Skoda di paglia ». Pour comprendre le jeu de mots en italien, il suffit de comprendre que Skoda rime bien avec « coda », c’est-à-dire « queue », tandis que « paglia » c’est la « paille ». Dans notre culture verbale, « avoir la queue de paille » veut dire « avoir des bêtises à se faire pardonner ». Il est vrai que j’étais estimé fiable pour mon engagement constant dans le travail, tandis que dans le privé « je me moquais du feu ».
La plupart des gens de mon âge, à cette époque, s’étant mariés trop jeunes (et cetera), se moquaient eux aussi du feu. Mais, en général, tout se réglait dans la discrétion et dans le silence. Tandis que moi… à ce temps-là, j’étais un « livre ouvert ».

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Côtes d’Italie

Nonobstant ces handicaps, cette voiture moche, où l’on pouvait facilement confondre le museau avec le derrière, résista un an et demi. Rarement, je l’utilisai pour des voyages en dessus des deux cents kilomètres, mais elle nous porta jusqu’à Castel del Piano pendant le mois d’août de 1974.
Une série de coïncidences avaient voulu que le Maire de ce pays fût un ancien ami de ma famille et qu’en me rencontrant, par l’initiative d’un ami commun, il m’eût embarqué dans l’aventure du nouveau plan d’aménagement du territoire communal.
Comme disait notre Giambattista Vico, on assiste toujours à des cours et recours historiques. Le passé revient toujours, quelques fois pour nous troubler en cassant les œufs dans notre panier, d’autres pour nous gâter avec des illusions encore plus dangereuses que celles du présent. Des cours et des recours qui peuvent arriver dans l’Histoire d’un pays étourdi comme l’Italie, mais aussi dans la vie des personnes.
C’étaient en tout cas des vacances, les dernières que je passais tout ensemble avec ma première femme et mes deux enfants mâles, dont le deuxième n’avait alors que quatre mois.
L’année successive, au cours d’événements qu’on ne peut pas épuiser en peu de phrases, je partageais mes difficultés et mes chagrins avec une amie fraternelle, douée d’une attitude à l’écoute vraiment extraordinaire. Je veux me convaincre, quarante ans après, que peut-être moi aussi je lui ai transmis quelque chose, en échange de son allégresse sans bornes.

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Une fois, bien avant qu’il y eût, de ma part, l’abandon du toit conjugal, mon supérieur, avec ma plus grande surprise, m’envoya à Naples pour un séminaire entre régions du nord et du sud d’Italie, autour des différents exemples de planification du territoire. Mon amie, qui travaillait dans mon bureau, se montra intéressée à cette rencontre. Le chef nous autorisa et nous partîmes de Bologne avec la voiture neuve de ma collègue.
En 1975, les autoroutes ne manquaient pas. Cependant, déjà le trait entre Bologne et Florence, créé en fonction des automobiles et non des camions est très dur… Bref, le voyage fut long, mais la voiture, assez robuste et stable sur la voie de dépassement, nous gâtait.
À Naples, ma cousine nous invita à dîner et peut-être, dans son arrière-pensée, imagina contre toute évidence que cette jeune collègue avait des liens intimes avec moi… Le jour après, à cause de cette interminable réunion, le temps vola sans voir Naples ni nous désespérer jusqu’au point de mourir. Si je ne me trompe pas, nous passâmes par Rome, pour dire bonjour à ma mère.
Combien de fois ai-je parcouru l’autoroute du Soleil de Rome à Bologne ! C’était une piste que je connaissais par cœur. Et pourtant, cet épisode, ces rires incessants, ce « finestrino » de la Volkswagen battu par la pluie, tandis que la voiture glissait d’une flaque à l’autre avec l’indifférence d’un panzer… Tout cela me semble magique et même impossible : ai-je vraiment vécu cela ?
En juin, pour une incursion à la mer — puisque désormais la Skoda n’était plus en condition de voyager —, une autre amie, originaire de la montagne de Modène, me prêta sa Mini Morris… voiture mythe dans les années soixante. Mais, ce fut pour une fois seulement.
En juillet, je ratai d’un jour la date fatidique de la Bastille. Je ne sus pas attendre. La séparation se déroula le 13, lorsque notre enfant aîné était en vacances avec sa grand-mère et que le cadet était hébergé, à la campagne, par notre femme de ménage qui s’était fort attachée à lui.

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Côtes d’Italie

Quelque temps après, en août, ma famille séparée devait rejoindre l’île d’Elba. Très généreusement, celle qui avait partagé le raid Bologne-Naples-Bologne me prêta sa voiture. Je raccompagnai ma femme et mes enfants avec la Volkswagen noire.
Ce souvenir, je l’avais jeté du « finestrino », ainsi que la coïncidence d’une nouvelle pointe à Castel del Piano.
En septembre 1975, je gagnai mon premier million de lires. C’était en acompte pour ma participation, avec deux autres architectes, au travail du plan d’aménagement de Castel del Piano. Tout de suite après, accompagné par cette même collègue et amie, censée me conforter dans le choix hasardeux, je payai, avec ce million, une somme suffisante pour acheter, en 24 fois, la voiture de mes rêves. La première voiture neuve de ma vie : une Renault 4L blanche !

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25 février 2014

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