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Le couloir de ma première maison ; celui de la maison du grand-père Alfredo ; celui de l’université (le jour de l’examen de Science des constructions ou les jours et les nuits de l’occupation en 1968) ; celui de l’hôpital où mon fils aîné est né ; celui d’autres hôpitaux, ou maisons de retraite, ou hôtels de catégorie infime…
Le couloir où toutes les portes sont fermées. Le couloir où « sa » porte est toujours ouverte et que je suis obligé d’y passer devant. Le couloir qui traverse Rome ou Paris, rue de Rivoli ou via del Corso. Le couloir, droit comme une épée — la route Émilia —, qui traverse Bologne prenant des noms différents : via San Felice, via Ugo Bassi, via Rizzoli et strada Maggiore.
Le couloir qui ressemble à une coulisse, où les mémoires se confondent comme autant de personnages qui n’ont pas d’abri pour leur identité. Le couloir des photos perdues…

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Voilà une photo de mon oncle Dodo à l’âge présumé de neuf ans, donc en 1927, à la plage de Forte des Marmi, en Toscane. Plutôt maigre de cette époque, il affiche une expression typiquement napolitaine où l’air d’hidalgo se mêle volontiers à des ébauches de moquerie. Pourtant, dans la vie adulte, il s’est volontairement soumis à une vie sévère sinon carrément austère…
Quand j’ai déménagé de Rome à Paris, j’avais fait déjà quelques efforts pour ranger les photos de famille (et les papiers) dans des dossiers ou des albums avec des enveloppes en plastique. J’avais aussi recopié beaucoup de lettres ou textes intéressants concernant les quelques personnages qui ont honoré les familles nombreuses de mes quatre grand-parents. Cependant, rien qu’en considérant le manque de temps et l’inefficacité de mon enthousiasme vis-à-vis d’un travail qui demanderait la maîtrise d’un archiviste — et sans compter les hauts et les bas de cette confrontation avec le passé —, on peut bien imaginer le résultat. Tout a été conservé, tant bien que mal. Unique précaution adoptée pour conjurer la prévisible déception des chers disparus, des soupirs profonds, les yeux levés vers le ciel.
Une fois à Paris, on a dû tout ranger dans une maison dépourvue de couloir. Heureusement, l’entrée était très vaste. Nous en avons profité, transformant les toilettes existantes en véritable salle de bain, sans trop sacrifier le passage. Ce changement a créé un deuxième espace inattendu, que j’ai utilisé pour y ranger les paletots et les imperméables. Sur le fond de ce petit placard inespéré, j’ai obtenu un espace ultérieur, où j’ai pu encastrer une étagère. La « bibliothèque de famille » est là, derrière cette cohue de vêtements sans corps que nous avons appelés « vestibule ».
Peut-être, je possède sans le savoir quelques petits trésors, ou alors quelques tessons d’une mosaïque dont quelqu’un dans le monde pourrait être intéressé. Par exemple des extraits de publications du père et de deux frères de ma grand-mère Agata. Ou aussi des photos dans lesquelles je ne peux pas connaître ni imaginer de reconnaître beaucoup de visages curieux ou de silhouettes bizarres. Sans compter les papiers de mon oncle Dodo qu’il m’a expressément confiés dans l’espoir — extrême et désespéré, avant de mourir — que j’en fais quelque chose…

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Pourtant, chaque fois que je m’approche du « vestibule » — pour chercher une photo ou quelques traces pour reconstruire une circonstance dont j’avais entendu parler —, j’ai l’impression que les vêtements prennent vie.
Un soir, je cherchais la lettre d’un frère d’Agata à Dodo, son neveu, publiée sur un important quotidien, Il Giornale d’Italia. Une lettre très intéressante, d’ailleurs, soit pour le titre (« lettre à un ami communiste ») soit pour la confrontation acharnée sur le thème de la liberté. Dans les dernières années de sa vie, mon oncle Dodo s’était fort rapproché de la position équilibrée de son oncle maternel, depuis longtemps disparu. Au temps de l’article, il se serait fait tuer plutôt qu’admettre une validité quelconque aux considérations de celui-ci.
Avant d’entamer la recherche de cet article, j’étais en vérité hésitant, ou peut-être pas vraiment convaincu de vouloir affronter le sujet…
(Pour accéder à l’étagère, il faudrait carrément enlever trois ou quatre cintres avec leur fardeau, appuyer tout cela sur la commode qui trône au centre de l’entrée et, calmement, examiner les dossiers un à un. On ne le fait jamais ! On essaie de pousser les manteaux vers la droite ou vers la gauche et sortir un dossier à la fois pour en examiner le contenu.)
J’hésitais, disais-je. Et quelqu’un en a profité. Parmi le blouson de cuir que je n’utilise qu’en mai ou juin et le lourd paletot que je garde pour une journée vraiment rigide, il y avait une veste grise, ne faisant qu’une avec une longue jupe noire… Vous ne me croirez pas. Mais, cette espèce de haillon accroché péniblement au cintre devint de but en blanc une force de la nature. Provoqué par cette réaction, je poussai de toutes mes forces pour me frayer un chemin… J’entendis une petite voix : — non, mon petit, tu sais que je suis très compréhensive, mais cette fois, non ! il y a des graves raisons de famille !
C’était ma tante Maria. Elle ne voulait pas. Je crois qu’elle était jalouse de son frère cadet, qu’elle adorait d’ailleurs.
Une autre fois, je cherchais des souvenirs de mon père. Je comptais trouver une complicité pour mes transgressions passées et futures… Cette fois-ci la résistance vint de la gauche. Un complet blanc, avec des chevaux gravés dessus, se gonfla tellement que je n’y pus rien. Là c’était ma mère qui ne voulait pas. Mais cela, je le comprends.
Il est donc très rare que le passage soit facile. Cela arrive par exemple quand je cherche d’innocentes lettres d’amour que ma mère avait reçues avant son mariage… Mon père est toujours là, calé dans son costume gris. Pourtant, il ne m’empêche pas de chercher. Il m’aide même…

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Quand j’ai créé un nouveau blog — à côté de celui qui est consacré aux lectures de textes littéraires ou théâtraux — pour me lancer dans une expression plus libre, fondée sur l’idée du « portrait inconscient », j’ai commencé à fréquenter de plus en plus cette étagère interdite. Au rez-de-chaussée de cette étagère, là où ma femme aurait préféré cacher à jamais des bottes ou de vieilles bandes dessinées de Topolino, je garde les photos de mon père et les miennes. Je ne compterai jamais le total, mais si je sommais toutes les photos décrépites remontant aux années précédant ma naissance avec les photos de mon père, je cumulerais un patrimoine de suggestions assez remarquable. Pourtant, un rapport de force s’installe entre ces témoignages amassés (à décrypter) et la facilité d’emprunter des images de la réalité quotidienne. À quoi bon ?
Les jours passés, par exemple, je cherchais une photo de la barque aimée et disparue. J’aurais pu bien sûr me rendre au lac Daumesnil et en photographier une. Je ne l’ai pas fait. Ce que je me reproche. Au prix de deux billets de bus, profitant d’un après-midi tout à fait salutaire, j’aurais pu jurer que celle-là était Mimì… Je ne l’ai pas fait, gaspillant pourtant trois ou quatre jours dans une recherche vaine.

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Cette expérience décevante a fait d’ailleurs déclencher une activité qui donnera tôt ou tard des fruits. Suis-je opiniâtre ? Quelle est, en fait, la valeur de ces photos de Sienne ou de Perugia dont je ne suis pas toujours sûr si elles sont dans la bonne orientation ou pas ?
Quel rôle vont-elles assumer ces photos peut-être renversées que mon père a enregistré sur la pellicule de ses yeux clairs, derrière ses lunettes noires, tandis que je regardais ailleurs ou que je n’étais pas là ?
Est-ce que la mémoire d’un lieu garde un sens quelconque si cette mémoire n’est pas partagée ?
Oui, bien sûr, un golfe caressé par le soleil peut servir de décor dans une histoire, soit-elle un récit ou une pure invention. Le décalage et même l’absence d’un lien quelconque sont toujours les bienvenus…

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Les couloirs de la mémoire risquent toujours de se transformer en des tunnels sans issue. Et cette voiture que je confonds parfois avec celle de mon père représente bien mon idée contradictoire du voyage.
Oui, j’aime beaucoup m’installer au volant, imposer le silence et décider dans mon for intérieur à quel distributeur d’essence arrêter pour faire pipi. J’aime me faufiler dans les routes de campagne pour me régaler des haltes panoramiques ou des moments de paix dans quelques terrasses ouvertes sur des prés verts.
[Je ne dis rien, bien sûr, au sujet des éventuelles et très rares escapades qui arrivent, hélas, deux ou trois fois dans la vie, où l’on est « seuls à deux ». Situations dans lesquelles la question du volant est absolument secondaire et le but de la sortie pas du tout indispensable…]
Mais j’aime aussi être conduit, avoir la chance de fermer les yeux, de m’autoriser à parler ou me taire, de jouer allègrement le rôle du second pilote collaboratif ou, sinon, devenir transparent, absent, mélancolique, plongé pendant des kilomètres dans mes souvenirs qui n’on pas laissé de traces, opiniâtrement concentré à reconstruire, sur la pellicule baignée de la vitre courante, un visage photographiquement perdu !

Giovanni Merloni

(continue)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24 mars 2014

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