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Mes chers lecteurs, je vous propose aujourd’hui un petit conte poétique que j’avais écrit en 1961, c’est-à-dire à l’âge de seize ans à peu près. Ce texte aurait bien pu me servir de trace pour un conte rétrospectif, où j’aurai pu insérer quelques détails ou images que l’expérience peut ajouter au souvenir sans en corrompre la sincérité.
J’ai préféré de laisser le texte comme il était, pour ne pas gâcher cette naïveté dans la découverte du monde extérieur comme matériau poétique, où l’intériorité est encore à la recherche de soi.
Tout en me demandant qui pouvait-elle être cette « muse » aux yeux bleus, je vous laisse découvrir (entre autres) ce qu’il pouvait signifier, pour un jeune inexpérimenté du début des années 1960 le fait de se dire ou se croire « communiste ».
 

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La muse aux yeux bleus
1.
Dans cette année 1960, tout avait changé dans la petite ville. Les nouveaux immeubles ne s’apercevaient pas de la gêne des vieilles maisons ; les visages des jeunes avaient mûri, les gens adultes avaient vieilli ou alors avaient disparu. Le temps s’écoulait. Oh, combien tout cela passait vite !
La petite ville survivait, suivant ses propres rythmes impénétrables. Le petit employé toujours essoufflé dans sa course devant les enseignes et les affiches décollées ne s’en rendait pas compte : le temps courait plus vite que lui, le poursuivant sur les trottoirs avant de le dépasser aux carrefours ensoleillés. Le temps le dépassait toujours.
Les hommes ne cessaient de se détester.
Quelque chose avait changé, peut-être, mais à la surface… Le kiosque des journaux était toujours là, au croisement de la rue des Détenus et de la rue des Geôliers. Dans le marchand de journaux, quelque chose de très important avait changé, au-delà des attitudes physiques. Sa gentillesse n’était désormais qu’une habitude figée, rien que de l’apparence. À bien regarder, on découvrait sur son visage des sillons sinon des canyons d’ennui, de dégoût et d’amertume en lui.
La ville parut étrange au Poète qui la traversait curieux et parfois désespéré ; il voulait s’assurer que la poésie n’était pas morte. Elle aurait souffert encore, aucunement soulagée par ces néons gelés et cette dégradation continue… Pourtant elle ne pouvait pas mourir, ni surtout abandonner sa ville bien aimée la privant de sa protection indéfectible. Rassuré, le Poète fredonna intérieurement une chanson ridicule ayant le pouvoir de le réconcilier avec sa ville. Il l’aimait encore, de reste, avec le même sentiment d’il y a longtemps, le même amour depuis toujours.

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Le Poète repensait à sa Muse perdue.
Malgré ses efforts, il ne pouvait pas traîner dans le souvenir de la Muse aux yeux bleus qu’il avait perdue. Effondré dans son fauteuil, il regardait les fourmis entrant depuis d’invisibles trous, tout en scrutant la montre avec une anxiété incroyable.
Mais la montre ne pouvait rien ajouter à la réalité : il était quatre heures et trois minutes.
Puis il se scrutait dans la grande glace au-dessus de la cheminée. Presque hurlant, il se disait qu’il était laid, qu’en plus il n’était pas un poète tandis qu’il était tout à fait stupide se convaincre de sa propre laideur et de son progressif manque d’inspiration…

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Les lumières compliquées de la petite ville se dévisageaient d’une colline à l’autre en se confiant l’insouciance triste de la dernière chanson d’amour. Dieu, moins compliqué, jugé désormais inutile, se taisait dans le silence sévère des églises. La lune n’était plus à la mode.
Les lumières s’affaiblissaient dans la rue, les maisons amassées contre le ciel se teintaient de rouge, la radio à transistor hurlait depuis la cuisine

Le jour ou la pluie
viendra
nous serons
toi et moi
les plus riches du monde…

et le Poète se sentait lui-même riche… Quand il s’aperçut qu’il s’était laissé transporter exagérément par la musique il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires. Il reprit son habitude de grignoter le capuchon de son Bic ainsi que de remplir un cahier, avec ledit Bic, de gribouillis et de ratures, de faiblesse et de mélancolie ; il s’aperçut qu’il n’avait cessé d’écouter cette chanson… pendant combien de fois ? Cette musique répétitive l’avait transporté dans un monde d’exagérations et de banalité douceâtres dont il avait même peur. Il se détesta en se classant parmi les gens ignorants et vulgaires.
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Le rideau blanc-gris du troisième étage s’ouvrait et se refermait sur la rue ainsi que sur l’indifférence des hommes. C’était elle, la Muse aux yeux bleus, avec son regard cerné de noir, le rideau suspendu sur le monde, sur l’indifférence des hommes.

« Les mains avides
ne saisissent pas le si… »

Non, cela ne pouvait pas marcher le mot « silence », ni « sillon », auraient été trop évidents. La feuille, froissée avec le soin minutieux des tentatives ratées, s’ajoutait tristement, dans la corbeille, aux autres tentatives ratées.
​Le matin avait un écho sourd, parce qu’il y avait le vide. Le vide du mécontentement, le vide de la déception, le vide de Dieu. Un vide invisible glissait au milieu des gens, flottait sur les vagues de plastique, entrait dans le petit appartement avec les chansons et la misère. Les jours fuyaient, un matin après l’autre.
​Les rares jours qu’il sortait, le Poète esquivait les gens. Pourtant, il n’était pas misanthrope. Il disait qu’il aimait trop le monde pour en supporter les faiblesses. Il disait qu’il était paresseux et déçu par la vie. Il disait qu’il n’était pas un poète parce qu’il n’avait jamais été fou.
​« Lucerne : ville limpide de lait… ces jours… Le petit pont dont on écoute le grincement dans la nuit, les ombres sur les toits de bois… t’en souviens-tu ? Te rappelles-tu, Anna, cette voix de la fontaine qui pendant la nuit augmentait, s’élargissait, montait jusqu’à tes yeux avant de se perdre dans la transparence du ciel, derrière la montagne ? Te souviens-tu des pas de l’aube, de ce crissement qui s’installe au milieu de deux silences ? T’en souviens-tu ? Non, tu ne peux pas te souvenir de mes baisers qui s’attendaient une réponse, un “oui” de ta part. Non, ce ne furent jamais des baisers partagés… »
​Les ombres qu’un peigne a dessinées parfaitement parallèles sur le mur du Consulat Portugais… Ce qu’il suffit ! Encore des gribouillis et de vaines tentatives dans la corbeille, encore ce vide matinal. Dans une fenêtre au troisième étage une lumière s’est allumée, insignifiante et fausse : le rythme d’une autre chanson d’amour en technicolor a déplacé le rideau insignifiant de la fenêtre au troisième étage.

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Il s’habillait avec soin, chaque matin, quand le froid de la nuit se confondait avec les tièdes « bonjours » de l’aube, quand personne ne s’occupe de la mort, et que tout le monde cherche le chaud, au-dessous des couvertures, encore quelques minutes. Il s’habillait bien, avec une sobre élégance. Ce matin-là, il avait rêvé d’images tristes et belles… cela pouvait devenir peut-être une inspiration.
​Mais il avait déjà tout oublié et s’en passait tandis qu’il courait dans l’escalier de la PENSION ITALIE, avec la seule envie d’une brioche parfumée.
​L’odeur de l’aube venait de la scierie et c’était l’odeur de sciure mouillée et de tôle, une odeur aiguë et même agréable s’éparpillant avec le brouillard contre le pavé des rues désertes. De temps en temps, un bus en course, une vieille dame avec son caniche, de temps en temps les blousons de cuir et les visages rouges des ouvriers. C’est ça la poésie : la chaleur de l’omelette jaillissant d’un paquet qui gonfle les poches de chacun d’eux ; c’est de la poésie le sifflement du garçon de la laiterie qui traverse en vélo les ombres faibles des palais ; c’est de la poésie s’arrêter à observer les gens qui soufflent dans leurs mains pour se réchauffer près de la station du tramway… scruter des enfants aux yeux gonflés en train de songer sérieusement à quelque chose de mystérieux, peut-être le premier amour.
​Le bar était comble de ses clients habituels.
— Bonjour… Le Poète, affichant de façon maladroite un sourire courtois, ne peut pas cacher ses yeux fatigués. Un « cappuccino » et deux brioches.
Le patron, sans le saluer, l’observait tandis qu’il s’approchait du comptoir. Tout de suite après il se lança sur la machine du café exprès. Il n’aimait pas le poète parce qu’il était communiste tandis que lui, au contraire, il tenait à le dire, n’était pas fasciste, mais sympathisant du Front National.
— Est-ce que tu as entendu ? Le Gouvernement est dans la crise ! dit un des habitués du bar.
— Comme toujours
Le discours tombait et l’on retournait à causer de football, de cyclisme, de vedettes avec ou sans le sex-appeal, ensuite l’on revenait sur le point crucial : oui, dans deux ou trois dimanches, cet incontournable « avant-centre » serait de nouveau le hors classe qu’on connaît….
Au-dehors, sur le trottoir, les ombres devenaient moins nettes tandis que les odeurs se volatilisaient. Les odeurs et les ombres adorées par le Poète, qui était communiste.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 juin 2014

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