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Répondre à temps (débris de l’été 2014 n. 8)

Avant de reprendre mes vagabondages dans les débris de l’installation parisienne, je me suis longuement interrogé sur le sens et la nature de mon engagement quotidien. Je ne peux évidemment développer ici une thèse philosophique ni glisser dans le pur témoignage des soucis et des attentes. Je me borne à constater que le sens de mes billets est strictement lié à sa nature (intermédiaire entre la lettre et le journal) qui change en fonction du temps, des saisons ainsi que de l’inspiration mais aussi de la correspondance avec les lecteurs.

Avant-hier, j’ai entendu l’envoûtante lecture d’une lettre datée 11 novembre 1661 que le jeune Jean Racine envoyait depuis Uzès au plus âgé Jean de la Fontaine… Dans cette lettre — comme dans la plupart des lettres de voyages, de vacances ou de guerre —, des règles précises sont respectées, des pactes implicites ayant affaire aux rapports existants entre les deux correspondants.
Un fils qui écrit à ses parents sera moins élégant et détaillé de Racine dans la description de ce qu’il voit ou boit ou mange. Et pourtant il se fera toujours un devoir de tout décrire, de tout expliquer, de tout raconter, comme si c’était un travail. Car le but sous-entendu (et obligatoire) est toujours celui d’informer sans décevoir.
La littérature vient des lettres, de ces mystérieux échanges confiés à des feuillets blancs ou colorés qui devraient remplacer ce qui n’est jamais remplaçable, c’est-à-dire la rencontre effective entre les humains.
Il est assez rare que deux personnes qui ont la possibilité de se rencontrer facilement s’écrivent aussi. Ce sont la séparation, l’éloignement, l’enfermement ou le voyage qui nous autorisent, quand ils ne nous obligent pas, à écrire de lettres.
En dehors de cela, il reste deux formes de correspondance qui n’ont pas besoin d’autorisations : les lettres d’amour et le journal que chacun écrit à soi-même.
Vis-à-vis de tout cela, qu’est-ce un billet racontant l’installation d’un Italien à Paris ? Est-il plus proche du journal intime ou de la lettre à Jean de La Fontaine ?
Écrirait-il, cet Italien, en dehors d’un blog journalier, un journal pour parler des mots-clés de cette installation ? Oserait-il raconter ses aventures avec une veste saharienne ou décrire par le menu le sous-sol du BHV à Racine ou à son ami de Château-Thierry ?
L’efficacité d’une enquête semblable ne dépend pas forcément de l’enthousiasme de celui qui écrit ni de la bienveillance de celui qui lit : le principal responsable de son intérêt ainsi que de son succès c’est le temps. De son époque, Racine devait attendre avec résignation la réponse de La Fontaine, sans avoir la certitude de la recevoir. Au contraire, cette petite angoisse était probablement la compagne quotidienne de ses promenades. « Répondra-t-il ? »
Dans l’attente, Racine, comme tous les gens cultivés de son époque, relisait plusieurs fois sa lettre pour y rechercher des fautes, quelque chose d’involontairement offensif…
De l’autre côté du fil de cette correspondance confiée aux miracles de la poste à cheval, M. La Fontaine était tout à fait libre de répondre ou ne pas répondre. Ou alors, s’il n’avait pas trouvé le temps et l’inspiration, il pouvait très bien se débrouiller en jurant qu’il avait écrit, qu’il avait bien sûr confié son enveloppe à quelqu’un qu’on avait ensuite tué sur la rue…
De sa part, Racine pouvait bien inventer des excuses lui aussi.
Voilà donc s’esquisser une primordiale différence entre une correspondance traditionnelle et tout ce qui se passe aujourd’hui depuis qu’on a inventé les mails, les SMS, les blogs et les réseaux sociaux… Tout est immédiat. Aucune protection, aucun filtre ne sont garantis.
Imaginez-vous, encore (s’il vous plaît) Racine écrivant ses lettres depuis Uzès sur son blog… il ne se serait pas adressé à La Fontaine seulement, mais à Molière aussi, sans compter la cour royale et le Roi Louis XIV en personne.
Il se peut donc que cette « disparition » du temps nécessaire pour réfléchir (et aussi pour oublier la tâche, même petite, dont il s’était chargé) eût enlevé à M. Racine toute la poésie de son élan envers son illustre correspondant.
Il se peut d’ailleurs que Racine — un Racine d’aujourd’hui, plus rusé et expert — ne se laisserait pas impressionner par la rapidité ni par la compression excessive du temps accordé pour « répondre ». « Répondre à temps »

Voilà qu’en raisonnant à voix haute j’ai cogné contre l’expression que je cherchais : « répondre à temps ». Après une phase initiale, où l’on savoure l’agréable sensation d’être libres, de s’exprimer sans aucune contrainte, allant à la rencontre de nos semblables avec une confiance pure et joyeuse… nous élevons nous-mêmes les murs de notre prison. Souvent sans trouver le temps pour creuser deux trous dans les quatre murs. Un trou pour une porte, un trou pour une fenêtre…
Nous nous obligeons nous-mêmes à accomplir un devoir,  nous nous forçons à « tout » dire. Cela justement pour « répondre » aux attentes que nous avons petit à petit projetées sur le mur externe de notre prison. Mais nous n’avons pas toujours le temps et les conditions pour « répondre » au même niveau, avec le même élan.
« Que sortira-t-il demain ? Par où glisseront les phrases farfelues et les images racontées, du moment que dans cette boîte on ne voit de portes ni de fenêtres ? Par la cheminée avec la fumée ? Par la gouttière avec l’eau de ce décevant été parisien ? »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 12 août 2014

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