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L’omnipotence partagée (débris de l’été 2014 n. 7)

Le délire d’omnipotence est le mal mental (et physique) de ce nouveau siècle qui ne cesse de commencer, affichant chaque fois une gueule de plus en plus redoutable. La patience demandée aux gens raisonnables est inversement proportionnelle à la progression de ce phénomène humain, social, politique. Un fléau que la psychanalyse nous a habitués à classer par des mots décalés et professionnels, sans nous donner de véritables instruments pour y faire front, du moins du point de vue moral.
Cette tendance négative de l’homme (et aussi, beaucoup plus rarement, de la femme) a existé toujours, depuis les Pharaons, Jules César, Napoléon et d’autres que je ne nomme pas pour ne pas transformer en liste des banalités ma petite observation d’aujourd’hui.
D’ailleurs, je ne suis pas un psychanalyste, ni un faiseur d’opinions non plus. Il ne manquerait que ça !
J’ai abordé cette question impénétrable d’un monde devenu autodestructeur et schizophrène, où les individus sont abandonnés à eux-mêmes — obligés, dans la meilleure des hypothèses, de se construire un petit système défensif ou placidement offensif juste pour survivre, pour donner le pain à une famille naissante ; portés, dans les cas malheureusement fréquents de personnalités dérangées et gravement perturbées, à transformer le monde-système, qu’ils ont bâti à l’insu des autres, en des règles absolues, en des religions impérialistes, et cetera — juste pour introduire une exception à cette règle. Pour partager avec vous une petite découverte, très importante pour moi, que j’avais faite une première fois à Bologne dans les années 1970 et j’ai faite une deuxième fois à Paris.
Je parle d’un sentiment d’omnipotence innocent et inoffensif qu’un nombre élevé d’habitants de cette ville partagent, dont est touchée une multitude de nouveaux installés, mais aussi de passants éphémères.
C’est d’ailleurs un sentiment d’omnipotence « partagée », que j’appellerais ainsi pour mettre immédiatement en valeur la spécificité de cette composante de l’orgueil citoyen, ne faisant qu’un avec la conscience qu’on pourrait toujours faire mieux.
C’est en définitive un état de l’esprit (et de l’âme) qui s’appuie sur les robustes fondations d’une civilisation ancienne dont on reconnaît encore la validité. Un esprit de la civilisation qui ne se sépare qu’assez rarement, jusqu’ici, d’une conception sincèrement démocratique de la société humaine.
Un esprit semblable devait soutenir le prodigieux élan innovateur de la « cité-État » de l’ancienne Grèce ou aussi l’enthousiasme un brin compétitif des premières municipalités de la Toscane au Moyen Âge. Sienne avait par exemple ses formes de mégalomanie, comme l’on constate encore aujourd’hui si l’on se hisse au sommet de cet immense mur inachevé (qu’on a eu le temps de revêtir de pierres blanches et grises) qui nous montre de toute évidence le projet d’une gigantesque cathédrale qui n’a pas pu aboutir et pourtant reflétait un petit délire d’omnipotence collective : « Sienne peut faire mieux que Florence ! »
Venise, alors ? Ne fut-elle pas, dans sa petitesse et objective fragilité géographique, une redoutable puissance mondiale ?
Selon ce que j’ai appris de l’Histoire (de tout ce que m’ont raconté les pierres ou les briques au cours de mes promenades), je suis assez convaincu que tous ces phénomènes d’omnipotence partagée, mitigée par les sages contrepoids d’une société responsable, ne sont que des petites aberrations sinon des petits charmes qu’on ne pourra jamais surmonter sans devoir pourtant s’en inquiéter.
Dans mon école d’urbanisme, l’expérience directe, infiniment plus importante que l’enseignement théorique, m’a aidé, petit à petit, avec le temps, à comprendre mieux un concept basilaire pour l’architecture comme pour la ville :

« à la mesure de l’homme ».

Les temples grecs, tout au contraire des temples romains, étaient « à la mesure de l’homme ». Les villes du Moyen Âge ainsi que la plupart des villages grands et petits que nos ancêtres nous ont laissés en héritage sont « à la mesure de l’homme », réglés sur son pas et sur son souffle ainsi que sur sa capacité, normalement limitée, de supporter les exagérations.
Encore aujourd’hui — malgré les nombreuses aberrations apportées d’abord par l’industrialisation ensuite par la post-industrialisation actuelle (et nonobstant les touristes) — des villes comme Venise ou Bologne sont encore des villes « à la mesure de l’homme ». Car, même dans la grande extension de leurs richissimes centres historiques, l’homme peut encore en maîtriser les distances. Dans les ruelles tortueuses de Venise (les « calli ») comme dans les confortables arcades de Bologne (les « portici ») l’on se perd assez facilement (et plusieurs fois) avant de reconnaître un pilier tordu, une enseigne aux reflets uniques qui constituerait pour nous un repère. Enfin, comme le disait le regretté Lucio Dalla :

« à Bologne ne se perd même pas un enfant » !

Car, en définitive, après qu’on s’est perdus, on se retrouve toujours. Et cette maîtrise obtenue avec nos forces seules nous donne souvent un état d’âme qui frôle l’omnipotence. Car nous partageons des choses très positives, confortables et intelligentes qu’on a créées (avec beaucoup de sueur et de sang) pour nous. Exclusivement pour nous. Et, si nous sommes sages et diligents, pour nos enfants et nos petits enfants aussi.
Autour de la moitié du XIXe, avec l’industrialisation et la concentration de l’argent et du pouvoir dans les plus grandes villes d’Europe, dans les capitales surtout, comme Londres, Berlin et Paris, tous ces endroits, encore « à la mesure de l’homme » (et du cheval) ont subi une transformation sans précédent. Le mot « ville » ne suffisait déjà plus. Il ne correspondait pas à ces mégalopoles se développant partout sans règle. Même avec le métro et le riche système des transports communs intégrés, la plupart des métropoles d’Europe (ainsi que du reste du monde) ne peuvent pas rentrer dans la tête ni dans les jambes d’un seul homme (ou d’une seule femme), elles sont souvent largement en dehors de toute hypothèse d’équilibre. L’excessive rapidité de ces phénomènes a pris de contrepied toute possibilité de discussion, d’évaluation réfléchie, de mise en place de contrepoids intelligents. Sans prendre en considération, évidemment, toutes les exploitations malhonnêtes de cette « spontanéité » de la croissance urbaine, justifiée par la transmigration biblique vers les plus grandes villes de la part d’une population venant des parties les plus pauvres, les plus piégées par les guerres et les dictatures en Europe et partout dans le monde.
On peut constater tout cela de nos propres yeux. Il suffirait de faire un tour en forme d’anneau dans la banlieue de Rome — à mi-chemin entre le glorieux centre historique et les communes qui entourent le vaste territoire de la capitale italienne — pour s’en rendre compte. Le mauvais urbanisme (ou pour mieux dire son absence totale), ne faisant qu’un avec une architecture laide et informe, fait plus de dégâts qu’une guerre, parce que les choses mal bâties restent, ainsi que les distances et le manque de services essentiels.
Oui, d’accord, ce n’est pas toujours de l’or ce qui brille ! Parfois, c’est une apparence, une conséquence de la ruse des vendeurs de miroirs ainsi que de la duperie des acheteurs aveugles.
Mais Paris, du moins le Paris rentrant dans l’anneau de la Périphérique, c’est une métropole qui a su, dans le temps, garder et sauvegarder les nombreuses villes ou villages lui donnant sa personnalité unique.
Il faut remercier de cela, je crois, une armée entière de constructeurs qui ont durement travaillé pour conjuguer la transformation — inévitable — de la ville en métropole, avec la mise en place de points fermes, d’éléments pour ainsi dire indispensables pour que le réseau urbain ne tue pas les identités déjà formées de chacun des morceaux de la grande tarte.
On doit évidemment remercier le baron Haussmann et son équipe visionnaire et en même temps prodigieusement structurée dans le but de réaliser concrètement le dessin qu’on aurait pu dire mégalomane avant qu’on en voit les résultats.
Grâce au métro…
Grâce aux larges et confortables trottoirs qui frôlent les immeubles haussmanniens, grâce — hélas — aux démolitions qui ont mutilé la ville du XVIIe et XVIIIe, en lui donnant pourtant le souffle des perspectives, des jardins publics, des gares, des grands établissements sociaux…
Grâce à la vitalité sans bornes de la population parisienne qui a su profiter du changement en ajoutant en surplus de myriades d’inventions ainsi que de « décors humains »…
Grâce à tout cela, encore aujourd’hui Paris est l’unique capitale d’Europe (et du monde, je crois) qu’on peut considérer « à la mesure de l’homme » sans que personne puisse le démentir.

Sous le Pont Mirabeau
coule la Seine…

nous chante Guillaume Apollinaire, de sa même voix. Que serait-ce Paris sans la Seine avec tout ce que cela signifie ? Que serait-ce Paris sans les ponts ?
Et cela produit en moi — pas seulement en moi, d’ailleurs — ce sentiment d’omnipotence « partagée » que je considère avec pleine conviction comme une forme de mégalomanie positive.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première et Dernière modification 11 août 2014

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