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AIR LITTORAL 

Tout le monde est désormais rentré dans la rentrée. De pas assurés et menaçants, la date du passage de l’équinoxe approche. Je suis donc obligé de ranger mon cagibi au sixième étage, essayant d’y fourrer à jamais les derniers débris de l’été 2014. Selon mes calculs approximatifs, j’en ai encore pour deux petits rendez-vous : aujourd’hui et jeudi prochain. Je laisse alors en dehors de la porte du cagibi (qui ne ferme pas bien) juste deux trucs.
Le premier, c’est une séquelle de mots empruntés depuis mon enfance et adolescence à ce merveilleux monde du cyclisme, reliant strictement trois pays d’Europe : la France, la Belgique et l’Italie. Les mots concernés seraient infinis ainsi que les images où se mêlent :
… Le Giro d’Italia et le Tour de France ; la francophone Paris-Roubaix et l’italienne Milano-Sanremo ;
… La gueule triste de Jacques Anquetil (maître du chrono) ou celle du Luxembourgeois Charly Gaul (grimpeur sans rivaux) ;
… Le bouquet des fleurs données, avec la bise de la miss étape au coureur vainqueur ;
… La voix haletante et prête à exploser du chroniqueur radio ;
… Les gens installés depuis le matin sur les bords incommodes de la route…
… Les mots « exploit », « échappée », « peloton », « se lancer à la poursuite », « bagarre », « sprint », « banderole » !
Je ne sais pas si tous les mots que j’ai évoqués correspondent bien en français, exactement, dans le sens et dans l’esprit, à ce que j’entendais de mes treize et quatorze ans lorsqu’avec mon frère nous nous rendions voir la télévision chez Diego, un ami d’à côté juste un peu dirigiste et antipathique, à cause de sa condition d’enfant unique.
Maintenant, avec la sagesse de l’expérience (toujours tardive), je connais un peu mieux les multiples nuances de sens du verbe exploiter, tandis qu’avant de venir définitivement en France j’utilisais le mot « exploit », au beau milieu de ma langue maternelle, juste pour exprimer un grand effort qu’un résultat a primé. Je parle de résultat au lieu de prix, car toute ma vie a été constellée d’exploitations parfois déchirantes et pénibles, qu’un bref ou long état de grâce (dû à ma satisfaction intime) a presque toujours suivies…
Rarement, mes exploits ont été couronnés par ce qu’on appelle une reconnaissance visible, un petit applaudissement ou aussi un succès évident. Cependant, presque toujours, j’ai ressenti que mes efforts avaient été appréciés, que mes bagarres ainsi que mes fuites avaient été acceptées et pardonnées.
(D’ailleurs, dans le travail, par exemple, dans la profession libérale, si le client paie sans trop attendre et retire gentiment son paquet, cela veut dire que cela suffisait abondamment.)
Ces mots français que provisoirement je vais garer, sous forme de petite Tour Eiffel invisible, sur le côté gauche de la porte du cagibi, ce sont pour moi comme une espèce de pilier. Autour d’eux, comme autant d’anneaux en forme d’auréoles dorées glisseront petit à petit, jour après jour, d’autres mots ou phrases ou souvenirs de visages, de paysages, d’usages.

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Près de l’autre montant de la porte, je laisse un autre truc important. Une valise des temps de la Deuxième Guerre, peut-être la même valise où ma sœur, faute de mieux, a passé la première année de sa vie contrariée et rarement heureuse. Maintenant, cette valise est pleine de haillons, elle est comblée de linge inutilisé ainsi que de photos d’inconnus de famille et de mots… tous les mots de ma langue sonore et coulante, musicale ou vulgaire, selon les cas. Il y a là-dedans toutes les expressions possibles, apprises dans de vieux livres ou entendues sur le palier d’un bus… tous les mots de cette langue métamorphique, se mêlant aux mots dialectaux, aux termes juridiques ou techniques, ou sportifs. Des mots comme « exploit », « fuga », « gruppo », « inseguimento », « mischia », « volata », « filo di lana », « traguardo »…
Parmi les autres, ce mot « traguardo » (« ligne d’arrivée »), exprime très efficacement, dans ma langue, la cloison invisible qui sépare l’homme de son but primordial et de toutes ses cibles nécessaires. Car notre bonheur possible, notre ailleurs désiré nous pouvons toujours le regarder à travers cette cloison…
Où est-elle placée, cette cloison séparant l’Italie de la France ? Au milieu du tunnel noir creusé dans le Mont Blanc ? Entre Ventimiglia et Mentone, un voile parfumé voltigeant dans l’insouciance d’un bouchon estival ? Dans le ciel surplombant sur le miroir bleu de la mer ?

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Étrangement, je n’avais pas pensé à mon ancestral amour pour la France quand je partis la première fois de Rome à Bordeaux, en juillet 1996. Mon but primordial (mon « traguardo ») consistait dans un rêve : me rendre idéalement et physiquement jusqu’à la « fin des terres », l’ouest extrême d’Europe, c’était la course opiniâtre et désespérée pour rattraper le soleil avant le couchant. La course impossible en contre-jour, pour empêcher au soleil de se coucher… Bien avant d’installer mon ailleurs privilégié entre le phare de Cordouan, le Cap Ferret et la dune de Pylat… J’avais appelé « Finisterre » ma première adresse électronique.
J’ai déjà raconté quelque part dans ce blog la circonstance scandaleuse et tout à fait hasardeuse qui accompagna le choix de cette ville alors inconnue, dont le nom évoque moins l’idée très honnête d’une sieste au bord de l’eau que le goût pervers d’un naufrage dans le vin rouge foncé. C’était à cause du nom Garance et de ce film inoubliable, où la mélancolie se marie à la patience. D’ailleurs, Baptiste — cet homme maigre et sublime qui ressemblait comme une goutte d’eau (et peut-être de vin aussi) à mon père, devenu dans le temps mon alter ego et aussi (pourquoi le nier ?) une partie de moi — reste pour moi le héros de l’équilibre entre la joie et la douleur.
Cela a été inévitable, dans l’écoulement de ma destinée déjà signée, que je vinsse finalement à vivre à deux pas de l’Atmosphère et de l’Hôtel Nord, chers à Arletty. Dans un quartier d’ailleurs très proche de ce boulevard du Temple, c’est-à-dire du boulevard du Crime où, tout en frôlant l’entrée du théâtre des Funambules, cher à Jean-Luc Barrault, la belle Garance pouvait atteindre les planches des tréteaux consacrés aux performances d’un mime célèbre nommé Baptiste. Avant, lorsque j’envisageais de situer mes complications sentimentales et mes troubles d’urbaniste frustré dans un endroit extrême, civilisé et sauvage à la fois, l’immense réserve indienne d’Aquitaine s’affichait comme un merveilleux « jamais vu ». Un endroit qui pouvait faire partie de la France comme de n’importe quel autre pays du monde. Pour que ce soit à l’ouest, et que la position du soleil par rapport à la côte soit à peu près la même que celle de Rome et de son littoral…

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Rue Barbier, Paris

En février 1995, j’avais entamé mon roman de formation dont l’action… se déclenchait à partir de la foule du boulevard du Crime. Au milieu de la foule, Garance avance avec assurance pour en sortir avec élégance… La même foule devient de but en blanc suffocante comme les sables mouvants et rigide comme un étau quand Baptiste, jusque-là incapable de saisir la vie au vol, décide, trop tard, de poursuivre Garance et vivre avec elle.
Le désir de conjuguer cette scène mère avec l’idée de l’ouest extrême m’avait fait longuement hésiter. Déjà au début de mon expérience d’écriture, j’avais demandé à Sylvie, mon amie parisienne — qui m’avait parlé un jour avec enthousiasme de cette ville —, de m’aider à trouver quelques éléments pour rentrer dans l’esprit de Bordeaux et de ses alentours. D’abord, elle m’avait répondu avec une liste de bibliothèques que j’aurais pu consulter par la poste. Je n’avais pas le temps ni le tempérament pour une recherche pareille. J’avançai, traîné par le plaisir peut-être exagéré de vivre dans une fiction tout à fait possible, où les lieux de l’action, avec leurs noms suggestifs, devenaient petit à petit familiers. À part Julien Charpentier — voltigeant dans les pages comme une véritable ombre de Banqo, nom et prénom que j’avais empruntés à un camarade de mon bureau, mort prématurément, que j’appelais depuis toujours avec ce sobriquet —, les autres personnages prenaient leurs noms des localités autour de Bordeaux : il y avait donc Baptiste Andernos, Hélène Lacanau, Gérard Biscarrosse, Octave Maubuisson, Julia Socoa, Raymond Libourne, Yves Malagar… Quant à Ludovico Quaroni et Bruno Zevi, mes professeurs d’architecture — des éternels rivaux entre eux —, je les avais rebaptisés respectivement Bruno Royan et Louis Soulac en raison de leur position géographique en deçà et au-delà de l’estuaire.
La consultation de l’atlas de la France et de l’encyclopédie Larousse, ne faisant qu’un avec la mémoire que je gardais de mes lectures — de Rousseau à La Fontaine ; de Verne à Balzac ; de Saint-Exupéry à Sartre ; de Flaubert à Stendhal ; de Camus à Vercors — me donnèrent plusieurs suggestions. Je créai par exemple un premier personnage, Yves (destiné à être remplacé dans le temps par Octave Maubisson, ensuite par Octave Laclos), un avocat frénétique, vivant dans l’extrême banlieue de la ville là où commencent les Landes (dont j’avais trouvé quelques éléments pour en tirer une description suffisamment fidèle). Celui-ci, partageant l’amour pour les idées de Rousseau avec l’esprit unique de Jean de La Fontaine, avait l’habitude de se promener longuement dans les Landes tout en profitant du rythme de son pas à la cadence poétique. Il aimait écrire dans l’air ombragé les textes de ses plaidoiries avant de les fixer dans la mémoire pour les retranscrire au retour…
Mais petit à petit, en absence d’informations plus précises (Internet n’existait pas encore, Google Earth non plus) je commençai à tourner à vide. Par ailleurs, le poids spécifique se fit entendre des histoires de famille ainsi que de l’expérience très vive de la dialectique politique et culturelle dans les communes très civilisées de la région Emilia-Romagna. Le premier brouillon, sans titre, avec deux âmes en lutte silencieuse — la place du Popolo de Cesena et le pont imaginaire sur la Garonne — engendra un texte hybride, que j’aimais pourtant et que je fis lire au petit groupe d’amis qui m’inspiraient confiance.
Parmi des avis assez variés, dont je garde jalousement les traces, un seul conseil fut résolutif.
Mon ami Alvaro Vatri — voix off à la radio italienne et chef d’un chœur appelé Polyphonia, avec lequel j’étais en train de réaliser de petits spectacles multimédias où la musique et le chant se mêlaient à la peinture ainsi qu’aux textes littéraires — me dit au téléphone : « Jette le masque, Giovanni ! Ici, je ne trouve que le parfum du vin de Bordeaux, d’ailleurs très volatil. Au contraire, je cogne contre une passerelle de Fellini, où très fort est le rôle des maires et de discussions acharnées typiques de l’Emilia-Romagna ! »
Il suffit de cette conversation pour me convaincre. Comme dans une succession patrimoniale, je coupai en trois morceaux, sans aucun scrupule, le texte que je venais d’achever. La partie centrale, dominée par la figure de Gérard, fut provisoirement reléguée dans un tiroir, avec tous mes rêves océaniques et le pauvre avocat randonneur des Landes. Il restait le début et la fin du livre, dominés par la figure de Baptiste. Celui-ci devint Libero tandis que sa fée taquine, splendide et insaisissable, cessa de s’appeler Garance pour prendre le nom de Solidea.
J’eus le temps d’accomplir assez rapidement l’écriture de ce roman aîné titré « Il quarto lato » (« Le quatrième côté »), un livre qui coulait même trop facilement sous mes doigts, où effectivement la passerelle des personnages d’une province aussi paresseuse que lumineuse revenait à son patron (Fellini) et à sa patrie (la Romagne sanglante et brûlante de vie).
Je me consolais à l’idée que le sang de Romagne (et son vin très fort qui s’appelle Sangiovese) pouvait sans problèmes remplacer le vin de Bordeaux et tout ce qui tourne autour de lui… quand je reçus un paquet.

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Montesquieu aux Quinconces, Bordeaux 2006

Dans le paquet, il y avait un livre à la couverture rouge et bleu : « Je t’écris de Bordeaux », c’était le titre. Henri de Grandmaison l’auteur. Un journaliste nantais installé à Bordeaux qui travaillait pour Sud-Ouest avait publié ce bouquin, par les types de Mollat, où je pouvais trouver tout ce qui pouvait me servir pour entamer une histoire avec un minimum de fondement. À l’intérieur du livre, une dédicace m’attendait, signée par l’auteur même.
C’était Sylvie qui m’envoyait ce petit cadeau à l’immense valeur. Tout de suite après, je l’appelai au téléphone. On était en juin 1996. En juillet, je partis. Une formule de voyage que je n’ai répétée que deux fois et que je n’oublierai jamais. D’abord, on décolle de l’aéroport de Ciampino (au sud-est de Rome) pour descendre depuis deux heures à peu près à Montpellier. Déjà, le survol de la Méditerranée et la vue depuis le hublot des bouches du Rhône donnent la sensation d’un paysage irréel… « Ça, ce n’est pas la France », me disais-je… « Rien à voir avec Paris, les châteaux de la Loire, la Bretagne… »
Mais la plus grande surprise ce fut de monter sur l’avion à hélices de l’AIR LITTORAL…
Tandis que, ne faisant qu’un avec mon hublot près de l’aile, j’essayais inutilement de fixer dans la mémoire le très vaste territoire jaune au-dessous — et d’y reconnaître une petite ville entourée de remparts comme Carcassonne, ou alors une grande ville traversée par la Garonne comme Toulouse — je me demandais pour quelle étrange loi de la destinée (et de l’amitié) Sylvie (originaire d’Agen et vivant à Paris, boulevard Soult) avait à Bordeaux un cher ami.
Quand l’avion-jouet atterrit et que je montai sain et sauf dans une confortable voiture, j’appris qu’il y avait quelque chose de vraiment impénétrable dans cette histoire littéraire (et littorale) que je venais de reprendre pour les cheveux. L’ami de Sylvie était un avocat, comme l’Yves des premières ébauches. Comme lui, il habitait juste à l’orée des Landes. Comme lui, il aimait s’y promener longuement, débitant par cœur les fables de La Fontaine. Pendant ces premières inoubliables vacances littéraires, l’on cita plusieurs fois un vers de ce dernier : « On ne doit pas plaire/ à tout le monde et à son père ».
rue sampaix 180Giovanni Merloni