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En quête d’un rythme, loin de la citadelle autodestructrice 

Si je devais trouver le coupable — c’est-à-dire l’éminence grise (le « padrino ») qui a voulu tisser la trame de mon destin en décidant qu’il devait y avoir une déchirure, une rupture, une séquelle particulière d’événements révolutionnaires se traduisant dans l’acte concret du déménagement radical et définitif —, je choisirais peut-être parmi d’autres boucs émissaires La foule de Bordeaux, ce manuscrit « arche de Noé » dans lequel j’avais tout chargé.
Pas seulement les couples réguliers irréguliers, mais aussi leurs fantômes et débordantes fantaisies.
En fait, une véritable foule (de Cesena ou de Bordeaux ; de Rome ou de Bologne) sont spontanément montés sur ce vaisseau corsaire, dans l’espoir, même pas trop caché, de se sauver, de se couper les ponts derrière, pour entamer une nouvelle vie loin de la citadelle asphyxiante et auto destructive.
Maintenant, en refermant le livre, je me rends compte qu’il était comme un billet d’amour. Une sérénade à la belle Aquitaine. Une révérence à la lueur tiède d’un réverbère. Car en fait cet amour sans bornes, cette passion historique et géographique… tout cela a été primé par un accueil chaleureux ainsi que par une affection constante dans le temps.
Bien évidemment, tous les soins et toutes les fêtes ont été apprêtés juste pour moi, le capitaine du navire. J’ai eu la chance d’être admis dans les salons ou invité dans les hôtels particuliers. Les gens de l’équipage ne faisant qu’un avec les passagers anxieux de liberté ont été au contraire abandonnés à eux-mêmes, suivant les caprices des vents et des marées.
Le manuscrit, avec sa couverture en bois, flotte encore. Cependant, plusieurs pages — mouillées, déchirées, pourries ou simplement collées les unes aux autres — ont perdu leur ancienne splendeur. Je suspecte par exemple que les personnages mineurs y ont pris le dessus, tandis que Julien Charpentier…

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Bordeaux, 2006

Et pourtant entre 1996 et 2006 dix ans étaient déjà passés… Comme je vous ai raconté, en juillet 1996 j’eus finalement l’occasion de piétiner moi-même les rues de Bordeaux, de grimper sur le Pey Berland et sur la Dune de Pylat… Je fus accueilli dans la glorieuse maison au numéro 7 de la rue Ségalier, ainsi qu’hébergé dans une villa près de Saint-Jean d’Illac, elle aussi destinée à rentrer dans mon imaginaire flottant à la dérive dans la mer redoutable de la littérature.
Dix ans depuis, le Testament immoral (Testamento immorale) dont j’ai publié ici les premiers quatre chapitres) sortit en mai 2006. Ce fut mon dernier acte créatif avant de quitter l’Italie. En septembre, à la veille du départ du grand camion GONDRAND avec nos choses, j’avais d’ailleurs presque achevé une troisième version en italien de la « foule ».
Entre la première ébauche en italien et cette troisième version, la question de la traduction (et de tout ce que cela comporte) a eu un rôle primordial ainsi qu’un poids décisif et excessif.

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Bordeaux, place de la Victoire, 2006

Je ne vais pas vous ennuyer avec la liste des nombreux passages de cette « odyssée ». M’inspirant au livre qui me toucha énormément pour sa vitesse presque frénétique, Moll Flanders (de Daniel Defoe), une vitesse qui n’enlevait rien à la force vitale et romantique de la narration, j’essayerai de vous conduire dans ce monde fou où les gens stupides peuvent paraître très intelligents tandis que les gens exubérants, au contraire, doivent tôt ou tard se rendre à l’évidence de leurs incapacités.
Voilà, la course à obstacles démarre. Je rentre de Bordeaux et je reprends la tranche de livre que j’avais abandonnée. Avec les suggestions de la ville du XVIIIe et le souvenir d’un visage féminin glissé derrière une vitre, je profitais de toutes les fissures temporelles que mes engagements graves et solennels me laissaient. Mon ordinateur domestique m’aidait beaucoup, celui du bureau, dans les demi-heures creuses, aussi. En fin 1997, mon amie Sylvie, dans l’enthousiasme béat de me croire sur la parole un écrivain qui mérite… porta une copie de mon premier manuscrit à la librairie Mollat. Là, elle avait sympathisé avec Isabelle C., l’attachée de presse. En février 1998 le même manuscrit obtint le prix Frontiera, un prix international animé par des journalistes. Un de membres du jury me conseilla quelques « éditeurs italiens de qualité », mais ma proposition tomba dans l’indifférence générale. Quelques mois après, un éditeur de Cesena publia Il quarto lato (Le quatrième côté), le livre jumeau de la « foule ». Conforté par cette deuxième reconnaissance, et par le relatif succès rencontré parmi les lecteurs, je trouvai le courage d’appeler au téléphone la librairie Mollat. Très gentiment, Isabelle C. me dit que le libraire-éditeur ne publiait pas de roman. « Mais, ce livre vient d’obtenir un prix littéraire ! » insistai-je. « Oui, c’est dommage, me répondit-elle. En fait, notre lectrice franco-italienne était enthousiaste… »
Il me suffit de cette dernière phrase, après réflexion, pour rappeler de nouveau la pauvre attachée de presse. Elle me donna sans problèmes le numéro de cette lectrice, destinée à rentrer depuis peu dans le cercle de mes amitiés les plus strictes.

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Paris, les Halles 1998

En août 1998, après une visite plus fouillée de Bordeaux et de ses alentours avec ma femme et ma fille, je me rendis pour quelques jours à Paris. Là, je rencontrai cette lectrice et traductrice en français… mais par une mystérieuse séquelle de petites circonstances assez banales et pourtant incroyables, nous ne parlions pas du tout de mon livre ni de mon rêve. Je ne me rappelle même plus la raison pour laquelle je renonçai alors à poursuivre cette piste…
L’année suivante, en 1999, une chère amie romaine me présenta Jean-Marie. Ce jeune homme de Bordeaux était venu tout seul en Italie, à pied ou en autostop, après avoir quitté bruyamment sa famille à l’âge de dix-huit ans. Quand je l’ai connu, il venait juste de se marier avec une jolie femme originaire d’une des communes de la côte d’Amalfi, au sud de Naples. Jean-Marie écrivait des poèmes et plaçait Victor Hugo au sommet du piédestal. Il accepta de traduire mon livre même s’il était alors un peu tortueux déjà dans la langue italienne. Ce fut un long et passionnant travail que je dus interrompre à plusieurs reprises pour manque d’argent, mais aussi pour la survenue de nouveaux projets. En janvier 2000, je publiai en fait mon deuxième livre, Roma città persa (Rome ville perdue), avec une petite maison d’édition. Gaetana Pace, la patronne, était une poète très poignante et combative. Elle avait fort aimé mon texte, affichant un intérêt de plus en plus évident pour mon travail littéraire. Ce fut elle qui publia mon premier recueil de vers (Il treno della mente, Le train de l’esprit), s’intéressant aussi à ma « foule » ondoyante et incertaine.
En août 2001, Sylvie insista pour que nous vinssions à Paris. Une de ses amies vint à Rome passer ses vacances dans notre appartement tandis que nous habitions rue Keller, à deux pas de place de la Bastille. Je croyais être dans une phase avancée de la traduction du « livre français » dont j’avais amené une ébauche… mais une douche écossaise m’attendait. D’abord, une lectrice parisienne trouva que là-dedans il n’y avait pas « l’intelligence du texte ». Ensuite, rentré à Rome, Gaetana me dit qu’un personnage, Théophile, ne lui semblait pas suffisamment exploité.

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Bordeaux, 2006

Voulez-vous savoir la suite ? J’ai retravaillé le texte avec l’aide de Jean-Marie et de Philippe, mon ami expert du Bordeaux néoclassique, qui nous avait hébergés pendant dix jours en 1998 dans son appartement de la rue Ségalier. Évidemment, mon penchant et même passion pour la langue de Mauriac et de Gide ne pouvait pas suffire, dans les années 2001-2002, à remplir les vides, à trouver les nuances, à maîtriser le rythme. J’avançais, envoyant des mails à Jean-Marie et à Philippe, qui me répondaient bien sûr… mais ce n’était pas un triangle parfait.
D’accord avec Philippe, on décida quand même d’envoyer le livre à un certain nombre d’éditeurs, dont la plupart ne répondaient pas. Ce fut à ce point là que Gaetana insista pour que je publie le roman en Italie. Je n’étais pas trop convaincu, j’aurais eu besoin d’un temps de recul et de réflexion. Le texte demandait aussi un certain souffle sur la page. La maison d’édition ayant des soucis de longueur, les lignes imprimées étaient finalement trop petites et trop serrées. Le livre qui venait d’un formidable laboratoire et d’une expérience unique ressemblait au contraire à une vieille valise de la Seconde Guerre dans laquelle on aurait fourré un nombre excessif d’objets et même de personnes, dont ma soeur de quelques mois. Ce qu’un critique débonnaire appela — le jour de la présentation dans une librairie près de piazza Colonna — de la « pacotille ».
Contrarié pour cette édition hâtive et dangereuse — le livre aurait eu besoin d’au moins cinquante pages blanches en plus pour s’y étendre de façon convenable —, je relançai successivement avec les maisons d’édition françaises. Mal conseillé, je ne sus pas réagir à une réponse qui n’était pas méchante de la part de Balland. On avait aimé l’histoire, mais quelques-uns dans le comité de lecture avaient trouvé le rythme inadéquat…

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Une vitrine de Bordeaux, 2006

La vie court, les vicissitudes pressent. Le travail qu’on appelle « alimentaire » prend souvent beaucoup plus d’importance qu’on ne voudrait. Les soucis de l’expression et de la traduction sont obligés à plusieurs reprises de se taire. Des livres en attente, sagement photocopiés et reliés par Tiziano, le jeune homme aux cheveux roux qui travaille comme une mule dans son trou à deux pas du Tribunal, tandis que le rapport jusque-là fiévreux et intense avec Bordeaux, Paris, la France et la langue française devient petit à petit un luxe rétrospectif se condensant dans un geste : — ah, quand j’écrivais le livre sur Bordeaux… Ah, Gérard Biscarrosse ! Ah, Julia Socoa !
Les circonstances de la vie m’éloignèrent de Gaetana aussi. Je la rencontrai la dernière fois sur le parvis de l’église de San Giovanni des Fiorentini, endroit incontournable où s’accoudent les premières maisons de la célèbre via Giulia.
Elle m’avait invité à lire à la belle étoile mes dernières poésies.
Je ne lui dis pas que j’avais repris le travail infini. En fait, je n’avais pas compris ce que Balland m’avait très gentiment écrit. Je l’avais décidé. Mon « livre de la vie » devait s’affranchir de deux défauts basilaires : l’exubérance (qui me poussait vers un excès de précisions) et la réticence (qui enlevait parfois de la force à mes actions ainsi qu’à mes personnages). Je me dis aussi qu’il m’avait toujours manqué un vrai contexte éditorial. J’avais besoin de conseils et aussi d’une dialectique serrée, comme je l’avais souvent trouvée dans mon travail d’architecte et d’urbaniste.

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Bordeaux, le Grand Théâtre, 2006

Entre 2004 et 2005, j’entamai, avec le regard extérieur de Carla G., la réécriture de la foule de Bordeaux en fonction du dépassement des limites que je viens de citer. Cette révision a continué jusqu’en 2007, quand j’étais déjà à Paris. Quelque temps depuis, je fus en condition de maîtriser un peu mieux la langue française. Alors, tout en abandonnant dans un tiroir le texte italien achevé, j’ai procédé moi-même à la traduction des parties ajoutées ainsi qu’à la révision de celles qui appartenaient au texte précédent, avec l’aide de deux amies, Nicole D. et Catherine D.. Je crois que j’ai trouvé le rythme et que je suis sur une bonne route. Car si je ne parviens pas encore à toutes les nuances de la langue française, l’intelligence du texte italien, de mon texte, est assurée. J’attends un éditeur courageux qui saura cueillir l’originalité de mon travail ainsi que la vérité de mes histoires. Il y a encore un peu de travail à faire, peut-être, mais c’est vraiment peu vis-à-vis de la plupart de mes autres textes qui sont encore en deçà d’une compréhensibilité quelconque.
J’ai déjà publié, ici, le premier volet de « la foule », les Visionnaires, que j’ai récemment mis à jour avec l’aide d’Elisabeth C. et je suis maintenant en train de peaufiner avant de l’envoyer à des éditeurs que j’estime.
Et puisque la question de la traduction rentre désormais sans remèdes dans mon ADN franco-parisien, j’avance aussi dans la proposition en langue française de mes autres textes.
À partir du prochain mardi 23, en attendant de renouer avec les débris et les strapontins qui plus me conviendront, je reprends la publication du Testament immoral, que je n’abandonnerai pas jusqu’au dernier vers.

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La mer d’Arcachon, 1996

Giovanni Merloni