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001_photo 03 iPhoto 180 X, Y, Z, W… VI/VIII, l’avalanche
Dans la dernière scène de cette histoire où l’amour pour la désacralisation se mêle souvent à l’acceptation fataliste de la banalité humaine, le lecteur assistera au doublement du couple, typique de nos temps dégénérés, où le défaut principal s’appelle hypocrisie. Nous aurons à faire avec le « double couple inextricable » ou alors avec de ruptures provisoires et parfois dramatiques.
On est au lendemain du dénouement d’une intrigue familiale et amoureuse. De nombreux obstacles ont été franchis. Les deux patriarches de la maison à l’orée du village ont spontanément et presque joyeusement disparu, tandis que Zêta — leur fille cadette, bien sûr illégitime, toutefois membre effective du troupeau familial — a décidé, de façon tout à fait naturelle, de sortir de l’auto hibernation du couvent pour vivre finalement sa vie.
Un système compliqué d’interdictions, de tabous et d’étiquettes superposées comme autant de stigmates sur la peau de chacun semble finalement s’évanouir à jamais, tout comme au lendemain des révolutions. Et pourtant, si l’on n’est pas pleinement conscients de ce qui se passe, si l’on n’a pas le courage et la force d’aller jusqu’au bout, les déchirures restent ouvertes tandis que les ruptures ne peuvent pas être effacées.

002_ava 001 180 Seuls, égarés dans leur maison désormais silencieuse et de plus en plus spectrale, X et Upsilon s’étaient accrochés avec opiniâtreté l’un à l’autre, comme il arrive après une guérison. Miraculeusement sain et sauf — malgré les tentatives d’empoisonnement, pendant plus qu’un an et demi —, X se considérait finalement comme immun et plus que jamais prêt à profiter de l’immense bonheur que la normalité pouvait dorénavant lui accorder. Quant à Upsilon, à côté du deuil pour les vieilles dames disparues, elle ne pouvait bien sûr se passer du chagrin pour la renonce aux caresses légères de Double-Ve, ce remplaçant qui avait été toujours gentil et compréhensif avec elle. Et pourtant, une sorte d’admiration jalouse vis-à-vis de ce que X avait osé faire provoqua en elle un véritable retour de flamme. Affecté par l’euphorie de sa femme, qui revenait vers lui après une longue période de frustrations et de méchancetés certes ineffaçables, X était combattu, contrarié par deux sentiments opposés. D’un côté, il avait toujours aimé Upsilon, sa femme officielle, sa partenaire de toutes les batailles et son alter ego aussi… donc il ne pouvait pas se soustraire au poison physique et mental qu’elle lui offrait en nouvelles doses, massives et peut-être mortelles… De l’autre côté, l’amour violent et sans trop d’adjectifs qu’il ressentait encore vivant envers cette victime de l’hypocrisie familiale… lui ouvrait tellement les yeux qu’il ne pouvait pas les refermer. Tôt ou tard, la renonciation à l’amour de Zêta amènerait des conséquences catastrophiques… Le cauchemar de l’avalanche, entraînant un règlement des comptes tragique et définitif, incombait de plus en plus sur sa tête encore capable de penser.
003_ava 003 180 L’interruption du somnifère à la saveur de chocolat offrit une formidable chance à X et Upsilon — le couple charismatique que les habitués du bar Central d’Âpreville avaient toujours regardé avec une espèce de respect envieux — pour rentrer vite du scandale à la normalité. Et la voix courut rapide dans toutes les rues et ruelles, avant de s’installer au bord de la fontaine au centre de la place de la Mairie : recouvrant finalement ses prérogatives d’homme encore en deçà de la quarantaine, X voyait sa testostérone se multiplier au jour le jour pour dix, pour cent, pour mille. Il était devenu un amant vigoureux comme jamais auparavant, sans aucun décalage entre le jour et la nuit. Quant à Upsilon, ayant cessé de se rendre à Villedouce, elle avait repris à fréquenter le marché dominical, où elle achetait avec acharnement de sacs de plus en plus grands. Personne n’aurait mis la main sur le feu, en jurant que toutes ses contrariétés — encore plus mystérieuses que celles de son mari — se termineraient comme cela, sans surprises. Cependant, tout le monde se sentait un petit peu soulagé et s’accordait une pause de bienveillante normalité… quand Upsilon reçut un appel téléphonique.
004_ava 002 180 Sous le regard interloqué de son mari, qui ne s’attendait plus à cela, Upsilon inventa un subterfuge : « Je dois partir immédiatement ! Mon ancienne copine Elle… te souviens-tu d’Elle ? Elle est malade ! »
Non, le vase était déjà trop plein de noms pour qu’on puisse en accueillir un autre ! Cette Elle n’existait pas, évidemment, ou alors elle faisait partie d’une existence tellement refoulée… X ne put pas se dérober à la violence de la jalousie. Durant l’absence d’Upsilon, il se précipita chez Zêta pour lui parler de ce bonhomme tout à fait inconnu qu’Upsilon rencontrait depuis plus que trois ou quatre ans.
L’initiative maladroite de X provoqua en Zêta des réactions tout à fait prévisibles. D’un côté, elle devint curieuse vis-à-vis de ce nom nouveau pour elle, Double-Ve, car en plus ce personnage-ci avait sans doute un fort ascendant sur Upsilon et qu’il tenait X sous échec. De l’autre côté, cette visite incohérente et tout à fait déplacée réveillait une jalousie maladive en elle : — sortons en promenade, j’ai besoin de respirer, dit-elle. X résista, elle insista. Enfin tous les deux — X et Zêta — se rendirent sur la route circulaire autour des remparts, essayant de se tenir à l’écart vis-à-vis des autres couples, heureusement rares, en train de flâner devant le spectacle des collines multicolores.
Pendant son séjour tumultueux à Villedouce, Upsilon avait longuement discuté avec son ancien amant. Désormais, le vase commun où ils avaient déversé leurs réciproques passions et faiblesses s’était brisé sans remèdes. Par un excès de détails, Upsilon avait raconté ce qui s’était passé dans la maison bombardée et empoisonnée, sans négliger de peindre avec un soin exagéré le portrait de cette Zêta dont jusque-là elle n’avait jamais parlé. De son côté, Double-Ve n’avait pas su se passer de poser un tas de questions à propos de ce quatrième personnage qui rentrait de force dans leur triangle en ruine. En plus de la rupture du vase, une évidente brèche s’était ouverte dans leur union qui avait été jusque-là à preuve de bombe ainsi que de poison. On ne doit donc pas s’étonner si Double-Ve avait enfin insisté pour accompagner Upsilon à Âpreville : « Je dois absolument parler avec ton mari ! »

004_photo 01 iPhoto 180 Comme nous venons de le dire, X et Zêta flânaient ici et là, accrochés aux rambardes de la circonvallation, dans un état d’inconscience — où les remords de l’homme marié se mêlaient aux regrets de la femme en fin de compte libre, anxieuse de profiter encore de son charme d’ancien fruit interdit — lorsqu’ils rencontrèrent Upsilon et Double-Ve, mélancoliquement assis au pied d’un grand marronnier.
Effrayé par cette vue, répliquant comme une goutte d’eau la scène à plusieurs reprises rêvée dans le triste tableau de l’avalanche — contrarié, en plus, de se voir remplacé même dans le cauchemar — X se demandait s’il y avait quelqu’un d’autre, en dehors de lui, qui se rendait compte du danger et de la sordide gravité de la situation où ce rectangle humain allait de plus en plus s’effondrer.
La rencontre du double couple fut surréelle. Ils entamèrent des discussions oiseuses dans le jardin, avant de rentrer à l’intérieur de la maison. Ils déjeunèrent, ils dînèrent, ils jouèrent au Marchand-en-foire. Depuis trois jours et trois nuits, les deux femmes — Upsilon et Zêta — signèrent une trêve : l’amante reviendrait dans son taudis sinistré, tandis que Double-Ve repartirait à Villedouce.
Entre-temps, le diable y avait mis la queue. Double-Ve fit semblant de partir et s’installa en cachette dans le terrain vague entourant la bicoque accrochée aux calanques du Merle siffleur. Pendant la nuit, Double-Ve, poète et alpiniste expérimenté, s’introduisait dans la chambre de Zêta, la blonde ex-carmélite, sans rencontrer des résistances. Ils devinrent amants. Mais, au bout de deux semaines de passion sanglante, chacun d’eux découvrit un manque grave. Zêta regrettait la rose qu’elle-même avait ensevelie avec les deux vieilles patronnes qui avaient tant bien que mal protégé son enfance. Double-Ve se plaignait ouvertement de n’avoir pas emmené son ancien amour au sommet de la montagne. — Je serai ton épouse si tu me portes là-haut et que tu cueillis pour moi un rhododendron rose.

005_valanga-x-blog 180 D’en haut de la montagne enneigée, un couple d’alpinistes roule dans la vallée. Ils sont enchevêtrés dans leur étreinte spasmodique et continuent de s’aimer dans la boule de neige, chaude comme un confortable igloo. Se gonflant de plus en plus, la boule dessine un couloir noir au milieu du blanc, produisant un grondement sombre dans le silence brumeux.
Le pays dort, tout à fait inconsciemment. Personne ne perçoit cette épouvantable rumeur. Upsilon ne l’entend pas non plus. Imperturbable, elle reste assise à côté d’X qui, au contraire, est parfaitement conscient de ce qui se passe. Tout en tremblant de peur — et quelle peine à le voir ! —, les yeux fixés devant lui, il débite des mots insensés.
L’avalanche est maintenant aux portes du pays, elle cogne terriblement contre les antiques remparts et se faufile dans la porte du XVIe siècle comme dans une serrure. À présent, les deux amants — Zêta et Double-Ve – roulent dans les rues du village. Ils franchissent de précision l’étroit passage séparant le couvent des religieuses de l’église de l’Assomption ; ils défilent ensuite en face du bar-tabac, au poste téléphonique, au kiosque des journaux, devant la boulangerie et l’épicerie fine où l’on peut acheter la fouace sans levure et le fromage de fosse. Ils roulent dans la dernière descente, la plus dangereuse, entre la cathédrale et la balustrade d’où l’on peut se réjouir d’un lumineux panorama. Devant les yeux effrayés de X, ils cognent enfin violemment contre le car bleu qui monte, essoufflé, débordant de poules, de jambons et de chapeaux de prêtre…
(Upsilon n’a rien vu. Elle soutient que tout ce qui s’est passé n’était qu’un rêve dans un rêve. Mais cela, elle l’a sans doute emprunté à un poète dont elle n’a rien lu.)

FIN

Giovanni Merloni