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Gian Lorenzo Bernini, fontaine des Quatre Fleuves, Rome. Autour de la main du Rio de la Plata, ouverte pour protéger la fontaine de la rage divine, il y a une anecdote liée à la rivalité connue entre Bernini et Borromini, architecte de l’église de Sainte-Agnes, piazza Navona, surplombant ladite fontaine : selon la légende, Bernini craignait l’écroulement de l’église, « mal » bâtie par son rival éternel. Photo de Giorgio Muratore, sur archiwatch

L’importance de la main et du geste : préparatifs pour une randonnée chez les « Intuitistes »

Mes chers lecteurs, suivant ma curiosité et mon admiration sincère, j’entame aujourd’hui une réflexion-reportage en trois étapes, que je vais consacrer à « l’intuitisme » ainsi qu’aux artistes et poètes « intuitistes ». J’essayerai là de vous offrir une représentation synthétique soit des œuvres les plus intéressantes que j’ai pu apprécier, soit de l’esprit original de ce mouvement par rapport aux principales tendances artistiques et littéraires contemporaines.
Mais avant de nous plonger dans le monde « intuitiste », je me suis posé une question préliminaire, à laquelle j’ai donné une première réponse.
Voilà la question : « Quel est le ciment idéal ou le noyau subliminal qui peut relier entre elles, dans un esprit commun, des sensibilités et personnalités parfois très différentes les unes des autres (comme il arrive de constater en examinant les parcours suivis par chacun de ses adhérents) ? »
Et voilà la réponse, que je vais tout de suite vous expliquer : « Dans ce monde où le dérèglement à tous les niveaux de la vie collective et sociale se cale aussi dans le fonctionnement intime de notre action quotidienne et de notre corps même, la récupération de nos attitudes manuelles est tellement nécessaire qu’elle assume une fonction stratégique et même révolutionnaire dans tout art ou expression qui revient à l’humain »…

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Oui, j’ai renversé l’ordre logique de la présentation. Pour la raison suivante. Tous les manifestes des mouvements artistiques évoquent, parfois de façon seulement rituelle, la condition humaine et sociale, voire politique, de l’époque d’où leur provocation jaillit. Dans le manifeste des « intuitistes », cet élément m’a particulièrement intéressé par sa sincérité. Je crois d’ailleurs que c’est justement de là qu’il faut partir, de ce panorama du changement — que les artistes et poètes « intuitistes » évoquent et analysent de façon correcte et fouillée —, pour comprendre et apprécier, sinon partager leurs propositions.
Dans les prochaines étapes de notre voyage nous serons bien sûr plus légers et prêts à développer des confrontations entre ce « -isme » d’aujourd’hui et les nombreux « -ismes » qui ont rempli de passion notre fantaisie et notre amour pour la littérature et l’art.
Avant d’aborder une telle thématique et de procéder à une passerelle des auteurs les plus remarquables, je me dois d’une inversion méthodologique visant à interpréter les raisons et analyser les contextes qui ont déclenché « l’intuition de l’Intuitisme », c’est-à-dire l’exigence concrète d’un mouvement innovateur dans les domaines de la poésie et de l’art.

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Dans la constitution de l’école « intuitiste », un mouvement collectif « ouvert » et basé sur un esprit vivement solidaire, on reconnaît d’abord la nécessité de réagir vis-à-vis de l’individualisme effréné caractérisant notre époque — aussi globalisée que paralysée — de graves régressions et crise de valeurs essentielles pour la démocratie et la civilisation. Même en Europe, dans des pays comme l’Italie et la France, par exemple — où vivent et travaillent la plupart des exposants et fondateurs de ce mouvement.
 Une crise économique et culturelle qu’on ne sait pas analyser ni combattre jusqu’au bout, où l’argent n’est pas la seule cause du progressif manque d’attention et de sensibilité envers la culture.
 Si en Italie, malgré les signaux récents de quelques changements au niveau politique, presque la totalité des maisons d’édition est désormais tombée dans les mains d’un seul propriétaire… en France on réduit progressivement les dépenses pour la Culture, oubliant peut-être le rôle propulsif qu’elle a toujours exercé dans la société et dans l’économie du pays. (Il suffit de citer l’énorme pouvoir d’attraction de Paris dans le monde, avec toutes les rechutes économiques et d’emploi dans les infinies activités culturelles, pour confirmer l’importance d’un défi auquel on ne devrait jamais renoncer. Sans compter les initiatives culturelles, théâtrales et la création de musées de grande envergure partout en France.) 
La culture est d’ailleurs une nécessité indispensable pour une société multi-ethnique comme l’actuelle, où l’arrogance de l’argent et les conflits non composés provoquent en eux-mêmes la destruction de la mémoire et la mortification pour la plupart des êtres humains cultivés et des artistes qui se trouvent en définitive coincés dans un sentiment d’impuissance et de solitude.

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

L’argent et le succès économique sont devenus, à présent, les seuls paramètres pour juger de la validité d’un artiste. Tout comme dans le monde du travail, une séparation nette se creuse entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors ». Les artistes affirmés ainsi que les écrivains « adoptés » par les maisons d’édition les plus reconnues, pourvu qu’ils gardent encore quelques marges de manœuvre et de liberté d’esprit et de fantaisie, ils sont toujours assujettis à des règles de moins en moins orientées en fonction du respect de la « libre expression ».

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Panoramique de l’exposition des «artistes intuitistes» à Cormontreuil, février 2015
(ZORKO, JM BOUCHER, F Debellefontaine, sculpteurs  ; M BENARD, JC BEMBEN, A BERAL, JC POMMERY, A PERCY, peintres)

Au nom de la « libre expression » le 11 janvier 2015 des millions de citoyens sont descendus spontanément dans les rues et les places de France. Cela était fort approprié au cas de Charlie Hebdo, une véritable île de liberté et d’intransigeance dans le panorama actuel de l’information et de la production littéraire et artistique qui n’est pas partout cohérent et « ouvert » comme celle-ci. Évidemment, la situation de la France n’est pas la même qu’en Italie, pour rester en Europe. On y assiste pourtant à une révolution technologique de l’information et de l’échange de plus en plus répandu et même capillaire, où le support informatique devient sans trop combattre l’arbitre majeur de nos destins personnels et collectifs. On avance dans une culture de l’image virtuelle, que chacun puisse se fabriquer voire proposer ou imposer aux autres, risquant une progressive dévalorisation de l’image même, ainsi qu’une profonde modification des paramètres de la beauté et des innombrables nuances de la laideur possible.
On assiste et l’on participe d’ailleurs à une gigantesque bagarre « entre ordinateurs », armés les uns contre les autres, où personne n’est épargné par des sentiments, tout à fait illusoires, d’euphorie sinon de véritable omnipotence. On plonge dangereusement dans une époque pseudovirtuose ou chacun se prend pour un indispensable et talentueux passeur de relais primordiaux et de vérités révolutionnaires sans que cela ne corresponde aucunement à la réalité.

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L’individualisme, qui nous avait poussés à agir en nous exprimant « librement », s’est transformé désormais en solitude. Ou alors, dans le meilleur des cas, en solitude partagée par de petits groupes « d’amis ». Dans cet univers de plus en plus abstrait, où les réseaux sociaux offerts par Internet se proposent comme des alternatives éphémères au manque des lieux de rencontre traditionnels, il n’y a pas que cette sensation de perte progressive d’un contexte stable auquel se référer. L’ordinateur nous enlève le temps de la vie réelle et des rythmes basés sur les gestes dont on perd petit à petit l’habitude. Chacun de nous se sert de moins en moins de la main pour écrire ainsi que pour tracer des figures. Le clavier de l’ordinateur, de la tablette ou du smartphone devient au jour le jour les uniques expériences tactiles auxquelles nos mains sont conviées…

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Oui, bien sûr, dans les plus récentes tablettes, on essaie de donner aux doigts un rôle moins banal et répétitif. Mais là, tout se résume dans un rapport tactile amélioré entre l’homme et la machine. Dans les rares moments où l’ordinateur reste éteint, nous nous confrontons dramatiquement à la perte croissante de nos habiletés manuelles primordiales. Nous ne sommes plus capables de noter les rendez-vous sur les agendas en papier, perdons toujours nos stylos et ne sommes plus même capables de signer en souplesse le reçu du facteur.
La lutte (hypothétique et disproportionnée) que l’homme contemporain devrait engager pour sauver notre espèce de la perte de ses facultés primordiales (à partir de la réhabilitation de la main) se lie strictement à une lutte plus générale pour défendre la mémoire collective, la culture comme respect et réflexion sur le passé dans sa projection vers le futur.
Une lutte qu’il faut faire soit à l’intérieur des nouvelles modalités d’échange et de confrontations basées sur les moyens informatiques, soit à l’extérieur, dans la société réelle.
Une lutte qu’on ne peut pas conduire seuls.

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Pour un artiste le « programme » est encore apparemment plus dur à réaliser, tellement il est calé, âme et corps, dans le flux de la vie réelle et dans les conditionnements d’aujourd’hui.
Heureusement, les artistes, même les plus solitaires, ont tous dans leur bagage formatif l’idée de la construction artisanale de l’œuvre d’art.
Même s’il existe, depuis quelques années désormais, des systèmes informatiques formidables pour copier jusqu’aux détails les plus infimes, et reproduire ensuite les sculptures en n’importe quel matériel (comme on a fait par exemple avec la statue équestre de Marc-Aurèle près du Capitole à Rome), l’importance des mains est évidente pour le sculpteur qui veut créer quelque chose de nouveau. Il doit forcément se servir d’elles.
Le peintre aussi, s’il a du talent, ne pourra jamais s’adapter complètement à une création à l’écran d’un ordinateur. Il devra, en ce cas, partir quand même d’un dessin réalisé à la main. Sans compter les couleurs. Songer à une oeuvre d’art comme le résultat du « remplissage » des formes closes par les couleurs c’est bien sûr possible. Mais cela serait une forme d’abdication, à la longue inacceptable, non seulement de la part de la main réalisatrice, mais aussi de l’intelligence créatrice.
Pour le peintre, le support est toujours très important. Nous avons vu récemment le grand calligraphe Ghani Alani préparer lui-même des parchemins dorés ou des tissus de soie collés sur des papiers adaptés. D’ailleurs, la plupart des peintres ont besoin de créer des tableaux où les nombreuses couches de peinture donnent vie à des surfaces ondulées, creusées, sillonnées…
Voilà que les arts plastiques possèdent en elles-mêmes des antidotes ancestraux à la tendance actuelle à se passer de la main !
(Pourtant les magasins spécialisés pour les peintres et les sculpteurs ressemblent un peu à des musées, où des gens opiniâtres et anticonformistes s’obstinent à ranger les mêmes outils qu’utilisaient Rembrandt ou Edgar Degas…)

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Michel Bénard et Franceleine Debellefontaine à Cormontreuil, février 2015

Cher Michel Bénard,
Je t’avais écrit des mots un peu improvisés en voyant tes belles photos de l’expo de Reims. Une petite élégie à la « main » et à cette nouvelle école « intuitiste » que je respecte et cherche petit à petit de comprendre et assimiler. Je crois que le geste créateur de l’artiste d’aujourd’hui doit nécessairement s’inspirer à quelque chose en dehors de tout ce que la technologie aveuglement nous impose.

Bonjour, Giovanni,
Oui ce fut une très belle et bonne exposition où la qualité était présente. Oui, mille fois protégeons-nous de trop de technologie qui réduit et aliène l’homme !

Il faut absolument réagir, Michel, à cette espèce de bureaucratie où les images sortant des ordinateurs jaillissent d’un appareil sans âme et surtout sans mains. Il faut récupérer l’usage des mains, pour écrire et peindre et penser mieux !

Oui, Giovanni, l’usage des mains et de l’esprit est primordial, la main est le plus bel outil du monde ! En tant que fils et neveu d’artisans qui m’ont formé, je sais de quoi je parle ! En fait, j’ai l’ esprit d’un compagnon.

Je crois que si les mains, ces indispensables alliées du cerveau parlaient, elles seraient favorables à une démarche « intuitiste », du moins pour commencer !

En effet, « l’intuitisme » est aussi le jeu libre des mains. Voilà Giovanni, ce que j’avais écrit à propos des « mains » du sculpteur : « elles ne sont pas innocentes. Elles symbolisent la profonde intégralité de l’homme, son résumé existentiel, elles contiennent en mémoire l’histoire passée, présente et future de la vie. Les mains sont des temples qui préservent les secrets de l’humanité, elles sont les livres de la réminiscence de la connaissance. »

Giovanni Merloni

« Pour un Art de l’Intuition »
(paru dans « Pour un Art de l’intuition » en 2003)

« Assez ! Aujourd’hui notre monde est souvent sclérosé par ses habitudes. L’art, quant à lui, est la jeunesse du monde. Il a tout à créer, tout à construire, tout à proposer. Nous revendiquons la liberté de nous imposer des règles, de nouvelles règles, quand nous le voulons et si nous le voulons !
Nous préconisons un art de l’intuition, art de la sensibilité s’exprimant avec spontanéité, une spontanéité qu’il n’est possible d’obtenir qu’après un long travail. Cessons de penser l’art comme une intention. N’appliquons plus de scénario dans le récit. Laissons faire l’intuition ! Du point de vue de la forme, la poésie doit pouvoir mélanger dans le même poème vers libres, vers en prose, versets et alexandrins, si elle le désire. Au nom de quelles habitudes a-t-on décidé que la sacro-sainte unité n’est réalisable qu’au sein d’un repère constant et monotone, l’utilisation d’un vers unique n’offrant pas l’image de la diversité harmonieuse ou chaotique du monde ? L’art de l’intuition se nourrit de doute et non de certitude. Il l’exprime sans intention, en allant à l’essentiel, c’est-à-dire d’abord en manifestant l’intuition, et non pas en cherchant à la reproduire. L’art intuitiste n’a rien à reproduire. Il se contente modestement de laisser l’intuition se manifester dans l’œuvre d’art. La manifestation de l’intuition naît du doute de l’artiste. La représentation de celle-ci naîtrait de sa certitude.
Osons une autre forme de peinture, ni figurative ni abstraite, mais intuitive, peinture sans netteté, née elle aussi du flou, du doute ou de l’éblouissement, de la fulgurance intuitive ! Il est temps de proposer une nouvelle esthétique. L’art en effet connaît une crise sans précédent. Si le talent permet de devenir un artiste, il ne suffit pas pour créer des œuvres dignes du passé. Le passé, plus ou moins consciemment, nous l’avons totalement rejeté pour faire peau neuve. Mais comment ? Arrêtons le massacre !
La poésie voudrait se démocratiser ! Bien. Elle rêve d’élargir le cercle ! Pourquoi pas ? Mais cela ne peut se faire n’importe comment. On ne sacrifie pas la littérature d’un pays par caprice. De la liberté avant toute chose, mais une certaine liberté, celle qui naît d’une réflexion en profondeur sur l’art et le langage poétique. Menons la avec modestie. Sachons reconnaître nos erreurs. Ayons recours au débat. Que l’art de notre temps soit assez ouvert d’esprit pour se remettre en question, qu’il s’engage pour défendre des idées essentielles : droit de l’homme, féconds échanges entre les cultures. Franchissons les frontières, toutes les frontières, à commencer par celles de l’intolérance. Associons même les arts ! Elargissons l’espace pluriartistique, cet espace où les arts se fiancent pour dépasser les anciennes frontières !
Nous disons que la voix de l’artiste n’est plus perçue à sa juste valeur, voix participant pourtant utilement à la vie de la cité. Au nom de quelles valeurs secondes et perverses ? Cela est grave. Excessivement grave. Nous disons halte à l’habitude, halte aux intolérances ! Les temps de l’art mimétique est révolu. Ne convoquons plus seulement les ciels de la vision. Ouvrons ceux de l’intuition ! »
Eric Sivry et Sylvie Biriouk, fondateurs du groupe artistique intuitiste, juin 1998

(Toutes les photos peuvent être agrandies en cliquant sur les images)