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« Roma enigma » de Gilda Piersanti : raison et sentiment dans le délit parfait

« Roma enigma » (2010, Éditions Le Passage, 217 pages) de Gilda Piersanti — écrivaine italienne qui vit depuis plusieurs années à Paris et qui écrit en français —, est le dernier « polar » qu’elle a signé d’une série de plus en plus apprécié en France. Quelles sont-elles les raisons de la fidélité d’une multitude de lecteurs et de l’attention de la critique littéraire, donc de la fortune des romans de Gilda Piersanti ? J’essayerai de le dire à travers un commentaire de ce « Roma enigma » qui m’a vraiment touché, soit pour la « perfection » de l’écriture qui largement dépasse la « perfection nécessairement imparfaite » des deux meurtres — celui de Monica Pecorelli, une jeune étudiante de l’université Roma Tre ; celui de Lucetta Baldelli, une dame âgée qui vivait seule au dernier étage de l’immeuble où se trouve le théâtre Palladium — , soit pour cette « traduction » et ce « déplacement », dans la langue française et dans l’esprit même des lecteurs francophones, d’une situation réelle qui se passe à Rome, à la Garbatella, un quartier qui a une physionomie très particulière, qui est donc difficile à décrire au dehors des clichés et des idées reçues.
Je ne sais pas si un écrivain italien qui s’appliquait à écrire en italien une histoire pareille serait capable de ce miracle : on lit en français et on est à Rome ! On est là, cela est sûr et moi — qui connaît assez bien les lieux et les gens dont le livre parle — je l’atteste. Car « Roma enigma » ce n’est pas seulement une reconstruction de la mémoire ou, comme il arrive souvent, une « reconstitution » d’un milieu pour y faire vivre une histoire.
Gilda Piersanti habite Paris et se déplace à Rome pour chaque livre, je crois pendant beaucoup de temps. Elle a une capacité extraordinaire de s’approprier du « genius loci » du quartier qu’elle choisit pour ses romans polars où la psychologie est autant essentielle que la vérité de l’histoire qu’on y raconte.

002_gildap 003 180 Elle parvient donc à ce miracle, autant important pour une pièce dramatique que nécessaire pour un roman polar qui a toujours besoin de s’appuyer sur une réalité crédible. Je connais la Garbatella — lieu du délit et des actions successives, jusqu’au dénouement final — pour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tués et jetés l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.
Tout cela était présent dans l’inspiration de ce livre où raison et sentiment se mêlent, se contrastent et enfin s’équilibrent réciproquement. Mais revenons donc à cette histoire qui se déroule justement à la Garbatella, aux personnages impliqués dans l’enquête de la Questura de Rome, à l’inspecteur Mariella De Luca, qui la dirige de façon très personnelle. Nous avons affaire à un « crime parfait » qu’on connaît du commencement de l’histoire. Gabriele Pollastrini, un jeune homme qui n’a pas encore vingt ans, placé au dernier étage de l’immeuble du théâtre Palladium, pointe sa carabine en direction des gens qui entrent et qui sortent de la pâtisserie Damiani, place Bartolomeo Romano. Il attend la sortie de Lucetta Baldelli, qui sort comme tous les jours à cette heure du soir avec une petite boîte à la main. Tandis que Lucetta sort, essaye d’entrer dans le local Monica Pecorelli. « Gabriele ferme les yeux et il tire. » Mais une monnaie est tombée à terre, Lucetta a essayé de la cueillir et dans la trajectoire du fusil une innocente s’est trouvée, encore plus innocente que la victime prédestinée.
On peut, je crois, raconter cet « incipit », même dans un roman noir, car cette circostance est connue depuis la première page, ainsi que le contenu de la petite boîte : des choux à la crème — appelés à Rome les beignets de Saint-Joseph —, qui seront après l’obsession de l’inspecteur Mariella De Luca, personnage clou de toute la série de « meurtres romains » signés par Gilda Piersanti. Ces choux, confort de chaque dîner de cette dame, elle n’aura pas le temps de les manger…
Le lecteur connaît tout, dès les premières lignes, il assume donc un rôle tout à fait nouveau et même une responsabilité morale. Il est mené d’un côté à juger sur la rapidité et la bravoure des enquêteurs et de l’autre côté à s’attendre une certaine logique des faits et des explications du crime, jusqu’au dénouement final.
On verra à la fin de la lecture que l’auteure de ce roman a voulu défier le lecteur et soi-même et qu’elle a gagné. Non seulement par la séquence d’évents qu’on ne pouvait imaginer facilement — comme c’est le cas du tête-à-tête final entre l’inspecteur et l’assassin qui provoque un véritable renversement de toute logique apparente —, mais surtout grâce à cette vérité des personnages et de l’ambiance où le drame se déroule.
Gilda Piersanti, à travers le personnage atypique de Mariella De Luca – un inspecteur artiste, imprévisible et apparemment solitaire — nous raconte la confusion et le hasard de toute enquête policière, mais elle nous dit aussi qu’il faut aller au-delà des raisons « logiques » — d’intérêt ou d’amour —, qui seraient toujours derrière chaque meurtre. Ou bien Mariella suit d’abord, avec son équipe et le lecteur, des pistes traditionnelles — l’amour, l’intérêt —, mais sa façon non bureaucratique d’aborder son cas lui donne la possibilité, petit à petit, d’arriver à soupçonner l’insoupçonnable. Le lecteur sait tout, peut tout prévoir au long de cette narration sans répit. Mais, puisqu’il sait que ce crime parfait sera forcément découvert, il est amené parfois à être compréhensif envers l’assassin. D’abord parce qu’avant de suffoquer sa victime prédestinée Gabriele Pollastrini tue par erreur une jeune fille de son même âge — Monica Pecorelli — s’en montrant troublé tout de suite après ; ensuite, à cause de la terrible histoire de Graziella — jeune antifasciste en fuite au temps du massacre des Fosse Ardeatine — murée encore vive avec Umberto, le père de Lucetta Baldelli, dans le sous-sol de l’immeuble où soixante-six ans après Lucetta habitait au dernier étage tandis que Gabriele son protégé, habitait avec sa mère Albina au premier.
Cette histoire terrible, qui rappelle Aida et Radames, Juliette et Roméo, aurait pu être une justification de la folie de Gabriele Pollastrini. Il avait voulu « venger » la punition vraiment exagérée que la mère de Lucetta avait infligée à son mari et à son amante.
Après cette « révélation » Gabriele cesse de plus en plus de se comporter, pour le bien et pour le mal, comme un meurtrier « professionnel », il devient distrait et accumule des fautes. Cependant, le lecteur, qui fait confiance à cette inspectrice et à son intelligence, s’accoutume à s’attendre un dénouement tranquille, comme si ce garçon de vingt ans ne voulait que ça. Il s’attend peut-être à une réécriture de « Délit et châtiment ».
Donc, on est troublés, même violemment, lorsque la nature folle et criminelle de Gabriele se révèle, dans les derniers chapitres, de plus en plus dangereuse…
En revenant alors aux pages précédentes on pourra marquer la précision des signaux que Gilda Piersanti avait placés le long de la route, dont le principal est le thème de l’homicide sans mobile. C’est vrai que pendant trois quarts du roman on ne parle que de l’enquête sur la mort de Monica, que le lecteur sait du commencement qu’elle était une erreur. Cependant, ce mot « sans mobile », qui revient souvent dans ce monde romain paresseux, viveur et frénétique à la fois, qui se base aussi sur le rappel d’autres meurtres du passé (Marta Russo, Pecorelli, Aldo Moro, et cetera), ce mot « sans mobile » sera la vraie réponse à nos interrogatifs et perplexités. Gabriele Pollastrini était un meurtrier « sans mobile » avant d’avoir un prétexte quelconque pour le devenir.
Gilda Piersanti, en dénouant l’histoire d’un délit parfait qui ne pouvait pas l’être, nous a donné un très beau livre, qui, grâce à son écriture parfaite, va bien au-delà des bornes d’un simple polar. « Roma enigma » est un roman très bien écrit, qu’aussi les Italiens devraient lire, après une traduction. Mais comment serait-ce une réécriture en italien, après cette « traduction » que Gilda a su si bien faire ?

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Giovanni Merloni