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Comme je l’ai annoncé récemment, je suis en train de ranger mes anciens commentaires dans le but de concentrer dans ce blog tous les textes littéraires publiés ailleurs. Je suis maintenant à mi-chemin, je peux donc me permettre de ralentir le pas, pour cueillir quelques fleurs ou quelques cailloux qui capturent mon attention d’habitude distraite. Ou alors pour relire à voix haute des textes que j’avais gardés dans les dossiers de mes anciennes publications.
Aujourd’hui, je vous propose ci-dessous un texte que je n’avais pas eu le temps (ou l’envie) de traduire. Il reporte à ma mémoire une époque assez révolue, mais, en fin de compte, assez proche aussi.
On était en 1998 ou 1999, à Rome. Juste seize ans se sont écoulés. Ce n’est pas beaucoup. Et pourtant, dans l’Italie de cette époque, la révolution numérique était encore aux premiers pas. On n’envisageait pas ce que la planète serait devenue grâce à Internet, même s’il y avait déjà des sites un peu compliqués où l’on pouvait participer à des « forums »… On commençait à s’envoyer de longs mails, cependant on n’imaginait pas l’imminente explosion des blogs. Le livre en papier ne soupçonnait pas l’arrivée massive du livre numérique et… j’étais plus jeune et, bien sûr, moins inconscient.
À l’origine, le texte ci-dessous était une lettre ou plus exactement un mail. Une histoire farfelue, que j’avais envoyé à Luigi Granetto, un artiste et intellectuel, très actif à Milan, qui avait eu le grand mérite, chez moi, d’apprécier publiquement mon premier roman, « Il quarto lato », sorti en 1998…
Sans me prévenir, Granetto avait publié tout de suite cette lettre dans son forum nommé « Gnomiz », un site glorieux, qu’il a continué à faire vivre sans en changer la forme ni l’esprit, qu’on apprécie, encore aujourd’hui, de plus en plus performant et enlevé.
Pendant longtemps, cet article, un peu tranchant sur un fond de pathétisme, jaillissait de façon menaçante chaque fois que je consultais sur Google les informations à mon sujet. Cela me gratifiait et m’inquiétait à la fois…

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Des milliers d’écrivains morts-nés : la faute est-elle au marketing… ou à Salieri ?

Ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui se consacrent à l’écriture, révélant assez souvent un certain talent. D’ailleurs, il y en a encore plus qui voudraient « publier ». L’offre augmente. Cela dépend peut-être du fait que beaucoup de gens ont cessé de regarder la télévision et qu’ils ne se décident pas encore à reprendre la vieille habitude des soirées au cinéma… Beaucoup d’eux, dans l’esprit, sont de véritables écrivains. Mais, d’abord, des personnes. Avec la conscience de la valeur de l’expérience et de la nécessité de trouver une façon valide pour l’exprimer ou la déformer.
Des personnes qui ont justement vécu avec le but de pouvoir raconter leur expérience, d’y découvrir les nœuds et les multiples sens, ne se dérobant pas, d’ailleurs, à l’agréable torture de la souffrance.
Des personnes qui analysent, dans la solitude d’un anonymat assez désolé, les possibilités infinies de rapprochement et de rencontre à travers l’art.
Des personnes qui écrivent tout en songeant à une lectrice qui savourera, par ces mots en file — cela n’a aucune importance si celle-ci se trouve par coïncidence en une position difficile, debout dans un bus ou provisoirement assise sur des w.c. tout à fait inconfortables —, un doux sorbet imprégné de vie.
Des personnes qui voudraient juste transmettre leur caillot de souffrance tant bien que mal filtré et transformé en métaphore ou en image pulsante et ineffaçable. Une armée de gris employés de la plume, ou du crayon, ou de l’ordinateur (la machine Olivetti est en désarmement), devant laquelle se serre comme un entonnoir en fonte une porte sombre ayant au-dessous une redoutable inscription :

MARKETING

C’est une belle journée de soleil, à Rome. Les écrivains attendent devant la porte. On entend des petites voix saccadées et rapides, qui lancent sans retenue des conseils, des jugements tranchants, ou alors des refus :
« Nous avons lu avec attention votre texte… mais cela ne rentre pas dans notre ligne éditoriale. »
« C’est un beau livre, mais c’est un peu long, oisif… cela ne colle pas avec le marketing ! »
« Cela ne se vend pas, c’est trop long. »
« Cela ne marche pas, il y a un excès d’écriture. »
« Cela ne va pas, c’est trop beau ! »
« Cela ne peut pas se vendre, et c’est tout. »
Mais la réponse la plus fréquente est la première : « … cela ne rentre pas… »
Alors, le pauvre homme (la pauvre femme) reste là, interloqué. Il essaie de comprendre ce qu’il s’est passé derrière cet hostile rideau. Il téléphone à un ami parmi les plus compréhensifs : « Ne t’en fais pas ! Remercie le ciel de la chance que tu as. Ah, si je savais écrire comme toi ! »
Il y a des lecteurs travaillant auprès des maisons d’édition qui amènent chez eux les manuscrits refusés. Il y a même des bibliophiles qui les collectionnent. Ils font disparaître les « best sellers » de leurs étagères pour y entasser les livres ratés, dont ils adorent les reliures de plus en plus élégantes et recherchées.
Mais il y a toujours quelqu’un (le patron ? son chien ?) qui se charge spontanément du rôle ingrat :
« non, “ça” je ne le veux pas ! C’est trop soigné, trop parfait. Voyons une deuxième épreuve… »
Si le deuxième livre est bien écrit, lui aussi, qu’est-ce qu’on lui répondra ?
« Voyons-en un troisième ! »
Entre-temps, les gens moins exigeants lisent Harmony et Wilbur Smith, tandis que d’autres, heureusement, connaissent Umberto Eco ainsi que Dacia Maraini

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27 mars 2003, librairie Montecitorio, Rome, présentation du roman « La folla di Bordeaux ». De gauche à droite : Giovanni Merloni, Giovanni Russo, Gaetana Pace et Filippo La Porta

Ma cousine A. (come Alcott) était désespérée. Elle a acheté une tarte dans une grande pâtisserie viale Mazzini avant de se rendre chez un vieil ami qui travaille à la RAI. Celui-ci, un dirigeant respecté, a été très content de la visite. Il a souri tout le temps. Sa femme (qui ne travaille pas à la RAI) a donné beaucoup de conseils : « envoie-le — le manuscrit — à quelques réalisateurs… à Dacia Maraini ! »
Ma cousine A. connaissait un fleuriste qui savait l’adresse de Dacia Maraini. Celui-ci, avant de lui donner cette adresse, a voulu être rassuré. Enfin, un samedi matin, le paquet (de Rome à Rome, poste prioritaire) est parti. Lundi soir, inattendu à plusieurs égards, en considération de la vitesse aussi, un appel téléphonique interrompt les banalités de la conversation quotidienne. C’est Dacia Maraini. Elle est enthousiaste du manuscrit : « un roman à embrasser du premier mot jusqu’au dernier, un véritable livre de chevet… » Ma cousine A. haletait. Elle avait même perdu la voix, au bout de cet appel. On lui avait donné la vie, la rendant pourtant orpheline de quelque chose de très important qui avait d’un coup disparu. Invitée d’honneur dans une émission entièrement consacrée à sa créature, A. se rendit à la télévision. Sur les écrans du studio paraissaient des scènes colorées, suivant de façon aussi méticuleuse que chaotique les péripéties verbales du duo Maraini-Alcott. Ensuite, malgré les compliments et les réservations en grand nombre, le livre, envoyé, ne fut pas publié.
Tout le monde en tisse les louanges, mais personne n’en veut. Peut-être, même s’il gagnait un prix littéraire important (le prix Strega, par exemple) il resterait inédit. Les membres des comités de lecture le gardent jalousement chez eux, comme l’œuvre unique d’un grand peintre disparu. Peut-être, une nouvelle époque va se déclencher où tout le monde dira que la publication endommage l’œuvre de génie. Si tout le monde peut l’avoir, elle devient banale, insignifiante, n’est-ce pas ? « Toute la faute est au marketing » ! Voilà ce qu’on dit à Rome. Un grand imbroglio obligeant les artistes à payer pour qu’on les voie, pour qu’on les connaisse, même distraitement. Payer pour exister. D’ailleurs, il faut désormais payer pour naître et aussi pour respirer.
Avec cette expression — le « marketing » — prononcée par de sales types de plus en plus grossiers et redoutables, on nous explique qu’il faut écrire forcément un best-seller, ou mieux se le faire dicter par quelques habitués d’une maison d’édition rusée, par des gens attentifs aux « désirs » voire aux « besoins » du public. Le public !
Ils ont oublié qu’il n’y a pas longtemps, en plus que Moravia et Calvino, il y avait aussi Carlo Levi, Primo Levi, Elsa Morante, Cassola, Berto, Bassani, Buzzati et Pratolini… Lorsqu’à l’horizon on a vu apparaître Gadda et Pasolini, est-ce qu’on les a exclus sous le prétexte qu’il y en avait trop, d’écrivains ?
Voilà pourquoi j’ai décidé que je n’y crois pas. Ce n’est qu’une idée reçue. Comme l’illusion qu’il y a une recette pour devenir riche. D’ailleurs, l’argent ne peut pas devenir le seul paramètre de notre vie. Avec le totalitarisme de l’argent, celle-ci deviendrait misérable, soit pour celui ou celle qui lit, soit pour celle ou celui qui écrit.

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Giovanni Merloni