Étiquettes

, ,

001_stupidina001 180

Je ne vous ouvrirai pas la porte !

Mon cher Hyde,
Vous avez attendu vingt ans pour m’envoyer une lettre
Oui, je l’ai bien reçue !
Et maintenant, vous voudriez que je laisse passer moi aussi une éternité comme la vôtre…
Mais je ne suis pas comme vous. Le temps coulant sous les ponts avec la Tamise, je me fatigue de plus en plus, tandis que les marches que mon cerveau doit monter sont plus dures que celles de l’institut d’anatomie où je me rendais autrefois sautillant, sans ressentir le poids de mon corps agile ni des jambes ou des bras en lambeaux que je m’amusais à lancer d’une main à l’autre.
Maintenant, j’ai à faire avec des marches invisibles et imprévisibles. Au fur et à mesure que j’avance, mon cerveau perd le souffle et divague, se fixant en pensées négatives ou sinon tombant en panne. Je dois alors m’arrêter.
Votre lettre m’est arrivée dans un moment très difficile. J’étais en train d’écrire à ma fois une lettre à une femme que vous connaissez bien… que vous avez bien connue ! Dans cette missive je voulais justement expliquer les raisons de notre lointaine rupture ou, pour mieux dire de votre éloignement. Mais, je ne trouvais pas les mots appropriés. Je m’étais vraiment perdu en considérations tout à fait inutiles, avec des exemples qui n’aidaient pas du tout à comprendre…
Car elle voulait tout savoir et surtout le pourquoi je vous avais laissé partir, renonçant à mon petit pouvoir sur vous… Excusez-moi la sincérité… Elle me reprochait ma rigidité, mon moralisme !
Et voilà votre lettre. Je me suis demandé si quelqu’un d’autre en dehors de vous l’a expédiée à votre place. Je me suis énormément inquiété…
Êtes-vous encore en vie, mon cher Hyde ? Êtes-vous maître absolu de vos actions et de vos nécessités quotidiennes ? J’ai vivement douté de cela. J’ai imaginé, au contraire, qu’un nouveau Jekill s’occupe maintenant de vous là où vous êtes : les expérimentations auraient repris haleine et vous rentreriez, à présent, dans une deuxième spirale dangereuse. Me trompé-je ?
Je me suis demandé surtout où vous êtes à présent. Car vous avez trouvé la façon presque diabolique de me faire remettre votre lettre par une personne qui ne rentre pas du tout dans la typologie des facteurs de Londres. Pas seulement parce qu’il ne s’est pas borné à frapper trois fois… il avait un air d’étrange hostilité, comme s’il me connaissait depuis longtemps. En plus, dans sa phrase tout à fait banale j’ai reconnu l’accent français.
Vous êtes à Paris, Hyde ? Depuis combien de temps ?
Vous voyez bien que toutes ces nouveautés me contraignent à grimper une véritable montagne, au risque de glisser sur un caillou et précipiter dans l’abîme au beau milieu de ma réponse…
Mais ce n’est pas la Montagne enchantée, je me dis bien. Et vous n’êtes pas Thomas Mann. Rien d’ambigu ne vous appartient. Vous êtes le contraire d’un homme ambigu. Et pourtant combien de bêtises vous avez commises dans votre vie de clone !
Oui, vous ne me ressemblez pas ! Vous n’avez pas suivi les principes que je pensais vous avoir inculqués. Vous avez fait l’exact contraire.
Mais je vais vous répondre. Et j’enverrai une copie de cette même lettre à Charlotte. Car je vais repartir exactement par là, par cette phrase que vous avez écrite là dedans…

J’étais bien sûr ton complice quand tu me racontais tes histoires incertaines ou alors tes rencontres fulgurantes. Des mondes s’ouvraient à mes yeux faisant partie d’une société un peu gâtée et fort intellectuelle qui m’était assez étrangère… mais je m’amusais aussi devant ce tourbillon de prénoms, de cheveux, de lunettes, de sacs, de cabines téléphoniques, de petits déjeuners et d’apéritifs incommodes… »)

Mais comment ? À part le fait que vous me tutoyez… sans que je ne vous en aie jamais autorisé… Vous avez tout oublié ? Si c’est vrai votre souvenir de 1995, je vous racontais mes pulsions amoureuses, mes incertitudes, mes craintes… Je le faisais pour tester votre maturité, votre équilibre… Or, une de ces femmes dont je vous avais parlé… elle était une de mes élèves les plus brillantes et passionnées. Je ne pouvais pas vous dire jusqu’à quel point je l’aimais. Sans rien me dire, enflammé par mes descriptions et par la liste des faiblesses de Charlotte, dont tout homme pratique aurait su profiter mieux que moi… vous avez agi ! Avec la faveur des ténèbres, vous avez franchi le jardin au-delà du mur en briques rouges et vous avez profité de l’incroyable ressemblance avec moi pour prendre Charlotte dans vos bras. Comme ça, sans faire de compliment. Elle est devenue votre maîtresse pendant un mois, d’une lune pleine à l’autre. Il me semble de m’en souvenir moi-même, comme si c’était moi l’acteur engagé dans cette scène bouleversante et scandaleuse… Oui, scandaleuse et vulgaire, sans doute ! Je me disais que vous aviez hérité de moi les pires attitudes. Moi, je n’aurais pas eu des comportements semblables. Ah non !
L’unique chose qui m’intriguait, ces jours-là, c’était de voir, tous les lendemains, Charlotte ravie, souriante, rêveuse, les joues de plus en plus moelleuses et veloutées… Chaque jour, elle parlait moins bien notre anglais de travail. Et vous aussi, vous vous laissiez transporter par les chansons de Gainsbourg et Barbara, par les citations de Paul Éluard et de Saint-Exupéry… Je me disais, franchement, que toutes les fois que vous franchissiez le mur de briques c’était la Manche que vous traversiez en un éclair !
La petite baraque dans le jardin d’à côté devenait alors pour moi un château de la Loire, avec l’escalier en colimaçon, le boudoir, le fossé, le pont-levis et le lit à baldaquin encastré dans le mur…
Mais voilà que je me suis perdu en un labyrinthe imaginaire qui ne fait que ralentir encore plus les réduites facultés de mon cerveau.
Vous me reprochez, même avec violence, au sujet de vos épanchements que vous appelez « poésies ». Mais vous avez oublié de quoi traitaient vos lignes sans rimes ni pieds !
Vous avez eu, du moins pendant un mois, ce que je n’ai jamais eu au cours d’une longue vie. Et j’étais votre maître, votre père et mère à la fois, celui qui vous a créé du néant.
Pourquoi aurais-je dû m’empêcher de stigmatiser votre grossièreté qui d’ailleurs ne s’était pas traduite en des vers immortels ?
Maintenant, le temps rudement passé, les souvenirs perdus avec les joues fraîches et palpitantes de cette fille magnifique, je me rends parfaitement compte de l’importance, pour vous, de vos essais littéraires, modestes ombres de cette lumière à jamais évanouie…
Cela n’empêche pas mon droit à la sévérité. Vous venez du néant, M. Hyde. Vous avez peu et mal étudié pour essayer de rattraper le temps perdu. Votre culture est très proche du zéro. Restez là, si vous voulez, profitez des jeux de mots et de la courtoisie de ces gens qui vous accueillent sans rien savoir de vous. Mais laissez tomber vos ambitions. Et surtout, évitez avec soin les alentours de la Gare du Nord ! N’achetez pas le billet qui vous rendrait rien qu’en deux heures de TGV à la Victoria Station. Je ne vous ouvrirai pas la porte, Charlotte non plus !

002_strana 002 180

(Après avoir soigneusement plié la lettre en quatre, Jekill la faufila dans une enveloppe parfumée, qu’il referma avec rage avant de la jeter dans la cheminée. Le papier céleste brûla en un éclair, le temps nécessaire pour enjamber un mur de briques ou traverser la Manche à pied. Le parfum sophistiqué avait ensuite voltigé pendant des heures dans le vieux salon poussiéreux… Néanmoins, personne ne sut jamais que le papier utilisé pour cette lettre avait été emprunté dans un tiroir de l’écritoire sacré, jadis appartenu à la pauvre Charlotte J., disparue au cours d’un de ses mystérieux voyages à l’étranger…)

Giovanni Merloni