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En plus des aubergines, je ne devrais pas exagérer avec l’assomption des pommes de terre, surtout au dîner. D’ailleurs, on me l’avait dit que mon estomac se gonfle facilement, pour les raisons les plus disparates… Dans ce cadre, les pommes de terre peuvent de but en blanc se comporter comme la goutte qui fait déborder le vase… Aujourd’hui, premier vendredi de juin 2015 consacré aux vases communicants, malgré une nuit assez mal passée, je me réveille avec un double plaisir. Le premier, ce sera de lire une à une les propositions de mes collègues blogueurs. Le deuxième, celui de raconter à moi-même comment je suis sorti encore vivant du rêve que les pommes de terre m’avaient collé aux pieds — au pied de la lettre — au cours d’une nuit de cauchemar.

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Le soleil… ce n’est qu’intempéries !

À mi-chemin d’un rêve assez compliqué, plein de passages difficiles et de portes étroites, je me suis trouvé à subir l’insistance d’une amie. On était rue de Prague, le nez collé à une vitrine d’un bar à vins, fréquenté par une cohue de jeunes gens à l’air tout à fait pacifique. Cette amie m’interrogeait : « Combien de livres as-tu lus ? » Et je répondais : « Le silence de la mer, L’âge de raison, La peste… » Elle voulait surtout que je lise un livre sur la cuisine antillaise… Elle me proposait cela par une série de drôles grimaces qui m’auraient fait rire en d’autres circonstances… si je n’avais pas, au contraire, la sensation de traîner dans un cul-de-sac… De l’autre côté de la rue, devant un petit étalage de bouquins d’occasion, je fus étonné en reconnaissant tout de suite George Sand ! Une écrivaine atypique et humaine, chose rare parmi les écrivains… Elle était complètement céleste, de la tête aux pieds. C’était une couleur pastel passé au crayon. Brusque et hautaine, comme d’habitude, elle disait pourtant que je lui avais manqué… Heureusement qu’elle me rencontrait encore vivant et en bonne santé… Sans transition, je me suis ensuite trouvé à marcher avec mon fils cadet sur une route caillouteuse frappée par le soleil. Je venais d’une plage étrangère, empruntée à un film français dont je ne réussissais pas à me souvenir du titre. Pour arrêter cette obsession du titre, je me mis à fredonner ma ritournelle préférée :
« Le soleil… ce n’est qu’intempéries ! » tandis que mon enfant me faisait l’écho : « Le… Soleil… Ce n’est… qu’Intempéries ! »
… Nous traversons maintenant un camping qui ressemble plutôt à un cimetière égyptien peuplé de foulards et de dromadaires endormis. Devant un joli tombeau de pierre sombre se détache un rideau aménagé de façon fantaisiste en petite antichambre. C’est à ce point-ci qu’un étrange coup de théâtre brise la monotonie et l’ennui de mon angoisse ordinaire. Comme dans « Le petit fugitif », le garçon maigre qu’incarne mon enfant cadet disparaît derrière un carton où se cache une entière famille d’immigrés… Je hurle son nom. Les têtes d’une mère et d’un père se lèvent inquiètes à l’unisson au-dessus de leur couverture provisoire. Je hurle encore son nom, essayant de regarder au bout du couloir de tombes, là où un nuage de poussière forme des tourbillons vertigineux. Je ne sais pas où aller ou, plus probablement, je suis paralysé par quelque chose de visqueux m’enlaçant les jambes. Je suis transformé en statue de sel, comme les filles de Lot, ou bien je suis le sosie du géant aux pieds d’argile, immobilisé à quelques millimètres du gouffre, ou alors je suis Ulysse ligoté au mât d’un vaisseau immobile entre Charybde et Scylla… Au lieu des sirènes, des voiles colorés voltigent au-dessus de la porte… À l’intérieur, par delà un rideau de chapelets et de coquillages, quelque chose de vivant m’attire. Elle me rappelle une femme étrange de Magritte, avec la même sauvagerie, camouflée pour frapper davantage ma sensibilité toujours prête à tomber dans le scandale. À cause de mon angoisse de père, je ne peux pas entrer, donc je reste, hésitant, sur le pas de la porte. Je demande, d’un ton vague : « N’y a-t-il personne ? »
Deux grands yeux de Ledoux me fixent pendant un instant. « Je dois rattraper mon petit », je susurre, en retournant tout de suite mon regard vers les tombes habitées. « Je dois passer à autre chose ! » ajouté-je. Et pourtant j’ai le sentiment de reconnaître cette personne. Elle m’appelle, impérieusement et avec joie : « Michele ! »  « Je ne m’appelle pas Michele », lui dis-je. Quand j’enfonce la tête dans le noir de cette pièce extraordinairement fraîche et parfumée… je vois que mon ancienne camarade de l’école élémentaire a une perruque, une pomme à la place du nez et, à la place des yeux, deux rondelles ressemblantes aux feux d’artifice pour les enfants. J’enlève sa perruque, elle s’enlève d’elle-même les yeux faux et le nez mangeable.

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Maintenant, elle n’est plus le tableau scandaleux de Magritte ni celui dArchimboldo mais plutôt la femme cachée du même peintre… Dans l’obscurité, une voix enregistrée s’adresse à moi et à mon enfant, dans un mélange de regrets, de remords et de menaces : « Je t’avais demandé pourquoi tu avais ce petit fer collé aux dents… mais tu ne devais pas m’écouter, arrêtant de porter l’appareil ! Pendant toute ta vie, tu as dû souffrir beaucoup avec ces dents mal rangées, n’est-ce pas ? Tu aurais dû réagir de façon tout à fait opposée à mon ignorance, m’expliquer sagement cet enjeu qui pouvait te rendre une bouche saine et belle… Tu aurais dû surtout reporter la rencontre de nos lèvres enfantines… Était-elle aussi importante ? » Mon enfant me tirait par la poche du pantalon : « mais qu’est-ce qu’elle veut ? » Le temps d’un éclair, je reconnus finalement en cette femme démontable mon insistante accompagnatrice de la rue de Prague. À présent, elle triomphait de ma faiblesse contradictoire. J’étais tombé dans son piège : « tout le monde te connaît, ici », me dit-elle. « Un jour ou l’autre, mon mari saura, avec tous les détails, que vous êtes venus ici ! »
Je me demandais si nous étions en vacances où dans une pénible réplique de la fuite en Égypte, quand le rideau fut brusquement déchiré par une main hors taille. Mais Michele, le mari d’Odile ou Geneviève ou Madeleine avait une attitude tout à fait rassurante. Par une voix chaude et désinvolte, ce Napolitain s’adressait surtout à mon fils, dodelinant du corps et de la tête et répétant plusieurs fois, comme un disque rayé : « le grand mérite des pommes de terre est celui de n’avoir presque, en elles-mêmes, aucune saveur. Elles profitent de la façon dont on les cuisine et les accompagne à d’autres aliments… Voilà, c’est comme ma femme, qui a l’extraordinaire faculté de devenir ma maîtresse et aussi mon ancienne camarade des écoles élémentaires. Les pommes de terre, avec leur absence de saveur, font le bonheur d’entières populations… », il conclut.
Il me ressemblait un peu. Et pourtant il avait de dents blanches parfaitement alignées. S’adressant à moi, il me serra aimablement le bras : « je peux manger de kilos et de kilos de frites ou de purées, sans aucune conséquence. Désolé… »

Giovanni Merloni