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Chère Tina,
Vous êtes à mon avis la première qui a brisé la glace dans ce ballet légèrement hypocrite où les lectrices n’osaient pas dire le mot. Vous l’avez contourné vous aussi, mais tout à fait consciemment, je crois, pour préparer le terrain à d’autres qui viendront après vous. Et voilà que vous m’autorisez à oser : le terme exact est « DÉLINQUANT ». Il s’agit d’une personne compulsive et transgressive, qui ne fait pas du mal à une mouche, bien entendu. Pourtant, ses attitudes vont bien au-delà de la désinvolture ! Excluant de mon jugement ses personnages, je parle évidemment du Galérien, cette espèce de Sisyphe se transformant en Ulysse qui ne cesse de m’inquiéter et m’intriguer vivement à la fois.
Je dis que Le Galérien ressemble à Sisyphe, car je vois en lui une façon obsessionnelle de se soumettre au jugement de gens qu’il ne connaît même pas, proposant à tout un chacun ses textes aux titres bizarres et multipliés. Pourquoi ? Pourquoi, pour chaque lecteur, il invente un nouveau titre et même une nouvelle histoire ?
D’ailleurs, il est aussi Ulysse, car il revient toujours au passé, à son Ithaque perdue, tout en fuyant d’elle, tandis que, sur le chemin du retour, les femmes qui l’entravent sont autant d’aimants qui l’attirent inexorablement…
« Jusque de mon enfance les femmes ont exercé sur moi un indiscutable pouvoir. Cependant, ma vision de la femme n’a jamais été conflictuelle. Je n’ai jamais vu dans la femme une menace ou limitation pour la pleine exploitation de ma personnalité. Au contraire, la femme que j’aurais tôt ou tard rencontrée et aimée était toujours positive, constructive et porteuse d’ouvertures, conquêtes et succès. D’ailleurs, il demeure inconcevable, pour moi, une vie sans un toit ou un toit sans une femme. Je ne parle pas d’une maison toute faite, avec une femme à l’intérieur, prête à dépoussiérer la commode ou à se transformer elle-même en bibelot. Mais une maison à bâtir ensemble. »
Ceux que je viens de citer ce sont les mots introductifs à un texte inédit que j’ai trouvés hier dans ma boîte aux lettres en bas de mon immeuble, avenue Ledru Rollin (XIe arrondissement, Paris) où je suis née, il y a cinquante et un ans, le premier jour du 1965. Ou, pour être plus exacte, aux premières heures de l’an. Je ne vous aurais pas dit ce détail de ma date et heure de naissance, chère Tina, s’il n’y avait pas eu cette affreuse coïncidence que bientôt vous découvrirez. En fait, dans le conte « Est-elle… ? » ci-dessous, le moment topique de la narration correspond exactement à l’heure où je suis née. Tout cela est bizarre, n’est-ce pas ?
Ce qui m’a étonnée et même bouleversée c’est le fait de recevoir cette histoire, sans timbre aucun, directement chez moi. Je connais bien les propriétaires et les locataires de cet immeuble : personne n’est ainsi tordu pour faire une chose semblable.
On dirait que le Galérien en personne s’engage dans une recherche très fouillée des destinataires de ses missives avant de se séparer de chacun de ses textes. Comme s’il envisageait de laisser une petite partie de lui, en héritage, à chacune de nous. Rien n’est laissé au hasard !
Pour finir, voilà une cerise à poser sur la tarte de mon anniversaire, avec quelques mois de retard : l’auteur, dont l’origine italienne est confirmée, avant de situer le conte ci-dessous à Naples, où habitait la famille de Michele Calenda, conclut sa profession de foi dans l’amour avec l’évocation d’un épisode qui me semble révélateur…
« Avec les premiers disques à 78 tours, la France était arrivée chez nous. Ce gramophone assez rudimentaire qu’on avait acheté avec une offre spéciale du Reader’s Digest insinuait dans notre salon autarcique et spartiate la voix d’Yves Montand, nous confiant des chansons célèbres que nous apprenions par cœur. En général, tout se passait dans l’enthousiasme et dans l’hilarité. Cependant, quand arrivait le tour de la chanson plus dure et douloureuse d’Yves Montand, lorsqu’il évoquait l’histoire d’un homme qui croit en Madeleine, “n’ayant pas tué, n’ayant pas volé, mais ayant voulu juste courir la chance”, ma mère s’effondrait en larmes. Était-ce l’humaine compassion pour quelqu’un qui avait raté sa vie, mais qui restait de même en dehors de notre univers connu ? Était-ce l’un de ses fils, qui par son comportement rebelle et contradictoire, menaçait selon elle d’entreprendre une route dangereuse sinon catastrophique ?

Je me souviens, ma mère m’aimait,
mais je suis aux galères…

Sophie

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Réponse pragmatique : un instant !

Ce fut le dernier jour de décembre 1964 que j’eus ma petite revanche sur ma sœur aînée et sur toutes ses tentatives, jusque-là réussies, de me tenir à l’écart des jupes, des aisselles odorantes et des coiffures bizarres de ses agréables et parfois incontournables camarades.
Nous étions chez notre cousine, dans une maison qui plongeait doucement dans la nuit surréelle du jour de l’an. Estelle, une blonde à laquelle je m’étais une fois dérobée… Mais non, ça ne va pas comme ça. Je recommence : Estelle était une jeune fille plus âgée que moi de deux ou trois années au maximum. Lorsqu’elle avançait sérieuse, légèrement hautaine dans sa mise blanche, elle ressemblait à Grace Kelly. Mais elle aimait beaucoup surprendre sa petite foule de soupirants, s’aventurant incognito, les lunettes de soleil couvrant toutes ses émotions éventuelles. Elle prenait en ces cas des allures décontenancées sinon scandaleuses, en ôtant sa jupe élégante qu’elle remplaçait par des jeans sans forme. Estelle devenait alors une Brigitte Bardot hagarde et sans retenue…
Je pourrais dire aujourd’hui, depuis mon rivage âpre et fort éloigné, qu’elle était irrésistible.
Deux ou trois ans avant cette veille paresseuse — où devaient s’inviter des surprises capables d’égaler les coups de théâtre de films comme La Notte d’Antonioni ou Les Amants de Louis Malle —, on était encore trop jeunes pour ces rôles. Pour être précis, en 1959-1960 j’étais encore un enfant, doué, à juger de rares photos conservées, de quelques beautés dans les yeux. Et peut-être aussi dans mes gestes rêveurs et captivants. Mais j’étais encore en deçà de la vie. Cette jolie enchanteresse était déjà, au contraire, une véritable femme, avec toutes les justes rondeurs et la lumière sur la peau et… Bon, Estella était aux aguets, cachée derrière un fauteuil fleuri quand j’entrai, glissant mon pied sur une invisible trottinette, dans le salon désert. À brûle-pourpoint, elle s’écria : — est-ce que je suis belle ? Cette question me bouleversa et je manquai tomber en arrière en me cassant l’os sacré… Non, je répondis alors… Elle haussa les épaules et partit pour d’autres conquêtes. Moi, refusant d’être le miroir complaisant de tous ses désirs inénarrables, je m’étais sauvé des obscurités d’un amour impossible.
Le soir de la fête de l’an 1964, la grande famille accueillait pour la première fois un petit groupe d’amis désemparés. Dans le bureau de mon oncle, il y avait juste une espèce de réverbère empruntée à la rue qui jetait un halo pathétique autour d’elle. Ô combien l’on avait bu ! Cela m’avait donné l’héroïsme d’oublier pour une fois mes traits de frilosité oubliant mon veston gris quelque part. Elle riait. J’avais la chemise blanche qui sortait un peu des pantalons, tandis que la cravate anglaise allait presque m’étrangler. Un ami tristounet essayait de trouver les accords d’une chanson :

Oh, Carol, I am but a fool
Darling, I love you tho’ you treat me cruel
You hurt me and you made me cry
But if you leave me I will surely die ….

Je pris la main d’Estelle. À moitié endormie, elle jeta les chaussures dans l’air, pour danser pieds nus. Ma sœur était là : résignée, souriante. J’étais fou ! Ce fut alors que je versai le champagne dans le verre adapté pour ajouter ce cruel exercice de boire sans cesser notre danse enivrante et hardie. On nous avait même offert des confettis, enveloppés dans des voiles plus légers que la soie d’un foulard indien. On posa les verres, on cessa de chanter. La musique d’un disque lointain remplaçait le silence de la guitare abandonnée dans un coin. Nous étions seuls Estelle et moi. Entre nos bouches rêveuses collées l’une à l’autre, il y avait juste ce filtre douceâtre sentant encore le parfum des amandes, la lueur blanche de ces petits cailloux désormais engloutis l’un sur l’autre, avec les autres délices d’un dîner opulent et la fatigue des jeux et la brûlure dans la gorge séchée d’une dernière cigarette…
Combien eut-il duré ce long baiser manqué ? Réponse ambiguë : une somnolente et indéfinissable éternité. Réponse pragmatique : un instant ! Jusqu’au moment où le bruit d’un téléphone, venant d’un ailleurs mystérieux, brisa ce bonheur inquiet, ce plaisir partagé de se plonger finalement dans le gouffre de la vie. Quelqu’un la réclamait. D’ailleurs, on sait bien que chaque Brigitte Bardot ou Grace Kelly au monde a toujours un fiancé sinon un mari qui l’attend.
Elle disparut, bruyamment, sans élégance.

Estelle, Estelle, Est-elle ? Elle est !
Ou, pour mieux le dire, Elle était…

J’allai chercher un autre confetti, ce caillou blanc qui devait dorénavant marquer la piste de mon destin audacieux.

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Giovanni Merloni

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