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001_17_01 180 Albert Aublet (1851-1938), image empruntée à un tweet
de Laurence @f_lebel

Si l’on tourne la feuille…

Chère Odile,
Je sais qu’en vous écrivant directement je vous couperai la parole ou pour tout dire je vous enlèverai le souffle. Mais, je n’ai pas le choix, je suis obligé de briser, pour une fois, la cadence de vos recherches de lectrices rigoureuses autour des bouquins que Le Galérien a partout éparpillés. Vous pourrez bien sûr y revenir vous-même par la suite, lorsque l’histoire de Nino reprendra son fil interrompu.
D’ailleurs, je me trouve dans une impasse sérieuse. D’abord, je veux faire bien comprendre combien ma destinée personnelle demeure étrangère à celle de personnages comme Nino, Alfredo ou Michele. Ensuite, j’ai envie moi aussi de me plonger dans la séquence lucide et harmonique du souvenir de mes vingt ans, s’accomplissant au milieu d’une béate contrariété, voire dans une série encore plus redoutable d’oxymores existentiels.
J’ai probablement une nécessité ambivalente de le faire. Car parler de notre vie, de notre véritable parcours à l’intérieur ou à l’extérieur des murs d’une ville habitée jusqu’aux combles, ce n’est pas que parler de nous, de nos troubles, de nos joies, de nos rancunes enfin maîtrisées ou alors payées chères. Il y a toujours des autres. Ils nous observent, peut-être, ils écoutent les échos de nos incursions dans leurs vies refoulées, dans des recoins de la mémoire commune qu’ils partagent ou ne partagent pas, qu’ils aiment remémorer ou alors qu’ils abhorrent. Avec cette conscience de la présence des autres, notre enthousiasme se brise, notre désir se laisse brider par ces quelques règles du savoir-faire qu’on nous a heureusement inculquées. Très polis, nous frappons gentiment à la porte de la grande villa trônant au milieu d’un jardin méditerranéen… La porte est ouverte, quelqu’un a même laissé la clé dans la serrure. « Est-il permis ? Y a-t-il quelqu’un ? »
« Voilà que cinquante-et-un ans se sont écoulés. Comment pouvez-vous prétendre qu’il y ait quelqu’un ? »
Déjà quelques-uns ont disparu, parmi les participants aux réunions qui se déroulaient dans cette salle meublée sans façon, dans l’esprit « pratique » d’offrir juste un minimum de confort à cette famille d’intellectuels en villégiature. Les morts sont toujours d’accord si on les convie pour une rapatriée d’esprits joyeux et créatifs, dans laquelle ils auront bien sûr la place d’honneur… Quant aux survivants, je compte sur leur distraction et sur la supériorité de leurs engagements, en attendant le jour où, par hasard, ils se retrouveront eux-mêmes dans ce lieu ressuscité, ravis peut-être d’en partager les souvenirs uniques, les voix retentissantes, les présences légères.

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La villa était une copie assez fidèle d’édifices similaires bâtis en Toscane au début du XXe siècle suivant vaguement le modèle des palais avec jardin de la Renaissance selon les infinies petites modifications que le temps et les modes leur avaient imposées. Légèrement écartée, elle pointait au milieu d’un court rectiligne de la route Aurélia avant que cette piste redoutable (1) ne tourne à droite pour seconder la géographie tourmentée d’une côte prometteuse d’aventures.
Juste au nord de Castiglioncello, dont elle est considérée comme une succursale, ou une dépendance, Quercianella est une localité âpre et lumineuse à la fois, où l’on ressent le passage continu de voitures et motos, la précarité des vacances forcenées, la beauté incommode de rochers aiguisés et, en même temps, la caresse du couchant, la mélancolie des heures creuses de l’après-midi qui s’estompe dans les préparatifs de soirées frénétiques dans des endroits vagues, exclusifs et pour moi inaccessibles.
Oui, au seuil de mes vingt ans, bien qu’universitaire m’étant engagé dans l’épreuve terrible d’une faculté pleine de pièges qui allaient m’accoutumer à plusieurs escamotages, je profitais tant bien que mal de la protection de mes parents, auxquels je ne demandais que l’argent pour l’essence et quelques cigarettes. Ou alors, le jour où nous nous rendîmes en cortège (la Fiat500 devant, la Fiat1500 derrière) au marché américain de Livourne, quelques kilomètres au nord, puisant dans mes épargnes (ou alors d’une somme reçue en cadeau d’une tante généreuse) je m’achetai mon premier véritable appareil photo, cette Canon super lumineuse qui me permit de rivaliser un peu avec la Contessa Zeiss de mon père, qui détenait alors le sceptre absolu en ce prestigieux domaine.
Cependant, les photos de mon père ni les miennes, qui racontent assez copieusement cette dernière vacance où toute la famille était présente et unie, ne réussissent pas à représenter la magie de ces trois semaines où la beauté de jour de la mer devait céder le pas à la beauté de nuit de cette Villa aussi spartiate que chaleureuse.
J’ai conservé avec le soin d’un bibliothécaire les quelques feuillets que Maria Teresa L. avait remplis un jour pour nous étonner avec le portrait de chacun des intervenants aux conversations ainsi qu’aux jeux de société qu’on estropiait librement à l’enseigne de l’amitié. Mais j’hésite à les transcrire et les traduire. En fait, ces portraits sont tellement ciblés et touchants, tellement intimes qu’ils vont même au-delà de l’exactitude et de la force des signes, dépassant la beauté même des couleurs qu’elle y a déversées. D’ailleurs, ces portraits en vers photographiaient très efficacement la situation que nous vivions. Mon père, âgé alors de cinquante-huit ans, laissait parfois jaillir au milieu de ses attitudes rassurantes et équilibrées quelques contrariétés. Il voyait la vieillesse s’approcher et peut-être il se sentait envahi sinon carrément écrasé par ces trois enfants épanouissants à l’unisson avec leurs corps grandis et leur bruyante vitalité. Il ne pouvait savoir non plus que sa propre vie allait finir rien que deux ans après… Ma mère, elle était pleine d’énergie et pourtant, inapte à l’égoïsme, elle vivait constamment absorbée dans la vie des autres et de ses trois fils en particulier. Ma sœur, elle passait toujours d’horribles vacances. Du moins, pendant les cinq années des écoles supérieures, elle avait dû rattraper deux ou trois matières chaque fois. Ne pouvait-elle perdre un an, subir le petit choc de répéter une classe en échange d’une merveilleuse normalité ? Pendant ces vacances de Quercianella, au-dessus de sa tête rêveuse le monstre connu du rattrapage ne flottait pas. Mais l’avoir essayé de se caler dans le sillon du père ne lui convenait pas. Ses contrariétés étaient symétriques à celles de mon père. S’il plongeait dans le cauchemar d’une vie se terminant sans que l’œuvre entamée s’achève, ma sœur souffrait pour une existence qui ne réussissait pas à démarrer selon ce qu’elle désirait dans l’intime. Quant à mon frère, il avait brillamment accompli la dernière année de lycée, il était amoureux depuis quelques mois d’une jolie fille aux cheveux blonds et avait la « feuille rose », donc il pouvait conduire à la seule condition qu’il y avait à son côté un deuxième pilote ayant le permis de conduire.
Maria Teresa L. était une essayiste de renom, ayant, entre autres, suivi une célèbre publication des « poèmes » de Giuseppe Gioacchino Belli (1791-1863), qu’elle avait regroupés, notés et commentés de façon incontournable. Cependant, sa culture profonde et richissime ne changeait rien de son tempérament brillant de véritable actrice ou vedette, apparemment plus adaptée au cône de lumière du réflecteur qu’au silence des bibliothèques. Pourtant, elle était déjà en 1965 assez myope et toujours engagée avec ses doubles lunettes…
À côté de Maria Teresa, il y avait Felice, un homme parfaitement adapté à sa tâche de baisser les hauts et de rehausser le bas du tempérament d’artiste de sa femme prodigieuse. Il était prodigieux lui aussi, brillant même, avec son calme sourire. Pour fournir une image visuelle de ce couple extraordinaire aux rares cinéphiles qui liront ces lignes, je proposerais sans faille Franca Valeri et Vittorio Caprioli. Si la grande actrice comique milanaise à la vaste culture théâtrale et musicale n’est pas trop connue en France, son mari n’a sûrement pas passé inaperçu lors de sa participation, par exemple, à « Zazie dans le métro » de Louis Malle.
Avec Maria Teresa et Felice, dans la villa de vacances agrémentée de double escalier et de terrasse avec balustrade en colonnettes de pierre blanche, il y avait aussi leurs enfants Simonetta et Sergio.
Si j’ai eu l’occasion de retrouver Simonetta à Bologne, quelques ans après, je garde, de son frère, juste le souvenir d’un enfant très vivant et gentil.
Grâce à lui, j’avais trouvé la clé pour entamer la randonnée hasardeuse de la mémoire. Parmi les nombreux jeux, plus ou moins difficiles ou intellectuels, à côté des portraits peints admirablement par sa mère, la ritournelle joyeuse et cadencée que Sergio me fredonnait pouvait apparaître trop facile. Et pourtant, combien est-il important de « tourner la feuille » dans le jeu redoutable de la mémoire tout comme dans le jeu périlleux de la vie :

Ecco Carletto che monta a cavallo
si volta il foglio
si vede il gallo… (2)

disaient les vers de cette ballade populaire italienne. Elle faisait de contrechant à cette inoubliable rencontre au-delà des générations qui a représenté pour moi, puisque je vivais un moment fort critique, un point de repère et d’espérance.

003_17_02 180 Gabriella Merloni, Lettrice, 2001

Avant de partir en vacances, ma première session d’examens universitaires avait été un peu décevante, surtout pour le recalage dans une matière typique du « travail dur » de l’architecte : « éléments constructifs ». Malgré ma bonne volonté dans les études, je n’avais pas abandonné l’écriture. Une façon de m’exprimer qui m’était indispensable, étant d’ailleurs affligé par plusieurs contrariétés affectives, dont la mort annoncée d’une liaison amoureuse qui durait depuis trois ans.
Pour exorciser cette interminable alternance d’ombres et de lumières, j’avais enfanté un Journal intime qui ressentait bien sûr de mes lectures et du « Mal obscur », le chef d’œuvre de Giuseppe Berto, mais constituait pour moi une rupture, une ouverture et aussi un premier pas. Ce manuscrit avait été lu dans mon premier « groupe » d’étudiants où figurait une certaine Daniela dont je ne me souviens plus du nom de famille. Il s’agissait de lectures semi-nocturnes, alternées à l’écoute des chansons de Bob Dylan, Joan Baetz et, « of course », Ray Charles, auxquelles se suivit, quand j’en eus le temps, à la fin du mois de juin, début juillet, une relecture plus analytique, que je fis avec ma future belle-sœur et ses amies Cristina et Teresa.
Dans ce texte d’une cinquantaine de pages en tout se condensaient mes espoirs et mon orgueil insoumis. Je n’avais pas du tout envie de renoncer à la longue marche pour atteindre ce mystérieux titre d’architecte. Mais l’écriture rentrait profondément dans ma nature. À la fin des vacances, je soumis mon manuscrit à Maria Teresa.
Ensuite, je m’en souviens comme si c’était hier… Nous venions de la plage. Une fois traversée par mille recommandations réciproques la route nationale Aurelia, où les voitures glissaient comme des flèches, nous trouvâmes notre amie près de la grille. Elle me prit de côté, expliquant à moi-même ce que j’avais exploité dans mon texte, où étaient ses faiblesses et contradictions, voire ses vices… où demeurait par contre une force ou tout simplement quelque chose d’original.
Puis, s’approchant de mes parents, elle dit que j’allais devenir un écrivain, que j’en avais tous les atouts !
J’en fus touché et comme caressé par un instant de gloire tout à fait inespéré. La réaction de mon père et ma mère fut, au contraire, abrupte et nette. Je crois même qu’ils s’étaient fâchés avec notre amie pour son initiative. Je ne devais pas me faire des illusions et surtout pas abandonner la route entreprise. Comme s’ils m’avaient dit, tous les deux : « tu ne dois pas écrire, cela est interdit pour toi ! »
Pendant des années, j’ai leur obéi. L’écriture a ensuite trouvé toute seule la route pour s’imposer et s’affirmer aussi… La veille de notre départ, il y eut une fête d’adieu dans la villa, où Maria Teresa, comme j’avais anticipé, livra à chacun de nous son portrait poétique. Voilà le mien :

Ce jeune homme à l’esprit vivant
puisqu’il se dérobe dans son cocon opaque
c’est pour ça qu’il me plaît
parce qu’il est timide, incertain de ses ailes.
Si vis-à-vis des autres tu étais plus expert
Tu saurais que plus des autres tu vaux.
Maria Teresa Lanza (1965)

Giovanni Merloni

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(1) la même que parcourait la Giulietta sprint du « Fanfaron » de Dino Risi

(2) Voici Charlotte qui monte à cheval
on tourne la feuille
y a Perceval…
traduirais-je en français, avec cette petite mention du chercheur du Graal, Perceval, le personnage le plus intrigant de l’épopée du Roi Arthur. Il me rappelle bien sûr Ulysse et Astolfo, celui qui dans le Roland furieux de l’Arioste part à la lune pour y récupérer la sagesse de Roland. Mais je pense aussi, plus précisément, à @perceval45, c’est-à-dire André Rougier. Cet homme prodigieux et inépuisable m’a aidé lui aussi — comme il le fait, généreusement, au jour le jour, avec tous les lecteurs éponges comme moi — lançant dans son blog un très beau commentaire à l’œuvre d’écrivains de l’envergure de Jouannais, de Vila-Matas et Roberto Bolaño. Dans ce texte : « on peut se demander si la « communication », puisqu’il existe un sens faible du mot, doit-elle obligatoirement être le but de TOUT écrivain (et créateur en général) La réponse de certains (qui est aussi la mienne) est que ladite création n’est pas seulement ( ou pas vraiment…) machine à communiquer, mais souffle dérobé à des dieux pas toujours consentants, assourdissant retour au silence, trou noir, éclair blessé, outil à nul autre pareil pour guérir du monde, des autres, de soi et, tout autant, guérir de son aveuglement qui l’aurait oublié… »
G. M.