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Mes chers lecteurs
Quelqu’un de vous constatera, en dehors de quelques modifications, que le récit d’aujourd’hui, faisant organiquement partie de l’histoire racontée, avait déjà été publié récemment dans ce blog.
GM
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« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé »

Dimanche 28 juillet 1963
Après la rencontre avec Randazzo, j’avais eu l’impulsion de ne pas quitter Rome pendant l’été. Ou alors de faire une courte visite à mon camarade Tonino Quercia, en villégiature à Scauri, une localité balnéaire à mi-chemin entre Rome et Naples. Ainsi, j’aurais atteint l’ataraxie par le biais de l’équidistance. Les mots de mon professeur m’avaient ouvert les yeux, éloignant mon esprit de la pensée d’Agata qui, durant quelques jours, est demeurée seule et abandonnée sur un écueil au milieu de la mer. Ensuite, obéissant à l’autre conseil péremptoire de Randazzo, celui de réserver une place aux coups de cœur que pouvait engendrer un paysage ou un roman, je me suis laissé capturer à nouveau par Elsa Morante et ses aventureuses descriptions de l’île interdite…

« Souvent, dans les livres, les maisons des vieilles cités féodales, groupées ou disséminées dans la vallée ou sur les flancs de la colline, toutes bien en vue du château qui les domine du point le plus haut, sont comparées à un troupeau autour de son berger. De même, à Procida, les maisons — que ce soient celles, nombreuses et serrées l’une contre l’autre, en bas, au port, celles plus rares de la colline ou celles des hameaux isolés dans les champs — ont vraiment, de loin, l’air d’un troupeau dispersé au pied du château. Celui-ci se dresse sur la colline la plus haute (laquelle, au milieu des autres petites collines, a l’air d’une montagne) ; et agrandi par des constructions superposées et ajoutées au cours des siècles, il a atteint la taille d’une gigantesque citadelle. Surtout la nuit, les navires qui passent au large ne voient de Procida que cette masse sombre qui fait ressembler notre île à une forteresse au milieu de la mer.
Depuis environ deux cents ans, ce château est devenu un pénitencier : l’un des plus vastes, je crois, de toute l’Italie. Et, pour beaucoup de gens qui vivent au loin, le nom de mon île est celui d’une prison. » (1)

002a_matisse-agata-7-180 Henri Matisse, Woman at the Fountain (1917), image empruntée
à un tweet de Mordecai (@MenschOhneMusil)

L’idée de réclusion et d’exclusion à la fois que m’avait transmise cette redoutable description du pénitencier de Procida se prêtait à deux hypothèses et interprétations.
Selon la première hypothèse Agata s’était volontairement cloîtrée dans l’île-pénitencier, tandis que j’en étais exclu avec l’étiquette de « sujet indésirable » : cela projetait sur l’île et sur notre histoire, brisée au moment de son épanouissement, une couche de solennité tout en donnant à moi la force, sinon l’héroïsme de la renonciation :

« Je serai dans la mer, tel un rêve lointain » (2)

En fusionnant la mer et le rêve, j’avais trouvé ma première métaphore ! Et je voyais déjà ce premier vers abouti avancer telle une locomotive suivie d’innombrables wagons vides… « Au bout de cinquante ans, je remplirai ces wagons de véritables vers poétiques, je me suis dit. Je les enverrai ensuite à Randazzo, beaucoup plus âgé que moi, qui sera alors à la retraite… »
Mais, quoi faire maintenant ? Je ne pouvais certainement pas partir à Procida et me noyer sous les yeux d’Agata et de ses « prétendants » ! J’ai pensé alors aux cycliques frustrations de Garibaldi ; à ses vagues d’amour pour l’Italie qui cognaient contre l’indifférence de multiples égoïsmes et pouvoirs ; à son île qui était une oasis de calme bucolique ; aux pinèdes, qu’il avait planté de ses mains… et j’avais pris ma résolution : « Caprera, tout comme les autres îles de l’archipel de La Maddalena, bénéficie d’une mer immense, d’une beauté incommensurable ! C’est là que je vais me noyer ! »
À présent, il ne me restait que déverser — d’une île inconnue à l’autre, inconnue elle aussi — tout ce que notre histoire, interrompue, avait créé au jour le jour ; tout ce qui avait jailli du néant de nos premières conversations presque enfantines et que par notre entente prodigieuse avait mûri vertigineusement. À Caprera j’aurais cherché une plage déserte entourée de rochers d’où j’aurais plongé, la tête première, dans l’eau… Elle me passionnait l’idée de frôler les algues vertes et les roches roses de cet aquarium luxuriant que j’imaginais identique à celui qu’Agata m’avait décrit… D’ailleurs, nager sous l’eau, tout près de la rive, c’était la seule chose que je savais faire. Une bonne solution pour disparaître sans mourir. À Caprera, hébergé par Garibaldi…

003_schiele-agata-7-180 Egon Schiele, Standing Girl In a Blue Dress and Green Stockings, Back View (1913),
image empruntée à un tweet de Brindille (@Brindille)

La deuxième hypothèse était beaucoup plus dangereuse pour moi : Agata ne s’était pas renfermée à Procida de façon spontanée, elle y avait été traînée contre sa volonté ou alors elle était une indigène comme la Graziella de Lamartine, dont ma mère m’avait esquissé un portrait flou.
La prison familiale, le renfermement dans les interdictions et les tabous : voilà de bonnes raisons pour qu’elle n’insiste pas avec son invitation à la rejoindre ! Une raison à laquelle je n’avais jamais songé, qui me semblait brusquement évidente : les difficultés à surmonter pour atteindre l’île et y survivre auraient sans doute dépassé mes forces ! Si elle était « trop petite » pour faire l’amour, moi j’étais « trop petit » pour « venir la récupérer ». Il m’aurait fallu un hélicoptère ou un tapis volant… mais aussi un costume gris et une gueule impeccable… Quant à Agata, seule, sans complices, elle serait tout à fait incapable d’envisager ce petit hasard de venir à ma rencontre en bas de chez elle… Personne entre nous deux n’avait l’âge pour maîtriser la vie pour en cueillir ces indispensables bénéfices qui nous poussent à vivre et espérer du matin au soir.
Mais, qui sait ? Agata aurait voulu malgré tout que je me déguisasse en Ulysse ou en « homme tranquille » et que je me résolve à la ravir ! Mais je n’avais rien d’Ulysse ni de John Wayne. Et je n’étais pas non plus un sicilien aux deux cerveaux, comme l’était Randazzo. Et puis, lui aussi, il n’a jamais eu une telle désinvolture, au cours de sa vie !
Je me disais que, dans les tréfonds de son âme, Agata m’aimait… et je n’étais que la victime et le complice d’un malentendu. Mais pourquoi, avant de partir, avait-elle dit : « prends-moi, si tu en es capable » ?
En mêlant entre elles les deux hypothèses, ma renonciation pouvait enfin ressembler aux retraits réitérés Garibaldi, se révélant pour moi comme autant de leçons sur l’amour et la dignité :
« Le seul sentiment durable est l’amour désintéressé, exempté de calculs et d’attentes non sincères ! » me susurrait dans mes rêves, de façon débonnaire, le grand fabricateur de pinèdes, celui qui avait su cueillir les sentiments meilleurs du peuple sicilien, passant indemne dans les méandres de ses deux cerveaux.
« Le seul amour qu’il vaut la peine de poursuivre est l’amour partagé », m’avait dit Randazzo, essayant de couper court mes élucubrations. D’un coup, tristement, l’amour d’Agata me paraissait alterne et flou. « Cette incertitude ne fera pas de moi un homme mesquin, j’essaierai de demeurer vigilant dans les quatre murs de mon cerveau et ne sortirai pas dans la folie, comme il est arrivé à Roland. Pourtant, combien est-il difficile de garder les yeux fermés tout en sachant que je ne te verrai pas quand je les rouvrirai ! »

004_auguste-mack-180 Auguste Macke, Géranium et rideaux,
image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Heureusement, il y avait ce précieux bouquin s’adaptant au rôle d’un « état tampon ». Au fur et à mesure que je le lisais, je me persuadais davantage que l’île d’Arturo n’existait pas. Mais c’était de même étonnant, pour moi, constater que depuis 1957 rien que sept ans s’étaient écoulés, et tout avait changé ! Il n’y avait pas que les nouveautés scandaleuses dont me parlait Agata dans ses lettres. On discutait avec passion, à Procida, d’un film qui venait de sortir dans le cinéma : « Les mains sur la ville » où l’on avait fait un récit intransigeant de ce qui était en train de se passer à Naples. (4) Moi j’avais dans les yeux mon horrible quartier de Rome, que j’avais vu grandir jour après jour avec autant de vulgarité et violence. N’avait-on pas mis, là aussi, les mains sur la ville ? Il y a sept ans… Un tel spectacle était tout à fait inimaginable. Mais c’est ainsi : la soudaine richesse des Italiens — oh, combien éphémère et ridicule ! — ne pouvait pas se produire en dehors d’une croissance malsaine et chaotique !
Sans doute, je ne voulais pas croire à ce dogme absolu de la beauté incorruptible de l’île qui transparaissait du bouquin d’Elsa qu’Agata m’avait donné pour qu’au contraire j’y croie… Ce livre « galeotto » et messager d’amour…
Voilà pourquoi je me suis demandé : « Qui sait si ces mains sales et impitoyables, dans leur avancée souterraine et systématique, toucheront aussi un endroit sacré comme l’île d’Arturo et Graziella. »

« Du côté du couchant qui regarde la mer, ma maison est en vue du château ; mais à plusieurs centaines de mètres à vol d’oiseau, par-delà les nombreux petits golfes d’où, la nuit, se détachent les barques des pêcheurs avec leurs lanternes allumées. La distance ne permet pas de distinguer les grilles de fer des petites fenêtres, ni le va-et-vient des geôliers sur les remparts ; si bien que, surtout l’hiver, quand l’air est brumeux et que les nuages en marche passent devant lui, on pourrait croire que le pénitencier est un manoir abandonné, comme on en trouve dans beaucoup de vieilles villes. Une ruine fantastique, habitée seulement par les serpents, les hiboux et les hirondelles. » (1)

Lundi 29 juillet 1963
Après un échange assez rapide d’appels interurbains, j’ai pris la décision de me rendre à Procida avec Dodo. Toto, le père d’Agata, empressé et efficace, nous a réservé une chambre pendant un mois et mes parents ont été contents pour le prix.
— Pour que nous y résistions ! a dit Dodo.

005_stazione-aoutrou-180 Photo empruntée à Dominique Autrou (@aucoat) sur Facebook

Giovanni Merloni

(1) Elsa Morante, « L’île d’Arturo, mémoires d’un adolescent », Folio Gallimard, 1978, traduit de l’italien par Michel Arnaud

(2) Texte poétique (Ambra n. 6)