le portrait inconscient

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II Libero et Solidea 1/2 (il quarto lato n. 2)

28 jeudi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Libero et Solidea I (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, Chap. II, pages 19 et suivantes)

S’acheminait l’été. Les journées étaient très chaudes, étouffantes, insupportables. Les cesenates, enfermés chez eux, somnolaient devant la télévision, ou alors commentaient le comice entendu sur la place, en se réfugiant sous l’abri rassurant d’idéologies préconçues. Mais, quelqu’un d’eux, plus curieux, avait vaincu la paresse pour aller voir.
Dans l’austère salle du Réduit, où les voûtes en pierre et les grandes fenêtres en noyer semblaient pourtant prêtes à accorder une chance aux bonnes intentions, l’assemblée s’inaugura avec un air d’incompétence et de mystère.
C’était quoi le quatrième côté ? D’où sortaient ces jeunes architectes exubérants et déplacés qui présidaient la table des orateurs ? Étaient-ils des enfants, ou petits-enfants de quelqu’un de connu à Cesena ? Qui était ce Pio Foschi ?
— Mais oui ! Pio Foschi, le poète, celui qui ne vivait que pour cette fille… Elvira Rossetti ! dit le monsieur aux moustaches. Il avait perdu la tête, ne voulait plus de ses livres, errait la nuit dans les rues de Cesena, maigre comme un clou…
— Et l’autre, Stelio Camporesi ? demandait la grosse dame.

Entre-temps, Pio Foschi avait entamé son soliloque :
— À la fin du siècle dernier, avec le prétexte de bonifier le quartier malsain, en fait pour accueillir à Cesena le Roi d’Italie sans trop de risques pour son intégrité, on démolit le borgo qui bouclait le quatrième côté de la place du Popolo.
— Demain matin, ajouta-t-il, nous présenterons à la Mairie notre proposition de construire, à sa place, un nouveau bâtiment auquel devrait s’integrer une promenade abritée entre la place et la Rocca Malatestienne.
Pio était un jeune agitateur avec barbe et lunettes. Derrière ces vitres toujours embuées deux yeux gris toujours rougis s’éveillaient. Prisonnier d’une sauvagerie enfantine, il se déplaçait avec une allure typique, courbe et maladroite. Ses manières gentilles étaient parfois contredites par des tempêtes plaintives qui pouvaient provoquer quelques perplexités. Cet après-midi-là, il était en proie à un rhume colossal, qu’il affrontait avec une réserve de mouchoirs multicolores.
— C’est lui, insistait le monsieur aux moustaches.
— Lui qui ? demandait la grosse dame.
— Celui qui vagabondait sous les arcades du corso en disant Elvira, Elvira.
— Mais non ! Vous vous trompez ! C’était un personnage tragique. Rien à voir…
— C’est lui ! C’est lui!
— Il s’agit d’un projet sans but lucratif, hurla Pio, se prenant pour un Roland provincial abandonné à Roncevaux. Mais la Mairie, tout comme un mur de caoutchouc, ne veut pas accorder la permission ; même pas pour un faux rideau adapté à la projection des ombres chinoises.

À côté de Pio il y avait, sérieux jusqu’à la limite de la maussaderie, l’architecte Stelio Camporesi, celui qui avait projeté ce machin moderne qu’on voulait coûte que coûte encastrer dans la tranquillité pleine de toiles d’araignée de cette place pavée. Camporesi avait hâte de prendre la parole.
Quant à lui, Pio, il n’était pas la quintessence de la démocratie. On n’entendit parler que lui, pendant une heure et demie. Il y avait pourtant en lui une telle charge de jeunesse que les vingt-six grosses dames et les quarante-trois messieurs aux moustaches qui étaient là allaient petit à petit se convaincre qu’en sortant de la réunion, ils auraient découvert bel et bien redressé ce côté oublié et inutile de la place.
Quelqu’un, tout de suite traité de réactionnaire, protesta qu’il ne le voulait pas ce quatrième côte, en signifiant sa contrariété par des gestes évidents des mains et des sourcils.
D’un coup, Pio, profitant du rhume qui le dispensait de la fente finale, se laissa aller éreinté sur sa chaise, avant de fixer son regard dans le vide. Survint en lui l’état d’âme du promeneur solitaire qui, après une longue et fatigante grimpée sur le dos d’une montagne, une fois atteint le chalet entouré de prés verdoyants, renonce à son but primordial, c’est-à-dire au refuge hardi, accroché là-haut, parmi les nuages noirs et les corbeaux.

La tête bien droite, juste un peu inclinée sur le côté, Solidea présidait un coin reculé de la salle. Elle avait le regard absorbé en direction de l’affiche colorée où l’architecte avait dessiné son projet farfelu, mais son esprit était ailleurs.
Il était désormais cinq heures de l’après-midi. Le silence qui avait succédé à la brusque interruption de la relation de Pio Foschi fut tôt rempli par des voix qui se cherchaient. C’était la petite foule de spectateurs passifs qui se réveillaient de leur engourdissement pour s’intéresser finalement à l’argument proposé ou qui au contraire, trahis par la lumière soudaine dans la salle, ne pouvaient pas cacher leur irréparable indifférence.
Solidea commença à se sentir mal à l’aise. Elle vit que quelques-uns gagnaient furtivement la sortie, tandis que d’autres entraient, attirés par le vacarme général. De ses yeux clairs et changeants il prit alors le réflexe de regarder en direction de la porte du Réduit.
Dans la pénombre envahie par la fumée et les voix, Libero entra, attendu et inattendu, presque méconnaissable maintenant, son masque blanc enlevé.
Il vit Solidea et en fut assommé. Il s’arrêta près d’une colonne et se mit à raisonner : « Comment faire pour m’approcher d’elle, en évitant les regards des présents ? »
Mais, Solidea, après avoir ramassé son Resto del Carlino démantibulé et chiffonné, se plia en deux et, glissant derrière les ombres noires des agités en réunion, sortit par la porte opposée.

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Au-dehors, en plein air, la ville s’aventurait en plusieurs directions.
Au centre de la lumineuse place du Popolo la fontaine consacrée à Rossini et à ses joyeuses spirales mondaines s’efforçait par ses éclaboussements d’eau d’atteindre les sérieuses spirales célestes. De là les arcades, multipliées et transfigurées dans son esprit excité, conduisaient vers quatre grandes portes néoclassiques. Au-delà des portes, quatre mondes cardinaux tout à fait inconnus et menaçants attendaient d’être visités.
Libero, dans sa condition de poursuiveur, devait choisir.
Se faufiler dans la basse arcade de magasins de primeurs et de modestes bars et bistrots ? L’arcade élévée, constellée de villas et jardins ? Ou bien l’arcade vétuste, où coule la voie romaine qui se prolonge dans l’incommode promenade où l’on est obligé d’avancer pieds nus, jusqu’à l’église là-haut ? Ou alors, enfin, à l’ouest, cette partie dépouillée d’édifices et de perspectives, l’arcade à moitié bombardée et reconstruite, donc de hauteurs, largeur et profondeur disparates ?
Solidea s’était sauvée avec l’intention de rester seule.
Cela amenait à exclure le parcours plus engageant, parmi la foule gaspilleuse. Cependant, Libero ne croyait à la désolation de la rue sans boutiques, ni à la solitude pénitentielle de la « via crucis » à la lueur des bougies, parmi d’inquiétantes odeurs d’encens indien.
Dans son cœur palpitait une incertitude frôlant le désespoir. Sa tête, vivante et même trop excitée, se détachait affreusement du reste de son corps.
Il s’achemina le long de l’arcade désastreuse, attiré par la confusion de la gare. Dans la pelote brouillée de ces rues abritées, où à cette heure du soir on ne rencontre personne, on entendait des télévisions allumées, des voix de familles en train de préparer le dîner, quelqu’un invité d’un ton impérieux à râper le parmesan, quelqu’un d’autre chargé de monter la table sans oublier de remplir l’huilier.
Au croisement d’une arcade transversale, il se cogna contre ses deux amis et rivaux, qui traînaient devant une pharmacie. Bien sûr, il n’avait pas peur des questions d’Otello. Il n’était pas vexé non plus vis-à-vis de Stelio, pour ce foulard en pleine gueule. En tout cas, au risque d’être emporté par le bus en course, il traversa la rue sans regarder avant de se faufiler dans l’arcade opposée.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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I La promenade (Il quarto lato n. 1)

27 mercredi Mar 2013

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La promenade (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, pag. 9 et suivantes)

Une foule effervescente ondoyait entre l’ancienne Barrière douanière et le Dôme prenant d’assaut les bouquinistes et les vendeurs de banalités venus exprès de Cesenatico. Des hommes et des femmes, à pied ou en vélo, erraient incertains sur le corso, au milieu des rectangles de lumière et d’ombre projetés par les nuages et les toits sur le pavé gris du Savio.
C’était la veille des élections administratives. Suite à l’accord entre les républicains et les communistes à Cesena aussi on s’attendait à la victoire du centre gauche. Place du Popolo, il y avait eu le discours de Giancarlo Pajetta. Les gens discutaient. Quelques-uns clignaient de l’œil avec enthousiasme : « On y est, désormais ! ». D’autres haussaient les épaules : « On verra ce qu’on verra ».
Plus avant, près de l’ancienne Barrière, en face des Funambules il y avait beaucoup plus de monde qu’à la manifestation du premier mai. À gauche, sur le fond décoloré des remparts, deux clowns multicolores s’enroulaient sur eux-mêmes, singeant les cabrioles des sujets et des puissants, des électeurs et des élus. Au centre, il y avait un mime blanc, se consacrant à la fixité et à la souplesse.
— Vas-y, Libero ! hurla un gamin à la voix aigüe.
Libero Alessandri montait sur les planches avec une légèreté irrésistible. Il avait deux belles mains de pantin, capables de s’affaisser, de se raidir ou de bondir comme un ressort. Il avait les yeux sombres, le front élevé, les lèvres minces et charnues, les épaules minces et le corps allongé. Sa silhouette indéfinissable avait la capacité prodigieuse de produire sur le spectateur un étrange égarement lorsqu’un sourire s’affichait au milieu des nombreux plis de son masque douloureux.
Sa femme Guerrina, dans la rue, distribuait les tracts du spectacle imminent, tandis que dans un coin reculé leurs enfants, maigres et silencieux, s’amusaient à dessiner des monstres. Sous le tréteau il était désormais difficile d’atteindre un espace vide.
D’en haut, Libero observait une à une les coiffures et les grimaces, s’amusant à deviner les comédies familiales, les rivalités commerciales, les passions politiques, les fanatismes sportifs. Soudain, dans un recoin où deux notaires pansus discutaient des courses à l’hippodrome, il perçut une petite tête rousse. Il fut immédiatement frappé par ce profil régulier et cette bouche nerveuse. Mais, où l’avait-il déjà vue ?
La femme se retourna et le fixa longuement. Il plongea dans le vert émeraude de ce regard dense et égaré, puis il se mit à sursauter : le spectacle commençait.
Il était muet, pourtant il écrivait des mots dans l’air :
— D’abord, je vais expliquer à vous tous, et à vous, madame en noir et gris, l’importance de la douceur.
Il fit un geste ample, ressemblant à une roue de bicyclette : — Pour vous signifier qu’il est tout à fait inutile de chercher la douceur dans les esprits ingrats et superficiels.
Il fit un autre geste, comme une caresse sur le dos des vagues de la mer : — Pour te confier à toi, oui à toi seulement, que la douceur jaillit de la souffrance.
Libero s’arrêta, foudroyé. Les yeux de la femme avaient cessé de se noyer dans leur mélancolie de marais. De l’intimité de ces portes limpides un ordre péremptoire avait bondi au dehors : — descends, et promenons-nous parmi les gens normaux !
D’un coup, Libero avait tout oublié : les tergiversations, l’ennui, le profond malheur d’une vie sans amour, sans un véritable amour :
— Je n’hésiterai pas à me libérer de ces poudres, dirent ses mains fuselées et exsangues, tout en indiquant le soleil parmi les arbres. Tu t’appelles Solidea, n’est-ce pas ?
Qui sait en quel recoin des archives municipales Libero avait trouvé ce prénom, Solidea. Un prénom lumineux et rebelle, choisi par son babbo Vladimiro et approuvé à contrecœur par sa tante abbesse du couvent de Sogliano.
C’est la lutte finale
Groupons nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain.
Combien de fois dans sa grande maison près des remparts on lui avait fredonné cette ritournelle et tous ces chants révolutionnaires, grinçants et rudimentaires qu’elle entendait maintenant rebondir dans la rue…
Siffle le vent, hurle la tempête
Souliers cassés et pourtant il faut continuer
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir.
« La lutte finale, le soleil de l’avenir, le printemps rouge, pensa la belle Solidea, en tâtonnant ses cheveux roux comme si son prénom s’y fût empêtré. Je n’y avais jamais fait attention ! »
003_quarto lato_740Elle s’aperçut de deux nouveaux soupirants venant du comice, qui la pressaient. Ils ne levaient ni les drapeaux rouges ni les journaux chiffonnés, et affichaient cependant l’aspect typique des fanatiques civilisés, prêts à critiquer à la moindre occasion, sans mépriser pourtant les faiblesses humaines et les spectacles de rue.
Le premier était Stelio Camporesi, un juvénile architecte de Forlì. Grand et maigre, il avait une chevelure frisée et ébouriffée. Lorsqu’il avait affaire avec les hommes, Stelio était abrupt, instinctif : une toile d’araignée de rides s’affichait alors sur son crâne basané par une redoutable évidence. Quand il s’adressait aux femmes, il était au contraire aimable, gentil. Et sa peau se détendait comme celle d’une pêche.
Le deuxième était Otello Comandini, le peintre sans âge. De stature moyenne, doté de cheveux touffus il se distinguait nettement par ses gestes agités, ses lunettes lourdes et ses expressions légères, mais aussi, à bien y réfléchir, par son évident syndrome de présentéisme futile, que démentaient quelques rares exploits de générosité.
— Camarade, ici ce n’est pas ta place, dit Otello, en tordant ses mains calleuses et son écharpe rouge.
Dans une autre occasion, amusée par un tel personnage, Solidea aurait cueilli bien sûr la provocation, en répondant : — pourquoi serais-je déplacée ?
Cela aurait déclenché probablement une conversation sans queue ni tête et ensuite, peut-être, une connaissance sans trop d’engagements et de responsabilités.
« L’autre aussi a l’air sympathique… », avait-elle considéré. Ces deux camarades auraient pu satisfaire ses curiosités autour des élections et des intrigues dont on vociférait, peut-être en lui brouillant les idées. Si elle les avait rencontrés avant, en face du tir à la cible ou au jeu du bouchon, plutôt qu’au-dessous de ces tréteaux bénis…
004_quarto lato 740Autour d’eux le silence s’était installé. Toute la ville s’était arrêtée à regarder. Otello et Stelio aussi s’étaient résignés à l’écoute… En fait il s’agissait d’entendre plus que de voir, essayant de traduire en de simples mots le langage chiffré de cet être hors norme, apparemment porté à se rebeller à toutes les lois, même les lois de la Nature.
Les mouvements de Libero étaient lents, très lents, rudimentaires tout comme les gestes d’un homme primitif qui se recroqueville dans sa peau d’ours, jusqu’au moment où il atteigne l’immobilité. Une immobilité volumineuse et terrible. Quelqu’un crut à un malaise ou à un vide de la mémoire. Il gisait au milieu de la poussière blanche, plié en deux. Sa tête semblait un objet lourd et assez fragile, détaché du reste du corps. De ses yeux mi-clos sortaient des phrases incohérentes, adressées à Solidea :
— Ne vois-tu pas ce que je deviens ? Je dois me feindre mort pour pouvoir te parler.
— Mais, pourquoi moi, au juste ? Tu ne me connais même pas, objecta Solidea.
— La vie est pleine de prodiges. Le jour du désespoir extrême, il suffit qu’une voix te parle avec indulgence… et l’envie revient de commencer… une nouvelle vie.
— C’est à moi, cette voix ?
— C’est toi, ce n’est que toi.
Solidea se pencha vers l’enchanteur entrouvrant les lèvres d’où s’enfuit un gémissement de passion qu’elle et lui seulement pouvaient entendre.
Maintenant, Libero, debout d’un bond, conversait avec animation. Tous ceux qui l’avaient suivi avec passion et appréhension comprirent.
— Messieurs-dames, la douceur n’est que mort apparente. D’une mort pareille on ressuscite ou alors on meurt pour de bon, définitivement. La douceur est le pont entre des mondes incommunicables et les destinées inextricables qui nous lient l’un à l’autre. Soudain, une force désespérée nous pousse à nous dépasser, à nous rendre au-delà d’une barrière invisible, là où nous ne sommes jamais allés. Depuis ce moment qui n’arrive qu’une fois dans la vie…, tous les ponts se ressemblent : le pont en dos d’âne sur le Savio, le pont de barques sur le Po… et le pont que nous avons coupé derrière nous !
005_quarto lato 740Otello était visiblement contrarié par le talent que Libero exploitait de façon tout à fait naturelle pour attirer la femme fatale dans son filet : — Je l’ai toujours su, protesta, il suffit d’avoir des planches sous les pieds pour capturer les troubles d’autrui avant de les entraîner assez loin de tout centre raisonnable.
— Non, non, par pitié, dit Stelio. Ce spectacle décadent et moche ne me fait ni chaud ni froid.
— Moi aussi, je ne me fais pas embobiner par cet étalage de bons sentiments, dit Otello, en fixant les rondeurs de Solidea jusqu’à la mettre en embarras.
Ce fut à ce point-là que Libero se mit à mimer la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il ôta son chapeau blanc pour décrire le front haut de Stelio puis, en sautant sur le côté opposé de la scène, saisit un balai qu’il posa sur sa tête : maintenant il était Otello, l’homme dont la chevelure rappelait une perruque. Au milieu il feignit d’être la belle et harmonieuse Solidea. Après cette indispensable préambule, voyant que le public autour était de plus en plus en haleine et la gorge serrée, il prêta son corps et son âme pour un petit acte unique. Entre-temps, il fit tout comprendre à Solidea : il connaissait fort bien ces deux camarades, il y avait d’ailleurs quelque chose qui le liait strictement à eux. Cela ne l’empêchait pas de condamner par des gestes éloquents le manque de honte de Otello et de scrupules de Stelio, avant de se jeter à genoux pour lui susurrer :
— Je t’aime !
Otello, de sa part, ne renonçait pas à jouer ses cartes :
— Laissez tomber, mon amie. Essayons plutôt de goûter cette vie sans trop d’hypocrisie. Enfin, si on doit le faire, on le fait. Sans jamais oublier d’encadrer nos passions secrètes dans les règles éternelles.
— Qui peut dire être heureux ? ajouta Stelio agitant dans l’air un foulard froissé. Celui qui passe tout son temps à sautiller sur un plateau… ou au contraire celui qui traîne au jour le jour ? Où est-elle la véritable vie ? Nulle part et partout !
Solidea ne savait plus où donner de la tête. Où voulaient-ils débarquer, ces deux types ?
— Nous gaspillons notre existence au milieu du gué, esclaves de mille compromis, continua Stelio, mais nous nous drapons toujours dans de grands idéaux, comme si notre tête, séparée du reste du corps, fût visée sur un buste en porcelaine ou suspendu entre les mains d’un redoutable ostéopathe.
— N’est-ce pas comme ça ? ajouta-t-il. Tandis que nous consacrons le meilleur de nous à la maquette en bois de la ville de nos rêves, le pire ondoie à la vue d’un ventre féminin se dandinant au milieu de la foule.
Stelio se tut, à l’improviste. Le foulard avait glissé par terre. Il se trouva d’un coup malheureux, comme si son dessein, jusque-là pur dans son esprit, avait été englouti dans les cavernes interminables de ce ventre désiré.
Faisant une révérence, Libero lui adressa la parole : — D’accord, Stelio, monte sur le plateau. On va inverser les rôles.
— C’est ton tour, je t’en laisse vivre la gloire, lui répondit sec Stelio. Demain, toi aussi tu devras reprendre le train-train.
Otello s’adressa à Solidea :
— Es-tu vraiment fascinée par cet artiste du dimanche ? Les femmes tombent amoureuses de lui, mais il les abandonne.
Stelio contrôla sa montre : — viens avec nous belle dame. Et au chevalier à la Triste Figure nous lançons un gant de défi. Avec ça, il ramassa par terre le foulard et le jeta sur la gueule du mime.
Otello profita de l’agitation évidente de Stelio ainsi que de la surprise de Libero pour saisir la main de Solidea :
— Viens, on t’offre une glace. Demain, tu ne dois pas rater l’assemblée citoyenne. On y parlera de notre projet.
En arrivant, essoufflée, à la Barrière, Solidea n’avait pas vu cette banderole rouge, qu’elle observa maintenant paresseusement. Stelio lut à voix haute :

REDONNER LE QUATRIÈME CÔTÉ À LA PLACE DE CESENA !

— Le quatrième côté ? demanda Solidea. Puis, bras dessus, bras dessous avec ces deux compères, elle s’éloigna légère et rêveuse dans le vacarme et les vapeurs de la fête citoyenne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27  mars 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir III (Portrait d’une table n. 18)

27 mercredi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Chère Catherine,
J’espère que tu me pardonneras. Car, en fait, le parcours de ce « portrait inconscient d’une table » risque de devenir de plus en plus tortueux. Cependant, je t’assure que ce n’est qu’une impression, possible, mais fausse.
Parce qu’il y a des coïncidences écrasantes qui m’obligent à corriger la route.
Voilà celle d’aujourd’hui. Hier, je parlais de la destruction du quartier de Cesena et de la naissance, en même temps, d’un nouveau Paris autour des deux gares et de place de la République.
J’avais noté qu’après la destruction il y a la disparition et que ces mots redoutables sont en corrélation évidente avec des mots apparemment plus positifs, comme transformation ou train…
Ce matin, au réveil (car la nuit porte conseil) je me suis souvenu de la raison, disons du moteur principal de mon livre primordial, Il quarto Lato.
Ce fut, je l’avoue, l’idée d’une femme aux cheveux roux qui s’appelait Solidea (seule idée), un des prénoms héroïques et anticonformistes qu’en Romagne on avait l’habitude de donner aux enfants pour leur faire plaisir…
Solidea dans mes premières ébauches s’appelait Garance. Elle aimait Baptiste, qui devint après Libero.
Baptiste, dans mon imaginaire à la Fellini, était aussi un équilibriste incontournable, mais ça ne change pas grand-chose.
Les lecteurs français ont déjà dénoué le drame de la coïncidence. En hommage aux Enfants du paradis, ce film incontournable que j’avais vu une seule fois au cinéma Rialto, Il quarto Lato commence de façon très similaire au film de Carné. Une foule aveugle entraîne Garance-Solidea devant les tréteaux où Baptiste-Libero va jouer son spectacle de mime.
Mais, où est-elle cette coïncidence que je ne découvre qu’aujourd’hui ?
Dans le mot disparition. En 1995, lorsque j’entamais mon histoire, je transférais le boulevard du Crime dans un lieu semblable sans le savoir. En déplaçant moi-même à Paris, pas loin du boulevard du Temple et de l’Hôtel Nord, je n’ai pas fait seulement un hommage à Arletty, inoubliable interprète de Garance et « gueule d’atmosphère ».
Le fait extraordinaire est que la démolition-disparition du borgo de Cesena est contemporaine à celle du théâtre des Funambules et du boulevard du Crime.
Donc tous les artistes et saltimbanques qui, à Cesena, se battent pour la reconstruction d’un quarto Lato, même provisoire, ils pourraient bien être les Funambules ressuscités..

(Giovanni Merloni Le quatrième côté, chapitre I, « La promenade »)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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Giovanni Merloni : Il quarto lato – Liste des publications

26 mardi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Le quatrième côté de la place, ou les vertus des inaptes : Nous sommes en 1975. Cesena est un petit chef-lieu de département en Romagne, toujours rivalisant avec Rimini et Forlì à la recherche d’une quelque suprématie. Dans l’ennui d’un relatif bien-être, en l’absence aussi d’échanges importants avec le reste du monde, un groupe d’amis, politiquement engagés à gauche (« à gauche même du parti communiste »), ne trouve de meilleure occupation que de s’entêter dans sa propre bataille culturelle. Il y a presque un siècle, désormais, la place du Popolo, coeur palpitant de cette ville entre Renaissance et Baroque, a été défigurée par la démolition d’un bourg « malsain ». Pio, Stelio et Otello, souvent aidés par Libero — employé à la mairie, mais artiste véritable —, possèdent un projet prêt-à-porter pour une hardie reconstruction du « quatrième côté » de la place. Malheureusement, la Mairie a d’autres priorités et ces quatre amis, nouveaux « vitellonis » dans les mêmes lieux du film de Fellini, se trouvent de plus en plus divisés par de souterraines rivalités idéales et amoureuses. En somme, ils manquent de mordant. Cependant, à la veille d’élections qui pourraient donner à la ville un maire plus courageux, enfin capable de s’assumer cette idée du quatrième côté, une femme au charme extraordinaire revient à Cesena. Elle s’appelle Solidea…

Liste des publications :

(1) 27 mars : I La promenade (Il quarto lato n. 1)

(2) 28 mars : II Libero et Solidea 1/2 (Il quarto lato n. 2)

(3) 29 mars : II Libero et Solidea 2/2 (Il quarto lato n. 3)

(4) 30 mars : III Le théâtre 1/2 (Il quarto lato n. 4)

(5) 31 mars : III Le théâtre 2/2 (Il quarto lato n. 5)

(6) 15 avril : IV La proposition 1/4 (Il quarto lato n. 6)

(7) 16 avril : IV La proposition 2/4 (Il quarto lato n. 7)

(8) 25 avril : IV La proposition 3/4 (Il quarto lato n. 8)

(9) 26 avril : IV La proposition 4/4 (Il quarto lato n. 9)

(10) 27 avril : V Les amants 1/4 (Il quarto lato n. 10)

(11) 28 avril : V Les amants 2/4 (Il quarto lato n. 11)

(12) 29 avril : V Les amants 3/4 (Il quarto lato n. 12)

(13) 30 avril : V Les amants 4/4 (Il quarto lato n. 13)

(14) 6 mai : VI Le pré 1/3 (Il quarto lato n. 14)

(15) 7 mai : VI Le pré 2/3 (Il quarto lato n. 15)

(16) 8 mai : VI Le pré 3/3 (Il quarto lato n. 16)

(17) 9 mai : VII Armando et Solidea 1/2 (Il quarto lato n. 17)

(18) 10 mai : VII Armando et Solidea 2/2 (Il quarto lato n. 18)

(19) 11 mai : VIII Les racines 1/3 (Il quarto lato n. 19)

(20) 11 mai : VIII Les racines 2/3 (Il quarto lato n. 20)

(21) 11 mai : VIII Les racines 3/3 (Il quarto lato n. 21)

Le progrès ou le soleil de l’avenir II (Portrait d’une table n. 17)

26 mardi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Quatre amis — qui sont aussi rivaux entre eux — sont accoudés au parapet en ciment en haut de la Rocca Malatestiana, à Cesena. Ils discutent passionnément, en se laissant distraire de temps en temps par la douce beauté d’un grand pré qui baigne dans le soleil. Libero, le premier qui prend la parole, est un étrange personnage, vivant de mille métiers dont celui d’huissier auprès de la Mairie et d’acrobate. Otello, le deuxième, est un peintre qui s’engage volontiers dans les batailles politiques et culturelles. Pio, le troisième, est un ingénieur-poète. A cela correspondent des contradictions et des pulsions formidables et redoutables, peut-être excessives pour une seule personne. Stelio, le quatrième, est l’unique véritable architecte dans un groupe qui ne s’occupe que de cela : l’architecture moderne avec pour défi l’ancienne place Renaissance du Popolo, enlaidie par la destruction du quartier entier qui bouclait son quatrième côté.) 

La bibliothécaire du Corso Ubaldo Comandini (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, pages 71 et suivantes)

— Mais, où se trouve le sens d’évoquer, aujourd’hui, encore ces mêmes choses ? demanda Libero. Désormais, toutes les villes sont comme ça. Et les morts sont morts, peut-être contents des défigurations commises ou subies. La mort est comme l’obscurité. La nuit, en vélo, j’aime poursuivre les poteaux et les enseignes lumineuses. Me perdre. Et ne pas voir les maisons, belles ou laides. Ainsi les émotions se raréfient, et les obligations aussi. Au cours de la nuit, la vue se rétrécit, en se concentrant sur les petites lueurs ondoyantes sur ces petits carrés en plastique rouge collés sur les bornes au long des routes de campagne, près des digues, qui resurgissent au fur et à mesure que nos coups de pédale leur renvoient une lumière éphémère. Et alors, cet essoufflement mental, ça sert à quoi ?
— Certes, on se console en voyant que quelque chose tient encore debout, hurla Otello. Notre conscience est sauve lorsqu’un tableau nous arrive entier, et qu’on voit qu’une tour ne s’écroule pas tandis que les rues sont les mêmes qu’il y a cent ans.
— Nous ne pouvons pas faire de progrès si nous n’apprenons pas à dialoguer avec nos morts, essaya de dire Pio. Avec son stylo sans encre, il sculptait des sillons dans son cahier, jusqu’à y faire des trous.
— De quels morts parles-tu ? demanda Stelio. Ce Mengoni qui a dessiné la Galerie de Milan ? Ici à Cesena son projet n’était qu’un miroir aux alouettes, il avait pour  vocation de démontrer que la démolition était une bonne chose.
— À présent, il ne nous reste plus qu’à prendre acte des dégâts qui sont intervenus suite à ces défigurations, répondit Pio.
— D’ailleurs, que pouvons-nous faire ? rétorqua Stelio. Nos grands-pères ont tout démoli sous l’impulsion insensée d’ouvrir les villes au progrès. Nos pères ont construit sans façon ni respect, avec pour seul souci d’ériger des immeubles moches et d’informes banlieues. Notre génération est condamnée à l’impuissance, et s’en réjouit un peu.
— Il est difficile d’aller à contre–courant, dit Otello, s’accoudant au parapet.
— Pourtant, l’on pourrait suivre  les courants, les rafales favorables, ajouta Stelio, en s’allongeant sur le dos, comme si le parapet était un dossier confortable.
— Mais, on n’a fait que ça ! dit Libero. Nous nous sommes tout de suite rendus compte des difficultés, quitte à essayer de rester en équilibre parmi les vents propices ou contraires.
— Ce n’est pas toujours comme ça, dit Pio, se réveillant d’un long sommeil. La fortune arrive toujours, tôt ou tard. Mais, que faisons-nous pour profiter des occasions qu’on nous offre ? Voilà, par exemple : nous nous intéressons à une belle dame, et l’entourons de courtoisies avec un petit manque d’intention, de véritable conviction. Elle résiste, nous pose un lapin, fuit le rendez-vous parce qu’elle est touchée elle-même, mais perçoit quelque chose qui ne va pas. Nous insistons par parti pris, par habitude, d’ailleurs il nous arrive de la rencontrer souvent sous les arcades du Corso ou devant la Bibliothèque Malatestienne.
(Pio avait donc trouvé la façon de parler d’Elvira, de dire carrément sa confession hardie, en vitesse et souplesse, sur un parapet de ciment donnant sur un pré aux couleurs changeantes.)
003_bibliotecaria trattata_740— Imaginez-vous qu’on ait juste affaire à la bibliothécaire, une femme assez mignonne, svelte, toujours bien mise. Elle habite toute seule dans un appartement restauré Corso Ubaldo Comandini, près des remparts. Elle a les yeux gris, les cheveux noirs un peu crépus qu’elle coiffe sur la nuque avec un chignon. Un de nous, toujours dans les nuages, égoïstement dans les nuages, s’en va tous les jours à la bibliothèque. Il a entamé une recherche sur le quatrième côté de la place du Popolo. Il a déjà trouvé des documents, les plans des immeubles démolis. Il y avait aussi une église. Ce pourrait être moi, ce chercheur distrait et opiniâtre. Tous les jours un mot. On commence par demander où il est le catalogue des textes, on se laisse aider, on plaisante, on parle un peu de ce qui arrive dehors, de la pluie et du soleil. Quelques jours après, on commence à avancer des compliments assez civils, adaptés au silence bibliothécaire. Ensuite, le travail devient plus intense, les journées s’allongent. On se passionne pour de bon, sans arrière-pensées, aux tomes sur la vieille Cesena, sur ces années cruciales entre le XIXe et le XXe. La bibliothécaire a désormais un nom, elle vient d’avouer à l’un de nous tous ses problèmes. Elle a un jeune enfant qu’elle doit toujours confier à sa mère, heureusement sa mère est encore jeune et se déplace sans problèmes en vélo ! Pourtant, il ne lui reste que peu de temps pour elle, la bibliothécaire pour se balader dans Cesena et s’arrêter devant les vitrines. D’autres jours s’écoulent. Pio, ou Stelio, ou Otello revient : le premier avec ses propres poésies ; le deuxième avec les poésies de Pio ; le troisième avec un magnétophone à cassettes et des écouteurs pour lui faire entendre, sans déranger la paix bibliothécaire, la capitulation de Dorabella et de Fiordiligi dans Così fan tutte. La jeune femme est désormais prise dans le filet. Elle ne réussit plus à concevoir un matin où ce dernier ne soit pas là. S’il est absent une première fois, elle peut même dire « Tant mieux », n’y accordant pas d’importance. Mais, après une nouvelle vague d’attentions et d’aveux réciproques, s’il part à nouveau pour disparaître, qui sait où… et qu’il pleut, la journée est plus longue, le silence plus lourd, les questions de l’omniprésent étudiant sont de plus en plus insupportables, alors la mignonne commence à ressentir ce manque comme vif et douloureux.
Pio prononça cette dernière phrase avec une intention spéciale. Il rougit. Puis, il reprit : — à chacun de nous, juste pour combattre l’ennui, il peut arriver d’investir du temps, des énergies et des parties essentielles de nous mêmes pour attirer dans notre cercle vital une jeune bibliothécaire originaire de Bagnacavallo, séparée avec un enfant de sept ans. Mais, tôt ou tard, quelque chose se passe. Qu’est-ce qu’il faut pour sortir de la bibliothèque, traverser la place, atteindre le café en face du Dôme et, installés dans un recoin discret, consommer, avec une émotion insolite, un chocolat chaud ? Qu’est-ce qu’il faut pour se trouver ensemble, bras dessus, bras dessous, dans les rues de Rimini ou de Ravenne, pour ne pas attirer les regards ? Qu’est-ce qu’il faut pour entrer un jour en cachette dans l’hôtel Plaza à Cesenatico, pour monter, la gorge serrée, cet escalier où même en hiver et au printemps où sont restées , ineffaçables, les traces de sables laissées par les sabots des vacanciers ? Il peut arriver à quelqu’un d’entre nous d’arriver à faire tomber amoureuse une belle bibliothécaire distinguée. Mais, après, il faudra en assumer la responsabilité, se charger de sa vie, non seulement de sa taille.
— C’est là l’enjeu, nous savons très bien critiquer, en faisant une liste pointilleuse des abus et des retards provoquant les désagréments et les méfaits connus dans notre ville. Pour exploiter ce rôle de bourdon ou de tique, on nous a laissé un espace privilégié, une niche tout à fait confortable d’où nous ne voudrions jamais sortir. Gare à qui voudrait nous l’enlever ! Par charité ! Le monde extérieur est méchant, corrompu, pollué à tous les niveaux. Pourtant, la bibliothécaire du Corso  Ubaldo Comandini n’est pas du tout polluée, elle, est pure comme le lys.
Pio rougit encore. Stelio imagina qu’il pensait à Solidea. Otello de son côté songea à l’amour de Stelio pour une femme mariée de Bagnacavallo. Libero, au contraire…
— Notre ville, conclut Pio, est elle aussi pure, belle, avec le même besoin de soins. Nonostant cela, comme autant de Célestins V, arrivés au seuil de l’autel où l’on va nous couronner, en nous submergeant d’or, de bijoux et de sceptres décisionnels, nous agissons ni plus ni moins comme si nous étions au bord d’un gouffre. Par lâcheté nous pratiquons le grand refus. Nous n’assumons pas nos responsabilités.

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Chère Catherine, tu vois que juste avant-hier, en revenant sur l’Émilie-Romagne, je t’avais parlé de la « responsabilité » comme du problème central de l’Italie aujourd’hui. Et j’avais mentionné cet immeuble haussmannien que j’habite, bâti en 1866, presque à la même date que celle de l’assassinat du père de Pascoli. Sans approfondir, évidemment, j’avais rappelé la naissance, autour de place de la République et des deux gares, du nouveau Paris des grands boulevards, des trottoirs, des trains et du métro.
En même temps, partout en Europe, et notamment en Italie, on profitait de ce modèle « éventreur » pour changer le visage des villes grandes et petites. Pas toujours avec de bons résultats. Comme c’est le cas de Cesena, selon ce que nos quatre personnages viennent de se dire.
Chose étrange, ma chère amie, je me suis habitué à considérer comme décrépits ces temps de la démolition du Borgochiesanuova à Cesena, tandis que cette destruction a eu lieu entre 1861 et 1895. Il y a quand même un parallélisme entre cette transformation de la ville-bombonnière de Romagne et la naissance du nouveau quartier parisien. Lorsque les premières habitation « malsaines » tombaient par d’inexorables coups de pioche mon immeuble, déjà debout, assistait à une transformation pareille, même si à différente échelle. Peut-être, faudrait-il examiner la redoutable corrélation entre le mot « transformation » et le mot « disparition » et ajourner les paramètres de notre regard sur le passé…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir I (Portrait d’une table n. 16)

24 dimanche Mar 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir

Chère Catherine,
Tu as tout à fait raison : on ne doit jamais revenir sur le lieu du délit. D’ailleurs, la « Nature ne fait pas de saut » et même les pires cataclysmes se déclenchent selon une logique de fer, aussi redoutable qu’obscure, apparemment.
Donc, pour le moment, je n’abandonne pas le chemin tracé. Je reprends mon voyage à rebours dans ma région d’élection et de passion (l’Emilie-Romagne, entre Parme-Bologne et Rimini) sans m’adresser de façon privilégiée aux anciens partenaires, camarades ou personnes à divers titres concernés par mon passage en ce monde.
Combien de fois, ma douce amie, ai-je entendu cette phrase : « Est-ce qu’il (ou elle) est encore de ce monde ? » Donc, si cela vaut pour les autres, cela vaut aussi pour moi. Mon passage a été bien sûr noté, pas seulement par les gendarmes de Bologne, qui s’amusaient à me placer l’amende sur le pare-brise de la voiture que j’oubliais de déplacer lors du « nettoyage » nocturne de la rue en bas de chez moi. J’ai laissé d’innombrables traces, volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes, dans les cœurs et sur les murs.
Donc je n’ai pas besoin d’en appeler au témoignage de gens réels, qui ont survécu jusqu’ici, comme moi, aux changements énormes, visibles et invisibles, qui n’ont pas épargné ce monde-là. Mais j’avoue que j’avais sérieusement envisagé de le faire, en contactant trois personnes auxquelles je suis resté fort lié et qui me correspondent dans un sentiment de nostalgie mêlée de scepticisme. D’abord Marina, qui représente dans mon cœur la Romagne. Ensuite, Patrizia qui « est » Bologne. Enfin Franco, habitant Ferrare auquel sans hésitation j’assigne le rôle idéal de guide dans la descente dans l’Enfer de cette région (et aussi Région) que je dois encore redécouvrir et surtout faire connaître à tous les Français qui ont eu jusqu’ici la bienveillance de suivre mon « portrait inconscient ».
Je ne peux pas entraîner mes anciens amis « à plein temps » dans cette aventure. D’abord  à cause de l’éloignement physique objectif entre France et Italie, ensuite en raison de l’éloignement temporel.
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Il suffit de considérer que 40 ans déjà se sont écoulés depuis mars 1973 — date fatidique de mon déplacement, avec Marina F., au bureau de la Programmation et Planification régionale auprès du Président Guido Fanti, où nous connûmes Franco C. et Patrizia M. —, tandis qu’à ce moment notre République, née du referendum du 2 juin 1946, n’avait pas encore accompli ses 27 ans.
Il est vrai que l’unité du pays, remontant à 1861, s’était pleinement achevée en 1870 par l’annexion de Rome et des territoires des anciens Etats Pontificaux.
Mais, quel poids peuvent-ils avoir ces 100 ans à peu près en 1973 et 150 pas encore aujourd’hui ? Je pense de plus en plus souvent à mon immeuble haussmannien, bâti en 1866 lors des grands travaux des deux gares de l’Est et du Nord dans ce « nouveaux quartier » relié à la nouvelle place de la République
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Mon immeuble, que d’ailleurs je trouve très moderne et juvénile, a donc à peu près le même âge que cette Italie réunie qui — au-delà d’une attention méritoire (récente) pour les centres historiques représentant une part consistante de notre trésor artistique et culturel — a complètement changé de visage. Tandis que les habitants de cet immeuble montaient et redescendaient ces six étages du rez-de-chaussée aux chambres de bonne, en Italie une spéculation immobilière sans précédents a progressivement détruit des portions considérables de nos richesses naturelles (nonobstant la pleine conscience du problème, une loi sur l’urbanisme assez valide et applicable, et aussi la lutte active de personnages comme Italo Insolera, Antonio Cederna et, en Emilie-Romagne, Andrea Emiliani, Pierluigi Cervellati, Giuseppe Campos Venuti et Osvaldo Piacentini).
Je reprendrai dans une des prochaines lettres cette inexorable thématique du temps à plusieurs vitesses qui heureusement n’avance pas seulement pour tout brûler, y compris les vies humaines, mais aussi pour construire et améliorer. Voilà par exemple que déjà au printemps 2013 la place de la République affichera un nouveau « look », donnant une empreinte différente aux quartiers qui l’entourent. Voilà les expositions, les spectacles, les initiatives culturelles qui ne cessent pas de se faire concurrence en fonction d’une idée partagée de progrès…
Nous parlons souvent de progrès. Un mot qui n’a aucun sens, en fait, en dehors d’un contexte précis. Pour nous, qui appartenons à cette infime minorité de visionnaires frustrés ou d’indomptables fidèles du « soleil de l’avenir » — et aussi défenseurs obstinés de la libre pensée tous azimuts — le mot « progrès » se lie immédiatement au travail acharné de gens qui ne connaissent d’autres paramètres que le don de soi, l’ouverture, l’échange.
Je crois, Catherine, qu’une bonne moitié de l’humanité, ou même plus, ne ferait pas de mal à une mouche et, si se retrouvant coincée dans une mentalité régressive, serait bien contente d’en sortir. Malheureusement, il y a toujours quelqu’un qui profite des bonnes idées pour les gâcher, des trésors créés par des siècles de travail pour les gaspiller, de l’ingénuité ou aussi de la paresse des gens humbles et travailleurs pour entraîner des nations entières vers l’abîme.
Donc le progrès peut régresser, ce qu’on a conquis peut être annulé sans qu’il n’y ait rien d’alternatif en échange. En Italie, à Bologne par exemple, la conscience démocratique et le niveau de la solidarité entre les gens en 1973 étaient beaucoup plus avancés et solides qu’aujourd’hui. On vivait alors dans un système économique et social basé sur le capital et l’exploitation du travail humain que les luttes politiques et syndicales « corrigeaient » par une redistribution vertueuse de l’argent. C’était un système imparfait, bien sûr, une sociale-démocratie qui devait se battre pour survivre. L’unique réponse, je crois, à l’agressivité croissante des marchés, des banques et de ceux qui en profitent.
La démocratie italienne est jeune. Bien sûr, elle a eu une histoire récente assez intense par rapport à celle d’une nation plus solide, aux valeurs consolidées, en accord avec elle-même, comme la France par exemple. Donc ces 143 ans de pleine unité et surtout ces 67 ans de vie républicaine devraient être regardés avec quelques formes de respect. Car si aujourd’hui on est dans une étrange Babel politique et qu’on pourrait dire que ce pays « dérangé » vit une difficulté extraordinaire à se sortir de plusieurs fautes accumulées, il est pourtant indéniable qu’il possède en lui toutes les richesses nécessaires pour surmonter l’impasse, quoiqu’effectivement assez redoutable.
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J’ai abordé ces arguments, chère Catherine, sans aucune prétention. En fait, je me méfie de tout jugement tranchant, surtout dans les moments de confusion et d’incertitude comme ceux qui nous arrivent aujourd’hui. Il faudrait surtout baisser le ton, réapprendre à respecter l’ordre des interventions, récupérer la disponibilité à la discussion, à la concession de son temps. Et moi, ici en France — ne sachant  si je suis naufragé ou réfugié, exilé ou simplement déplacé à l’intérieur de la patrie commune européenne —, je ne peux pas intervenir comme ça, de façon abrupte ou inopportune, en dehors de procédures précises. J’assiste au changement dans l’étrange état d’impuissance de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie en Italie, dépend économiquement et psychologiquement d’elle, mais vit dans un autre pays, selon des règles et habitudes nouvelles.
Donc, je me tiens au respect d’une règle de discrétion de ma part, qui ne m’autorise évidemment aucune dérive vers le manque d’intérêt pour ce qui se passe en Italie. Au contraire.
« Dans mon petit », comme on dit chez nous (« nel mio piccolo »), avec ce « portrait d’une table » j’ai entamé une petite « recherche » qui ne pourra être facilement comprise qu’à son achèvement. Surtout pour les Italiens, et ceux qui ont partagé mes expériences identiques, qui ne pourront facilement accepter une lecture morcelée de leur vie même. J’imagine leur perplexité. Bien d’autres compatriotes peuvent faire la même chose mieux que moi.
Cependant, je crois que mon point de vue vaut la peine d’être exploité. Il rentre d’ailleurs parfaitement dans l’esprit de ce blog qui s’appelle « le portrait inconscient ».
Je crois surtout qu’un pays est caractérisé par l’humanité qui l’habite, par ses villes, ses mondes multiples, ses hommes, ses femmes, ses vieux et ses enfants. Or, l’Italie ne se connaît pas, ou bien s’oublie facilement d’elle-même. On y sait très bien se déguiser, mais, en même temps, on n’a jamais le courage d’enlever le masque qui est collé à la peau. Peut-être, moi aussi je ne me connais pas et ne connais pas à fond mon pays.
Mais je trouve utile et absolument nécessaire pour l’Italie cet exercice de confrontation avec ce qui se passe ailleurs, surtout dans les mondes plus proches. Je vois des multitudes d’hommes de science et de philosophie s’aventurer dans des domaines bien sûr fascinants et qui leur demandent abnégation et intelligence. Mais combien d’anthropologues s’intéressent aux petites ou immenses différences entre les nations d’une même communauté ? Je reste toujours étonné à l’idée des multitudes des gens qui voyagent d’un pays à l’autre, en échangeant expériences et informations. Mais pourquoi les Italiens sont-ils aussi indifférents, pourquoi ne s’efforcent-ils pas à apprendre les bonnes choses que les autres ont appris à faire après une longue et dure expérience ?

Je ne peux pas me débarrasser de l’obligation d’une confrontation au jour le jour avec mes amis et compatriotes, mais je crois qu’il est de mon droit d’avancer selon mon inspiration personnelle.

Voilà alors la raison primordiale de la publication, ici, de mes poésies, même les plus lyriques ou intimes. À travers les poésies, que j’ai rangées selon des périodes de ma vie et qu’on peut voir groupées en fonction des « tags » que j’essaie de choisir de façon efficace, le lecteur intègre naturellement le « portrait inconscient » ressortant de la prose parfois labyrinthique et réticente de nos lettres.
Surtout les poésies des années de Bologne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24  mars 2013

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Entr’acte III/III

14 jeudi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Entr’acte III/III

Chère Élisabeth Ch.,
Bientôt je fêterai les soixante ans de ce triste après midi de l’Épiphanie, où j’eus en cadeau mon premier vélo. Il était rouge et s’appelait Quadriga, comme les anciens chars des Romains. À cet âge là, même si j’étais un enfant plutôt précoce, je ne regardais pas encore de façon malicieuse les femmes en vélo. Ou bien je n’en rencontrais presque pas. Mais j’entendais à la radio, qui trônait dans le salon, cette célèbre chanson de l’époque : Ma_dove_vai_bellezza_in_bicicletta

Mais où vas-tu, mignonne en bicyclette
Toujours en hâte pédalant avec ardeur ?
Les jambes agiles, fuselées et belles
m’ont déjà mis une grande envie dans le cœur !

Dans ce dessin je raconte (un peu synthétiquement) mon état d’âme. On ne peut pas rouler trop facilement, même avec une petite bicyclette, parmi les fauteuils et les abat-jours d’un appartement au deuxième étage. D’ailleurs, à huit ans, on n’a pas la fantaisie de pédaler à vide en songeant  briser le mur d’en face.
Je fus heureux (on le voit à mon timide sourire) lorsqu’on m’amena « apprendre à aller en vélo » à la Villa Borghèse. Cependant, mon paletot et mon air incertain le désignent, j’avais sur moi une tache indélébile, un jugement terrible et définitif. J’étais notoirement maladroit, tout me tombait des mains, je passais la plupart de mon temps dans les nuages.
Pourtant, même maladroit, je faisais des inventions ou, si l’on veut, des découvertes. Je passais mes journées dans une grande chambre qu’on avait laissée presque vide de meubles pour les exigences du ménage et aussi pour les jeux des trois enfants bien vivants (tandis que ma mère devait tous les après-midi, donner des leçons privées de latin et d’italien). Je passais des journées à regarder la rue à travers les persiennes et la poussière de la fenêtre. Je comptais les voitures, je suivais le glissement silencieux du bus accroché au fil électrique, je regardais les gens se promener sur le trottoir d’en face… Un jour, c’était au début de l’après-midi, le soleil se faufilait dans notre rue pour la plupart du temps sombre, pour caresser les corniches et les tympans de ces immeubles d’une cinquantaine d’années mais déjà vieux dans l’esprit. La découverte fut, en écartant doucement un battant de ma fenêtre, de voir l’immeuble d’en face projeté tout entier, comme dans un film, sur le mur de ma chambre. Maintenant, en me souvenant de cela, de cette joie incommensurable qui se répétait presque tous les après-midi, je ne me demande pas la raison physique de ce phénomène optique. Je me demande pourquoi personne de ma famille ne partageait ma joie. Est-ce que je gardais le secret pour moi seul ?

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

C’est peut-être à cause de cette provocation de mon père, de ce sobriquet de Monsieur Hulot de la famille, que je suis devenu très adroit ou du moins habile en certaines domaines. Encore petit j’aidais mon père avocat à taper les « comparutions » qu’il devait produire en trois ou quatre copies sur une double feuille protocole. J’ai appris à conduire la voiture « regardant » mon père depuis le siège arrière et j’étais devenu un vertueux du vélo.
Cependant, mes parents étaient très anxieux et depuis l’âge de neuf ans j’habitais dans un quartier en colline, une Belleville de Rome tout à fait inadaptée au vélo.
Ce ne fut qu’en quatre vingt-treize, à l’âge vénérable de 48 ans, que j’ai osé une vraie « traversée » en vélo, songeant à Coppi et Bartali. Plus de cinquante kilomètre de Rome à la mer près d’Anzio, par un parcours que j’imaginais plat mais qui ne l’était pas du tout.

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Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Cette expérience, exagérée dans le souvenir et dans ses peines et difficultés, me donna l’inspiration pour le triste final de mon dernier roman (titré «_La_folla_di_Bordeaux_») publié en Italie il y a exactement dix ans, dont je vous propose un extrait symbolique :

Baptiste avait pris le vélo noir de Théophile, avec l’enthousiasme idiot de quelqu’un qui a perdu, année après année, certaines facultés physiques et motrices. Sa vue s’était amoindrie, ses mains commençaient à trembler. Même si l’on pouvait considérer comme une petite manie son incertitude du trait dans les dessins à main libre, il n’avait plus le physique d’avant. […] Il pédalait dans le vide au risque de tomber. À tout cela, s’ajoutait la vision  de son fils, plus grand que lui, s’accrochant à ses jambes, en lui rendant insupportable chaque coup de pédale.
À la hauteur de S…, il avait dilapidé déjà toutes ses énergies. Il se sentait las, affaibli, tandis que la bicyclette grinçait, comme si elle avait les freins bloqués.
La piste était asphaltée et lisse. Il effleura de sa main les bornes blanches avant de caresser le rétroviseur. Dans un virage en descente, très serré, la bicyclette traversa un groupe de maisons blanches en bois peint. Ne faisant qu’un avec son léger véhicule, en équilibre précaire, tout à coup il se sentit glisser vers l’inconnu. Il n’était pas en mesure de gouverner les trajectoires tordues de son véhicule-boule de feu. Il s’arrêta, mit pied à terre, au risque d’être renversé par les voitures qui fonçaient à ses côtés. Il se souvint d’avoir dans son sac à dos des abricots achetés au marché, il en avala trois en jetant les noyaux dans le ruisseau et il remonta en selle. « J’y arriverai ! »
Maintenant, sur la route d’A…, il touchait à peine le guidon de sa bicyclette. Au sommet d’un dos sans arbre, la mer apparut au-delà de la dune grossie et grise. Les vagues poussaient les barques en arrière avec une force retenue. Un bonheur tout simple était là, à portée de main.
Le vélo déboucha sur l’étang du T…, là où Théophile avait risqué la mort. Des millions d’étourneaux virevoltaient dans le ciel éblouissant. En regardant dans l’eau violette, Baptiste pouvait suivre les évolutions de tous ces petits points noirs qui s’enroulaient et se déroulaient comme des grumeaux de terre, ou encore qui s’affrontaient librement dans l’air, comme autant de gants de boxe.
« Est-ce un suicide ? » se demanda Baptiste.
Cette idée lestait sa tête et ses jambes, le vélo même ne pouvait plus bouger, comme si ses roues étaient enfoncées dans le béton. Il se rappela les derniers mots qu’Hélène lui avait adressés : « Avant dimanche on doit tout décider ».
Maintenant, il remontait péniblement une côte. Dans sa tête lourde, le visage de son fils revint : Théo courait d’avant en arrière, en décrivant des ellipses toujours plus larges et détendues. Puis,  sans aucune raison visible, il perdait le fil et s’élançait dans une direction quelconque. « Il rentre toujours à la maison » réfléchissait Baptiste « Mais à quelle heure ? »
Il ne réussit pas à éviter une flaque qui cachait un trou plus profond. Dans cette continuelle alternance physique et mentale, tout changement de paysage, chaque incident de la jambe, du genou ou de la tête pouvait lui placer devant les yeux soit Théophile soit Hélène, sans aucune logique.
D’un coup, il ressentit une inexplicable raideur des jambes, ne faisant plus qu’un avec les pédales et le lourd squelette de son vieux vélo. Il essaya de rassembler toutes ses forces pour y arriver. Le vélo sursautait, penchait dangereusement d’un côté, semblait se casser en deux. Il devait alors mettre un pied par terre en accusant un douloureux contrecoup : « Toujours ce sacré genou ! »
Quand il s’habitua à la douleur, il prit à marcher à tout va. Dans cet état de grâce, il eut la sensation qu’Hélène était là, appuyée sur la barre supérieure de son héroïque vélo. Sa tête blonde s’était logée dans le creux de son épaule. Les rondeurs molles d’Hélène épousaient les siennes. Il pédalait avec circonspection, en dirigeant les petites mains d’Hélène vers son membre dressé qui était devenu plus dur que le cadre de sa guimbarde.
Heureux de cette fantaisie, Baptiste voyageait déporté sur un côté, ne faisant qu’un avec sa bicyclette. Il était aux anges avec cette position tout à fait inconfortable, mais la route commença à monter. Il était sur le point de descendre de son vélo, résigné à continuer à pied, lorsque la roue avant risqua d’écraser un petit rouge-gorge raide mort, avec les deux pattes soulevées vers le ciel. À ce moment-là, des griffes de fer et des ailes noires lui enveloppèrent les épaules. Mais il trouva la force désespérée de repartir.
Maintenant, il courait sur une digue blanche. Il devait rejoindre coûte que coûte Théophile, qui s’était enfui sur la route d’Arcachon. Mais il était convaincu qu’il était en train de rattraper Hélène et avec elle la vérité, le pardon et la paix. Sa bicyclette cahotait. Par-dessus les hautes cimes des pins, le ciel était sombre. Il faisait presque froid, tandis qu’avant il faisait chaud, lorsqu’il était parti comme par défi, sans faire des préparatifs, en proie à une crise de nerfs.
Hélène lui avait téléphoné, espérant qu’il y aurait le temps de l’arrêter.
— Tu vas en voiture ? 
— Non, je vais en vélo, Théophile a pris ma voiture.
— Cette situation m’énerve, avait soufflé Hélène.
— Malheureusement, je ne suis pas riche.
— Mais cela n’a rien à voir avec la richesse…
Le vélo avançait très lentement. Il semblait impossible d’arriver à destination. Cependant, Baptiste n’était pas seul dans son entreprise : une foule de gens tourmentés l’accompagnait, tandis que les événements proches ou lointains se transformaient facilement en d’affrontements de fantômes…

004_casa di augusta antique_740

Photo : Collection Frères Merloni. Reproduction interdite

Voilà, orphelin de cette littérature qui coule autour d’un gouffre sans jamais s’arrêter, je m’accoude à la petite terrasse attachée à la salle à manger de l’appartement de ma tante Augusta, à Rome. Je me plonge dans l’air parfumé de pin et d’asphalte où je retrouve encore une fois Sogliano. Non, la tante Augusta, même si elle a connu et aimé tendrement nos cousines de Romagne, n’est jamais venue à Sogliano, elle ignorait bien sûr la balustrade dominant  le Rubicon et aussi le muret tristounet — d’où se voit San Marino et d’où les gens du pays contemplent les étoiles tombantes du X août — longeant le boulevard périphérique autour du pays, déjà existant au temps de la visite de Pascoli aux deux sœurs (1882). Mais, probablement, je lui en parlais beaucoup, si l’on considère que ce « terrazzino » au rez-de-chaussée (qu’à Paris on appellerait petite terrasse ou grand balcon), imprégné jusqu’à sa moelle de la personnalité unique d’Augusta, à ce pouvoir de me déplacer de but en blanc d’ici à là…

005_la ringhiera di sogliano 740

Ce fut en 2004, il y a presque dix ans. En regardant cette photo jaunie du « terrazzino » d’Augusta, j’eus la pulsion de dessiner une rue montante, une balustrade et une espèce de panorama. Un dessin très succinct… Est-ce que je pouvais prévoir, alors, encore à Rome, plongé comme je l’étais en des problématiques de l’existence et du travail tout à fait différentes, j’aurai « noté », pour les reprendre après, les vicissitudes de Pascoli à Sogliano, la seule histoire un peu structurée qui pouvait donner de la substance réelle à mes rêveries à rebours ? Je crois que non.
Mais, alors, pourquoi cette espèce de pantin ou d’épouvantail mort sur le côté droit de la pente ? Etait-ce moi, le mort foudroyé sur la route de Damas, c’est-à-dire dans le lieu-clé de mon imaginaire familial et patriotique ? Ou alors…
Non, je vous l’avoue Élisabeth, je ne connaissais pas assez bien, à ce temps-là, toute la poésie de Pascoli. J’ignorais complètement ce merveilleux texte de « L’âne » qui, à lui seul, a la possibilité de nous entraîner comme dans un film, dans une voiture traînée par deux chevaux et voir, à travers son regard poétique, le paysage se transformer, prendre de la profondeur, se perdre dans les petites fumées des  chaumes brûlées ou dans le brouillard gris d’un après-midi suffoquant…
Juste ici, à la hauteur de cette balustrade stylisée et anonyme, la voiture publique reliant Savignano à Sogliano, dût s’arrêter. Une charrette empêchait le passage. L’âne, juste un peu interloqué, attendait tranquille. Mais, Pascoli au contraire, s’agitait. Car, sur le siège de la charrette un homme bien connu dormait. Il n’était pas mort, mais dans l’esprit du poème, la brusque interruption d’une longue péripétie pour vendre le poisson tout au long de la route collinaire n’est pas normale. Même si Schiuma (Écume) a trop bu et s’il a aussi profité pendant son vagabondage de la proverbiale hospitalité des gens de Romagne.
Cet homme lourdement endormi, juste en face de la maison de mes parents de Sogliano, rappelle à Pascoli son père Ruggero, plongé brusquement dans la mort indolore sur une charrette tout à fait semblable à celle de Schiuma. Ruggero Pascoli était sur la via Emilia, il se déplaçait de l’ouest vers l’est, ayant le dos au soleil couchant. La charrette de Schiuma, arrêtée sur une des route affluentes de la via Emilia, se trouvait à la même heure sur cette ligne de frontière entre la nuit précoce et cet unique rayon de lumière aveuglante venant du Rubicon…
Voilà, ma chère Élisabeth, les trois jours que les juges suprêmes m’ont accordés sont terminés. Un nouveau pape est monté au seuil de Pierre. Il vient d’Argentine et va assumer le nom gentil et promettant de François… Donc, je vous remercie de m’avoir accueilli dans ces limbes des #vasescommunicants pendant un temps qui est allé bien au-delà d’un seul premier vendredi du mois ! Je reprendrai, bientôt, mes péripéties romanesques autour d’une table que maintenant je vois menacée par une multitude de gens en quête de notoriété. Est-ce qu’ils attendent l’arrivée du cameraman pour une nouvelle photo ? Ou alors se prennent-ils, au contraire, pour des employés en queue dans un libre service ? Je ne sais pas. On verra. D’ailleurs, le mur que nous avons jusqu’ici essayé de contourner ou de briser du regard aux rayons « x » semble de but en blanc disparaître comme celui de Berlin. Je ne sais pas si c’est un miracle, une bonne chose. Mais je ne veux pas m’en inquiéter : « Pour moi, le Mur, il n’y a plus de raison pour rester ici. Donc, ayant terminé ma partie, voilà que le Mur s’en va » (libre traduction du texte de William Shakespeare que vous-même m’avez gentiment rappelé).

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14  mars 2013

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Entr’acte II/III

13 mercredi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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Il ciclista (1970)

Entr’acte II/III

Chère Élisabeth Ch.,
Je m’étais pris le temps d’un « entr’acte », d’abord pour faire hommage au vieux film de René_Clair que j’avais vu dans mon adolescence au « Rialto » (cinéma « d’art et essai » à la française portant le nom du célèbre pont de Venise). Mais, j’avais surtout besoin de réfléchir à voix haute sur cette tumultueuse matière des « portraits inconscients » qui a eu la chance de se croiser avec les #vasescommunicants et aussi sur la  confrontation quotidienne avec d’autres blogs et auteurs.
La rencontre avec votre mur et votre cycliste, en particulier. Mais aussi avec d’autres cyclistes et vélos et murs et infinis dont on parle dans le même temps à Paris, en France, dans le monde réel et virtuel. Tandis que la planète subit par ses occupants, les hommes, des attaques de plus en plus redoutables et que les distances virtuelles, de plus en plus courtes ou inexistantes, peuvent donner l’illusion d’une  disparition parallèle des distances réelles, les auteurs se confrontent encore à la problématique de l’infini, du père, de la mère, du voyage et du retour, des murs et des vélos.

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Pour moi aussi le vélo est central, voire primordial dans ma vision des choses, dans ma hiérarchie des valeurs de la vie. Et c’est pour parler du vélo que j’ai demandé au Conclave des cardinaux réunis à la Chapelle Sixtine le « time out », en obtenant, grâce à ma bonté qu’ils ont dû reconnaître, ce petit entr’acte avec vous.
Et j’en appelle à vous parce que, tout en pédalant et assignant au vélo le rôle-clé qu’il mérite, je compte avoir trouvé en vous l’interlocuteur idéal dans mon but de dénouer le sens profond de mon inspiration actuelle.
Indirectement, je n’ai pas honte à l’avouer, je ressens l’utilité, pour les lecteurs du « portrait inconscient » d’en savoir par  avance le fil conducteur et, en définitive, le but final.
Je commence un peu à connaitre votre esprit, qui ne se borne pas seulement à la géométrie et à la finesse, donc à la structure, au sens et aux nuances d’une phrase et d’un propos, mais accorde aussi une importance primordiale à chaque mot.
Donc, si d’un côté je sais en avance que vous appréciez toute « recherche du sens d’un récit à travers le sens des mots qui vont le constituer » (des mots-clés donc), cela sera pour moi un défi et un engagement majeur.
D’ailleurs je n’aurais pas osé vous entraîner dans cette problématique si je n’avais pas ressenti une espèce d’ « urgence de la coïncidence ». Une occasion que je ne pouvais pas rater. Je m’explique.
Depuis des années je tourne autour de certains mots, qui ont assumé la force symbolique qu’aurait une personne aimée, un professeur inoubliable, un oncle merveilleux, et cætera.
Ces mots sont :
(en italien) ringhiera, baratro, valanga, strappo, rottura, cappello, babbo, convento, strada, via, alberi, panorama, paesaggio, treno, bicicletta…
(en français) balustrade, gouffre, avalanche, déchirure, rupture, chapeau, babbo (intraduisible), couvent, route, rue, arbres, panorama, paysage, train, vélo…
Ces mots ont été le prétexte à plusieurs dessins ou tableaux ou poésies ou vaines paroles tout au long de mon existence. Il y a en a d’autres, bien sûr, même plus importants pour moi. Mais peut-être plus spécifiques (comme par exemple les « penne à la carbonara ») ou universels (comme « maman » ou « vie »).
Ces mots ci-dessus, que j’ai fait couler sans un ordre précis ni liens logiques prédéterminés, désignent un univers. Je pourrais dire que cet univers se situe à Sogliano, mais il se situe aussi bien à Paris, à Bologne, à Rome…
Sogliano est symbolique. Pourtant insuffisant. Je devrais ajouter en amont Cortina et en aval Cesena et Bologna. Disons que mon imaginaire (le monde-espace où je fais agir mon imaginaire) voit son épicentre dans ce village ni beau ni laid et que pour la suite de mon récit par moitié réel et par moitié imaginaire j’ai besoin d’une montagne connue et d’une plaine connue.
Tout ce travail (parfois énorme) de reconstruction de la mémoire de certains Italiens et d’une certaine Italie  ne servirait en fin de comptes qu’à offrir aux lecteurs et à moi-même l’épaisseur du contexte. D’abord le contexte pour comprendre mieux les raisons et les racines intimes de ces personnages et de ce peuple (raisons qui se répètent dans une angoissante et souvent décevante alternance d’émotions affreuses ou prometteuses). Ensuite le contexte pour y jouer une comédie ou tragédie ou farce, où l’éventuelle irrévérence envers ces mêmes modèles de vertu et d’exemple pourrait créer un redoutable décalage…
Voilà, ma chère Élisabeth, si vous allez lire la brève nouvelle de L’avalanche, vous aurez un peu la mesure de ce décalage.

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Mais il y a un autre aspect, un autre mot très important, qui dévoilera son rôle dans les prochaines publications de cette petite constellation de portraits : les rues, les grandes directrices autour desquelles se structure la mémoire d’une vie. Dans l’univers que je viens de citer le paysage physique se montre très nettement divisé en trois réalités distinguées entre elles : la colline (une espèce de « cordillère-épine dorsale » divisant en deux versants l’Italie – nord et sud, ouest et est) ; la plaine du Pô ; la mer Adriatique. Dans ce paysage l’axe tout à fait rectiligne de la « via Emilia » reliant Piacenza (ville très proche de la Lombardie et de son esprit « pragmatique ») à Rimini (ville-plage marquée par une évidente personnalité « fellinienne », avec un fort penchant pour la « folie créatrice ») représente en soi un monde unique et merveilleux pour ses innombrables différences et sa surprenante unité. Où que l’on habite dans cette grande, riche et cultivée région, on ne peut se passer de s’y rendre. Toutes proportions gardées, la « via Emilia » est un Paris-linéaire, une ville de la longueur de 272 Km qui représente pour les habitants du centre-nord de l’Italie une attraction constante. Un grand fleuve, parallèle au Pô, et en fin de comptes son héritier quant à l’économie et à l’histoire des lieux pendant les 2000 dernières années. Parce que cet axe rectiligne, autour duquel se structure la plaine agricole plus riche d’Italie, ce sont les Romains qui l’ont bâti.
Les routes qui grimpent sur les collines, autant de dents d’un grand peigne abandonné par une géante avant d’achever sa coiffure, sont en fait les affluents de la « via Emilia », leurs tributaires naturels.

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Voilà, on a bien compris que personne ne peut se sentir égaré dans cette région « desservie » de façon très maternelle par cet axe plein de villes organisées, actives et belles aussi. Quelqu’un qui se trouve à Sogliano, par exemple, ou dans le village le plus reculé de la plaine de Romagne, « sait » que la « ville » est là, qu’il peut aisément la rejoindre sans aucun sentiment de timidité. Le lecteur comprendra, alors, la désinvolture que j’ai attribuée à Zêta, l’inquiétante personnage de L’Avalanche , se deplaçant de Sogliano à une ville qui pourrait bien être Cesena ou Bologne (ou Modène, ou Parme…).
Grâce au train, qui fonctionne comme un métro de Plaisance à Rimini, on peut être partout et nulle part. C’est l’idéal pour quelqu’un, comme Zêta, qui cherche dans la ville l’amour et vice versa…
Donc on peut comprendre son anxiété de s’y rendre tout le temps. Car, en plus, elle fume beaucoup de cigarettes Nazionali sans filtre et s’est aperçue qu’entre Sogliano et la via Emilia la distance est brève, ça dure juste le temps d’une cigarette… Elle le dit toujours à son malheureux mari : « Tu vois, je suis ici, avec toi, je fume une cigarette, je la jette… À chaque fois je pense que j’aurais pu être déjà loin, loin de toi… Et pourtant ! Voilà qu’une seule cigarette fait la différence ! »

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Je me suis un peu étendu, ma chère Élisabeth, pour rendre plus claire, à vous et aux visiteurs possibles de ce blog, la situation, jusqu’ici un peu vague et nuageuse qui est à la base de mon récit et des portraits (inconscients) des personnages concernés. Maintenant, pour avancer, je vous propose de parcourir ensemble un des chemins possibles que quelques-uns des mots cités peuvent suggérer.
Prenons trois mots au hasard : balustrade, babbo et vélo, des mots qui ont tous les trois un dénominateur commun, la région prenant le nom de la « via Emilia » et l’esprit de cette immense ville linéaire aux centre historiques incontournables. Ce « plat pays » aussi sagement qu’intensivement urbanisé, à été la patrie du vélo, moyen de locomotion privilégié par toutes les générations jusqu’aux années 80, caractérisées en Italie comme partout ailleurs par l’utilisation immodérée des biens de consommation et l’illusion d’être tous parvenus sinon à la richesse du moins au bien -être et à la tranquillité générale.
C’est vrai, ma chère Élisabeth, que nous traversons maintenant un moment tout à fait différent et que l’Italie, en particulier, au lieu de réagir à la débauche en se retroussant les manches, semble au contraire encline à se faire embobiner encore plus et encore pire. Mais, moi je veux croire que cette diversité positive de ma région-du-cœur aidera ses habitants à reprendre la route. Cela aiderait, j’en suis sûr, le reste de l’Italie à se réveiller du cauchemar. Quelqu’un disait que c’est en Emilia-Romagna que le cœur de l’Italie bat le plus fort…
Je crois qu’il faut faire comme le cycliste de mon ancien tableau de 1970. D’abord, monter en selle. Ensuite prendre confiance avec ce bizarre descendant du cheval (ou de l’âne), dans le but d’explorer le quartier, la ville, la banlieue pour en découvrir les rythmes, les besoins, les espoirs…
Je ne sais pas si je confonds le vélo avec la jeunesse et l’errance vagabonde avec la recherche d’un nouveau soleil de l’avenir.
Mais c’est certain, ma chère Élisabeth, qu’on a de plus en plus besoin de soleil et d’avenir!
Maintenant, je dois arrêter mon véhicule incertain pour une pause de réflexion. Je dois changer mon programme, voilà tout. Je ne peux pas tout conclure aujourd’hui, j’ai besoin d’un autre volet. Pensez-vous que les papes me l’autoriseront ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 13  mars 2013

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Entr’acte I/III

11 lundi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille

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001_rue de la lune 1 740 Entr’acte I/III

Élisabeth Ch. bonjour, J’espère ne pas vous déranger ni surprendre. D’abord je veux vous rassurer : ce n’est pas pour revenir aux #vasescommunicants du 1er mars que je vous écris. Là, tout c’est bien passé et, pour moi, le fait d’avoir parlé d’un mur faisant une frontière idéale entre Italie et France m’a donné un élan de confiance auquel je ne me serai pas attendu avant. J’ai donc sorti du tiroir mon crypto-scénario théâtral sur « La cloison et l’infini » (achevé et archivé en 2011) et je l’ai publié pendant les derniers quatre jours. Je m’étais autorisé à le faire en considération du thème de l’infini, touché indirectement, et de cette coïncidence du coureur cycliste venant d’Italie qui traverse les Alpes et arrive à Paris… tandis que dans nos deux #vasescommunicants il y avait bien le vélo, au centre. La même idée du voyage qui brise le mur. Maintenant, arrivés au terminus d’une l’histoire douloureuse marquée par deux ruptures et plusieurs déchirures, tout ce que j’ai exploité et réfléchi peut finalement être utilisé. Je peux poursuivre mon voyage à rebours dans l’histoire de mon grand-père, de Pascoli et des autres Italiens qui ont subi eux aussi des destinées assez contradictoires. Mais, puisque je vous ai rencontrée, je veux absolument profiter de votre patience et de votre rigueur pour faire le point. Malheureusement, je ne saurai pas concentrer en quelques quatrains cette matière probablement simple que pourtant je vois toujours assez lourde et compliquée. Je n’ai pas votre maîtrise ni votre élégante clarté. Donc, je m’incline comme ferait D’Artagnan et, m’excusant vivement j’avance dans cet…

ENTR’ACTE

002_briser le mur 740

Je dois forcément abattre ce mur mitoyen qui sépare Trepaoli (le coureur cycliste au bout du rouleau) de Jerôme (le jeune professeur en larmes).

003_audrey h 740

Tous les deux songent au visage pâle, aux lunettes de soleil et au sac à dos d’Antonia, en train de paniquer devant la sortie déserte de la station du métro Bonne Nouvelle. Est-ce qu’Antonia, contrariée à l’idée du long chemin à pied qui l’attend, reviendra sur ses pas ? Est-il possible qu’en rentrant au deuxième étage de l’immeuble de rue de la Lune, au lieu de frapper à la porte de Jérôme, elle pousse légèrement celle de Trepaoli, que quelqu’un a laissée entrouverte ?

004_couple rue de la lune 740

Pourquoi ne pas imaginer en fait que Jerôme, pour réagir à sa forte émotion, soit allé voir Trepaoli et puis, le voyant gravement souffrant, soit allé chercher de l’aide ? Je ne sais quoi dire, ma chère Élisabeth. Je m’arrête au mystère. Car, en fait, je préfère maintenant fouiller dans d’autres questions. Les voilà : — la possible raison du choix de rue de la Lune comme lieu de résidence de la part de Trepaoli et de Jérôme ; — l’impressionnante ressemblance entre la rue de la Lune et celle de Sogliano ; — la présence d’une balustrade assez banale, en fer forgé, longeant ces deux rues et les deux contextes qu’on ne pourrait imaginer plus différents ;

005_balustrade lune 1 740

— l’affreuse circonstance d’une rencontre auditive de deux italiens originaires des Marches :  l’ancien coureur cycliste et la belle Antonia. Le mur sépare et unit leur deux réalités, physiquement proches mais psychologiquement très éloignées l’une de l’autre.

006_lemur 740 Élisabeth_Chamontin_Le_mur_est_une-frontière_La_langue_italienne_est_musique

Que pensiez-vous d’ailleurs, Élisabeth, lorsque vous imaginiez de pédaler brisant du regard ce mur abîmé et vieilli, lui aussi, comme Trepaoli, au bout du rouleau ? Vous faisiez le même trajet que Trepaoli, en direction contraire. Pour vous, le mur c’était la même chose qu’une balustrade, une haie, une charmille. Pour Trepaoli et Jérôme, au contraire, le mur cachait des mondes en perspective qui coulaient comme des films à leurs épaules. Soit dans votre cas soit dans le mien, les lecteurs ont eu affaire à un infini de l’imagination ou de la mémoire.

007_balustrade lune def_740

En sortant à l’extérieur de l’immeuble de la rue de la Lune ou de la maison de Sogliano, m’accoudant au balcon de ma chambre de bonne ou au parapet du jardin de Malagar, cette barrière partielle et presque invisible (que nous avons vu aussi en Edward Hopper) nous invite à nous plonger dans un infini physique réel, du moins jusqu’à ce que plonge une nuit noire, sans lune… Voilà, Élisabeth, la raison du choix de Trepaoli c’est en ce petit mot, Lune, en cette pâle lumière rassurante et magique. «Que fais-tu Lune en ciel, dis-moi Ce que tu fais, silencieuse Lune…» Ce sont d’ailleurs les vers de Leopardi, que Trepaoli aime beaucoup et les Français aussi.

008_dessin lunaire 740

Quant à moi, je suis tombé  amoureux de la rue de la Lune pour son air égaré et embarrassé de rue en pente faisant partie d’un petit village de colline au milieu d’une zone assez plate de Paris. Je n’avais pas réfléchi au fait que ce village et Sogliano se ressemblaient comme deux gouttes d’eau… Je n’avais pas pensé à la possibilité que François Mauriac ait pu aménager avec des haies immenses son jardin de Malagar en fonction du paysage infini qui s’ouvrait devant lui. Lors de ma premiére ébauche de traduction de L’infini de Leopardi j’avais emprunté à Mauriac le mot charmille — plus adapté que le mot haie pour rendre le sens et l’esprit de la « siepe » —, n’imaginant pas que Mauriac lui-même, bien avant moi, avait inventé ce mot juste pour rendre hommage au grand poète des Marches.

009_malagar x cloison 740

J’espère, Élisabeth, que vous me pardonnerez pour ce lourd engagement qui ne produit, pour le moment, qu’une petite souris. Vous m’excuserez aussi si, en vous montrant au final cette image paisible des vertes charmilles de Malagar je vous demande de me rassurer avec votre sourire à la couleur… verte !

Giovanni Merloni écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 11  mars 2013 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Licence Creative Commons Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

Petite digression sur l’infini 4/4

07 jeudi Mar 2013

Posted by biscarrosse2012 in Album de famille, auteurs italiens

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Étiquettes

Giacomo Leopardi

001_l'io legato e la libertà x blog 740

Chère Catherine,
Mon portrait inconscient se multiplie et se complique, apparemment. Car il m’a un peu trop dérangé avec suggestions et digressions qui m’ont amené : d’abord à abandonner mon grand-père pour parler de Pascoli ; ensuite à abandonner Pascoli et son père, juste au seuil de la République romaine de 1849, pour revenir en arrière au Leopardi de Recanati et finalement à Foscolo, désespéré comme Ajax devant le paysage abrupt et douloureux des Apennins. Dans mon voyage à rebours, j’étais désormais revenu à la République cisalpine de 1797…
D’ailleurs, Catherine, ne s’appelle-t-il pas portrait inconscient ? Donc, d’un côté « inconscient », c’est-à-dire difficile à maîtriser, de l’autre « portrait », soumis aux règles de l’inspiration. En plus, ce portrait inconscient se déroule dans un blog que quelques-uns lisent au jour le jour. Un portrait vivant, qui assume sa personnalité au fur et à mesure.
Il y a eu des coïncidences aussi.Non seulement de coïncidences extérieures, comme la publication sur publie.net du dernier ouvrage d’Isabelle Pariente-Butterlin, «L’infini, que j’ai apprise le jour même de la sortie du 18e volet de ce « portrait d’une table » consacré à l’infini du Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo. Il y a eu aussi l’expérience des « vasescommunicants » de mars avec Élisabeth_Chamontin. Une rencontre très positive, du moins pour moi. Je la suivais sur Twitter et j’avais beaucoup apprécié un conte à surprise qu’elle avait écrit à propos d’un mur et d’une bicyclette.
Ce mur est arrivé au juste moment, se rencontrant avec notre envie de parler de la traduction et, par la traduction, de la complexité des rapports entre les langues, notamment entre le français et l’italien, et vice versa. Donc, nous avons décidé de nous adresser des textes ayant au centre le thème du mur-frontière unissant et séparant deux mondes qui ont d’ailleurs entre eux beaucoup de points en commun. Un mur mitoyen.
Je serai rentré diligemment dans mon engagement ancien, retrouvant Foscolo et son idée très actuelle de la mort et de l’éternité, ou bien j’aurais parlé finalement d’un autre grand exilé, Giuseppe Mazzini — héros de la République romaine, vrai père de la patrie italienne —, si je ne me fus souvenu, ma chère Catherine, de cette nouvelle que j’avais écrite trois ans après mon arrivée à Paris. Tu te rappelles le titre, «La cloison et l’infini» ?
Il y a une espèce de magie, qui guide mes mains ou plutôt mes doigts sur le clavier de l’ordinateur ou de la tablette. Car cette nouvelle parle d’un mur mitoyen, d’un petit balcon, d’une balustrade, du petit infini d’une cour parisienne et du grand infini insondable de Leopardi. Et un des protagonistes… est venu d’Italie en vélo, franchissant plusieurs murs !
Je te demande donc de patienter encore un peu. Car, après la petite digression, pas encore achevée, sur l’infini et les infinies balustrades possibles, cette exploitation « pratique » du thème de l’infini servira beaucoup à la cohérence finale du tableau. Après les quatre volets de cette petite tragédie, on reviendra à notre passionnante routine. Ciao, je t’embrasse, G.

Giovanni Merloni

(Giovanni Merloni, La cloison et l’infini épisode_1 épisode_2 épisode_3 épisode_4)

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