Avec le temps (Col tempo sai…)

Avec le temps (col tempo sai…)

Si notre intelligence ne flanche pas, si notre mémoire réussit à garder le cap des choses indispensables, des lieux chéris et des visages qui ne cessent pas de nous sourire… une métamorphose physique est pourtant inévitable.
Au fur et à mesure des années qui s’enchaînent, il arrive toujours le jour où nous devons commencer de but en blanc à choisir… Quel pied fera le premier pas ? Quelle main osera s’aventurer sur le rocher à la recherche d’une saillie pour s’y accrocher ?
Des images nous traverseront à grande vitesse, telles des silhouettes insaisissables (féminines, dans mon cas) qui s’envoleront aussitôt dans le brouhaha de la vie. Des personnes qui auront des rendez-vous dont elles reviendront fatiguées, mais déjà prêtes à repartir, à faire, à défaire… montant et descendant l’escalier de notre immeuble tout en conversant avec nos voisins encore jeunes…
Nous ne sommes pas malades, pour l’instant. Et nous avons même des énergies à gaspiller…
Cependant, nous ne sommes plus en condition d’affronter la compétition de la vie avec des armes adéquates. Nous glissons inévitablement vers la solitude et la détresse même si nous avons beaucoup de choses à donner à ce monde blindé qui nous sépare des silhouettes (encore féminines) en train de courir sans qu’on sache où…
Nous avons bien de richesses… qui disparaîtront pourtant, avec tout ce qui a revêtu notre vie.
Peut-être, quelqu’un s’occupera de stocker quelque part (on ne sait jamais !) notre héritage de mots et d’images, avec les fragiles décors où des années de travail acharné se sont déversées.
Mais nous ne le saurons pas.
Jusqu’au dernier souffle, nous noircirons des feuilles, en y ajoutant des couleurs périssables comme le parfum des roses…

Giovanni Merloni

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (Extrait de la Ronde du 15 mars 2018)

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Le 15 mars dernier, en choisissant de m’adresser à l’ami Dominique Hasselmann pour exploiter, dans un « monologue dialoguant », le thème que la Ronde s’était donné pour cette échéance, je ne pouvais pas imaginer qu’il aurait bientôt décidé d’arrêter les publications de « Métronomiques » en y apposant le mot FIN !
Ce que je n’imaginais pas non plus quand j’ai décidé de relancer ici l’article qu’il avait chaleureusement accueilli sur son blog.
Évidemment, je demeure attristé et contrarié depuis cette date… où Dominique nous a communiqué sa décision. Surtout, parce que son blog reflétait profondément la personne de son auteur :
— avec sa façon, souvent transgressive et impertinente, de « dialoguer » avec la réalité de nos jours ;
— avec son fort penchant pour la modernité, dans la recherche infatigable d’un nouveau regard sur la « vie en mouvement ».

J’espère vivement qu’il reprendra ses publications, et qu’il trouvera aussi la façon de rendre cette œuvre unique (« Metronomiques » et « Le Tourne-à-gauche ») disponible pour tout le monde présent et futur.
Car son blog constitue l’une de plus brillantes et riches expériences d’auto-édition numérique qu’ai-je pu savourer et aimer pendant les années récentes, l’équivalent et même plus qu’un « Playtime » de Jacques Tati ou alors des découvertes cinématographiques de Georges Méliès ou des Frères Lumière. Paris et la France renaissent prodigieusement sous son regard ironique et désenchanté, tandis que ses mains habiles découvrent une forme tout à fait inusuelle et géniale pour les raconter.

Je suis sûr que cette œuvre trouvera sa façon « indépendante » de profiter du web et de nouvelles techniques numériques pour atteindre à nouveau les anciens lecteurs avec une foule grandissante de lecteurs de l’avenir.
Dans ce monde où nous sommes tous menacés de disparition avec nos rêves et nos preuves d’existences inspirées et communicantes, Dominique Hasselmann a donné vie à un exemple et prototype cohérent d’expression artistique, littéraire et philosophique ayant la chance de s’éterniser dans un seul objet, sous un abri précis et reconnaissable. J’espère pouvoir visiter parmi les premiers, avec lui, son « musée vivant » indélébile et indestructible (sur vinyle, par exemple) qui, tout en gardant les possibilités de consultation multiple du blog, offre au lecteur le loisir de parcourir librement ses pistes infinies. Qu’elles tournent à gauche ou pas, cela n’a pas d’importance !
G.M.

Giovanni Merloni, Dialogues contrariés, acrylique sur carton, 65 x 50 cm, 2018

« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (1)

Cher Dominique,
Je t’avoue que depuis que je participe à la Ronde, une chose comme ça ne m’était jamais arrivée. Il s’agit sans doute de l’importance du mot « dialogue », qui demande, rien qu’à le prononcer, un engagement « à la hauteur du défi »…
Comme le « paysage » récemment évoqué et exploité dans une série d’admirables propositions, le « dialogue » et son opposé (« l’absence de dialogue ») font partie du quotidien de chaque être humain, intervenant aussi dans les rapports entre les États, les peuples, les cultures, les corps, les mentalités, les habitudes, et cætera.
Je me demandais, mon cher ami, pour quelle raison, au fur et à mesure de chaque Ronde, on découvre un mot plus grand, plus important et plus universel que le précédent. Dans cette mer infinie, je me noie, sans ressentir pour autant, hélas, la douceur dont parlait Giacomo Leopardi, ni le goût de la résignation que dicterait à ce propos un minimum de clairvoyance.

En me connaissant un peu, tu sais que je suis naturellement porté pour le dialogue, c’est-à-dire pour la recherche d’une vérité partagée. Et même aujourd’hui, profitant de la Ronde qui te demande de m’offrir un provisoire abri verbal et iconographique, je suis en train d’entamer un dialogue épistolaire avec toi, en espérant que tu es d’accord pour accueillir mes réflexions et digressions inopportunes…
Sans doute, pendant ces dernières années — plus que cinq — nous avons entretenu plusieurs dialogues entre nous, pour la plupart dans le domaine numérique ou télépathique. Cependant, nous avons eu aussi la chance de voir se développer en parallèle une amitié tout à fait traditionnelle, encouragée par notre commune appartenance au Xe arrondissement, où se détache notamment le canal Saint-Martin, avec son Pont tournant, ses écluses et ses mystérieux bateaux en course lente.
Nous avons partagé la phase héroïque (pour moi) des commentaires, souvent assez fouillés, que je consacrais à tes articles sur le « Tourne-à-gauche » et puis sur « Métronomiques ». Nous avons échangé quelquefois dans les vases communicants, dont nous sommes tous le deux redevables au génie insaisissable de François Bon, et puis, au jour le jour, nous nous sommes réciproquement « tenus au courant » au sujet de nos vies assez régulières et familiales ainsi que de nos éclats de fantaisie ou de désobéissance civile… toujours bien tempérée et maîtrisée, cette dernière, comme cette musique secrète que nous aimons tous les deux emprunter à la rue, aux passantes, aux vitrines, aux inscriptions plus ou moins séduisantes…
Nous avons partagé et partageons aussi la stupeur et la rage des citoyens obligés de survivre dans un monde qui évolue obscurément, dans une intermittence de beautés contradictoires et de violences contre notre vie même, véhiculant des menaces subliminales ou bien explicites à tout ce que nos ancêtres nous ont légué et nous avons contribué à bâtir nous-mêmes…

Mais je reviens, excuse-moi, à mon propos initial. Comme je te disais, je suis sincèrement porté pour le dialogue, le plus souvent parce que j’en ai besoin, ou alors c’est en raison de mon penchant spontané pour les autres qui m’a appris une certaine attitude à l’écoute. Et ce sont toujours des dialogues (non nécessairement basés sur les seuls mots) qui demeurent primordiaux dans la reconstruction mnémonique des rencontres en grand nombre qui ont marqué ma vie, lui imposant parfois des changements de direction e de sens, ou alors de haltes salutaires.
Il s’agit finalement et rétrospectivement d’un dialogue à deux échouant enfin dans un dialogue intérieur qui m’accompagnera toujours dans une alternance de jugements derniers et de phrases consolatrices ou encourageantes.
Par le dialogue, on n’atteint que très rarement une vérité convaincante et solide. Mais si le dialogue est sincère, il sera tout de même en mesure de nous octroyer ce qui est le plus rare à ce monde : un sentiment d’honnêteté et de propreté aboutissant à une beauté aussi sereine qu’indispensable.

J’avais un programme beaucoup plus vaste, mon cher Dominique, et regrette déjà de n’avoir pas eu le temps ni le bon courage pour exploiter les nombreuses suggestions venues à l’esprit au sujet du dialogue, et je regrette aussi de ne m’être pas accordé l’espace pour en dénombrer au moins les titres…

Autant que dire que la suggestion du dialogue s’est finalement traduite dans mon cas dans le silence !
Ou alors dans une grande question solitaire : « si le dialogue — un bien commun de plus en plus rare et difficile à pratiquer — échoue si spontanément dans le souvenir de dialogues perdus, inexorablement coincés dans des endroits éloignés et révolus de la mémoire, est-ce que nous plongeons à présent dans un obscur sentiment d’incommunicabilité, de difficulté ou même d’inutilité situé au bout de n’importe quel dialogue, puisqu’en principe ses deux interlocuteurs vont demeurer de plus en plus figés en leurs certitudes et privilèges ? Est-ce que nous devenons tous méfiants et égoïstes et cela nous amène à nous passer de tout effort de dialogue dont nous escomptons dès le départ la faillite ? »
Je pense, par exemple, à la désinvolture de nos ministres et de notre président dans une action gouvernementale qui se passe de plus en plus d’un dialogue honnête avec les citoyens… Cela trouve symétriquement son miroir dans l’illusion d’un dialogue libre et exhaustif que nous inoculent internet et les réseaux sociaux.
Mais, puisque le succès de tout dialogue dépend de chacun des deux interlocuteurs, il est possible qu’une sorte d’analphabétisme de retour touche aujourd’hui la partie de la population qui devrait être la plus intéressée à cet instrument d’émancipation envers lequel elle a perdu toute familiarité.
Il faut donc espérer dans un prompt réveil des consciences, dans un retour à l’essentiel qui ne se sépare pas de l’attitude socratique de la recherche de la vérité, voire d’une condition humaine inspirée à la beauté et à l’honnêteté.

En attendant ce réveil, plus modestement, cher Dominique, j’aurais envisagé, pour l’une de prochaines Rondes, le mot « souvenir (s) ». Avec la suivante suggestion personnelle :
« Existe-t-il dans notre passé un événement, un lieu ou alors une rencontre avec quelqu’un qu’on puisse appeler le plus beau souvenir de ma vie » ?

Giovanni Merloni, La ronde humaine, encre de chine sur papier 36 x 29,7 cm, 2018

Merci de ton accueil chaleureux, mon ami !

Giovanni Merloni

(1) « Una cosa rara. Bellezza e Onestà », opéra de Vicente Martin y Soler (1786) citée par Don Giovanni dans la scène finale de l’opéra éponyme de W.A. Mozart et Lorenzo da Ponte

Enfance de l’art (Françoise Gérard pour le Vases communicants de décembre 2013)

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Il y a cinq ans, en décembre, j’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec Françoise Gérard pour un vase communicant sur le thème de l’enfance. Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte de Françoise, où l’on retrouve, comme dans les textes précédents d’Anna Jouy et de François Bonneau, cette indicible fraîcheur des rapports juste entamés avec la découverte d’affinités réciproques dans le monde alors encore mystérieux de Twitter et des blogs littéraires…

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Le Voleur de bicyclette (Ladri di bicyclette), film réalisé par Vittorio De Sica (1948)

Enfance de l’art

Les mots me manquent… Je me sens incapable… Je ne saurai pas… Trop, trop d’émotions, de sentiments confus et contradictoires me submergent soudain en découvrant les simples mais très belles photos que m’a envoyées Giovanni… J’imagine que le sourire confiant, que le visage radieux de cet enfant est le sien… Aux commencements de sa vie… Quand tout n’était encore vraisemblablement que promesses… Quand il n’était possible d’imaginer que bonheurs présents et à venir…

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Au milieu de tous ces enfants, frères, sœurs, ou peut-être cousins cousines, une femme fait converger sur elle leurs regards aimants et heureux. Manifestement, elle les a aidés à grandir en les armant de son amour pour affronter la vie, et les voici, grands, adolescents, jeunes gens, sur cette photo où les visages moins ronds n’ont pas complètement trahi l’enfance, autour de leur mère ou de leur parente dont les cheveux ont commencé de grisonner...

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Trahir, le mot est lâché… Sans doute suis-je déjà en train de trahir Giovanni, aussi bien l’enfant qu’il a été que l’adulte se souvenant de cette enfance qui lui est propre et dont lui seul a la clé!… Mais n’est-ce pas plutôt l’enfant qui abandonne l’adulte à ce qu’il est devenu?… Nostalgie de l’enfance, que cherchons-nous à découvrir ou à déchiffrer sur ces visages qui se sont laissés photographier par les adultes d’alors pour fixer les moments de bonheur et baliser la vie qui passait?… L’enfance est-elle vraiment cet âge d’or qui nous tend le trésor de ses souvenirs? Quelle perception avions-nous de nous-mêmes quand nous n’étions encore que des enfants soucieux de devenir grands et de quitter les enveloppes trop protectrices? La vie ne se montrait-elle pas déjà un peu rude?… La grâce de l’enfance est parfois meurtrie par l’expérience du malheur; et même les enfances heureuses sont blessées par l’apprentissage de la vie qui montre fatalement l’envers du décor… Comment se défendre contre les monstres, réels ou imaginaires?… Les petits d’hommes sont ambivalents comme leurs parents, et balancent entre leurs peurs et leurs joies!…
Dans la famille de Giovanni, les enfants sont heureux et font la fête. Le petit Giovanni est fier de sa cravate qu’il arbore en bombant la poitrine entre son frère et sa sœur.

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« Oui, c’est moi, je suis en train de devenir grand et cette cravate le prouve. Pourquoi me regarder comme un enfant? »… Comme si les adultes eux-mêmes n’étaient que des adultes et n’avaient pas gardé au fond de leur cœur une part d’enfance?… Mais quelle est-elle? Comment la définir?… Le jeu et toute l’inventivité qui lui est associée est sans doute ce qui sépare ou réunit au plus haut point, selon les degrés d’interférence, le monde des adultes et celui des enfants…
Mais voici que je parle de l’enfance en général et que je m’éloigne de l’enfant Giovannino. Quels étaient ses rêves mais aussi ses cauchemars? Quel était l’axe structurant autour duquel l’enfant apprenait à penser sa/la vie? La première photo a été prise à Paris, la seconde à Siena. La France, l’Italie. Ce partage géographique (du côté de… ou de…) a nourri son imaginaire. Quels reliefs particuliers le bilinguisme apportait-il aux histoires lues ou racontées?

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Infans, l’enfant qui ne savait pas encore parler découvre que les émotions qui bouillonnent dans les coeurs correspondent à des mots qu’il est possible de cueillir sur les pages d’un livre. L’adulte aimée est une lectrice, une liseuse qui adorait la France et la peinture de Renoir.

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Giovannino aimera la peinture autant que les mots. Il entame à cette époque, au gré des déplacements de sa famille entre l’Italie et la France, un long voyage intérieur qui n’aura jamais de fin, et qui s’apparente à un exil. Pour rassembler tous les morceaux de sa vie, Giovanni apprend à composer de grands tableaux qui ressemblent à des puzzles. C’est son jeu de prédilection. Il y a toujours deux ou trois pinceaux dans sa trousse de voyage, à côté d’un stylo. Car il s’est mis aussi à raconter de longues histoires foisonnantes qui parviennent à peine à traduire le bouillonnement des sentiments qui mènent la danse tout au fond de son coeur. Il y a tant et tant à explorer! Mais aussi tant de choses essentielles ou inessentielles (comment savoir?) à laisser de côté au moment des départs et à tenter de retrouver pour se ra-ressembler (à) soi-même et se sauver de l’oubli! Tâche épuisante et vouée à l’échec, car les mots sonnent toujours un peu comme le tocsin de la mort… Le geste d’écrire ou de peindre se fond alors en un seul qui s’apparente à celui qui nous vient des profondeurs de l’histoire humaine quand les premiers hommes avaient découvert et mis en oeuvre le pouvoir de laisser des traces sur les parois de leurs cavernes… Que ne connaissaient-ils l’informatique à cette époque! Prescience des chamans qui tentaient d’ouvrir des liens sur les portes de l’au-delà?!… Nous portons tous en nous l’énigme des premiers jours et de la fin du monde…
Mais que serait ce billet sans la personne hors champ qui a pris les photos qui lui ont servi de support? Que conclure sinon que l’invisible permet le visible?… Et que, à l’inverse, le geste de l’inscription dans le monde par les chamans-artistes, en ouvrant-ouvrageant des espaces-temps qui, sinon, resteraient hors de portée, permet la révélation de ce que le réel a d’insoupçonné?… Magie de l’écriture et/ou de la peinture… n’est-ce pas, Giovanni?
Giovanni devenu grand devient un père visible au milieu de ses propres fils… Mais alors, si ce n’est plus le père qui prend les photos, qui donc se dissimule hors champ cette fois ?

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Depuis la nuit des temps, c’est ainsi, les grands transmettent aux petits. Les fils reçoivent donc du père ce qu’il a de meilleur, les mots et les couleurs.

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Paolo le cadet suivra le père à Paris, tandis que l’aîné Raffaele restera à Rome. Ainsi continuera l’histoire d’une famille métronomique
Les humains ont inventé la photographie automatique. Le regard de Gabriella ne rencontre pas, ici, celui de son père.

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Sans doute a-t-il choisi de s’effacer momentanément pour prendre en artiste cette photo de sa fille… De profil mais en réalité de face, brouillage de la perspective, mise en abyme… Une soeur et deux frères, trente ans auparavant, à Siena… etc, etc…

Texte : Francoise Gérard

Images : Giovanni Merloni

 

Arrêter la machine du temps (François Bonneau pour les Vases communicants de juin 2013)

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Il y a cinq ans, en juinj’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec François Bonneau pour un  « vase communicant à l’aveugle mais nourri par des images parlantes » qui devait échouer dans la réciproque connaissance et amitié. Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte de François, où l’on retrouve, comme dans le texte récemment publié d’Anna Jouy, cette indicible fraîcheur des rapports juste entamés dans le monde alors encore mystérieux de Twitter et des blogs littéraires…

Arrêter la machine du temps

Bonjour Giovanni,
Si j’en crois les clichés véhiculés par bon nombre de mes compatriotes, tu as un prénom qui fleure la gomina, la douce vie en Vespa, le chianti, et je te fais grâce de la pizza ; je ne connais de toi que le portrait inconscient, et ta photo, relayée via la boite mail ; tu m’es familier, inconnu, courtois comme je l’apprécie, et surtout, surtout, tu as ce pouvoir quasi magique de pouvoir laisser trace de tes mouvements sur le papier, et donner à ces traces significations, ce qui fait de toi une sorte de chaman transalpin, et il était donc légitime et dans l’ordre des choses que je m’adresse à toi en une seule et unique phrase, oui c’est bien logique, ce petit défi bien infime face à tes images, dont la première :

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« arrêter la machine du temps », sur un pont, qui arlequine, oui alors partons, partons des losanges bleus, de ce brin de Matisse, de ce mouvement évidemment, de la trace d’un geste qui reste, et je ne suis pas le premier à le dire mais c’est toujours fascinant, un geste qui me parle du temps comme d’une machine : travail à la chaine – j’ai connu, calendrier – je t’ai en horreur, emploi du temps – tu n’est que stalactites qui m’enserrent ; à moins que le temps perçu ne puisse être apprivoisé, à moins que le temps perçu ne soit qu’espace de vie, ou ce que l’on en ressent, entre deux éternités de mort, et a fortiori d’ennui, « arrêter la machine du temps » c’est ce que je fais ou j’essaye, quand je le peux oui, mais rarement seul, alors c’est ce que je fais avec elle, oui celle-là,

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elle qui aguiche et se prélasse, nous avons droit à la fiction, grâce à ton dessin, nous avons droit à la self-mythologie, alors avec celle qui attire même cet oiseau qui vient la gratifier d’un mouvement, peut-être ce même mouvement, ou peu s’en faut, qui vient gratter le papier, et en même temps ce même mouvement qui vient avec un cache col, un cache misère, un cache-froid mal ajusté, pour que l’on vienne donc le remettre à sa juste place comme elle l’attend, elle qui vient se douter qu’on devine, que cette main près de sa bouche, c’est peut-être pour masquer des babines qu’elle pourlèche, peut-être par timidité, en tous cas c’est sur le sable, maintenant tout de suite, et ça déborde,

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ça déborde comme une toile irréelle, comme une coupe à fruits, comme ces traits qui débordent, qui coulent, qu’est-ce qu’on en fait, on trouvera bien quoi en faire, mais ce regard du peintre qui croise mon regard, moi j’en fais quoi, on a peut-être parfois besoin d’un peu d’intimité, à moins que ce regard du peintre, à moins que ce regard de celui qui a laissé un tel mouvement sur le papier, soit là une complicité exempte de tout voyeurisme, et d’ailleurs, en quoi le papier, les pixels seraient voyeurs, ah mais on ne sait jamais, avec les chamans du pixel, bon écoute, détendons-nous et passons à table,

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et à table, c’est encore un tableau, et peinture ou nourriture, tout cela c’est tout un, ça te remplit de l‘intérieur, oui c’est tout un, sans même parler nature morte car c’en serait presque vulgaire, ça te remplit de l’intérieur et ça remonte à l’occiput, ces mouvements sur toile, mais son assiette, à lui sur la toile, est vide oh ce pauvre bougre, alors en voilà un, de souhait d’avant mariage, si l’on me pardonne la parenthèse autobiographique, un souhait d’avant mariage de ne pas, de ne jamais, faire subir cette cravate-qui-déborde-et-seulement-ça, sur-la-toile-dans-l’occiput, et jamais dans l’assiette, cette cravate que je ne porte quasi-jamais,

sur cette toile,

jamais en guise de plat du soir, bon sang voilà que je dévoile un brin, voilà que Giovanni a mis le doigt là où il fallait, voilà qu’il me pousse à dévoiler quelques abstractions, qui sont signifiantes et que je continue à travailler, que je revendique donc, il n’empêche,

ce vase co, je l’ai rédigé avec l’alliance inofficielle, anneau avant date, au doigt, pour voir ce que ça fait,

et j’ai donc vu.

Texte : François Bonneau

Dessins : Giovanni Merloni

Contributions épistolaires à quelques brisures (Anna Jouy pour les vases communicants d’avril 2013)

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Il y a cinq ans pile, j’eus l’honneur et le plaisir d’échanger avec Anna Jouy pour un  « vase communicant » que nous avions consacré au thème de la « rupture ». Je vous propose aujourd’hui la re-lecture du texte d’Anna, en espérant qu’elle aussi, le relisant, puisse se réjouir, comme il est arrivé à moi-même, de cette fraîcheur des rapports juste entamés dans ce monde alors inconnu de Twitter et des blogs littéraires…  

Contributions épistolaires à quelques brisures

Giovanni,

Je ne te connais pas. Quelques lignes dans ma boîte de mails, tes belles histoires dans le Portrait inconscient, tes poèmes, tes dessins.

Je ne te connais pas mais j’use de ce tu qui est cher aux écrivains, qui est l’autre désigné proche, désiré, interpellé.

Tu m’as proposé  d’être ta cavalière pour les  Vases communicants et tu en as choisi le thème, la rupture.

Ta vie,- je l’ai compris à quelques  unes de tes lignes – est toujours et encore riche de tes blessures, toujours pleine des échos de ces voix aimées. Tu marches comme un funambule sur ces fils ondulant entre le passé et le présent et personne ne voit ce sortilège et ce prodige.

Lisant ce que tu voulais, j’ai su que tu avais tout compris de moi.

Je t’ai écrit à mon tour t’adressant des lettres qui auraient chacune pu exister entre les mains d’un autre. Tes dessins m’ont été de merveilleuses sources d’inspiration. Tout est pour toi.

Il y a des lettres de rupture qui sont encore des lettres d’amour … Mais je crois que tu le sais.

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Giovanni,

T’écris de ce monde des aragnes, des fils tissés à la salive, de ma toile.

Giovanni, ai trop parlé, croisé, noué ma voix à la tienne d’un coup sec, comme on s’assure d’un tour de corde, une amarre. Ai fait comme ça le piège dans lequel j’allais t’engluer, te retenir, te fixer, mouvant mais prisonnier, comme en équilibre sur des étamines géantes.

Tu sais aussi bien que moi, comme il suffit de quelques mots pour pondre à la rosée des œufs neufs, verts, et carmin  et bleus aussi. Et qui résisterait à ce trésor mettant au soleil le fragile et le lien, la perle et la soif ? Tu regardais ma bouche et ses cravates de poèmes, le flux respirant de l’amour qui jouit et tu attendais patient, sage que mes mains te touchent…

J’étais déjà le prédateur, l’affamée aux longues jambes. Je sentais ton agitation maladroite, ton offrande à la danse mais chacun de tes gestes serrait le piège sans jamais que tu le saches. J’avais faim, Giovanni, bien trop pour ne pas me repaître de ton amour, du soleil entre mes branches, de ce craquement des sèves qui te parcouraient de partout. J’allais bien finir par t’avoir. Je ne lutte que mal contre le poison qui me pulse.

Mais te souviens-tu ? Le vent… Te souviens-tu du balancement furieux des ombrelles où j’avais élu domicile ?

C’est lui, le plus léger que moi, ce bord extrême de la transparence qui a rompu ta prison. Tu es parti. Et j’ai su à cette rupture abrupte défaisant ma maison que jamais tu ne reviendrais.

Prends soin de toi Anna

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Giovanni,

Le temps a brisé le miroir. Je n’ai plus que le souvenir pour me mirer. C’est mieux ainsi car je crois que c’est de là-bas aussi que tu me regardes. Depuis longtemps tu n’accroches plus ta lumière à la mienne. Nous sommes les passagers de l’ombre.

J’essaie avec douleur de glisser ma silhouette  dans la forme ciselée au pochoir qui dort au fond de tes pupilles. Mon corps déborde ton désir jusqu’à « l’étrangement ».

Je n’entre plus dans tes avenirs. Et ton doigt si fin ne caresse plus la marge brûlante d’amour de mon aura. Je ne suis plus qu’une belle image dans le stock des ruptures.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta voix…Je ne l’ai sans doute jamais entendue. Tu aimes trop te taire, cultiver des verbes bonzaï dans des jardins intérieurs. Pourtant c’est elle, tout ce qu’il y a de si insaisissable dans le souffle humain qui me fourgue l’effroyable chagrin de t’avoir perdu .

Je prends le combiné. J’aimerais vite en secret recueillir le son râpeux de ta voix…Surtout quand elle me dit ton nom, qu’elle attend ma réponse et qu’elle sait bien sûr que le silence  aujourd’hui, c’est moi.

J’écoute, je t’écoute pour une fois, pour toutes les fois. Amour « a cappella », j’épelle une à une tes syllabes. Cela ne durera pas, je le sais. Ton nom est bien trop court pour ne pas tomber sans bruit dans le puits des oublis..

Alors  le combiné en retombant là-bas fait ici le craquement disséminé de notre rupture.

Prends soin de toi

Anna

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Giovanni,

Ta ville est immense. La vie peut-être plus encore. Je ne songe pourtant qu’à la marche d’un être dans un champ déserté, quelles que soient l’aventure et la suite.

J’ai brisé, chaque jour , un jour, le dernier, celui qui faisait des miettes. J’ai fait ainsi beaucoup de mouron pour les oiseaux, beaucoup de broutilles pour nourrir le quotidien.

J’ai pelé à la gouge mon vieil habit d’amoureuse, gravé en cœur dans l’aubier de mon arbre. Il a fallu me faire des échardes, des coups de burin de travers. Giovanni, tu avais fait grandir mes racines en haut, en bas. Rabattre mon ciel a été féroce.

Le printemps…oui, tu sais comme moi.

La taille a été faite juste. Ces moignons de bras tendus inutiles au dessus de mon cœur ne feront pas de boutures à la misère. Non. Il y a dans le Jardin des Finzi-Contini, une pelouse. Mon ombre t’y attend, toi et tes amours frêles.

Prends soin de toi

Anna

Texte : Anna Jouy

Images : Giovanni Merloni

 

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ? (l’un des « Millimètres » de François Bonneau)

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Giovanni Merloni, la deuxième jongleuse, gouache sur papier, 2018

En nouveau Jonathan Swift, François Bonneau mesure en « MILLIMÈTRES » les distances qui unissent (ou séparent) les hommes et leurs mondes. Avant de révéler son visage humain, et son indomptable propension à la transgression, il se sert d’une métaphore extrêmement rationnelle et frôle les frontières inaccessibles du calcul infinitésimal pour revendiquer le naturel heureux de chaque existence, l’exiguïté des destins humains que contredit la force irrépressible de l’amour…

J’ai découvert cela et plusieurs autres choses en lisant — avec une loupe adaptée à mon œil inefficace de Gulliver à la retraite — ce minuscule manuel de chasse (aux trésors plus inaccessibles de l’existence) que l’auteur m’avait affectueusement dédicacé lors du dernier Marché de la Poésie auprès de Saint-Sulpice à Paris.
Malgré mes promesses de m’y mettre aussitôt, presque un an s’est écoulé avant de commencer à lire de ma façon, un à un, les poèmes que j’ai trouvés tout d’un coup évidents et familiers.
J’avais besoin de trouver une clé pour entrer dans le labyrinthe (apparent) que François Bonneau avait sagement bâti pour protéger sa vérité et l’exclusivité de la lecture de chaque fragment ou ligne de son douloureux témoignage poétique.
D’ailleurs, la clé que j’ai découverte et choisie pour me promener librement (en dehors de toute règle ou recommandation) m’attendait depuis toujours au beau milieu de l’une des allées ombragées de ce labyrinthe même… emprunté sans doute aux jardins à l’Italienne qui donnaient jadis une touche de mystérieuse ambiguïté aux austères châteaux des rois de France.
Cette clé est tout simplement un contre-ordre ou alors un laissez-passer :
« Faites ce que vous voulez, M. Merloni ! Vous pouvez suivre les nombreux parcours proposés, censés vous aider à trouver aisément la sortie sans perdre le goût de la découverte, à chaque halte, d’une conversation sincère et approfondie avec l’auteur. Vous pouvez aussi bien vous perdre, rester tout le temps que vous voulez auprès d’un cyprès ou d’un manège de chevaux de bois, savourant le bonheur d’une seule lecture à la fois. Au couchant, d’en haut de notre observatoire, un hélicoptère viendra vous récupérer et vous ramènera chez vous ! »

Profitant de cette clé merveilleuse, m’octroyant une soudaine et presque excessive liberté, j’ai commencé à comprendre combien de courage (et de douleur) pouvait se cacher derrière, avant ou après chacune des révélations de mon ami François Bonneau, s’échouant dans le dévoilement de chaque « millimètre » de son parcours tourmenté et finalement « ascétique ».

Eh oui, il n’y a que l’amitié — chose rare et précieuse ainsi qu’inclassable et irrégulière — pour ouvrir si gentiment et si généreusement, en notre honneur, la porte invisible que nous découvrons juste à quelques millimètres du centre (historique) de notre vie.
Vous lirez ci-dessous un fragment de « Millimètres » qui m’a particulièrement touché, où les questions soulevées par François Bonneau redonnent le souffle à l’espoir meurtri d’un grand nombre d’artistes et poètes qui n’hésitent pas à installer la vérité la plus intransigeante au centre de leurs actes et de leurs silences.
J’aimerais bien revenir encore, prochainement, fouiller dans ces kilomètres de millimètres… et relire quelques autres joyaux de ce chapelet, suivant sans transition la seule impulsion de le faire…
Cependant, je ne veux pas me le promettre, non seulement pour ne pas en sentir l’obligation — qui enlèverait la sincérité que mérite tout rapprochement (au millimètre près) de l’œuvre de François —, mais aussi pour m’en accorder encore le plaisir de la découverte.
Il s’agit d’ailleurs d’une découverte que je ne saurais pas exploiter en un seul souffle : même si l‘Auteur de « Millimètres » (avec la complicité de son éditeur) semble vouloir redimensionner, humblement, chacune de ses pages pour que même les habitants de Lilliput puissent la lire, je ne suis pas, pour l’instant, capable de retrouver un seul sens ni un seul raisonnement qui guide l’ensemble de cette œuvre magnifique.
Je n’ai pas dit que je n’arriverai pas, un jour, à saisir la beauté de la Cappella Sistina invisible que François Bonneau a peinte par successives couches passionnées.
Je me borne à déclarer, aujourd’hui, que chaque poésie de ce recueil est un monde immense ayant aussi la capacité d’arrêter le temps pour donner au lecteur la possibilité d’examiner de tout près, rien qu’à quelques millimètres de distance, l’instant crucial et décisif où se déroule l’Amour ou tout simplement l’échange fraternel d’un sentiment sincère entre deux êtres humains !

Giovanni Merloni

Photo de François Bonneau

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ?

Est-ce que le temps que l’on passe à se
dire que l’on devrait s’y installer, fait
partie du mouvement ? Est-ce que l’on
fait ce que l’on fait, ce mot poésie,
Devenu pornographique,
Devenu sous le pardessus,
Par transmission plastique ? Ou
est-ce que c’est moins avouable,
est-ce qu’on prouve, un brin ? Est-ce
qu’on est si pur, et la pureté, est-ce
bien mieux ? Est-ce qu’une petite
existence est un matériau suffisant,
pour tous les desseins imposés ?
Et le quotidien, alors, serait matière
à faire du mieux ?

François Bonneau

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

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Giovanni Merloni, Le lit jaune, acrylique et encre d’Inde, 50 x 50 cm, 2018

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Dans les années soixante-dix, lorsqu’on avait au plus haut degré l’illusion qu’un idéal pouvait trouver « ses jambes » à travers la confrontation et la discussion, il y avait une expression assez récurrente :
« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Car, évidemment, à chaque pas, il fallait choisir le bon interlocuteur.
Une autre expression, typique de cette époque, était la suivante :
« Celui-là, au contraire, n’a pas la phase de l’écoute… »
Entre-temps, Michelangelo Antonioni préconisait l’arrivée de la redoutable ère de l’incommunicabilité…

Maintenant, la situation a vivement empiré. Peut-être, les êtres humains sont-ils en train de subir une profonde métamorphose, au bout de laquelle la notion d’amitié désintéressée aura disparu, tandis que nos mains aussi auront perdu toute leur souplesse et habilité calligraphique et dessinatrice. Tout le monde sera « sans papier » au sens strict du terme, parce qu’il n’y aura plus de papier pour y écrire dessus ni de papier imprimé avec des mots immortels…
Les humains volontaires et raisonnables, même ceux qui s’obstinent à protester en descendant dans la rue au nom d’une démocratie qu’ils voient pourtant s’émietter, ils se trouvent de plus en plus confrontés à un manque d’écoute impressionnant, à un sentiment d’impuissance vis-à-vis de bêtises comme la destruction graduelle du transport ferroviaire ou l’abolition progressive du travail stable et de la retraite.
On pourrait dire que le Président Macron, comme ses récents prédécesseurs, profite du manque d’une véritable et surtout constructive circulation des idées ainsi que de la banalisation de la culture. Mais qui sont les responsables de cette banalisation ? Tout cela ne se trouve pas dans les livres, bien sûr.

« Tu sais, le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature… »
Voilà un tweet lancé par Laurent Margantin (@oeuvresouvertes) qui m’interpelle vivement.

Il s’agit sans doute d’une affirmation qui ne se veut pas axiomatique ni absolue, exprimant notamment une profonde inquiétude pour les dérives possibles de la littérature contemporaine. Elle met pourtant le doigt sur une plaie bien ouverte, évoquant en moi — et sans doute dans les « passants » de Twitter les moins distraits aussi — le désir d’y ajouter quelques mots ou même d’entamer une discussion (presque) sérieuse sur l’adhérence de la vie à la littérature.

Tout en partageant la vérité autour de laquelle L. Margantin nous propose de réfléchir, je ne crois pas que la vie, avec toutes ses contradictions et conflits quotidiens, ait été de quelque façon ignorée par les livres d’André Gide ou de François Mauriac, par exemple. Elle entre de plain-pied aussi dans les textes de Josè Saramago (voir entre autres « Aveuglement »), d’Albert Camus (« L’étranger ») ou encore de Dino Buzzati (« Le désert des Tartares »). La liste serait bien longue. Et si, au bout de la lecture d’un livre, je lève la tête heureux et ému, c’est pourquoi j’y ai partagé des morceaux de vie réelle, peu importe s’il s’agissait d’une vie rêvée ou réellement vécue, d’une fiction ou d’un récit se voulant « objectif ».
En revanche, la littérature « sert » à la vie. Pourvu que les gens lisent, qu’ils aient le bon esprit ainsi que l’envie de se dépasser culturellement pour rentrer de plus en plus profondément dans les nombreuses richesses qu’un beau livre peut contenir.
Il est vrai aussi qu’une telle envie de se dépasser, vive et présente dans les lecteurs les plus volontaires, cogne de nos jours, de plus en plus souvent, avec « l’aridité » et la « répétitivité » de l’écriture dominante, parfois très soignée et même parfumée, mais de plus en plus à la poursuite des curiosités ou des scandales que nous impose l’actualité. Il s’agit souvent d’une écriture qui ne comporte pas des risques et que la plupart des éditeurs encouragent parce qu’elle contient en doses équilibrées ce que le public est amené selon eux à accepter le plus facilement. Il s’agit finalement de l’écriture des gagnants, des embauchés de la littérature qui ne risqueront pas, apparemment, de perdre leurs postes dans la vitrine figée du monde contemporain…
Il y a en tout cas des exceptions, parmi les écrivains de qualité, dont Valère Staraselski, par exemple — ayant atteint son public d’inconditionnels sans en tirer pourtant, jusqu’ici, une plus vaste reconnaissance —, où j’ai retrouvé le même sentiment et la même intelligence de la vie que L. Margantin recherche dans la littérature.
Au plus bas niveau de cette échelle impitoyable, les écrivains maudits ou marginaux, sans papier ou sans abri au sens plus ou moins métaphorique, n’auront pas la possibilité de faire entendre leur voix. Je ne sais pas s’ils « expriment » mieux que les autres la vie réelle. Je sais qu’ils « sont » eux aussi la vie réelle…

En tout cas, depuis mon observatoire — suivant les différentes expériences de travail et de vie qui m’ont conduit jusqu’à Paris à mes soixante-dix ans largement accomplis et dépassés, toujours avec l’engagement littéraire dans la peau — je peux affirmer que ce qui arrive à la littérature suit le même douloureux destin qui touche aux autres domaines, artistiques ou pas, de notre société contemporaine.
La voix du poète, de l’écrivain ou de l’artiste atteint de moins en moins son but naturel de communiquer voire de témoigner la dramatique richesse de la vie à ceux qui n’attendent que cela.
Parce que nous vivons dans une société devenue extrêmement rigide, cloisonnée et bureaucratique (et bien sûr asservie aux règles commerciales imposées par des élites rusées qui vivent aussi bien au- dedans qu’au-dehors de cette société même).
Parce que les gens sont de moins en moins capables d’écouter ni d’entendre la voix des autres.
Parce qu’on est plongé dans un régime basé sur la méfiance et l’égoïsme du « sauve-qui-peut ».

Parce que ce sont les monopoles grands ou petits qui décident si tel médicament est bon pour la santé, si tel artiste « se vend » et si tel livre peut circuler.
Parce qu’en fin de compte on intercepte de plus en plus les relations entre les humains de façon que tout ce qui est « indépendant » se décourage ou se retire dans un petit cercle aussi marginal qu’inoffensif.

Je ne crois pas que tout ce qui est marginal et indépendant soit forcément « baisé » par les Muses. Mais je suis sûr et certain que ceux qui font le possible pour décider de nos vies et de nos goûts par une sorte d’invisible Fahrenheit 451 trouvent plusieurs complicités dans le « monde » de la littérature.
Je me demande alors, suivant la réflexion de Laurent Margantin : « est-ce que nos guides, nos maîtres ou les gens de lettres qui travaillent à différents titres auprès des maisons d’édition “intègrent la vie” à leurs carrières exemplaires ? »

Giovanni Merloni

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

Giovanni Merloni, L’incendie, acrylique sur toile 65 x 81 cm,
terminé en 2018

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

Comme la plupart des lecteurs du « Portrait inconscient » l’auront sans doute imaginé, je traverse une période de suspension ou de trêve où, tout en m’interrogeant sur le sens de la vie des humains et notamment des artistes, je ne cesse pourtant de m’accorder des illusions.
Puisque j’en ai encore les forces et, par intervalles, la lucidité, j’essaie de me consacrer davantage au dessin et à la peinture qui avaient été pendant les dernières années un peu sacrifiés à l’effort linguistique que demandaient mon installation en France et mon tempérament communicant.
Même si je n’ai pas encore atteint le but d’une véritable intégration dans la francophonie, à présent je suis en train de réorganiser mon atelier pour y accueillir à nouveau les « grands tableaux », dont un polyptyque de deux mètres soixante de long sera consacré à La Traviata de Giuseppe Verdi. Je vis par conséquent une période un peu étrange et tiraillée où la création de nouveaux tableaux s’accompagne à la remise en cause de quelques-uns parmi les anciens.

Ce qui est arrivé à mon « cheval de Troie », qui gisait depuis des années en haut d’une étagère comme une réprimande… un tableau auquel j’avais consacré un temps exagéré, essayant à plusieurs reprises de lui donner une touche finale valide, mais inutilement… Mon cheval de Troie rouge foncé s’effondrait dramatiquement dans l’obscurité des ruines brûlantes et des personnages terrorisés qui l’entouraient… jusqu’au moment où, après une journée sans éclats, je suis rentré, crevé, de ma séance périodique d’acuponcture et me suis endormi dans mon fauteuil.
Dans le sommeil, je traînais mélancoliquement parmi les ruines ensoleillées d’une ville grecque… Il s’agissait sans doute de l’Acropole de Lindos dans l’île de Rhodes, où j’ai passé d’inoubliables vacances en 2005 (les ultimes vacances de mer au chaud, avant d’entreprendre le virage à Nord-Nord-Ouest, jusqu’ici le dernier de ma vie). J’étais donc au beau milieu de stèles et colonnes, une paille enfoncée sur la tête, quand j’entendis une voix connue prononcer des mots en latin :
« Timeo Danaos et dona ferentes ! » (1)
C’était Giuseppe Punzi, mon ancien professeur de latin et grec au lycée qui venait de s’asseoir à mon côté.
Il s’ensuivit une longue conversation, au bout de laquelle, exalté, cet homme brusque et gentil à la fois affirma de façon solennelle :
— Le cheval de Troie était blanc !
— En êtes-vous sûr ? lui demandai-je, agité. Le blanc, c’est la couleur de la pureté la plus absolue, donc de la tromperie la plus insupportable !
— Absolument. Et les Grecs portaient de blancs manteaux !
— Et la lumière jaillissant de ma tablette électronique est blanche aussi, n’est-ce pas ?
En 2005 je n’avais pas de tablette et, si je ne me trompe pas, les smartphones ne circulaient pas encore, du moins de la manière massive d’aujourd’hui, tandis que le pauvre professeur Punzi avait quitté ce monde bien avant de connaître ce qui peut jaillir de la ruse des êtres humains. Cependant, dans les rêves, tout est permis :
— As-tu vu les gens dans les transports communs ? s’exclama le vieux professeur. Tout un chacun regarde dans un petit rectangle de lumière blanche comme s’il s’agissait d’un oracle !
— C’est un don des Américains !
— Timeo Danaos, dit le professeur hochant la tête.
— Cela va amener un incendie ? C’est ça que vous voulez dire ?
— Oui, ça va brûler une à une nos têtes. À leur place…
— À leur place ?
— Nous entendrons un petit carillon, qui nous apprendra une jolie rengaine consolatrice : « T’en fais pas, t’en fais pas ! C’est la loi de tous les manèges ! L’instant précis où nous aurons l’impression de tout connaître et que nous serons au sommet de notre délire d’omnipotence… Nous, les grands photographes, nous les grands experts de véritables raisons faisant vivre ou mourir les innombrables contextes où se nichent des hommes comme nous, nous découvrirons que nous n’en savons rien du tout et que nous avons tout perdu. Même ce peu de vers en latin que nous imaginions avoir bien gardés dans la poche ! »

Le matin suivant — ah ! à propos, c’était hier ! —, j’ai descendu le tableau et me suis mis à l’œuvre.
Au soir, profitant de ma diabolique tablette qui peut tout faire, j’ai photographié le tableau et j’en ai envoyé par mail une image époustouflante à un vieux camarade d’école…
— Heureusement, tu n’as pas obéi en tout à notre drôle de professeur ! a-t-il répondu. Tu t’es passé de blancs manteaux, mais tu as saisi l’essentiel… ce cheval se détache maintenant de son sombre paysage de mort. Mais, ne vois-tu pas qu’il sourit, savourant déjà son triomphe ?

Giovanni Merloni

(1) « De toute façon, je crains les Danaens, même s’ils sont porteurs d’offrandes » (Laocoon dans l’Énéide de Virgile, livre II)

…et je l’assume (Zazie n. 63)

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Giovanni Merloni, La jongleuse, acrylique sur toile 8F (46 x 38 cm), 2018

..et je l’assume

Je suis l’équilibriste et le jongleur de la compagnie grande ou petite
…et je l’assume

Je suis le factotum du village ou le confident intime
…et je l’assume.

Je suis l’outsider qui n’as pas eu la chance de partir
à la conquête de l’Ouest

…et je l’assume.

Je suis un marcheur piétiné, un opiniâtre harcelé, un optimiste écarté
…et je l’assume.

Je demeure par conséquent un homme inutile dont la détresse n’engage personne
ni ne pose de problème moral
…et je l’assume.

Si jamais je profiterai d’amitiés passionnées et exclusives
elles ne seront pas inclusives, ça c’est sûr !
…et je l’assume.

Cela dit, je demeure un inconditionnel de la vie
de ses brusques emportements
de ses inévitables péripéties dangereuses
…et je l’assume.

Giovanni Merloni

Dialogue de sourds (Le texte de Marie-Christine Grimard pour la Ronde du 15 mars 2018)

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Bienvenus à la Ronde du 15 mars 2018 ! Cette fois-ci autour du « dialogue » ou des « dialogues ». Avec grand plaisir, j’héberge ici Marie-Christine Grimard, depuis plusieurs années collègue de Twitter et auteure du blog « Promenades en ailleurs » que j’apprécie vivement pour son regard courageux et sensible ainsi que pour son esprit de partage sincère et solidaire jusqu’au bout ! Merci, chère Marie-Christine pour ta contribution !

Dialogue de sourds

“Madame Pinto, Madame Pinto, vous oubliez votre baguette ! “
La boulangère hurle derrière son comptoir, en tendant la baguette qu’elle vient d’empaqueter vers une vieille dame qui franchit la porte sans se retourner.
Celle-ci sourit à une jeune beauté brune, arborant d’énormes lunettes noires qui entre en lui tenant la porte, et sort dans la rue.
La boulangère soupire, l’air exaspéré. Il ne faut pas qu’elle explose devant les clients, mais là, c’est la goutte d’eau. Cette journée a mal commencé, la chambre froide est tombée en panne et la jeune employée a la grippe. Si ça continue, elle va tous les planter là et aller se coucher. Elle est boulangère, pas ange gardien. Malgré elle, elle se fait du souci pour Mme Pinto, si personne n’en prend soin, elle n’ira pas loin. Elle se perd de plus en plus, dans sa monnaie, dans ses trajets, et voilà qu’elle oublie le pain qu’elle vient d’acheter !
La jeune cliente à lunettes comprend la situation, prend le pain puis rattrape la vieille dame en quelques enjambées et lui rend son bien. Elle revient un peu essoufflée, et reprend sa place dans la queue en silence. La boulangère sert les clients un par un lorsqu’arrive le tour de la jeune femme, elle lui dit :
« Merci beaucoup d’avoir porté sa baguette à Mme Pinto, je ne pouvais laisser le magasin pour le faire et mon apprentie est en maladie !

— Je vous en prie, répond la jeune femme d’une voix douce, c’était la moindre des choses.
— Détrompez-vous, les gens comme vous se font rares, réplique la boulangère, ici c’est chacun pour soi et Dieu pour personne. L’autre jour, elle a perdu son porte-monnaie dans la rue. Au moment de payer son pain, elle ne l’avait plus dans son panier, elle est repartie dans le sens inverse pour le chercher. Quelques minutes plus tard, elle est revenue, toute contente de l’avoir retrouvé au bord du caniveau. En fait, il était vide, alors que la veille, je lui avais fait la monnaie sur cinquante euros. Vous voyez, tout le monde n’a pas votre grandeur d’âme, il n’y a pas de petits profits à notre époque et les petites vieilles sont des proies faciles.
— En effet, je trouve ça lamentable ! dit la jeune femme.
— En plus, elle devient sourde comme vous l’avez vu tout à l’heure, j’avais beau hurler son nom, elle n’a rien entendu. Ce qui facilite encore le travail des pickpockets !
— Dans notre monde, les plus faibles sont écrasés. Il faut un solide caractère pour survivre au quotidien lorsqu’on a un handicap, dit-elle en ajustant ses lunettes de soleil. Il n’y a qu’un moyen, faire comme si tout allait bien.
— Vous avez raison, répond la boulangère, ce monde est intraitable pour les plus faibles. Puisque nous sommes seules, je vais vous faire une confidence. Voilà pourquoi je n’ai pas eu d’enfant, ma jeune sœur qui était aveugle de naissance a tellement souffert dans son enfance et jusqu’à sa mort prématurée, que je n’ai pas voulu reproduire cela. Je n’aurais pas supporté de donner la vie à un enfant pour qu’il souffre d’un handicap de ce genre toute sa vie. Il paraît que je suis porteuse du gène responsable. Vous vous rendez compte, comment aurait-il pu se défendre dans un monde aussi violent et égoïste.
— Je vous comprends, on n’a pas envie de voir ses enfants souffrir, mais je crois que la vie est un cadeau et que la souffrance peut passer au second plan si on est entouré d’amour.
— Sans doute… hésite la boulangère un peu déstabilisée.
— Il me semble même, insiste la jeune femme, que si l’on est poussé par des gens qui croient en vous, on peut développer des facultés incroyables, surtout à notre époque où l’on est bien aidé par la technologie, ne croyez-vous pas ?

Elle se retourne vers la commerçante, qui la regarde, dubitative. Cette jeune femme inconnue remet en question ses belles certitudes en quelques phrases. Elle réveille ses regrets aussi. Elle baisse les yeux et poursuit à voix basse, enfermée dans ses souvenirs.

— Aujourd’hui, tout est plus facile, mais du vivant de ma jeune sœur, elle était fermée dans ses ténèbres, comme un animal en cage, et j’avais beau essayer de l’aider, elle refusait…
— Je sais ce qu’il en est, répond la jeune femme, sortir de son carcan est un effort surhumain parfois. La frustration de n’avoir pas accès à un sens que tous les autres possèdent sans s’en apercevoir, nourrit la révolte ou la résignation. En fait, se servir de cette frustration pour y puiser l’énergie de vivre malgré elle, est la solution. Se dire que le ciel est d’un bleu magnifique et que les arbres chantent sur votre passage pour vous expliquer l’intensité ou la tendresse du vert de leurs feuilles, est une tournure d’esprit difficile à acquérir lorsqu’on n’a pas accès à la vision. En hiver c’est plus facile, la vie ressemble à un film en noir et blanc, les différences sont gommées…
— Vous auriez pu aider ma sœur, je crois, dommage qu’elle ne vous ait pas connue. Vous êtes psychologue peut-être ? s’enquière la boulangère de plus en plus intriguée.

La jeune femme se tourne vers la vitrine où l’on voit les arbres du quartier tendre leurs branches dénudées vers un ciel morne et gris.

— Je ne suis pas psychologue, j’ai seulement un peu d’expérience dans ce domaine et j’aurais été ravie d’aider votre sœur. Apprendre à vivre avec ce que la vie nous a donné et accepter ses manques comme une force différente, est probablement la seule manière d’être heureux lorsqu’on a un handicap à porter. Combien vous dois-je pour mon pain ?
— 2 euros 10, répond la boulangère.

La jeune femme cherche dans son porte-monnaie et lui donne l’appoint. Lorsqu’elle se penche en avant pour le ranger dans son sac, ses lunettes glissent sur le bout de son nez. La boulangère aperçoit ses prunelles et ne peut s’empêcher de pousser un petit cri de surprise. La jeune femme se redresse, remonte ses lunettes, prend son pain et sourit en se dirigeant vers la porte, qu’elle ouvre en disant :

— Nous aurons une belle journée, la grisaille se lève, regardez là-bas un petit peu de ciel bleu montre son nez derrière les nuages !
— Mais comment… commence la boulangère.
— Je sens les choses que je ne peux voir, répond la jeune femme en sortant, et souvent elles sont plus belles encore dans les vibrations qu’elles m’offrent. Votre pain, par exemple, je sais qu’il sera bon sans même l’avoir goûté. Belle journée à vous Madame. A bientôt.

La boulangère la regarde s’éloigner sans une hésitation, suivant la ligne du trottoir en regardant vers le ciel, puis se retourne sentant sur elle le regard de la commerçante, lui fait un petit signe de la main, et tourne au coin de la rue.

Texte et photo Marie-Christine Grimard

Aujourd’hui, la ronde tourne dans le sens suivant :

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/

chez…

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/

Jacques https://jfrisch.wordpress.com/

Elise http://mmesi.blogspot.fr/

Dominique Autrou ladistanceaupersonnage.fr

Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/

Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/

Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/

Franck https://alenvi.blog4ever.com

Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/

Le principe de la ronde est expliqué ici