« Je t’ai choisi ! » (Bologne en vers)

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« Je t’ai choisi ! »

Nature ennemie,
temps ennemi.
Depuis des siècles,
une cohue d’adversaires
et d’invisibles faussaires
harcelaient sans pitié
notre naïveté.

Nature taquine,
temps inouï.
Dans les plis acérés
de notre austère abri,
une route s’est ouverte,
des fleurs vertes, des violettes
fanées, distraites,
un sentier de rochers
lumineux et tranchants
contre la ligne blanche
de la mer.

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Nature méfiante,
temps sans esprit.
Seuls, affranchis
des béquilles de la patience,
des couleurs fades
des habitudes,
nous vivions, pourtant, incrédules :
quelle hallucination,
cette conscience nouvelle,
tumultueuse,
cette étrange liberté
qu’on n’avait pas conquise
ni gagnée, comme
s’il y avait encore
une interdiction,
emprisonnant nos corps
et nos pas.

Nature amie,
temps ami.
En un seul instant,
tels des colliers de caresses,
les coïncidences et les circonstances
se sont déchaînées.

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Nature clairvoyante,
temps inattendu.
Tes yeux passionnés,
tes bras aveuglés,
ton corps incendié
à présent recroquevillé
(drôlement,
adorablement)
près du mien
bousculent mon destin,
sans trop de secousses,
pour qu’il découvre son chemin
limpide.

Nature heureuse,
heureux temps, enclin
à l’immobilité :
ton regard de biais
en cachette m’étudie,
par la joie anéanti.

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Nature amie du temps,
elle n’a pas peur de briser
l’ordre de la vie
ni les reflets sourds
de la mort, tandis que
tes lèvres hurlent, ravies :
« Je t’ai choisi ! »

Giovanni Merloni

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

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Il m’arrive souvent de constater que les gens de génie, au bout de leur existence, sont punis par une maladie qui les touche, inexorablement, dans le point le plus vivant et essentiel de leur expression artistique.
Parfois, la nature se trompe, en privant par exemple Edward Hopper de l’ouïe au lieu de la vue ou de l’usage des mains, en lui donnant, pour ainsi dire, en échange, la possibilité de raconter à la postérité son étrange univers ouaté, sa vision « égarée » des rapports humains en deçà et au-delà d’un gouffre.
Même Homère, complètement aveugle, a pu tout de même développer sa dramaturgie poétique, apprenant et débitant par coeur ses édifiantes batailles, tandis que Tirésias, pour mieux regarder dans le futur, pouvait renoncer sans trop de tragédies à sa vue d’homme ou de femme.
Mais je ne pourrais jamais amoindrir le poids de la souffrance de Ludwig van Beethoven, frappé dans l’organe le plus important pour un musicien… ou de ce grand coureur des cent mètres qui finit sur un fauteuil roulant… ou d’Auguste Renoir, qui tomba de bicyclette, compromettant son épine dorsale tout en perdant progressivement l’usage de la main.
Certes, Renoir peignit jusqu’à la mort, tandis que Beethoven réussit à voir dans le noir de sa surdité les notes de sa neuvième symphonie, sans en perdre une mesure ni la moindre nuance.
Par contre, combien devait-il souffrir ce grand peintre italien du XXe, Carlo Levi, quand, devenu désormais aveugle, il essayait tout de même de laisser une trace de son travail interrompu, peignant à l’intérieur d’un filet suspendu au-dessus de la toile qu’il appelait « cahier en forme de grille » ?
D’autres grands hommes, comme Michelangelo Antonioni, ont dû passer les dernières années de leur vie dans un état de confusion ou d’absence, ayant perdu par le seul déclic d’une maladie invisible la force aiguë et inépuisable de leur raisonnement, de leur faculté d’inventer, de scandaliser, de renverser les paramètres donnés et finalement de transmettre une forme nouvelle d’art et de culture.

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Pierangelo Summa : son génie généreux et clairvoyant marche avec nous

Pierangelo Summa a été l’un de ces génies uniques et extraordinaires dont le généreux parcours artistique a été interrompu par un mal sournois qui ne se borne pas à toucher un seul organe ou un seul sens, mais agresse progressivement tout le corps. Il était justement un artiste ayant dans le corps son primordial instrument de communication et d’expression : le corps humain dans ses élasticité et adaptabilité aux différentes actions ou émotions ; les corps en masque des marionnettes ou des pantins, plus ou moins élastiques ou sans moelle, qu’il réalisait de ses mains ou bien qu’il faisait revivre dans les corps d’acteurs vrais ou improvisés. En mettant en valeur la « seconde vie » de chacun de nous, c’est-à-dire la vie du corps, Pierangelo Summa a inventé et fait connaître un théâtre — « à l’envers » ou « à l’improviste » — où l’ancienne tradition de la « commedia dell’arte » italienne fusionne « dialectiquement » et « ironiquement » avec le théâtre engagé, depuis la tragédie grecque jusqu’à Jean Genet.

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Créateur de masques et animateur de spectacles de rue par vocation spontanée, Pierangelo Summa a été sans doute un des chefs de file du mouvement théâtral italien des années 70, exploitant la plupart de ses activités artistiques en Lombardie, où une richissime tradition de chants et spectacles populaires trouvait un repère en des figures charismatiques comme Giorgio Strehler et Dario Fo, entre autres. Si la fameuse mise en scène de « Arlequin serviteur de deux maîtres » ne fut pas indifférente au jeune Summa, en raison de l’importance qu’on y accordait au rôle du masque, le « théâtre du mot » de Dario Fo, avec son formidable travail de récupération du mélange linguistique des dialectes de la vallée du Pô, devint le deuxième pôle de la formation du Summa plus mûr et ouvert au nouveau. Mais, il faut attendre un événement assez important, que j’appellerais crucial pour le développement organique du style le plus typique de la mise en scène théâtrale de Pierangelo Summa: son déplacement à Paris. Peut-être, la pleine conscience de l’importance dialectique et ironique du corps par rapport au masque et au mot n’aurait-elle eu un développement si prodigieux en lui si l’artiste ne s’était pas plongé à fond dans la culture française aussi que dans son vaste et stimulant univers théâtral.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Pierangelo Summa et son frère jumeau, Massimo, ont grandi, étudié et travaillé à Como, mais ils font partie d’une famille originaire de Casalvieri, un petit village de la « Ciociaria » (en province de Frosinone) au sud de Rome, situé au beau milieu d’un paysage de montagne paisible et sauvage encore aujourd’hui. Donc, tous les étés, la famille Summa se rendait à Casalvieri pour y passer de longues périodes de vacances en pleine liberté. Vis-à-vis de la « ville » moyenne de Como, léchée de l’un de plus beaux lacs d’Italie, Casalvieri représentait la nature dans son état primitif, ancestral. Avec l’affection chaleureuse d’une belle famille traditionnelle, les frères Summa trouvèrent à Casalvieri leurs premières « fiancées ». De sa plus tendre adolescence, Pierangelo y rencontra Mirella, sa cadette de trois ans. Mirella, née à Paris, où elle vivait pendant le reste de l’année avec sa famille qui s’y était récemment installée, parlait depuis toujours un français parfait, sans accent, tout en étant parfaitement bilingue, sa mère lui ayant transmis l’italien et peut-être quelques phrases du dialecte de Ciociaria aussi. En été, l’appel de Casalvieri valait aussi pour la famille de Mirella qui ne manquait pas d’y accourir toutes les années.

Version 2 Pierangelo Summa avec Patrizia Molteni de Focus In, Parigi 2011

Dès lors, Mirella a été la compagne de la vie de Pierangelo Summa. Pendant à peu près vingt ans, ils ont vécu à Como, où travaillaient tous les deux. Pierangelo, dans les heures libres de son emploi « alimentaire », fabriquait des masques magnifiques et montait des spectacles où le théâtre « improvisé » et le théâtre de rue s’ajoutaient aux exhibitions plus typiques des cirques, peuplées de mangeurs de feu et de funambules avançant sur des échasses. Mirella, la « mathématicienne » de la famille, suivait avec enthousiasme son mari en toutes ses initiatives théâtrales, en participant activement, entre autres, à un travail important et fouillé de récolte de chants traditionnels et de contes populaires en plusieurs réalités locales du Nord de l’Italie. En cette période, Pierangelo Summa fut chargé pour la première fois de la direction de la Fête di Isola Dovarese, qu’il remplira pendant des années. Dans ce village, pendant une semaine se succèdent encore aujourd’hui des spectacles théâtraux et musicaux avec d’autres attractions « improvisées ».

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Le jour où Mirella rentra à Paris pour y travailler à l’université, Pierangelo la suivit avec leurs deux enfants Sara et Robin, en décidant de consacrer tout son temps à la mise en scène de spectacles théâtraux, avec l’intention d’y introduire des masques et des marionnettes empruntés à son riche univers fantastique.
Sans jamais interrompre les liens avec le monde fabuleux de son inspiration originaire, qu’il fit connaître et apprécier aux nouveaux amis français aussi, Pierangelo Summa découvrit à Paris et en France un contexte extrêmement favorable à ses interprétations originales des textes d’auteurs en eux-mêmes originaux. C’est le cas des « Bonnes » de Jean Genet. Une pièce que Summa a rendue encore plus provocatrice et explosive à travers le paradoxe du remplacement du personnage de Madame par un pantin-marionnette de taille humaine, qu’il avait fabriquée de ses mains.

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C’est le cas aussi de Dario Fo… Pour cela, je peux me réjouir d’un souvenir personnel, remontant au dernier trimestre 2011. Sous la direction de Pierangelo Summa, ma fille Gabriella a interprété alors le rôle de Maria dans « Une femme seule » de Dario Fo au théâtre des Déchargeurs à Paris. Avec l’aide artistique et manuel de mon fils Paolo, j’ai participé moi même à cette expérience, réalisant tant bien que mal, selon les indications de Pierangelo, toujours claires et bienveillantes, les très simples décors qu’il avait conçus : deux ou trois encadrements vides, peints en rouge ; une espèce de « carreau suédois » destiné au bout de la scène ; un tabouret ; un téléphone gris avec le fil et finalement un pistolet jouet. Tout cela a été plus que suffisant…
Je ne peux pas oublier la voix de Pierangelo, ni son intense regard bleu céleste (« Piero » était-il un « Angelo » ?) capable d’écouter les autres, dissimulant son courage au-dessous d’une patine d’incessante ironie et auto-ironie.
À cette époque-là, notre metteur en scène combattait déjà avec le Parkinson, cette maladie qui se sert d’un nom presque amusant… et au contraire, hélas, se manifeste comme l’une des plus terribles tortures à endurer pour un être humain.
Pendant le spectacle de Gabriella, couronné au final par le succès et la reconnaissance de la critique, Pierangelo ne manquait jamais au rendez-vous : attentif, exigeant, parfois sévère, il était toujours souriant. Nous étions devenus amis. Il dit une fois, peut-être en raison de notre âge très proche, que j’aurais pu être pour lui comme un frère. Mais son affection allait surtout à Gabriella et à Paolo.
Après le spectacle, à cause de devoirs en grand nombre, et aussi pour des préoccupations et des deuils familiaux, on s’est perdus de vue.

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J’allai avec ma famille au complet rendre visite à Pierangelo et Mirella Summa vers la fin 2014. Nous fûmes tous ravis de nous rencontrer, émus et contrariés en voyant sur le visage serein et indomptable de cet homme généreux les traces évidentes d’une aggravation de son état de santé. Malgré la fatigue et l’émotion, Pierangelo eut un mot affectueux pour chacun de nous. On réussit aussi à nous dire « cin cin » à l’italienne et aussi à « rencontrer » via Skype sa fille Sara, qui était en ce moment-là à Berlin.
Ensuite, Mirella se chargea de parler pour tout le monde, en nous racontant tout ce qui s’était passé et, en même temps, en nous transmettant fidèlement ce que Pierangelo aurait voulu, j’en suis sûr et certain, dire lui même. Mirella fit le récit du calvaire que son mari était en train de subir, mais aussi des extraordinaires activités artistiques qu’il avait su accomplir, avec la complicité de sa fille Sara, qui d’ailleurs avait admirablement joué dans ses dernières pièces tout en l’aidant aussi dans un autre projet plus important, lancé vers le futur… Il ne renonçait pas à transmettre, jusqu’au dernier souffle, son savoir courageux.

2015 a été une année épouvantable pour tous. Mais elle a été particulièrement cruelle avec Pierangelo Summa, que la maladie rendait de plus en plus faible en raison des difficultés croissantes de boire et de manger.
J’ai eu d’ailleurs l’impression qu’il ait été « laissé mourir » par les institutions hospitalières. Jusqu’au dernier instant, ce pauvre corps si difficile à diriger et à maîtriser aurait voulu vivre en paix, tandis que son âme sensible n’aurait désiré que les soins normaux qu’on adopte pour combattre la fièvre, la faim et la soif.

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Pierangelo Summa à Radio Aligre, Paris 2011

Lors d’une des dernières hospitalisations à Paris, le fameux « protocole » qu’on établit pour « éviter des soins excessifs ou inutiles » pouvait se lire dans une phrase sur son dossier médical : « le patient Pierangelo Summa ne parle pas français ». Un faux qui servait de prétexte pour ne pas donner au malade, entre autres soins, une assistance psychologique quelconque.
Une telle attitude correspond peut-être à l’une des nombreuses préventions ancestrales qu’on ne peut pas discuter, comme les traditions orales ou les proverbes. Une idée reçue comme celle de renfermer deux Italiens dans la même chambre avec le préjugé qu’ils seront aussitôt amis et qu’ils s’aideront l’un l’autre. (Tandis que mon amitié réciproque avec Pierangelo, par exemple, est sans doute une exception à la règle qui dit le contraire…).
Pierangelo Summa vivait de façon stable à Paris depuis plus que trente ans, Paris étant une ville qu’il aimait et connaissait très bien même avant sa définitive installation. Donc, quand la psychologue, un peu récalcitrante, traînée par Mirella, se rendit à son lit, en lui disant :
— De quoi avez-vous besoin, monsieur Summa ?
Pierangelo avait immédiatement répondu, en parfait français :
— Je voudrais que quelqu’un m’aide à faire un pacte avec ce cerveau qui voudrait sortir d’ici par lui-même…
Tout le monde peut bien être d’accord au sujet de ce qu’on appelle « acharnement thérapeutique », mais sans renoncer à ce minimum d’humanité qui fait la différence : il suffirait parfois de très peu !

« Pierangelo Summa, sculpteur de masques et de marionnettes et metteur en scène, a fermé les yeux le mercredi 15 juillet 2015, a écrit Sara Summa, sa fille aînée, comédienne et metteuse en scène. Ceux qui l’auront connu savent que, désormais aussi léger que l’air, il reste avec nous pour toujours par tout ce qu’il nous a transmis, et que nous sommes chargés de cette force créatrice qui l’animait à jamais. »

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Pierangelo Summa avec Gabriella Merloni, Paris 2011

Songeant aujourd’hui à cet ami qui a tant souffert, je reste abasourdi au souvenir des marionnettes à taille humaine de Pierangelo Summa que j’ai vues dans « Les Bonnes » de Jean Gênet et ensuite dans « Œdipe Roi » de Sophocle de 2012. Ces masques « mous » ou sans moelle, qu’on n’avait pas créés pour qu’elles demeurent debout comme des statues, mais qu’on traînait avant de les embrasser, malmener, accrocher au clou ou adosser au dossier d’une chaise… ces masques nés pour contester, renverser le sens escompté des choses, ils étaient, sans que leur créateur le sût jusqu’au bout, un présage presque surnaturel de ce qui serait arrivé à son corps. Son corps naguère sain et souple allait devenir de plus en plus taquin et incontrôlable avec la progression de la maladie. Métaphoriquement, il allait se transformer lui-même en l’un de ses « pantins humains ». Tandis que sa pensée, heureusement pour lui et pour tous ceux qui l’aimaient, demeurerait toujours nette, efficace, sereine, attentive jusqu’au dernier instant, toujours désireuse de cueillir chaque passage de cette merveilleuse occasion de découvrir quelque chose de beau qu’on appelle la Vie.
Si donc ce « vrai artiste » a été touché dans l’endroit le plus important pour le développement de son travail d’artisan et de maître — son corps, dont il s’était servi tout au long de sa vie pour « enseigner » aux acteurs en chair et os tout comme aux marionnettes, comment interpréter, « à l’envers », le mystère de la représentation théâtrale — on doit constater que son intelligence, intacte jusqu’au dernier jour, a su d’une certaine façon « se moquer » du corps même, renversant pour une fois la procédure qu’il avait créée pour son époustouflant « contrethéâtre au visage humain ».

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Mirella Summa, Paris 2011

Dans le mois de novembre 2015, Mirella Summa a « emmené à nouveau » Pierangelo, symboliquement, d’abord sur les berges du lac de Côme — où tous les parents et les amis de Lombardie sont accourus, y compris les acteurs et les figurants d’Île Dovarese, pour saluer dans un esprit de fête, par une passerelle en masque, le sourire de cet homme extraordinaire — ensuite sur les montagnes de Casalvieri. Là-bas, tous les amis italiens et français ont fait revivre la voix inoubliable de Pierangelo, avec la représentation d’un extrait des « Géants de la montagne » de Luigi Pirandello, adapté et réalisé pour l’occasion, de façon vive et poignante, par Mirella Summa.

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À présent, émus et égarés pour la perte d’un ami et d’un maître — qui avait le sourire insouciant et le regard perçant d’un guide, inspiré comme le Jésus qui riait de ses miracles de « L’Évangile selon Jésus » de José Saramago —, nous sommes attristés aussi par la conscience que volontiers nous aurions suivi Pierangelo jusqu’au bout du monde avec notre complicité tout à fait innocente, tandis que, hélas !, ce « chemin charmant » a été brusquement interrompu.
Quoi faire, alors ? Il ne nous reste qu’à œuvrer pour que l’immense et délicat travail de création et de réflexion de Pierangelo Summa soit rassemblé, protégé, étudié, reproduit et divulgué à tous les jeunes qui voudront suivre son chemin.

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Giovanni Merloni

Tout en te conquérant, je te perds (Zazie n. 41)

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Tout en te conquérant, je te perds

1
De tes regards souriants
de ta façon inattendue
de m’attendre,
boudeuse ou farfelue
que vais-je apprendre ?

De moi et toi,
serrés dans une allée,
la main dans la main,
sans parler,
que vais-je apprendre?

De cette course affolée
te cherchant dans la ville
au milieu des bruits indifférents
du matin,
que vais-je apprendre ?

2
Encore une fois
aujourd’hui
j’ai éprouvé l’envie
d’être heureux
le désir de rire
grâce à l’amour
ces espoirs
toujours frustrés
enroulés sans grâce
parmi les restes d’une rébellion
incapable de larmes
et de peine.

3
Dois-je me feindre sourd et muet
comme cet indien-là
ou alors
me faut-il de poursuivre
cet instinct de gentille arrogance
qui m’a donné l’aisance
d’une extraordinaire séquelle
de tourments ?

4
La liberté ne jaillit pas
des règles magnifiées
par les autres.

La liberté c’est le passage cruel
de l’euphorie du dilettante
aux rides du professionnel.

La liberté
c’est le métier.

5
Un seul cri désespéré, se dégageant
parmi les ferrailles et le train
surplombe, en les effaçant,
les petits dessins
d’un humble tentatif de clarté.

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6
Depuis ce train arrêté
dans un coin sans beauté

je t’écris sur les mains
sur le verre embué
sur les lunettes
sur les genoux

mon amour surhumain
ma passion enchevêtrée
mes envies de pirouettes
mes rêves jaloux.

La pointe est pourtant sèche
de mon désir ardent.

Oh combien je ressens le besoin
que mon stylo
écrive !

7
Ton corps abandonné
dans un élan
hasardeux
farceur, embarrassé,
c’est ta façon tendre,
délibérée, inoubliable
de déclarer ton amour.

8
Il faut perdre toute habitude
si l’on veut découvrir la pudeur
d’un émoi palpitant.

On doit renoncer à toute quiétude
si l’on veut atteindre dans l’ombre
tes gestes sans études
ton visage rassurant.

Ah, si je pouvais
aimer sans demander
ni même espérer
de voir tout s’éclipser
— l’habitude
la quiétude
l’émoi
l’ombre —
lors d’un précis instant
où nous aurions devant
la place toute libre !

9
Quand j’aurai la force
d’ouvrir cette porte,
d’entrer dans ton lit
parmi les oranges et le soleil,
la naïveté de la vie
fera le reste,
en me donnant la joie
d’un ancestral abri
de draps d’or et de soie
l’épanouissement hardi
de nos voix imperceptibles
de nos gestes invisibles
dans le fond noir du silence.

10
Tout en te perdant
je te conquiers
tout en te conquérant
je te perds.

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Vue du nouvel axe entre boulevard Richard Lenoir et boulevard Voltaire en correspondance des stations de Métro RICHARD LENOIR (ligne 5) et SAINT-AMBROISE (ligne 9). Dans cet espace piéton on est en train de réaliser un jardin public. Voilà une des choses tout à fait positives qu’une société comme la nôtre a su faire, avec ténacité et élégance ! 

Giovanni Merloni

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Je voudrais pouvoir me distraire (Zazie n. 40)

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Je voudrais pouvoir me distraire.

J’aimerais bien glisser en arrière,
dans quelques passés confortables,
hisser à Prague le drapeau de la liberté
conjurant la répression des chars soviétiques,
parcourir les trottoirs de Bologne sous les arcades
lorsqu’on croyait vivre dans un concret avenir,
et qu’on voyait les gens rire et respirer ensemble,
heureux de pouvoir discuter sans qu’il y eût
peur des conséquences, étant ravis
de savoir comment s’en sortir des défis
des arrêts de la civilisation, des difficultés
et même des bombes.

J’aimerais bien revivre la magnifique jeunesse
de Florence, la lumineuse beauté des châteaux
de la Loire lors de leur épanouissement
grandiose, traverser
toutes les belles époques
propices à l’amour, à l’art, à la réflexion,
au sain désir de progrès.

J’aimerais plonger
dans la joie de la Libération,
lors de la fin joyeuse de la guerre civile,
participer aux discussions des pères
me réjouissant de ma condition d’enfant gâté
de cette Italie-là, de cette Europe
si pleine d’énergie et de clarté.

J’aimerais revenir en arrière
rien qu’à l’année dernière, ici à Paris,
pouvoir effacer les opprobres sanglants
de tous ces êtres humains tués sans une raison,
sans autre raison que d’affirmer
la suprématie de la peur sur la raison,
que d’affaiblir la foi dans l’intelligence,
sans autre but que de boucher la bouche
à la parole.

Mais on ne peut pas revenir en arrière !
On ne peut pas fuir non plus. Aucun
endroit de la Terre
n’est tranquille, aucun refuge
ne sera jamais sûr
ni protégé. Il faut se battre, se réunir
en assemblée citoyenne,
avec nos semblables, nos alliés,
nos camarades.

Il faut poser l’oreille à terre et attendre
les signaux, la voix de l’Europe,
le meilleur de ce qu’elle
a su nous donner :
Montesquieu,
Rousseau,
Voltaire,
les droits de l’homme,
la tolérance,
le respect
de la vie humaine,
l’ambition de faire mieux,
le plaisir de vivre ensemble,
exerçant l’intelligence,
s’efforçant
de comprendre,
se donnant, humblement,
réciproquement
la parole.

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À présent — cher Président —,
il faut surtout penser aux Français,
à tous les Français,
sans que personne ne soit déchu,
pour qu’on assume tout un chacun,
nos responsabilités.
À présent, il faut s’adresser
à tous les pays de l’Europe,
sans suspendre, par des voies
trop brèves,
les « mauvais élèves ».

Car il faut administrer
plus soigneusement
le mot « guerre »,
car ce qui nous tombe dessus
ce n’est pas qu’une seule guerre ;
car ce qui nous tue c’est une logique
de terreur, certes, mais aussi
un jeu d’échecs international,
visant à montrer combien
c’est facile de
tuer et, finalement,
à nous accoutumer à l’idée
d’une « guerre permanente »,
à nous plier à une vision
très peu nuancée
de la vie humaine.

Je voudrais me consacrer à mes dessins,
mon Président, me glisser tout entier
dans les mots d’une chanson heureuse,
mais je me découvre un citoyen menacé.
Je viens juste de tomber
dans le soupçon qu’il ne suffit pas
tout ce qu’on fait, ou alors
que l’on se trompe,
parce que les armes n’auront jamais
la même force que la force
de la raison,
parce que la démocratie
est frappée lourdement,
parce que ces actions de terreur
sont très ambiguës,
parce qu’elles
n’ont pas qu’une seule
explication
logique.

Il faut faire attention.
Et d’abord parler aux gens,
travailler durement,
politiquement avec eux
avec la force de la conviction
de l’idée très simple
d’une république partagée,
pacifique,
basée
sur la tolérance
réciproque,
sur l’exclusion
de toute association
belligérante ou terroriste,
de toute école prêchant la division
et la haine.

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Je voudrais pouvoir me distraire
Je devrais, à mon âge, avoir le droit de le faire.

Mais vous, mon Président, 
ne pouvez pas
vous distraire, ni faire
trop de cadeaux
à vos adversaires,
ou minimiser la question
du travail,
des conditions de vie réelle
des jeunes
de toutes les nationalités…

Lorsqu’un Français, qui a grandi en France,
suivant une école française,
part à l’aventure ailleurs
dans un pays plein de risques
et problèmes,
où personne n’imagine ce qu’est
une démocratie,
alors, cher Président,
cela me semble inquiétant et douloureux.

Car cela n’est que la plus grave
des conséquences
d’infinies distractions
et dérèglements
qui ont produit l’individualisme ainsi
qu’un procès évident
de fuite des responsabilités,
avec la délégation aveugle
à des mécanismes abstraits
et vides,
à des coefficients qui tranchent
tant bien que mal,
à des formulaires qui excluent
sans aucune « compréhension »,
à des écrans qui meurtrissent,
à des bureaux de plus en plus
vides, souvent dépourvus
d’hommes et femmes
responsables.

On profite, heureusement,
des hommes et des femmes
de bonne volonté,
du courage des pompiers,
de la bravoure
des artisans
des médecins
des professeurs des écoles,
de la ténacité de tous ceux qui
résistent,
pourtant, on est tous
des otages
d’une bureaucratie
distraite et grossière.

On profite, bien sûr
de la richesse de notre culture,
de notre histoire,
de nos biens communs,
mais cela fatigue
à se reproduire
à s’accroître dans le bon sens
dans le sens que vous croyez
que vous espérez
mon Président.

Comme autant de fils prodigues,
nous risquons de corrompre,
de gaspiller
cette immense richesse
qu’est la France, berceau
et patrie
de la liberté
de l’égalité
de la fraternité,
nous risquons de dissiper
les valeurs partagées
d’un grand peuple.

Néanmoins, je veux continuer
à croire qu’on sortira
de toutes ces tragédies
par une voie intelligente,
humaine, ouverte,
solidaire,
qu’on s’affranchira
des pièges des attentats,
de tout risque de division
de toute résurgence
d’attitudes intolérantes
et de phobies régressives.

Mais il ne faut pas se distraire.

Giovanni Merloni

« SAI QUANTO SONO IMBECILLI QUESTI ROMANI? » …

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« SAIS-TU COMBIEN SONT_ILS IMBÉCILES CES ROMAINS ? »
Tandis qu’en France, en dépit de la peur et de l’ÉTAT D’URGENCE une femme courageuse accueille le Président iranien Rohani s’accrochant comme une sœur humaine de François Villon au-dessus de la Seine en face de la Tour Eiffel… en Italie, de la peur de toucher la sensibilité du même homme d’ÉTAT, on a « revêtu » D’URGENCE les statues d’un musée romain dans une prison de bois… parce qu’elles étaient NUES ! !

Avatar de Giorgio MuratoreCentro Studi Giorgio Muratore

Schermata 2016-01-27 alle 11.30.51ettore maria mazzola su: VERGOGNE ROMANE …

Ai Musei Capitolini censurati i nudi Foto statue coperte per non offendere Rouhani Le opere d’arte coperte da pannelli …

« Condannare l’IRAN e attribuire al suo Presidente la responsabilità di una idiozia del genere è l’ennesima dimostrazione di quanto la nostra stampa risulti manipolata!
Mi chiedo se dietro questa scelta idiota E NON RICHIESTA DA ROHANI non ci sia in realtà dell’intenzionalità, ergo malafede, degli imbecilli, razzisti, irresponsabili che ci governano, affinché si scatenasse un po’ più di odio razzista nei confronti dell’Islam e l’IRAN.
DOVRESTE VERGOGNARVI!!!
In questo « giorno della memoria CORTISSIMA » voglio ricordare che l’ISLAM non è l’unica religione aniconica del pianeta … tuttavia quando riceviamo ospiti da Israele nessuno si pone il problema dell’eventuale offesa che le nostre opere d’arte potrebbero arrecare!
Da questa storiaccia tutta italiana se ne deduce che gli unici ad essere offesi sono gli italiani intelligenti…

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Le reste de cohérence des élucubrations et des rêves (Zazie n. 39)

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Le reste de cohérence des élucubrations et des rêves

Elles me confortent
ces traces au crayon,
ces allègres pirouettes
sur de feuilles qu’on jette,
cette extrême indulgence
pour le reste de cohérence
des élucubrations
et des rêves.

Elle me protège
la prison où mes envies
et mes illicites manèges
se bornent à embuer
la baie vitrée du monde.

Elles me font compagnie
cette lamentation introvertie
cette confusion affreuse
cette solitude embêtée.

Elle me rassure
la perspective bien tracée
d’un voyage solitaire
parmi les ivrognes
les démunis, les misérables
les fougueux paladins
de vaines batailles
au milieu des branches
affaiblies et fanées
d’un bois de carton-pâte.

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Giovanni Merloni

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Il est libre celui qui meurt libre (Zazie n. 38)

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Il est libre celui qui meurt libre

Il est libre
celui qui s’adapte à demeurer seul
au milieu des autres,
celui qui sait choisir ses amis
ses compagnes, ses camarades,
celui qui sait garder un secret,
celui qui sait comment
en quelle mesure
se charger
de ses propres responsabilités
du chaos
de notre société
de ses équilibres défavorables
de la répression
qui serpente partout.

Il est libre
celui qui ne franchit pas
ses limites,
celui qui ne part pas,
qui ne songe pas
aux coups de théâtre
aux lettres qui tuent
aux chantages
aux vengeances
aux silences définitifs,
celui qui sait comment
parler à son corps,
celui qui apprend
au fur et à mesure
à se caler
dans la lutte
dans la découverte
de mondes nouveaux,
celui qui réussit à garder
son identité exquise
sans payer le prix
de liens visqueux
avec le monde.

Il est libre
celui qui vit
avec détachement,
celui qui travaille, lutte
s’engage, partage
rencontre les autres
avec détachement,
celui qui évite
soigneusement
de traîner les autres
de les manipuler
de s’imposer.

Il est libre
celui qui se déshabille
de la violence,
celui qui regarde la réalité
droit dans la gueule
avec courage
et détermination,
celui qui essaie
de tirer au clair.

Il est libre celui qui meurt
libre.

Giovanni Merloni

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Vital Heurtebize « au balcon de la nuit » : avant ce « simple passage au-delà de la trame », aurons-nous « Le temps d’aimer… Dieu ? »

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Couverture illustrée par un tableau de Franco Cossutta

Accompagné par ces magnifiques illustrations « cosmiques » de Franco Cossutta à l’enseigne du bleu, qui est aussi la couleur dominante des vers de son dernier recueil — « Le temps d’aimer… Dieu ? » (Éditions des Poètes français, 2016) — Vital Heurtebize achève un de ses plus importants cycles de réflexions et d’inventions poétiques, qu’il a commencé il y a vingt ans, en 1996, lors de la publication de « Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu » (1). Même dans les titres, ces deux textes sont vivement proches. Mais, si dans le premier recueil — inspiré d’une figure protectrice « croisée » dans une phase particulière de sa vie au Burkina Faso — « l’heure d’aimer Dieu » tombe à l’improviste, comme un réveil bienveillant ou une exhortation à découvrir en nous-mêmes les traces d’une présence divine, dans ce dernier livre, la question de Dieu assume pour notre Poète des proportions plus importantes.

Dans la vie intense — engagée et anarchiste à la fois — de Vital Heurtebize, une vie « sans Dieu ni Maître », la seule véritable « conversion » qu’on y pourrait découvrir, c’est une conversion « à l’envers » : venant comme beaucoup de jeunes de son âge d’une éducation catholique sans éclat ni passion, il fréquentait tout de même sa paroisse… lorsqu’il rencontra l’amour. L’amour qui sera tout au long de sa vie son unique religion :

Il en fut ainsi jusqu’au jour
où tu vins me parler d’amour
je ne sais plus ni quand, ni qu’est-ce…

Toujours est-il que ce jour-là,
il faut que je le reconnaisse,
ma vie avec toi s’en alla…

Il s’agit bien sûr d’un amour heureux, venant d’une rencontre unique… Un amour qui sut au fur et à mesure se projeter, par le biais de l’humanité franche et poétique de notre ami, sur un univers plus vaste. Professeur dans un lycée et ensuite chargé de hautes responsabilités dans le contexte scolaire, Vital Heurtebize a fait de son amour pour le proche une attitude concrète, soutenue par une cohérence sans borne où l’âme et l’esprit fusionnent : « pour vivre, il faut naître deux fois », affirme-t-il dans la préface d’un de ses recueils. La première vie c’est la vie qu’on reçoit et parfois on subit, la deuxième est la vie consciente que nous essayons d’assujettir au sentiment et à l’intelligence de la vie même que nous avons bâti en nous grâce à la « force dialectique » de l’amour.
Au cours de cette « seconde vie », notre ami généreux ne peut pas se dérober aux constats des mille misères et abîmes de douleur qui constellent, hélas ! notre vie quotidienne, où la mort est toujours aux aguets, de plus en plus difficile à accepter puisqu’il s’agit d’une mort qui souvent frappe lâchement ou sournoisement, sans nous donner le temps de comprendre ses raisons occultes.
Voilà alors que notre Poète, au milieu du chemin de sa seconde vie, en rencontrant Yénenga (2), lui demande de lui indiquer l’heure. Et Yénenga lui répond, « de sa voix la meilleure : c’est le temps d’aimer Dieu… »

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Été 2015, Vital Heurtebize dans son habitation à Orange

« Le temps d’aimer… Dieu ? » ne peut qu’être un livre riche et complexe, où la poésie se doit d’une double mission : celle d’alléger le poids inévitable de la réflexion, celle de briser la flaque terrestre où se reflètent les maux du monde pour y faire flotter librement les nébuleuses célestes.
Dans ce texte, un long, épuisant et généreux dialogue intérieur se décline autour de quatre moments cruciaux : la naissance ; la découverte de l’amour ; la rencontre de Dieu ; le passage…
Tout le monde, tout au cours de la vie se prépare à ce passage, auquel il arrive toujours mal préparé. On est tous de mauvais élèves qui préfèrent s’évader dans l’école buissonnière de la vie, avec ses leurres et ses joies éphémères. Vital Heurtebize nous convie pourtant à regarder dans le puits sombre de notre existence, pour en  démêler le sens le plus intime. Car dans le dialogue déchirant de cette redoutable veille annoncée nous aurons un ami, un allié, un interlocuteur qui n’aura pas peur de nous entendre et de nous répondre : « Va ! » susurre cette voix, qui résume en elle la voix du Fils et celle du Père. « J’irai », répond Vital, avec le courage d’une confiance pleine et sincère.

Au bout d’un parcours poétique où l’amour en toutes ses formes demeurait souverain, avec sa force unique qui rendait l’homme capable de vaincre le mal du monde ainsi que l’idée de la mort… Vital Heurtebize ne veut plus se soustraire à cette question extrême du « passage ». Évidemment, la force indomptable de l’amour pour les autres et pour la femme chérie ainsi que pour la ville de sa jeunesse va progressivement s’estomper dans la perspective de notre disparition. Ce qui compte dans l’amour c’est surtout la possibilité de donner quelque chose de nous aux autres. À l’approche de la mort, cet amour-là ne nous aide pas beaucoup. Nous sommes seuls. Vital Heurtebize, homme généreux et spontanément porté à aimer ses semblables, s’oblige alors à regarder de façon plus réaliste le monde auquel il a tant donné, prenant conscience de la grande faiblesse des « innocents » vis-à-vis de ceux qui détruisent, abîment, tuent, restant souvent impunis. Depuis son balcon, il observe longuement sa ville menacée, avant de lui consacrer son poème « en dernier chant d’adieu » :

Il est temps de brûler tes anciennes icônes :
ceux qui se sont un jour assis sur de faux trônes
n’aborderont jamais la demeure de Dieu.

Plus avant, notre Poète, au bout d’un récit passionnant au sujet de la disparition de son père, après avoir « recueilli… la fervente parole afin de la rendre un jour » à ses enfants, s’en va :

…La vie est une école
faite de beaucoup plus de morts que de vivants.

Accompagné par l’ombre bienveillante de son père, devenu invincible par la force de l’amour, Vital Heurtebize s’interroge sur ce Dieu de la religion qu’il juge trop éloigné de la réalité des hommes et des femmes. Il s’adresse à Jésus, en reconnaissant en lui la force d’un message révolutionnaire. Il est sans doute fasciné par cette idée de Dieu qui devient homme, acceptant d’être le Père et le Fils à la fois… Lisant ses vers élégants et comme stupéfaits de ce qu’ils découvrent dans leur itinéraire rhabdomancien, on a l’impression de voir Jésus en personne. Qui pourrait s’exprimer avec ce « Va ! » que je citais avant sinon Jésus ? Car en fait en répliquant « J’irai », l’homme accepte avec conviction un engagement qui va au-delà d’une seule vie :

Donne-moi ta Parole et je la porterai
à mon peuple égaré, perdu sur la montagne,
Il suffit que ton verbe au combat m’accompagne :
et fort de ta présence, où tu voudras : j’irai !

L’élévation mystique de notre Poète — qui déclare ici et là sans complexes, sinon un véritable athéisme, du moins une vision « libre » de la religion (et de tout ce qui flotte au-dessus et au-delà de notre sensibilité forcément limitée d’hommes communs) — ne peut pas s’arrêter à Jésus. Ou alors il confie à Jésus, tout comme à son propre père, le rôle de guide, comme Dante avait fait avec Virgile. Mais cela ne se déroule pas comme un véritable voyage dans un Enfer de la mémoire ou dans le Paradis d’un rêve. Tout en héritant de Saint-Bonaventure, l’élève de Saint-François-d’Assise, la suggestion de l’itinéraire de l’Esprit vers Dieu (« Itinerarium mentis ad Deum »), Vital Heurtebize, comme Boèce, renie les Muses et assigne à la Philosophie le rôle essentiel de consolatrice et de compagne :

…je reviens de mes peines recluses
et reniant pour toi la légende des muses,
je dis qu’entre tes mains je ne crains plus la mort.

Dans un des poèmes de ce recueil, Vital Heurtebize avoue que jusqu’ici, il n’avait pas voulu ni Dieu ni Maître… Voilà que dans son « itinéraire intime » au sujet du mystère de la mort, il ne se borne pas à choisir un Dieu père et fils à la fois, écrivant avec élégance et force d’arguments un petit évangile apocryphe que José Saramago (l’auteur de « L’évangile selon Jésus ») aurait aimé énormément. Il choisit aussi un Maître de sa taille. Ce maître, lui transmettant le courage de doubler son « je », n’est pas le grand poète Rimbaud, mais le grand écrivain et philosophe Montaigne (3) :

Quand je dis « Je », c’est toi qui parles dans mon cœur.

Je ne sais plus si c’est ma voix si c’est la tienne ?
si je parle en ton nom sans artifice aucun,
c’est parce que nous deux nous ne faisons plus qu’un,
qu’au monde il n’est plus rien à moi qui me retienne.

Mais, quand on approche de l’épilogue — où vous retrouverez la mystérieuse Yénenga qui donna l’élan initial à cette rocambolesque aventure philosophique (je dis « rocambolesque » comme un compliment, bien sûr, ayant bien connu ce fabuleux personnage de Rocambole qui s’engage pour le bien jusqu’à renoncer au bonheur d’une vie paisible) —, la poésie prend le dessus. Il s’agit des vers accompagnant le « passage » sans trop de règles ou d’explications à fournir :

Au balcon de la nuit je me penche souvent
car l’espace infini du cosmos me fascine.
Là, je suis du regard le cortège savant
des routes d’or qu’une invisible main dessine…

Ça, c’est tout simplement merveilleux ! J’aime ces vers qui concluent cette énième « ode à la vie respectueuse de la mort » et je m’y reconnais : le balcon, la ville, l’infini. Un infini humain d’où rebondit la vie qui continue comme celui de Leopardi. Un infini cosmique aussi, où la mélancolie du « déjà vu » gonfle de larmes nos yeux se perdant dans le « bleu indigo » du cosmos :

Ainsi, quand je me penche au balcon de la nuit,
je comprends que ma mort ne sera pas un drame,
mais un simple passage au-delà de la trame
où se fondra mon âme au monde de l’Esprit.

Giovanni Merloni

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Tableau de Franco Cossutta

Vital Heurtebize : « Le temps d’aimer… Dieu ? »

Ma ville

Te voici donc ma ville !… Amant de tes attraits,
je sais les mille chants de tes blondes prêtresses,
tes antiques sérails aux murs de forteresses
et l’enchevêtrement de tes jardins secrets.

Fidèle à tes appels, je viens à ton mystère
et le garde enfoui jusqu’en mes profondeurs.
Je scrute l’horizon de mes blanches hauteurs,
mon pied droit sur la mer, mon gauche sur la terre…

Dors, ma ville !… Je sais que vont venir les temps
où mes mains sur ton front mettront un diadème .
Sur ta lèvre à nouveau fleurira mon poème.
Aujourd’hui, seul, je veille et c’est toi qui m’attends.

Accueille mon poème en dernier chant d’adieu.
Il est temps de brûler tes anciennes icônes :
ceux qui se sont un jour assis sur de faux trônes
n’aborderont jamais la demeure de Dieu.

Le stylo, la feuille blanche

Sur son bureau, l’avait-il vraiment oublié
ou plutôt laissé-là pour que je le recueille,
mon père, son stylo ?… Posé sur une feuille
blanche comme un mouchoir soigneusement plié.

Avant de s’en aller, qu’a-t-il voulu me dire ?…
Ce stylo noir sur ce feuillet de papier blanc !
J’ai pris la feuille et le stylo, j’ai fait semblant
de lire ! et suis parti. L’heure était au délire.

Ça pleurait de partout, les amis accourus,
Les parents oubliés, les voisins, une foule
comme une immense mer emportant sur sa Houle
le frêle esquif, bercé de discours incongrus :

« Il était le meilleur », « on l’aimait bien, cet homme »
« c’était un être bon, modeste et généreux,
le cœur toujours tout grand ouvert aux malheureux »
Bref, si ce n’était pas… Un saint, c’était tout comme !

Quand juste est le portrait, l’éloge ne l’est pas :
A quoi bon ces discours et tous ces ronds de jambe ?…
Je me suis retiré loin de ce dithyrambe,
abasourdi par tous ces propos de judas…

De ma poche, j’ai ressorti la feuille blanche
et là, quel ne fut pas mon désarroi !… j’ai lu
ce qu’avant de partir, mon père avait voulu
me dire, quelques mots de sa main ferme et franche :

« Quand sonneront pour moi les heures ténébreuses,
avant mon dernier souffle, avant le noir linceul,
tu viendras près de moi, mon fils, tu viendras seul,
écartant les « amis », les sots et les pleureuses.

Alors, tu me liras les pages du Phédon
où Socrate a montré que l’âme est éternelle
et comme un vieux cheval heureux qu’on le dételle,
je descendrai dans l’ombre en invoquant Platon »…

Quelques mots de ferveur pour unique héritage !
Mais ils ont dit la longue marche de l’Ancien
qui demeura fidèle en tout temps, à tout âge,
à ce Temple idéal qui fut toujours le sien.

J’ai recueilli pour moi la fervente parole
afin de la rendre un jour à mes enfants
puis je m’en suis allé… La vie est une école
faite de beaucoup plus de morts que de vivants.

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Tableau de Franco Cossutta

J’irai

Donne-moi ta parole et je la porterai :
que ma voix retrouvée à la tienne réponde !
De village en village et jusqu’au bout du monde,
soutenu par ta force et ton verbe, j’irai…

J’irai ! car il est l’heure et je me sens de taille,
depuis que dans mon cœur, ton cœur s’est établi,
à reprendre à l’envers la route de l’oubli
et conduire pour toi cette ultime bataille.

J’irai par tes chemins jusqu’au fond des déserts
faire en ton nom jaillir les oasis nouvelles,
j’irai boire l’absinthe aux rives éternelles
du fleuve qui souillait les pâturages verts.

Et je remercierai le fleuve jusqu’aux sources
où l’onde pure émeut l’épi de blé.
Là, mon peuple à ton nom se tenait assemblé
avant d’aller se perdre au hasard de ses courses.

Donne-moi ta Parole et je la porterai
à mon peuple égaré, perdu sur la montagne,
Il suffit que ton verbe au combat m’accompagne :
et fort de ta présence, où tu voudras : j’irai !

Après six-mille ans

Ce pays de lumière et d’arbres et de fleurs
c’était toi !… Ton soleil baignait la plaine immense…
le sable de ta plage était doux… l’abondance
de mon mil foisonnait sous les flots de chaleurs…

Or, bientôt, par la mer sont venus les voleurs !
Ils ont tué tes fils pour crime d’innocence,
ils ont souillé tes champs de fétide semence,
ne laissant derrière eux que nos cris et nos pleurs…

J’ai vécu six mille ans à nourrir ma tristesse,
à ressasser ce meurtre, à revivre sans cesse
et le temps de la honte et le temps du remords…

Mais voici : je reviens de mes peines recluses
et reniant pour toi la légende des muses,
je dis qu’entre tes mains je ne crains plus la mort.

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Tableau de Franco Cossutta

« Je »

« Je » ! c’est parfois le nom qu’en secret je te donne
et, dès lors, m’autorise à parler en ton nom !
c’est faire preuve, j’en conviens, d’un bel aplomb !
mais je me dis, mine de rien « il me pardonne ! »

Je ne sais pas vraiment d’où me vient cette voix,
qui parle de nous deux ? qui de nous deux l’écoute ?
c’est comme une alchimie intime et je redoute
les accents rigoureux qu’elle accuse parfois.

Car cette voix, la mienne ou celle d’un bon maître,
me dicte en quelques mots ma vie au quotidien :
elle est comme la voix de mon ange gardien
elle me dit tout le mystère de mon être.

Elle me parle avec tendresse, avec rigueur,
elle se fait sévère ou sait se faire tendre
et « Je », tu deviens « tu » pour mieux te faire entendre
Quand je dis « Je », c’est toi qui parles dans mon cœur.

Je ne sais plus si c’est ma voix si c’est la tienne ?
si je parle en ton nom sans artifice aucun,
c’est parce que nous deux nous ne faisons plus qu’un,
qu’au monde il n’est plus rien à moi qui me retienne.

Ainsi, je peux parler en ton nom, en tout lieu,
et le jour, et la nuit, puisque partout tu règnes !
Je ne dis rien de mieux que ce que tu m’enseignes
et je dis que bientôt, demain, je serai Dieu !

Passage

Au balcon de la nuit je me penche souvent
car l’espace infini du cosmos me fascine.
Là, je suis du regard le cortège savant
des routes d’or qu’une invisible main dessine.

Des vastes profondeurs qu’anime un vent léger
montent les chants sacrés m’annonçant le prodige
que mes jours et mes nuits n’ont su se partager
et je me sens soudain saisi par le vertige :

Au fond des champs déserts, l’horizon dévasté
n’est qu’une immensité qui me prend et m’aspire
et qui jette sur moi son obscure clarté
promettant que ma mort à ma mort sera pire !

Ne nous arrêtons pas, mon âme, c’est ailleurs
que finit l’existence et commence la vie,
plus loin sont les vins doux et les fruits les meilleurs.
C’est la route vers Dieu que nous avons suivie.

Je dépasse ma mort et porte mon regard
plus loin : il n’y a plus ni de temps, ni d’espace,
l’air s’y fait plus suave et le ciel moins blafard.
Mon âme, c’est vraiment ma mort que je dépasse !

Nous voici parvenus au-delà du tombeau,
ici, la chute d’eau de ses embruns m’asperge,
là, c’est l’épi de blé près de la chute d’eau,
vois ! mon corps fatigué dans ta lumière émerge !

Du monde je m’abstrais et je parle aux oiseaux,
j’écoute leur concert de musiques célestes.
Plus rien ne leur fait peur, ni ma voix ni mes gestes,
ils viennent sur mes mains comme sur les roseaux !

Si ce n’est pas vraiment l’Eden des prophéties,
je sais qu’il y fait bon dormir, qu’aucun écho
n’en vient troubler le calme et qu’un ciel indigo
recouvre à l’infini le champ des galaxies.

Ainsi, quand je me penche au balcon de la nuit,
je comprends que ma mort ne sera pas un drame
mais un simple passage au-delà de la trame
où se fondra mon âme au monde de l’Esprit.

Vital Heurtebize

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(1) Il suffit de lire les titres de la plupart des recueils dont Vital Heurtebize nous a fait cadeau en ces vingt ans pour y reconnaître un motif inspirateur commun :
Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu (1996)
Le temps ultime (1999)
Le temps sublime (2001)
Le temps de vivre (2005)
Le temps d’aimer (2010)
Le temps des Hommes (2014)
Le temps de la Sérénité (2014)
Le temps d’aimer… Dieu ? » (2016)

(2) Avec « Yénenga ou l’heure d’aimer Dieu » notre Auteur avait publié un texte où les thèmes du religieux et du passage du monde de l’homme au monde le l’Esprit commencent à être exploités.

(3) « Dans l’amitié dont je parle, les âmes s’unissent et se confondent de façon si complète qu’elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. (…) Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: Parce que c’était lui, parce que c’était moi.» (Montaigne)

G.M.

Rien que des vers (Zazie n. 37)

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Rien que des vers

Rien que des vers
longs, en lambeaux,
coulant
vers le fond de la terre,
roulant
jusqu’au bout de la vie,
accueillant
les envies de mon âme,
l’hérésie de mon corps.

Rien que des vers
en sanglots
ou en colère,
sous forme
de train obscène,
de cravate à la hâte.

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Giovanni Merloni

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« Pour un seul point l’abbé Martin perdit la chape » (Caramella n. 5)

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« Pour un seul point l’abbé Martin perdit la chape »

« Pour un seul point, l’abbé Martin perdit la chape »…
Plusieurs fois au cours de ma vie, pour des fautes encore moins graves que celle de l’abbé Martin, j’ai rencontré des difficultés « au risque même de tout perdre ». Je devrais m’être désormais accoutumé à certains « accidents de parcours » qui naissent en moi, presque toujours, de l’enthousiasme et de la hâte, de mauvais conseillers tous les deux. Après des accidents semblables, ce serait mieux pour moi d’avancer le sourire hébété et hagard, hochant les épaules en signe d’indifférence. Mais je n’en suis pas capable… Et alors, Caramella, écoute ! Sois patiente et indulgente avec moi, même si tu connais déjà ce que je dirai… Il est pourtant nécessaire que je range, tout comme le pauvre abbé Martin, que je remette, le plus tôt possible, ce bénit point à sa place… À présent, coincé dans la voiture garée là où le stationnement est interdit, je suis en train de ranger les papiers que d’ici une minute j’amènerai au tribunal qui est en face. …
Ce n’est pas la peine que je te dise combien cette parabole de l’abbé Martin me poursuit depuis mon enfance. Mon père, qui avait un véritable talent musical et jouait du violoncelle, me fredonnait souvent cette histoire, au rythme douloureux de la danse de Shéhérazade ou, parfois, à la cadence solennelle et rêveuse de l’Inachevée de Schubert… Je ne peux pas m’étendre, maintenant, sur ce point du point de Martin dans mon histoire de famille. Je me borne à te dire que mon grand-père maternel vit disparaître presque toutes ses épargnes s’étant obstiné, par d’indicibles sacrifices, à cumuler et garder des titres d’État devenus du jour au lendemain rien que des timbres périmés. Ses connaissances fouillées de mathématiques infinitésimales l’avaient peut-être amené à sous-évaluer l’importance des coefficients, des points et des virgules… tandis que mon grand-père paternel, ayant voulu tenir le point de l’antifascisme, perdit la vie.
Combien de points et de virgules faudrait-il remettre à leurs places pour rendre une justice, même posthume, aux nombreux abbés Martin, vivants, morts ou moribonds, qui se promènent dans la planète, tous ignares de leur destin commun ? Aucune réparation ne pourra jamais rendre ce qu’ils ont perdu : ni la bourse ni la vie !
Il resterait la chape, sur laquelle mon père aimait appuyer, musicalement, une petite touche d’emphase finale. Dans la légende, la chape est justement le manteau perdu ou jamais obtenu de l’abbé Martin pour avoir écrit une phrase ambiguë. Ou, pour mieux le dire, pour avoir commis la faute — dans l’enthousiasme de sa sincère bonté et dans la hâte de recevoir un prix — de mettre un point et peut-être aussi une virgule, là où il ne fallait pas les mettre. Avec le temps, au fur et à mesure que la voix péremptoire et chanteuse de mon père s’éloignait de moi, parfois sans me donner le temps de lui adresser un adieu, la chape est devenue pour moi un objet ou un prix destiné inévitablement à se perdre, parce qu’il est presque impossible de l’obtenir et surtout, de l’entretenir. D’ailleurs, si la chape peut se confondre idéalement avec la gloire ou avec une femme très belle qui de but en blanc décide de partager notre amour, la chape représente aussi, en elle-même, la peur de perdre la chape. Le souple manteau de laine qui pourrait nous couvrir en nous offrant une inoubliable chaleur provisoire se transforme très facilement en une chape… de plomb. Tout d’un coup, l’illusion est remplacée par la moquerie, tandis que la maison magnifique et confortable devient une prison gelée aux murs impénétrables.
Ô combien j’aimerais de passer inaperçu parmi les bancs de l’école… pour aller poser une petite question au professeur d’italien Sténo Vazzana, qui m’aiderait sans doute à m’en sortir… Car il a découvert qu’il y a une vive affinité entre Dante et Lucrezio… et qu’il apprécie l’extraordinaire ouverture d’esprit d’Italo Svevo, « le premier écrivain italien de niveau européen », selon lui… Il suffirait de penser à Zeno Cosini, à son indécision pleine d’humour au sujet de deux sœurs certainement différentes l’une de l’autre, ayant pourtant beaucoup de points en commun : « Comment faire pour distinguer lorsqu’on est distrait et obnubilé par la peur de perdre la chape ? Pourquoi choisir ? » Steno Vazzana dirait ainsi. Je pourrais le rejoindre dans son dernier lycée, le Vivona, dans le quartier de l’EUR où il s’était transféré… Et, certes, j’aurais pu lui demander un rendez-vous, la dernière fois que je le vis, en 2000. Qui sait s’il savait que bientôt, dans un an… Excuse-moi, Caramella, mais si je n’avais pas ce casse-tête du point et de la chape, je parlerais volontiers de cette douleur qui se répète et va se renouveler, hélas, jusqu’au jour de ma mort, de ces remords insupportables pour ne pas avoir accordé le temps que me demandaient des personnes uniques comme notre professeur d’italien, un homme réservé jusqu’à la transparence, avançant en ce début des années 1960 par des pas courts et légers, glissant au milieu de colosses comme Punzi et Pagani ou Manacorda, sans se soucier de ce qui pouvait arriver à son ombre fragile… Ce fut dommage, la dernière fois que je le rencontrai, de n’avoir pas eu la présence d’esprit de lui demander le pourquoi de ma vocation à me faire mal tout seul, comme le dirait Nanni Moretti. En fait, une réponse de sa part m’aurait énormément aidé, ce jour-là plus qu’aujourd’hui. Mais je peux remonter à ses leçons sur Dante ou alors à ce qu’il me dit en 1964, à ma sortie du lycée à propos de la poésie.
En ces jours-ci, Caramella, je me suis demandé avec insistance ce que doit avoir passé Dante à cause de Béatrice. Pauvre Dante ! Un homme qui venait tout directement du « dolce stil nuovo » ; un des fondateurs de cette langue — qu’il appelait « vulgaire » — qui se libérait finalement du latin pour accueillir en elle toutes les vertus et les nuances de la langue parlée. Un créateur tellement « concret » et humain qu’il n’aurait jamais pu « idéaliser » une femme inexistante. Celui qui dit « amor che nullo amato amar perdona » ne pouvait pas s’élever vers le divin sans amener avec lui non seulement son humanité faite de corps et de passion, mais aussi l’humanité de la femme réelle qui vivait au-dedans de Béatrice. Si pour traverser l’Enfer et le Purgatoire Dante peut bien se « contenter » d’être accompagné par le plus grand des poètes latins, Virgile, pour escalader les cieux du Paradis il a besoin d’un être « autre », d’une figure aussi complémentaire que médiatrice entre l’humain et le divin. Et voilà que Béatrice, la femme que Dante appelait « la donna mia » devient « notre avocate », un être par moitié humain par moitié divin comme la Madone selon tous les Évangiles chrétiens.
Certes, nous deux, Caramella, nous naviguons, même rétrospectivement, dans la sacralisation du souvenir d’un passé partagé, dans une dimension beaucoup plus païenne et désenchantée vis-à-vis de celle où vivait Dante de son temps. Nous avons grandi dans un Pays où, grâce aux conquêtes qui se sont vite réalisées, la femme a pu obtenir, d’une façon encore incomplète, une sorte de parité avec l’homme. D’ailleurs, nous vivons, en Europe, dans une société où l’on considère comme escomptée la tutelle du « privé »…
Revenant à Dante et Béatrice, je me demande combien il doit avoir coûté à notre plus grand poète le choix de faire de sa femme aimée un personnage et aussi l’aiguille de la balance de son gigantesque défi humain et littéraire. Par conséquent, je me demande si, de son temps, ce qu’on appelle la « voix du peuple » — au lieu de « suivre la vertu et la connaissance » prêchée par Dante pour s’améliorer et s’aventurer vers des horizons de plus en plus ambitieux — n’a pas essayé, au contraire, de montrer le côté ordinaire et passionnel de l’amour entre Dante et Béatrice comme le seul moteur d’où se déclenche l’immense fresque de la « Divine Comédie »… Tout d’un coup, j’ai vu devant moi un petit groupe de soi-disant « parents de Béatrice » en train d’assiéger la « Maison de Dante », à Trastevere, juste dans le moment où le professeur Vazzana expliquait avec un entrain extraordinaire un des derniers chants du Paradis… Un groupe armé d’innocentes fourches en bois d’avant le déluge, naturellement. Mais j’ai vu Dante, meurtri par ces injustes accusations, protester intérieurement : « et la façon me vexe encore ! »
En relisant l’histoire de Dante et Beatrice avec Steno Vazzana et Italo Svevo, on aurait envie d’envisager l’existence d’une sœur : est-ce que Beatrice en avait une ?
Malheureusement, Caramella, le monde d’aujourd’hui, que nous attendions et espérions meilleur pour nos fils, il semble avancer à reculons. D’un côté, nous assistons à l’intolérance belliqueuse de certaines nations, qui voudraient nous inculquer leur ignorance ne faisant qu’un avec la violence et le mépris de la vie humaine, des femmes en particulier. De l’autre côté, même à l’intérieur de nations très évoluées comme l’Italie ou la France, on voit de larges portions de la population glisser, avec une espèce de complaisance, dans un inquiétant analphabétisme de retour.
Rien n’est escompté. Aucune conquête n’est acquise une fois pour toutes… si seulement nous songeons à ce qu’a souffert, par exemple, D.H. Lawrence pour son « amant de Lady Chatterley » ou Vladimir Nabokov pour « Lolita ».
Le temps leur a donné raison ou, pour mieux dire, quelqu’un quelque part dans le monde civilisé leur a donné un coup de main. En tout cas, personne, aujourd’hui, ne s’inquiète dans le doute si Dante a été ou non amant de Béatrice ou de sa splendide sœur… Si cette dernière avait réellement existé, elle aurait pu très efficacement jouer le rôle de la « femme-écran » dont Dante même nous a parlé pour le premier dans l’histoire de la littérature.
Est-ce que le temps est toujours galant homme, avec tout le monde ? Combien d’abbés Martin, honteusement dégradés et injustement accusés, pourront avoir à nouveau leur chape ?
Tout ce tourbillon de mots pour te dire, Caramella, que moi aussi je pourrais plonger, à cause de mon imprudence, dans de sombres malentendus. Comme il arriva à Béatrice… Parce que cela est sûr et certain, si Dante a pleuré, Beatrice n’a pas ri…
Parfois les mots, où les images font encore plus de dégâts que les faits réels. Pour qu’on réussisse à les faire passer sous silence, une vie de véritable violence ou de grave prévarication peut être oubliée ou, pour ainsi dire, « condonnée ». Tandis que les mots amènent très facilement aux procès sommaires, avec le risque toujours présent de perdre la chape ou la vie.

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Je ne sais pas si nous continuerons, Caramella, notre traversée. J’aurais aimé laisser croire que tu n’étais qu’une seule des nombreuses camarades et des ombres flottantes de notre étrange classe, mais cela ne changerait en rien si dorénavant tu les représentais toutes… Car je sais que tu m’aiderais, par ton regard foudroyant, à poursuivre ma « Jérusalem libérée » sans me faire convaincre à la réécrire à l’infini jusqu’à l’abîmer du tout.

Giovanni Merloni

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