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L’amour au temps de la Libération : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg II/II

15 mercredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Carole Zalberg

 

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L’amour au temps de la Libération
Deux femmes — Suzan et Fleur — se parlent à travers les pages du livre ou, si l’on veut, à travers un mur invisible nommé Océan Atlantique. Chacune d’elles dispose de trente-six répliques pour atteindre son but intime. À chaque réplique, l’une et l’autre lancent et relancent un boulet contre ce mur. On dirait qu’elles jouent à la pelote basque. La plupart des fois la petite sphère rebondit en arrière, mais il arrive aussi, de temps en temps, que l’Amérique vienne à Paris ou que Paris se déplace pour un séjour bref en Amérique. En ces cas uniques, le boulet a réussi à percer le mur. Mais les deux mondes ne peuvent vraiment se parler, parce que ce n’est pas seulement la géographie qui creuse les sillons et fabrique les distances. C’est surtout la vie qui sépare, lentement, insensiblement même les plus opiniâtres des amants perdus.
Et voilà le prétexte, la première occasion qui pousse l’Américaine Suzan et la Française Fleur, chacune de sa rive, à se retourner vers le passé pour y retrouver un sens à son existence : c’est un grand amour. Un amour qui n’a pas pu s’épanouir et s’exploiter au moment de la première rencontre d’Adèle avec Stanley, à Paris, tout de suite après la Libération. Cependant, en restant suspendu dans l’air comme un fruit interdit, cet amour avait fini pour se « cristalliser », comme dirait Stendhal, en déclenchant une nostalgie presque impossible à cicatriser.
« My name is Stanley. Il avait saisi la main d’Adèle et dans cet instant, ne voyant plus que le sourire et le regard de ce garçon, son corps tout entier rassemblé dans ses doigts qu’elle le laissait étreindre, elle oublia qu’elle était une mère dévastée, une épouse aimante en charge d’un destin, une femme déjà prise et pas qu’un peu ». (Page 167)
Suzan et Fleur, entre les lignes, se posent une question : « Y a-t-il eu peut-être, en 1945, en quelque forme un ménage à trois entre Adèle, Stanley et Louis ? » C’est la seule chose dont on ne parle pas dans le livre. D’ailleurs, ce serait difficile d’imaginer cette rencontre américaine d’Adèle et Stanley — à la distance de cinquante ans, à peu près — sans que rien soit passé entre eux.
Toutes les deux recherchent, peut-être, les fameuses « lettres compromettantes », mais elles ne les trouvent pas. Cependant, cette question du « grand amour » les inquiète : « Que serait-il arrivé — se demande Suzan — si mon père avait abandonné sa carrière pour suivre cette Française capricieuse ? Je ne serais pas née… Mais ! » De l’autre côté de l’occident Fleur, en revanche, se demande : « Que serait-il arrivé si ma grand-mère avait abandonné mon grand-père pour suivre ce Yankee musclé ? »
En fait, le roman est net sur ce point. Dès la première rencontre, Adèle n’avait pas caché l’existence d’un lien amoureux dont elle n’aurait pas pu se passer :
« Et puis elle avait dit “avec Louis, mon mari” et il avait su sans comprendre le mot lui-même qu’il était en retard d’une vie. Les images heureuses et brûlantes avaient voleté encore un peu en bourdonnant sous son crâne. Il avait failli se trouver mal et Adèle s’en était aperçue. Are you OK ? avait-elle réussi à demander. Vous êtes blanc comme un drap ! Venez, nous sommes à deux pas de chez moi. Je vous donnerai à boire. Pas question que je vous laisse repartir avant de vous avoir remis sur pied ». (Page 168)
Le « grand amour », qu’on appelle par ce titre de « grand » pour avoir subi quelques empêchements (comme Juliette Drouet avec Victor Hugo), ou pour avoir été décidément fauché (comme Abélard avec Héloïse) rarement s’achève dans le bonheur inoffensif, comme il arrive pourtant à Fermina Dàza et Florentino Ariza dans L’amour au temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez. Car il devient le plus souvent (comme dans le cas de Baptiste et Garance des « Enfants du paradis ») un long et obsessionnel « roman de la mémoire » pour les directs intéressés et une espèce de boîte miraculeuse pour la multitude de curieux et de spectateurs qui voudraient y trouver un reflet de leur « grand amour » personnel. Ou bien, comme c’est le cas de la grand-mère Emma, qui choisit de ne pas y renoncer, c’est un bonheur dangereux et producteur de désastres. Par conséquent il est conditionné, piégé et de toute part menacé.
D’ailleurs, même dans le couple pionnier de Kreindla et Szmul il y a eu un moment critique aussi redoutable que les preuves infinies venant de la persécution, de la détresse et de l’exil. Et c’est l’amour qui l’a provoqué. L’amour presque innocent de Szmul et Mira, qui toutefois a hanté le destin de cette jeune famille, fraîche immigrée, comme une bombe à retardement capable de produire des dégâts irréversibles.
S’il n’y avait eu la volonté et la générosité de Kreindla, le destin de Szmul se serait peut-être rapproché à celui d’Emma, la fille d’Adèle que nous avons connue comme grand-mère de Fleur. Ainsi celui d’Adèle. S’il n’y avait pas eu les emportements de Louis, son mari jaloux et pourtant compréhensif. Toute dérive vers le désastre et la solitude passe toujours par l’absence de compréhension et de pardon de nos proches.

Le nouveau regard de Carole Zalberg
Notre auteure a bien sûr considéré la question de la diminution de l’écoute et de l’attention de la plupart des lecteurs de romans, en France et dans le monde.
Cependant, je crois que c’est surtout le thème de l’amour — de la difficulté d’en parler de façon équilibrée, se dérobant à toute envie d’indiscrétion et de la nécessité, au contraire, de se borner au maximum de respect possible — ce qui a dicté les contraintes que Carole Zalberg s’est obligée à suivre dans la quête de vérité et de chaleur familiale qui prend des formes différentes en passant d’un roman à l’autre de la Trilogie des tombeaux.
Cette nouvelle « mise en scène » littéraire, ce bouleversement dans la forme, la longueur et la structure même de l’écriture que Carole Zalberg réalise, s’organise à travers une fragmentation picto-filmique (Mondrian et les peintres futuristes pour les arts plastiques ; L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais [1961], The hours de Stephen Daldry [2001] et Short cuts de Robert Altman [1993] pour le cinéma). Mais ce bouleversement ressent aussi, sur le plan littéraire de la leçon : de Virginia Woolf pour cette rêverie vertigineuse liée au flux du temps ; de José Saramago et Jerôme Ferrari pour le rythme, la récupération de la tradition orale de la langue, la disparition des virgules et de tout tiret ou guillemets.
Avec cet esprit, à commencer par La mère horizontale, un « nouveau roman » est né. Et, chose vraiment surprenante, dès que ce premier livre est publié, la trilogie évolue, se transforme et prend des formes nouvelles au fur et à mesure que le sujet de la narration, d’un livre à l’autre, nécessairement change. Et change aussi le regard de Fleur, la dernière née, que son prénom désigne justement comme « le meilleur » dans sa famille.
Dans La mère horizontale, le regard de Fleur ne saisit presque jamais les personnages dans une action qui se déroule au dehors de sa mémoire et de son imagination. En suivant son regard, à la fois très rapproché de sa mère et très éloigné des autres personnages — selon des séquences qui rappellent de près le cinéma d’Alain Resnais —, le lecteur devient de plus en plus « libre » de juger et de pardonner, redonnant enfin à chaque histoire racontée leur dignité et vérité.
À cet éloignement du regard, Carol Zalberg ajoute un deuxième éloignement, en déplaçant les évènements racontés au dehors de toute chronologie et précision narrative. C’est un critère « transgressif » et inhabituel, qui sert à raconter des histoires « par tableaux de vie », tout en réclamant la participation du lecteur à la recherche d’un ordre qui puisse le satisfaire. Tout cela correspond d’ailleurs au sentiment magnanime de Fleur, à son esprit tout à fait démocratique.
Avec Et qu’on m’emporte, une espèce de règlement de comptes généalogique s’achève, qui avait été un des soucis de Fleur. En tout cas dans ce deuxième roman la quête de vérité et de pardon trouve une forme différente vis-à-vis du précédent. Fleur n’est plus seule à voir et raconter. Il y a un deuxième pilote. Une deuxième voix. Carole Zalberg trouve ici une solution de compromis entre la croissante exigence de fiction et le regard magnanime, respectueux et éloigné de Fleur ou, pour mieux dire, entre la demande de visibilité des personnages et les contraintes dictées par ses tabous sur les secrets de famille.
Mais la digue commence à se briser et finalement le personnage cible de ce deuxième volet, Emma, grand-mère de Fleur, raconte, explique, avoue, demande pardon, pardonne à sa fois. Elle est un personnage très discuté, le plus difficile de toute la lignée. Emma se défend, au nom de cet amour sans lequel elle serait morte. Pour cette partie du triptyque, dans laquelle les plans de la mémoire s’entrecroisent librement — avec une présence de l’auteure encore plus passionnée —, j’ai pensé au film de Stephen Daldry, The hours, soit pour la structure narrative du film soit pour les références à Mrs Dalloway et à Virginia Woolf. L’écrivaine à laquelle Carole Zalberg est en train de s’approcher de plus en plus.
Dans À défaut d’Amérique, une révolution copernicienne s’affirme avec le doublement du regard que notre écrivaine met en place donnant la parole — et l’action — à Suzan, faisant sortir ainsi cette histoire de sa dimension strictement familiale et mettant en cause toute l’architecture narrative précédente.
Maintenant, Fleur et Suzan ont le même espace et le même temps pour s’exprimer. Mais cette nouveauté dans les règles du jeu déclenche un procès à chaîne qu’on ne peut plus arrêter, lié au choix du numéro deux. Ce numéro décrit d’abord l’essence d’un couple — deux amants qui deviennent deux parents —, l’éternel affrontement du Bien contre le Mal, et aussi la séparation et la difficulté de dialogue entre les peuples.
Emblématique, sur ce propos, l’image de cette Amérique survivante à ses gloires passées qui vit son quotidien dans les pages de gauche, tandis que dans les pages de droite une Europe en difficulté essaie de maîtriser les suites centrifuges de l’écroulement du mur de Berlin. Au centre, là où le lecteur serre le livre de son pouce, bouillonne l’océan.
Mais ce numéro deux aide aussi notre écrivaine à balancer, comme dans une partition musicale, le rôle du soliste — joué la plupart des fois par Suzan — et le rôle du chœur ou de l’orchestre, dirigé par Fleur. Il éclaircit aussi les diverses fonctions narratives : Suzan agira sur le destin, essayant de le changer ou quand même d’en ralentir le rythme implacable, Fleur recommencera l’histoire de la famille « da capo », c’est-à-dire à partir des premiers pas de la petite Adèle qui en définitive n’est qu’une lointaine arrière-grand-mère. Les deux femmes n’ont pas trop de temps à disposition. Suzan doit raconter la visite à Palm Beach, qu’elle-même a provoquée, de la vieille Adèle, veuve et libre, que son père Stanley n’a cessé d’aimer. Fleur doit raconter l’après-Grande Guerre, le déplacement à Paris, la tragédie de l’Europe. Tandis que Fleur redescend du passé vers le présent, Suzan se déplace sur le passage du millenium fouillant elle aussi, sans aucun souci d’ordre chronologique, dans le passé de Stanley, pour se raconter pour la énième fois comment s’est passée la fameuse rencontre avec Adèle. Parfois, avec un hasard très bien maîtrisé, Carole Zalberg nous rapproche, d’une page à l’autre, d’une rive à l’autre, des souvenirs qui se touchent, se reconnaissent et se confrontent. À la page 73, par exemple, elle nous peint admirablement Stanley sur son lit de mort, en train de pleurer sur les photos abîmées d’Adèle, tandis que tout de suite après, à la page 74, elle nous parle de Louis, celui qui fut le mari d’Adèle, en train d’arriver lui aussi à Paris, jeune et fort, le banjo à la main.
Carole Zalberg a su faire front à un défi énorme. Comme dans la peinture, où il suffit de changer un particulier d’une main, d’un pied, passer une couche de bleu sur un petit coin qui était rouge, et le tableau se déséquilibre, elle s’est trouvée devant un nouveau vide à combler, une énième course à engager.
Mais ce n’était pas, pour elle, un problème à se creuser les méninges. Car la structure qu’elle avait créée, même dans sa complexité, lui donnait la possibilité de lancer une contre-offensive de la parole, et, surtout, une révolte des émotions. Elle a su faire ressortir ainsi — fragment après fragment — l’émotion et la pulsion authentiques de chaque personnage et de chaque histoire, leur redonnant la vie comme à des figures jaillissant d’un immense tableau. Des figures en train d’atteindre la rive, accrochées à des tessons de couleurs comme à des épaves dans un bénéfique naufrage.

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Deux personnages masculins : Stanley et Szmul
Dans un des premiers commentaires à ce dernier roman de Carole Zalberg, Emmanuelle Caminade  a écrit dans son blog (« L’or de livres ») qu’ici « les hommes ne sont pas absents, mais plutôt pâles et faibles ». Cela est possible. Cependant, les personnages masculins du roman sont surtout justes et nécessaires.
Ils font d’ailleurs de pendant à Fleur, l’invisible et presque muette messagère d’amour virtuel, en faisant souvent démarrer les passages les plus importants de l’action narrée : l’Américain Stanley, entrant dans le foyer meurtri de rue Beaubourg comme un éléphant dans une vitrine ; Szmul, mettant en marche, avec son ami Mendel, le petit « train de vie » en exile ; Louis emmenant la force et la joie de vivre des gitans errants.
Sur Louis je n’ai pas trouvé, ni cherché, trop de suggestions sur la fonction narrative de son prénom, qu’en revanche j’avais trouvé pour la plupart des personnages du livre (de Fleur à Emma ; de Suzan à Sabine ; de Lisa à Kreindla, et cetera), avec des traces très intéressantes sur Stanley et Szmul.
Stanley c’est le prénom de ce héros du débarquement en Normandie qui avait goûté la gloire dans ce Paris libéré qui fêtait la joie de vivre, de cet Américain qui, pendant cinquante ans, n’avait cessé de songer à rattraper cette Adèle perdue. Probablement, Carole Zalberg a choisi ce prénom en hommage au protagoniste d’Un tramway nommé Désir de Tennessee William, dont Elia Kazan tira le film homonyme en 1951 (L’invention du désir est d’ailleurs le titre d’un roman récent de Carole Zalberg).
En vérité, en lisant le roman, on ne pense pas à la silhouette et à la grimace de Marlon Brando. Mais le personnage du film, Stanley Kowalsky, ouvrier américain d’origine polonaise, peut bien rappeler le Stanley du livre — d’origine polonaise et fanatique des États-Unis lui aussi. On trouve aussi de fortes ressemblances entre Stella, femme de Stanley dans le film et Lisa, femme de Stanley et mère de Suzan dans le roman. Intéressante est aussi la coïncidence que prévoit l’arrivée à La Nouvelle-Orléans de Blanche Dubois (Vivien Leigh), venue de la France pour rejoindre sa sœur. Un voyage analogue à celui qu’Adèle aussi a fait aux derniers temps de sa vie et qui représente la situation clou du roman.
« La garce ! n’avait pas pu s’empêcher de penser Suzan chaque fois que son père avait repris son récit nostalgique. Tout ça pour le laisser en plan. Et lui qui n’éprouvait pas le moindre petit soupçon de rancœur. Mais tout ce rituel était pour lui si éprouvant qu’ensuite il s’endormait là, sur le canapé du salon, le grand album des retrouvailles recouvrant ses jambes tel un plaid anguleux. Si Suzan, afin qu’il puisse s’étendre, cherchait à le lui ôter, il parvenait, du fond de son sommeil, avec une force qu’en le voyant ronfloter le menton sur la poitrine on n’aurait pas attendue de lui, à lui saisir le poignet pour arrêter son geste. Suzan n’insistait pas. Que faire à part repartir chaque fois en pestant ? Son père devait aimer sentir le poids du souvenir sur ses genoux ». (Page 73)
Avec cette image tout à fait possible d’un double de Marlon Brando vieux, assisté par sa fille dévote, qui scrute les photos de son rêve échoué, Carole n’aurait pu nous donner d’images plus touchantes et douces que celles-ci sur cet homme au couchant de sa vie.

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Quant à Szmul, il est le héros caché du roman : « J’ai tué d’autres juifs dans leur guerre. C’est ce que Szmul a dit quand il est finalement rentré rue Nalewky ». (Page 25) Déjà, la Grande Guerre lui ouvre les yeux : « J’ai tué d’autres juifs pour eux et qu’est-ce qu’ils on fait, Kreindla, ces ignorants qui donnaient les ordres, ces pelures d’hommes qui se prennent pour des dieux ? Tu le sais, Kreindla, ma femme, ce qu’ils ont fait quand ils m’ont trouvé en lamentation, à me tordre les mains et m’arracher les cheveux sans espérer le pardon ? Tu sais ce que ces bien moins qu’hommes ont fait, Kreindla ? Ils ont ri, quoi d’autre ? Ils m’ont craché dessus. Et moi, j’ai pensé : Encore, et piétinez-moi, même. Parce que le fusil, Kreindla, c’est moi qui le tenais. J’avais le choix. Dieu laisse toujours le choix. J’aurais pu retourner le fusil contre moi ». (Page 26)
Il est sensible plus que beaucoup d’autres. Donc il prévoit en avance ce qui arrivera en Pologne et en Europe, d’abord pour les juifs, qu’on coincera de plus en plus dans les ghettos en les empêchant de vivre une vie normale. Heureusement, il n’est pas seul. Il peut se confier avec un ami, Mendel, moins sensible que lui, mais prêt à partager ses inquiétudes et se faire promoteur de tous les efforts nécessaires pour s’en sortir. Szmul et Mendel sont comme deux frères. Ils partagent tout, même le parapluie. Leurs femmes sont soudées. Lorsque Mendel (dont le prénom d’un grand homme de science marque un très positif esprit « évolutionniste ») trouve la piste de l’Amérique dans laquelle s’engager pas seulement pour survivre, mais pour vivre mieux, « L’heure venue, il a pourtant suivi son compagnon de parapluie » (Page 31)
Par la suite, Carole peindra Szmul comme un homme brisé, tourmenté. Un poisson hors de l’eau. Mais pas du tout un héros. Jusqu’à sa mort, tout à fait « banale » : « Mon Szmul est mort de toux ! et sa vieille bouche, elle était encore ouverte et tordue et comment je fais, moi, pour que les mouches et les esprits mauvais, ils n’y entrent pas ? » (Page 107)
Cependant, ici la recherche sur le prénom a été plus directe, moins hasardeuse et beaucoup plus touchante. Avec Szmul, nous n’avons pas affaire avec un personnage de film (Stanley) ou une lointaine figure de la Bible (Suzan).
Szmul Zygielbojm a vraiment existé. J’ai trouvé aussi, sur Google, une photo de ce héros au visage plein de souffrance. Polonais, il avait laissé Varsovie avec d’autres camarades après l’occupation allemande, pour essayer d’organiser quelques actions de résistance. Mais, au fur et à mesure que la situation du ghetto de Varsovie devenait la Shoah, il n’eut plus envie de rester en vie. Et voilà la lettre qu’il écrivit à Londres avant de se donner la mort le 12 mai 1943 (cf. Hiltel Seidman, « Du fond de l’abîme, Journal du ghetto de Varsovie », Pion, 1998. Traduit de l’hébreu et du yiddish par Nathan Weinstock.) :
« Derrière les murs du ghetto se déroule à présent le dernier acte d’une tragédie sans précédent dans l’Histoire. La responsabilité du forfait consistant à exterminer la totalité de la population juive de Pologne retombe au premier chef sur les exécutants ; mais, indirectement, elle rejaillit également sur l’humanité tout entière. Les nations et les gouvernements alliés n’ont entrepris jusqu’ici aucune action concrète pour arrêter le massacre. En acceptant d’assister passivement à l’extermination de millions d’êtres humains sans défense — les enfants, les femmes – et les hommes martyrisés — ces pays sont devenus les complices des criminels. […] Je ne puis me taire. Je ne peux pas rester en vie alors même que disparaissent les derniers restes du peuple juif de Pologne dont je suis le représentant. Mes camarades du ghetto de Varsovie ont succombé, l’arme au poing, dans un dernier élan héroïque. Il ne m’a pas été donné de mourir comme eux, ni avec eux. Mais ma vie leur appartient et j’appartiens à leur tombe commune. Par ma mort, je désire exprimer ma protestation la plus profonde contre la passivité avec laquelle le monde observe et permet l’extermination du peuple juif. Je suis conscient de la valeur infime d’une vie humaine, surtout au moment présent. Mais comme je n’ai pas réussi à le réaliser de mon vivant, peut-être ma mort pourra-t-elle contribuer à arracher à l’indifférence ceux qui peuvent et doivent agir pour sauver de l’extermination — ne fût-ce qu’en ce moment ultime — cette poignée de juifs polonais qui survivent encore. Ma vie appartient au peuple juif de Pologne et c’est pourquoi je lui en fais don. Je désire que l’infime résidu des millions de Juifs de Pologne resté en vie puisse survivre assez longtemps pour connaître, avec les masses polonaises, la Libération et qu’il puisse respirer dans un pays et un monde de liberté et de justice socialistes pour toutes ses peines et ses souffrances inhumaines. »

Giovanni Merloni

De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie : À défaut d’Amérique de Carole Zalberg I/II

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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Le nouveau regard de Carole Zalberg : À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012)

Après La mère horizontale (Albin Michel, 2008) et Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009), À défaut d’Amérique (Actes Sud, 2012) représente le troisième volet de la Trilogie des tombeaux, que Carole Zalberg a voulu consacrer à l’histoire des femmes (Sabine, Emma et maintenant Adèle) qui on marqué, une génération après l’autre, le destin de la famille dont Fleur (fille de Sabine, petite-fille d’Emma et arrière-petite-fille d’Adèle) est témoin et narratrice. À défaut d’Amérique est un roman qui mérite d’être marqué d’une pierre blanche. Il représente un passage très significatif dans le parcours expressif de Carole Zalberg. Avec cela, elle va bien sûr occuper une place de premier rang dans la littérature française contemporaine. Ce roman — inspiré à la mélancolie de l’exil et à l’orgueil de la vie — s’écarte de toute vision traditionnelle et prend le large dans un contexte nouveau que l’écrivaine découvre et contribue à créer en même temps. C’est une clé, un style particulier dont l’écrivaine profite d’une façon prodigieuse, qui m’étonne et me touche profondément. « D’où viennent ces émotions soudaines ? » je me suis demandé. « D’où jaillit cette capacité de toucher et, en même temps, de corriger le tir avec l’ironie, la simple force de la vérité ? D’où vient cette capacité de « tenir » la galaxie centrifuge des fragments de mémoire qui poussent partout comme de la mauvaise herbe ? » J’ai eu besoin de temps, pour arriver à comprendre que cette clé de l’expression, ce rythme unique n’avait pas affaire qu’en très petite mesure avec une invention issue de la technique littéraire. Il y avait un regard et une voix qui faisaient agir tout ce manège magique me rappelant quelqu’un de très proche. Un signal de fumée très bien connu. D’un coup j’ai pensé à ma mère. Elle était de la même génération d’Adèle, protagoniste du roman. Elle avait grandi dans une famille d’intellectuels « libres penseurs » et antifascistes, avant de rester aux côtés de mon père socialiste et de mon oncle, communiste — son frère —, tandis qu’ils participaient activement à la Résistance de Rome. Sans être directement concernée par les persécutions qui frappaient ses amis juifs — dont quelques-uns se sauvaient au Guatemala et au Mexique, ou aussi dans la province italienne —, a-t-elle donc vécu les mêmes tragédies qu’Adèle, les mêmes espoirs que l’alternance de guerre et paix provoquait, en France comme en Italie, tout au cours du siècle dernier. Elle a vu les souffrances atteindre le sentiment du non-retour, de la fin de l’Histoire. Elle en a vu les traces réfléchies dans la vie de la multitude des gens auxquels elle s’est toujours intéressée et bien sûr dans sa nombreuse famille, qui s’ajoutait à la famille de mon père, aussi nombreuse, vivante et active au niveau intellectuel que la sienne. Elle aussi a dû « survivre », ayant sa famille à elle, devant s’occuper des trois fils nés l’un après l’autre, tandis que la guerre s’achevait dans le sang et l’Italie abandonnait son roi « sans moelle » pour devenir une République « fondée sur le travail ». Elle n’a pas été la seule, d’ailleurs, qui se soit spontanément obligée à ensevelir à jamais son identité intime, son talent à fleur de peau. Ma mère s’est sacrifiée dans un acte d’amour envers « les autres », à commencer par ses propres enfants. Et l’on dirait que ses mémoires, ses récits fabuleux ont jailli la première fois, comme un soufflard incontrôlable, au cours de ses rêveries, de ses nuits auprès de ses enfants malades ou insomniaques. Après, ce fut un fleuve, dont malheureusement très peu de traces sont restées, à part les nombreuses photos jaunies. Car ma mère se bornait à la « tradition orale » en se dérobant à la tâche de mettre noir sur blanc ses mémoires et de redonner ainsi la vie à son bouillonnant monde de morts. Avec cela, je ne veux pas dire qu’elle ait consciemment « renoncé » au statut de narratrice, ne fût-ce que pour raconter autour de soi l’histoire de famille. Au contraire, j’ai souvent pensé qu’il y avait, en elle, un souci « superstitieux », une sorte de peur de perdre les souvenirs en les consignant aux feuilles de papier. Ou aussi qu’elle préférait « interpréter » ses fantômes plutôt que les éterniser au dehors de sa personnelle représentation. Il est vrai que, dans la richesse de sa rêverie et de sa formidable mémoire, elle réussissait à transmettre à ses amis et à ses proches des multitudes d’histoires, qu’elle savait raconter avec le naturel et la vivacité d’un Eduardo De Filippo et l’élégance juste un peu hautaine d’une Franca Valeri. Cependant, elle n’était pas à proprement dire une écrivaine, ni une conteuse de fables à jet continu. Elle était la gardienne de la mémoire de cette grande et fascinante famille, constellée de personnages intéressants, dont je descends et que probablement je trompe. On peut donc bien comprendre la raison de mon étonnement devant ce roman, me reportant d’emblée à la joie infinie que j’éprouvais en écoutant, jusque dans l’âge adulte, les récits de ma mère ou aussi certaines de ses phrases, capables d’elles-mêmes de ressusciter un monde entier. Cela ne m’était arrivé, jusqu’ici, qu’en lisant Les Buddenbrook et Cent ans de solitude, ou encore, récemment, certains passages des Misérables. Évidemment, il y a une ressemblance, une affinité même, entre Carole Zalberg et ma mère, dans la façon de revivre les histoires de famille et la vie même. Après cette petite digression personnelle, qui me rapproche davantage de ce dernier roman de Carole Zalberg, je considère encore plus extraordinaire, et même miraculeux, ce que cette écrivaine a su faire. D’un côté, à travers son passionnant parcours initiatique, elle a fini pour ressembler comme une goutte d’eau à Adèle et même pour s’identifier en elle. De l’autre côté, elle a trouvé la force et les moyens expressifs pour donner pleine voix et juste espaceà ces pauvres morts qui, devenant des personnages « à tutto tondo », ont gagné finalement leur éternité.

« A egregie cose il forte animo accendono/ L’urne de’ forti, o Pindemonte e bella/ E santa fanno al peregrin la terra/ Che le ricetta… » (Ugo Foscolo, Les tombeaux, 1807)

« À nobles choses les forts esprits excitent/Les urnes des forts, ô Carole, et belle/Et sainte au pèlerin en est la terre/qui les accueille… » (la traduction est à moi.)

À défaut d’Amérique… et de Gérard Philipe

Ce titre magnifique explique et évoque en même temps. Il explique que Szmul et Kreindla, un couple de juifs venant de Pologne, au moment de la décision d’abandonner Varsovie, de plus en plus menacée par les lois antisémites, avaient envisagé partir aux États-Unis, mais qu’au cours de la quête des moyens pour réaliser ce projet, la possibilité de s’installer en France s’était révélée comme concrète et surtout immédiate. Ils choisirent Paris à défaut de l’Amérique. Cela évoque le sentiment d’un destin inachevé, un paradis perdu avant de l’attraper. C’est le mythe de ce monde lointain, riche et hyper civilisé, que toute l’Europe de l’Ouest partageait sans réserve jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier. Pourtant, à en juger de ce roman, aussi réaliste que passionné, ce nom « Amérique » évoque encore aujourd’hui, comme le visage immortel de Marylin ou « la voix » de Frank Sinatra, un sentiment de profonde nostalgie. On est tous orphelins de cette Amérique incarnant le progrès et la confiance dans la capacité de l’homme de s’en sortir toujours. Moi, je partage bien ce propos. Il est aussi une provocation envers le monde d’aujourd’hui, piégé par un américanisme « triste », un peu méchant et redoutable aussi. Car maintenant l’Amérique est partout chez nous, partout parmi nous, mais elle n’a rien à voir avec l’Amérique de Charlie Chaplin, Bob Dylan ou Dustin Hoffmann. Mais je comprends moins le manque d’Amérique quand on a Paris. Et je ne peux pas oublier ce que Paris a représenté tout au cours du siècle dernier, dans le monde. Et chez ma mère aussi. À Rome, lorsqu’elle sortait avec mon père pour participer à ses « après-dîners » des années cinquante, elle disait, pour nous rassurer : « N’ayez pas peur ! Je ne pars guère en Amérique ». D’ailleurs, elle conservait très soigneusement une coupure de journal avec la photo de Gérard Philipe. Elle nous emmenait en visite aux châteaux de la Loire. Et fondait en larmes toutes les fois que le disque 78 tours, exprès pour elle, apportait la voix d’Yves Montand en train de chanter « Le galérien ».

La Trilogie des Tombeaux

À défaut d’Amérique se présente tout à fait « autonome » vis-à-vis de deux premiers livres de la Trilogie des Tombeaux. Donc, quiconque peut bien lire ce roman en premier, pour découvrir après la qualité des livres qui le précèdent. Mais, quelle est la réaction du lecteur qui se lance dans sa lecture ayant lu les autres ? Il est peut-être convaincu de faire déjà partie de la « famille de Fleur », dont il connaît la plupart des membres, de ne pas risquer, donc, de se perdre dans le labyrinthe des générations, même s’il devra nécessairement rencontrer de nouveaux personnages tout à fait inconnus. Cependant, dès les premières pages, il s’aperçoit d’une métamorphose inattendue. Il se sent légèrement égaré, car les personnages qu’il croit connaître sur le bout de ses doigts semblent habiter dans une autre histoire. Comme si la visite au monde de leurs ascendants les avait changés. À ses yeux, la langue et le rythme aussi semblent assumer une différente allure. Certes, cela le fascine et le touche vivement : cette nouvelle écriture, plus rapide et intense que jamais, se présente aussi comme une nouvelle lecture de l’histoire de la famille de Fleur. Quelques nœuds se sont défaits, une clé qui ouvre toutes les portes a été miraculeusement trouvée. Cela ne peut que passionner le lecteur, qui se confie à cette écriture magique, à cette nouvelle allure qui si bien s’adapte à représenter la cadence de la vie et à s’en abstraire aussi. Mais pourquoi, se demande-t-il, Carole Zalberg, au lieu de se borner tout simplement à ajouter deux autres générations à l’arbre généalogique jusqu’ici connu, a-t-elle voulu réécrire de fond en comble toute l’histoire ? Parce que d’un côté, je crois, l’écrivaine s’est vite aperçue qu’un troisième volet tout court — comme le Vicomte de Bragelonneou Le côté de Guermantes — n’aurait pas eu de sens. D’ailleurs, les deux histoires enchaînées de Sabine (la mère horizontale) et de sa mère Emma (la protagoniste de Et qu’on m’emporte) avaient été déjà très efficacement — et poétiquement — exploitées. De l’autre côté, les retrouvailles d’une quantité de documents et photos de famille tout à fait inédits, dont les lettres qui prouvent l’existence d’une liaison entre Adèle — arrière-grand-mère de Fleur — et l’Américain Stanley, donnent à Carole Zalberg l’idée géniale d’introduire un nouveau point de vue, celui de Suzan, fille de Stanley. Dorénavant, Suzan et Fleur partageront les mémoires d’Adèle, dans lesquelles elles fouilleront séparément, sans s’échanger les données. À Suzan, seule privilégiée dans toute la trilogie, il sera consenti de vivre dans le présent, de dénouer son drame personnel à travers l’action, de connaître et se connaître. D’ailleurs, elle est une étrangère qui observe de très loin, elle est donc autorisée à vivre à la lumière du soleil. Cette décision, tout à fait révolutionnaire, semble amoindrir l’importance de Fleur en la rétrocédant au rôle de co-protagoniste du roman. Cela, au contraire, la renforce, si on considère qu’elle n’est plus seule, même si elle ne le sait pas. D’ailleurs, Suzan ne décidera d’agir « politiquement » que dans les dernières pages du livre, tandis que Fleur trouvera, dès le début, le courage nécessaire pour avancer dans sa quête de vérité jusqu’à assumer ses responsabilités face à l’Histoire : « Je n’avais pas passé le relais, moi : j’avais eu des garçons. … J’étais mère, quand même. Ça suffisait à me maintenir aux aguets. Au début, je cherchais dans mes actes et mes paroles des répétitions. J’aurais triomphé, presque, très amèrement, si j’avais pu dire voilà, je suis comme elles [les femmes de la famille]. C’était tout ce que je connaissais…. Et puis ils ont grandi… Auprès de mes fils, auprès de Julio, leur père, qui sans faillir m’arrime à son monde à lui, je me suis désengluée de la transmission. La mauvaise. Celle dont on ne veut pas et qui vous hante. Alors j’ai pu décider de tirer sur le fil. C’était même impérieux. Je voulais prendre la mesure de ma libération. » (Page 14) Voilà les raisons qui ont poussé Carole Zalberg — en se donnant la chance d’affronter une énième descente à l’enfer et de remonter ainsi vers le « big bang » à l’origine d’un destin commun, encore plus vaste et redoutable que celui d’une seule famille — à provoquer une véritable rupture dans la continuité de son propos narratif. Et cette « rupture » me pousse à considérer À défaut d’Amérique moins comme le troisième volet d’une trilogie que comme le premier roman d’une génération tout à fait nouvelle.

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De la mélancolie de l’exil à l’orgueil de la vie

En se lançant, d’une rive à l’autre de l’océan, cette Adèle tourmentée et imprévisible — sans jamais se décider à lui donner un statut solide — Suzan et Fleur apaisent leur mélancolie avec l’orgueil qui deviendra, à la fin de cette traversée du désert, une façon de vivre généreusement dans leur temps. Ayant cherché leur futur dans le passé elles auront trouvé dans le présent le véritable sens de leur vie. En fait, À défaut d’Amérique est traversé dès le début par les pulsions opposées et complémentaires de l’orgueil et de la mélancolie. Je parle évidemment de l’orgueil d’hommes et de femmes qui ne se prennent jamais pour des héros ou des héroïnes, qui pourtant luttent désespérément pour une vie heureuse. C’est l’orgueil de la naissance quoiqu’elle en soit, de ses origines, de son histoire. Je parle, de l’autre côté, de la mélancolie de l’exil qui est l’évènement primordial que tous les personnages du roman partagent, mais aussi de la mélancolie qui accompagne dans le quotidien les vies difficiles et douloureuses, et peut se déclencher même pour un rien, pour un mot, pour une petite incompréhension. C’est la mélancolie qui entraîne Suzan et Fleur vers ces photos réconfortantes et rassurantes. Car le passé, même le plus horrible et douloureux, ne peut plus changer. Ses ombres et ses lumières, bien qu’apparentes et floues, sont de vraies ombres et de vraies lumières. « Lorsque je me suis lancée dans ces recherches, ou plutôt ces songeries autour des femmes de ma famille — c’est Fleur qui parle —, j’ai voulu, entre autres, rassembler des photographies. Je les préfère aux témoignages qui vous offrent un point de vue précieux, mais vous laissent en dehors de l’histoire ». (Page 81) En remontant en arrière, Fleur n’a plus tellement d’envie d’analyser la mauvaise terre qui nourrit la mauvaise graine. Le dicton populaire « telle mère, telle fille » selon lequel « les fautes des parents retombent sur leurs enfants » l’intéresse moins. Elle n’a plus de comptes à régler. Car elle a grandi. Et, au fur et à mesure que le drame de sa mère Sabine s’éloigne avec la personnalité aussi dérangée que contradictoire de sa grand-mère Emma, elle trouve un premier point de repère dans le personnage d’Adèle, l’arrière-grand-mère franco-polonaise, et en son mari Louis. Mais avant de se plonger dans son incertaine parenthèse d’amour avec l’américain Stanley, d’origine polonaise lui aussi, elle trouve chez Adèle d’autres traces encore plus passionnantes : à travers la brèche par où elle entrevoit son arrière-grand-mère, toute petite, en train de faire ses premiers pas, elle voit entrer tout d’un coup l’Histoire. Elle n’a maintenant qu’une dernière barrière à franchir pour remonter encore, jusqu’à tomber finalement sur le couple des parents d’Adèle : Kreindla et Szmul. Ils sont les véritables pionniers de la famille, qui ont eu la désespérée clairvoyance, tout de suite après la Grande Guerre, qui les a poussés à abandonner leur Pologne aimée pour chercher fortune ailleurs. C’est la même histoire de douleur et d’espoir que d’entières générations d’Europe partagent, dont beaucoup d’écrivains parlent, mais qui rarement trouve quelqu’un vraiment capable d’y entrer l’esprit humble et d’en sortir l’âme confiante. C’est au moment précis où l’Histoire s’affiche en se précisant dans le « temps retrouvé » des personnages majeurs — Kreindla, Szmul et leur fille Adèle — que Carole Zalberg devient de plus en plus consciente de la nécessité d’assumer, en tant qu’écrivain, la tâche du témoignage et de l’indispensable passage du relais entre les générations.

Giovanni Merloni

(continue)

« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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« Et qu’on m’emporte », deuxième volet de « la trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg. Albin Michel, 2009.

« Oui, je m’en rends compte maintenant, cet amour-là, à partir du jour où tu as failli te noyer, le jour lumineux et laid du caillou rose et de ta voix brisée, je me suis évertuée à l’étouffer. Alors que tu sombrais, je l’ai dit, j’avais été saisie par un désespoir si profond, j’avais senti monter en dedans comme une marée noire où j’étais restée si totalement engluée, incapable d’un mouvement vers toi, que j’en aurais vomi. Je voulais vivre moi ! »
Voilà — à page 49 de ce deuxième roman — l’explication affreuse du destin de Sabine, quasi morte dans les eaux de la Marne quand elle était toute petite, morte ensuite plusieurs fois avant de disparaître la première – avant sa mère et sa grand-mère – en sortant finalement d’une vie de plus en plus désastreuse.
Ce second volet de la trilogie, encore plus émouvant, si possible, de celui qui le précède, consiste en un long monologue dans lequel Emma, en s’adressant à sa fille morte, nous raconte. Ce monologue n’est pas une « confession » ni une « défense » devant le tribunal moral de sa famille et devant nous. C’est un véritable « j’accuse », qu’elle lance contre la rigidité des mécanismes qui règlent cette société humaine, sourde et aveugle, qui ne nous donne jamais le moyen de nous arrêter pour réfléchir et essayer de rattraper nos fautes.
Nous rentrons dans une narration traditionnelle, qui nous facilite la compréhension ou, mieux, la mise à jour, comme on dirait pour un logiciel, de toutes les informations que nous avions déjà « engrangées ».
Cela me donne aussi la possibilité de reprendre certains points que j’avais laissés de côté pour manque d’espace.
D’abord l’histoire du caillou rose. C’est à ce moment que la personnalité d’Emma se révèle ou, si l’on veut, se transforme. Elle a été toujours une rebelle, une contestataire. Jusqu’à ce moment-là, elle s’était bornée au minimum de ruptures indispensables – avec la famille d’origine, surtout – en se prenant de petites libertés, tout en essayant de rester dans les règles.
La naissance de sa fille ainée, Sabine, avait été pour elle un contresens. Cependant, elle avait des sentiments en soi, elle aimait la petite. En somme, elle était continument déchirée par une lutte intérieure. Emma Bovary, tout au long du roman de Flaubert, se préoccupe seulement de ses fictions amoureuses. Elle ne ressent aucun sentiment, aucune affection pour sa seule fille, elle la déteste. Cela arrive, pour l’Emma de Carole Zalberg, seulement après l’accident de la Marne. Elle devient méchante comme Emma Bovary, pour des raisons tout à fait similaires.
À la fin du roman. Emma, mourante à l’hôpital, demande continument qu’on lui apporte ce caillou rose recueilli au fond de la Marne par la petite Sabine, preuve flagrante d’un délit manqué qui a gravé ensuite plusieurs existences, à partir de sa vie même.
On devine, quand il est trop tard pour le récupérer, que ce caillou se trouve probablement chez Fleur, la petite fille d’Emma. C’est alors que finalement Emma délivre une dernière confession dans son dialogue extrême avec sa fille morte : « Est-ce que Fleur sait que je n’ai pas bougé ? Tu lui as raconté, n’est-ce pas ? »
Voilà une surprenante ressemblance avec ce que Mauriac nous raconte à propos du drame de Thérèse Desqueyroux. Elle aussi n’a pas bougé quand son mari a risqué de mourir empoisonné : « Bernard rentre enfin : — pour une fois, tu as eu raison de ne pas t’agiter : c’est du coté de Mano que ça brule… Il demande : — est-ce que j’ai pris mes gouttes ? Et sans attendre la réponse, de nouveau il en fait tomber dans son verre. Elle s’est tue par paresse, sans doute, par fatigue. Qu’espère-t-elle à cette minute ? “Impossible que j’aie prémédité de me taire.” »
La Thérèse de Mauriac détestait son mari « avant » cet épisode clou du roman. Notre Emma se détache de sa fille « après » la noyade manquée de justesse de Sabine. Mais le sentiment des deux femmes est le même, face au danger de mort de leur conjoint.
Le mari est un obstacle pour Thérèse, tout comme sa fille pour Emma. Car ces deux femmes ont surtout le sentiment de n’avoir pas encore vécu, de se trouver coincées dans une situation sans issue. Tandis qu’elles désirent « être emportées » ! « Rien n’égale l’abandon, cette exaltation qu’on éprouve à se laisser emporter sans savoir où ».
On devrait fouiller encore pour exprimer la qualité exquise de ce deuxième volet de la « trilogie des tombeaux ». Autour des trois femmes, on rencontre d’ailleurs de personnages mineurs qui sont indispensables eux aussi pour comprendre à fond l’esprit anticonformiste et sage de cette quête de vérité et de justice.
Il y a enfin l’Histoire. Car ce n’est pas du tout vrai, je crois, ce qu’on dit dans la couverture de « La mère horizontale », qu’avec ces romans on creuserait « un chemin singulier, celui des égarés de l’Histoire ».
Au fur et à mesure que le lecteur « entre » dans ces deux romans, il s’aperçoit, au contraire, de l’importance du monde qui vit autour de la scène racontée.
D’abord, on ne peut pas accepter que toutes les responsabilités de ce qui se passe soient attribuées à ces femmes qui ne savent pas faire les mères. Ensuite, on apprend que dans la chaîne des événements privés il y a eu deux guerres, la peur, les persécutions, la mort précoce d’un fils aimé, les changements plus récents, subis ou salués avec enthousiasme…
Moi j’ai aimé beaucoup ces deux romans soit pour leur écriture musicale juste et élégante, soit pour le rôle que l’Histoire, jamais indifférente, y assume.

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Giovanni Merloni

« La mère horizontale », premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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« La mère horizontale » premier volet de la « trilogie des tombeaux » de Carole Zalberg, Albin Michel, 2008

En occasion de la sortie du roman « L’invention du désir », dont j’ai parlé hier, j’ai acheté aussi deux livres de Carole Zalberg — « La mère horizontale », « Et qu’on m’emporte » — constituant deux volets d’une « Trilogie des tombeaux » qui sera prochainement complétée par un troisième roman.
« La mère horizontale » est le livre de départ d’une « recherche » de contemporanéité dans le temps et l’amour perdu.
Comme on lit aussi dans le dos de la couverture du deuxième livre de Carole Zalberg — « Et qu’on m’emporte » –, cette écrivaine « poursuit son étonnante remontée narrative dans une histoire familiale où les femmes sont incapables d’aimer ».
Cette « étonnante remontée » à travers le désir et le sentiment de culpabilité n’a pas, à mon avis, le but de dénouer une fois pour toutes une vérité absolue et définitive. Elle aspire plutôt à reconstituer, avec le lecteur, une sorte de « rapatriée posthume » entre les divers personnages de l’histoire d’une famille souffrante.
Une aspiration à la « rencontre » qui a besoin d’une bonne dose de compréhension, mais aussi de justice. Cela vient de la dernière-née, une jeune femme d’aujourd’hui, qui vit la contrainte de sa petite famille nucléaire, dans un monde où la famille se pulvérise. Mais cette femme — qui s’appelle Fleur, probablement en hommage aux « fleurs » que Baudelaire a fait jaillir du « mal » — ne peut pas feuilleter son album de famille, ses cahiers de souvenirs, sans se sentir obligée à reconnaître qu’elle est concernée par une pulvérisation familiale venant de loin.
Elle remonte : aux douloureuses vicissitudes de sa mère sabine ; au comportement « égoïste » de sa grand-mère Emma ; aux absences de plus en plus graves de son arrière-grand-mère Adèle.
À travers la contemporanéité textuelle de sa reconstruction des différents passés de ces personnages, en rapprochant entre elles les situations et les expériences que chacun a vécues, Fleur verra s’ouvrir des portes qu’on avait soigneusement fermées. Cela fera déclencher le salutaire flux de la vérité. Du moins la vérité que chacune des femmes de la famille se sentira obligée finalement à avouer.
Dans ce livre dramatique et vrai, agrémenté par une technique visuelle et cinématographique très efficace, la géométrie et le numéro trois assument un rôle primordial. Mais son élégante beauté est due surtout à la force des sentiments ainsi qu’à l’honnêteté intellectuelle de Fleur, le personnage-clé à la première personne qui trouve au fur et à mesure le courage de « remonter » dans l’histoire de famille.
Une histoire qui tourne d’abord autour de cette idée géniale de l’horizontalité, c’est-à-dire de la position étendue que Sabine, la mère de Fleur, adopte — sur un lit ou à même le sol — au fur et à mesure que sa souffrance lui devient de plus en plus insupportable. Une condition existentielle qui reflète de toute évidence l’abandon et la solitude psychologique et morale.
La pénible parabole de Sabine commence par la marginalisation subie de la part de sa mère Emma. Par réaction instinctive et désespérée, elle se plonge dans la contestation et ensuite dans l’autodestruction, jusqu’à la naissance de la petite Fleur qui semble représenter pour Sabine une pause, une bouffée d’air pur ainsi qu’une occasion pour réagir et retrouver la force de vivre. Mais ce n’est qu’un sursis : l’amour de sa fille et la bonne volonté de son mari Jean Marc ne peuvent pas l’empêcher d’une chute encore plus grave lorsque son incapacité se révèle évidente devant les engagements demandés à une véritable mère.
Les mères normales restent debout la plupart du temps, avant de se pencher le soir sur les enfants pour les rassurer contre le noir de la nuit, comme le dit souvent Fleur au cours de son récit. Elle a beaucoup souffert pour l’absence d’une mère à la hauteur de cet engagement indispensable.
Pourtant, jusqu’à l’âge de douze ans, Fleur a eu avec sa mère un rapport amoureux. D’ailleurs, Sabine, même dans les moments plus terribles de son autodestruction par l’alcool — qui a substitué, après la naissance de Fleur, les drogues encore plus dangereuses — a gardé toujours son immense amour pour sa fille.
Cet amour ancestral se joue aussi dans l’horizontalité,
cette horizontalité qui donne à l’auteur la possibilité de rapprocher le lecteur des corps de Sabine et de sa petite fille, comme dans un film japonais se jouant sur les premiers plans.
En général, une certaine lenteur accompagne toutes les scènes qui roulent autour des corps. Comme si le passage de la réalité sociale – ou asociale – à la réalité de l’amour, devait toujours être marqué par le passage de la verticalité à l’horizontalité, du rythme frénétique et insensé de la vie extérieure au rythme attentif et lent des moments où la joie de vivre s’affirme en jaillissant.
À tout cela s’ajoute l’importance du numéro trois.
Trois femmes – Emma, Sabine, Fleur – aux trois différents âges comme les trois personnages du célèbre tableau de Klimt. Trois enfants d’Emma – Sabine, Caroline et Thibault. Trois objets gardés dans un tiroir par Max, le père de Sabine, le jour où elle a risqué de noyer dans les eaux de la Marne… Enfin trois coupures du récit qui lui donnent une alternance de plus en plus passionnante : les souvenirs directs de Fleur ; l’histoire d’Emma et de ses trois enfants ; l’histoire de Sabine jusqu’à la naissance de Fleur.
Le lecteur doit subir la petite contrainte de ne pas suivre la longue histoire de famille de façon chronologique. Cela a une raison et une nécessité : il doit réfléchir, observer, noter, partager les émotions, pour avoir ensuite les instruments pour « continuer » selon son esprit cette histoire qu’il aura si bien assimilée.
Avec cette partition en « triptyque musical », le lecteur participe donc au dévoilement progressif de la vérité des faits. Il doit pourtant faire attention aux rares éléments — dates ou lieux — qu’on ne fournit que pour l’indispensable. Il doit s’efforcer d’« entrer » dans l’esprit d’un récit à plusieurs vitesses jusqu’à en découvrir le message universel.
Nous avons devant les yeux une humanité qui devient, à travers les années et les générations, de plus en plus égoïste et distraite. Nous voyons, par exemple, le comportement coupable d’Emma, la grand-mère de Fleur, trouver justification et même approbation dans une société qui donne raison aux plus forts, aux gagnants, et abandonne les plus faibles, les perdants. En regardant cela de tout près, on risque de s’arrêter aux sensations plus affreuses et aux mauvaises odeurs ou se tromper jusqu’à devenir incapables d’une vision d’ensemble — ou quand même d’une petite action positive. Mais on peut bien s’éloigner, réfléchir, prendre son temps.
C’est cela que Fleur a appris et nous apprend. Elle prend son temps, elle réfléchit, avant d’arriver à ses conclusions : le manque d’amour, et surtout de l’amour de notre père et de notre mère, apporte toujours des conséquences, des réactions contre soi mêmes ou contre les autres ; le monde où nous vivons est plutôt indifférent, tous les gens étant piégés par ce mécanisme d’action et réaction qui naît du manque d’amour ; nous vivons donc frôlant les murs, en attendant toujours le pire ; le jour où la positivité arrive avec un amour capable de tout remplacer et de tout effacer…, on a peur d’y croire. Fleur oblige Julio à réfléchir, à attendre, car elle aussi doit attendre et réfléchir.
Elle nous transmet un courageux message de prudence à partager sans réserve, car au-dedans de cette prudence il y a bien sûr un esprit de résistance, sinon de révolte. Dans la société où nous vivons, nous assistons au jour le jour aux mêmes malaises que subit cette famille d’Emma, Sabine et Fleur. Il y a certainement un manque d’amour entre les exigences d’un peuple adulte et le pouvoir. Peut-être, quelque chose ne va pas dans le mécanisme même de nos démocraties occidentales. Donc, la prudence de chaque individu, avec le maximum d’exploitation de sa capacité d’amour et de solidarité, peut être déjà une bonne base pour espérer, au moins.

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Mais le plus grand mérite de ce livre de Carole Zalberg — qui en a vraiment beaucoup — est dans cette langue qui est la vraie protagoniste du roman.
Avec son rythme variable, qui correspond toujours aux différentes géométries du récit, cette langue « juste » et toujours « vivante » oblige le lecteur à lire en même temps trois textes parallèles : d’abord celui de l’égoïsme d’Emma et de ses parents Adèle et Louis ; ensuite celui de l’autodestruction de Sabine et de sa sœur Caroline ; enfin celui de l’espoir et de l’équilibre de Fleur et de tous ceux qui savent attendre et résister.
Ces trois textes s’entremêlent et de temps en temps se dévisagent réciproquement comme des images juxtaposées.
Ainsi de récits différents se rapprochent l’un de l’autre, même s’ils se déroulent à différentes époques, dans le parallélisme des situations. On suit par exemple la grossesse de Sabine, en 1981, tout à côté de celle de Fleur. On raconte les drames successifs des rencontres de plus en plus pénibles entre la famille d’Emma et Sabine, son frère et sa sœur et, presque tout de suite, les très rares occasions où la même famille daigne voir la petite Fleur qui vient juste de naître.
D’un côté, on souligne que certains mécanismes sociaux se répètent. De l’autre, on montre les petites différences qui font que chaque destin humain soit unique.
Parmi ces récits douloureux, parfois angoissants, des images émergent de temps en temps, des petites scènes qui s’écartent nettement. Comme l’arrivée de Sabine, bouleversante et charmante au mariage d’un cousin ; comme la petite photo que lui impose son père. Enfin, c’est une polyphonie pleine d’harmonie.
Cette polyphonie retrouve enfin, après lecture, dans le cœur du lecteur qui continue mentalement à en vivre l’histoire, sa cohérence et son sens moral. On est finalement emmenés à réfléchir que la technique adoptée — visuelle et cinématographique — vient d’un esprit d’observation profond et aigu qui à sa fois vient de l’expérience de la vie, des joies perdues et des douleurs qui font croître.
Toute une humanité passe à côté du gouffre et peut d’un coup y précipiter. Mais cela est moins facile lorsqu’on a un but, une petite étoile devant les yeux. Quand on sait garder son sens esthétique et moral.
« Errare umanum est, perseverare diabolicum » : on peut toujours se tromper, mais il ne faut pas insister dans l’erreur. Cela serait vraiment diabolique, dangereux pour quelqu’un de nos proches.
Il faudrait surtout s’arrêter, avant que ce soit trop tard. Mais Carole Zalberg nous donne un fil d’espoir : il suffit d’arriver avant que ce soit tout fini. Pour Sabine mourante, l’arrivée et la présence continue de sa mère coupable suffiront peut-être à apaiser un peu son angoisse, à l’aider à mourir sereine.
Ou bien il suffit d’y être dans les moments les plus nécessaires.

Giovanni Merloni

« L’invention du désir » de Carole Zalberg

15 mercredi Avr 2015

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Carole Zalberg

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« L’invention du désir » de Carole Zalberg, Chemin de fer 2010, lu par Micky Sébastian à « La terrasse de Gutenberg » à Paris.

Un livre très beau et très bien écrit, cette « Invention du désir » où Carol Zalberg, comme on lit dans le quart de couverture, « célèbre avec lyrisme et sans culpabilité le désir amoureux et les plaisirs de l’adultère ».
En privilégiant le point de vue d’une femme, elle nous raconte les émotions, les sensations et les péripéties de l’intelligence et de la fantaisie quand cet « événement » mystérieux éclate. Avec la grande douleur physique et morale qui arrive toujours quand on essaye d’isoler les « moments de l’amour » de cette « unique » histoire d’amour qui en est le moteur vague. Qu’est-ce qu’on peut faire quand on y est pris dedans ?
Selon Carole Zalberg on est emmenés à « inventer le désir ». Plutôt que le subir, ou le sublimer. Une forme de conscience de soi ? Une confession ?
Parmi les nombreux commentaires qu’on a écrit sur ce livre, je partage vivement les jugements de Stéphanie Hochet et Pierrette Fleutiaux. D’après le style narratif de cette auteure, c’est en tout cas le lecteur qui doit faire vivre le livre. C’est lui qui doit d’abord décider s’il est en train de lire un petit roman avec un probable final – triste ou joyeux —, ou bien s’il a devant lui une lettre ouverte, dès le début très courageuse, d’une femme qui à travers la passion amoureuse va se découvrir elle-même.
Quant à moi, j’essayerai de me tenir sur un état d’esprit moyen. En acceptant de suivre l’ardeur « scientifique » de cette « exploration » libre de préjugés et, en même temps, en quête des situations et des circonstances, indispensables — selon mon intérêt de lecteur « sentimental » — pour y retrouver un sens. En plus, après la lecture des précédents romans de Carole Zalberg, je veux voir s’il y a ici quelques mémoires des histoires que j’ai lues avec autant d’intérêt dans ses romans précédents, qui ne cessent de bouger dans ma tête.
D’ailleurs, on ne peut pas vraiment « inventer » le désir. On peut, certes, le débarrasser des chaînes, des équivoques, des fausses visions. Il faut, bien sûr, l’affranchir de toute littérature imbécile, et surtout de toute réduction du désir à chose vulgaire, répétitive et obsessionnelle.
Voilà. Cette petite merveille de Carole Zalberg va immédiatement au-delà d’un discours déjà vu sur l’amour et le désir. On peut dire, au contraire, par sa mesure et maîtrise de la langue, qu’elle réussit à raconter le désir d’une façon tout à fait nouvelle et inattendue.
Avec notre grand plaisir, dans ce « récit imaginaire » il n’y a jamais de la pornographie, ni même du facile érotisme dont on connaît de millions d’exemplaires.
D’ailleurs, la femme qui nous parle dans ce livre ne se refuse pas de dire ce qu’il se passe au-delà de la « porte blanche » de la chambre où son amant l’a enfin rencontrée. Par rapport aux désirs sous-entendus que Stendhal fait vivre dans la chambre aveugle de Clelia de « La chartreuse de Parme » ou Flaubert dans le carrosse agité de « Madame Bovary », le récit de Carole Zalberg ne cache rien.
La nouveauté est donc dans le mélange entre le récit explicite de ces moments d’amour — à propos desquels l’on ne comprend jamais s’ils « ont été » vécus ou pas, s’ils « seront » vécus ou pas — et la réticence voire la prudence de cette femme par rapport aux faits réels, aux lieux et circonstances.
On en trouve très peu de traces.

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L’action du livre se déclenche à partir de la rencontre de deux mains. Pendant le temps de la narration, ces mains sont un élément stable, très important sinon central dans cette histoire du désir. Mais nous voudrions en savoir plus.
À page 11 on nous parle d’une « gare » ;
à page 19 d’un « téléphone portable… au centre de la pièce » ;
à page 32 d’un « train » qui tôt ou tard emporterait la femme qui nous parle ;
finalement, à page 33, on a l’impression de toucher du solide : « C’était à l’heure de l’avant-guerre, à l’époque précédant nos mains ».
Ce fut en cette occasion la première rencontre : « Nous étions placés côte à côte et très conscients d’une proximité insensée… Tu m’avais déjà annexée ».
C’était probablement avant « l’annexion », la « Bérézina » et la « guerre éclair » des premières pages. Un temps de paix, avant le déchaînement du désir….
À page 59 notre « inventrice du désir » semble prendre une décision, en nous donnant une clé réelle de cette histoire. Son choix est tout à fait différent de celui qui a emmené Emma, dans un de ses romans, à abandonner trois fils, dont la fille ainée, Sabine, qui lui était particulièrement attachée.
Ici elle parle « à toi » — son amant – de « lui », son mari :
« Lui n’est pas, comme tu l’es, fait pour moi de toute évidence, un homme somme exacte de mes espoirs, de mes rêves, de mes émois. Mais il est devenu tellement plus que cela… Il est un havre, un pilier, un toit… Et surtout, surtout, les enfants, qui lui ressemblent tant, qui nous ressemblent lui et moi dans le moindre de leurs éclats… »
En relisant le livre, on pourrait trouver d’autres traces de réalité. Mais le sens de l’histoire est finalement clair : la femme sans nom renoncera à donner un toit définitif à son grand amour, mais, peut-être, elle ne renoncera jamais à cette personne avec laquelle elle est « un ».
Elle se délivre enfin de son « sentiment de culpabilité », en avouant à tout le monde qu’aimer deux personnes est pour elle parfaitement possible.
Mais elle a aussi le courage – que tout esprit honnête devrait partager — de « sanctifier » ce rapport vrai et absolu : « Je veux oublier tout ce que je sais, tout ce que mon corps a saisi de la vie au hasard des années, et ainsi dépouillée, m’offrir. Être l’innocence reconquise et seule digne de me guider. Je veux que tu comprennes cette virginité… » Elle veut aussi « être le temple pur », « devenir cette page absolument blanche pour ta signature et trembler toujours ensuite de m’en savoir gravée ».
Cette lecture nous laisse finalement entrevoir un passage très intéressant de la « recherche » de Carole Zalberg. Peut-être, certains personnages féminins reviendront dans les prochains livres pour nous dire la vérité ou alors une nouvelle vérité. Nous les attendons avec impatience. Mais ici, dans ce petit grand livre, on a gravé une pensée qui assume une valeur universelle. À travers une « invention du désir » comme celle-ci, libre et anticonformiste, on peut retrouver et reconnaître une nouvelle dignité aux sentiments humains au-delà des vestes que de gré ou de force on insiste à leur donner.
Il faut, d’accord, protéger ceux qui nous aiment, essayant surtout de ne pas être égoïstes. Et bien sûr entre deux amours il faut choisir. Cependant, on doit s’accorder le droit de se souvenir et de revivre le désir qui a rendu uniques certains moments de notre vie. Si on arrivait vraiment et jusqu’au bout à cela, dans cette société qu’on dit évoluée et laïque, on pourrait résoudre beaucoup de problèmes, encore plus graves, qui bloquent tout espoir de progrès, de civilisation et de paix dans la planète. Tandis que des montagnes de banalisations et culpabilisations obtuses au sujet de l’amour et du désir résisteront pour beaucoup de temps encore, sans que la littérature, hélas, puisse y changer grand-chose.

Giovanni Merloni

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