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« De la passion… je vais m’évanouir » — Agata et l’île/1
Mardi 12 février 1963
La nuit et le matin tôt il fait froid. Plus tard, avec le soleil et le chauffage central, depuis midi jusqu’en fin d’après-midi on est bien. À l’intérieur s’installe un chaud presque estival tandis que dehors…
Hier matin, avant l’aube, tel un brave camarade de la jeunesse communiste du quartier Mazzini, je me suis rendu chez Dario Incocciati. C’est là qui devaient se regrouper les quelques participants à la manifestation de solidarité avec les manœuvres agricoles en grève, intentionnés, selon ce que l’on disait, à « occuper les terres ».
Le père d’Incocciati est un homme plein de verve, qui a connu mon père du temps de la Résistance. Un véritable chef partisan, fils à son tour d’un peintre connu. Au cours de sa vie, en tant que critique d’art estimé, il a vécu pendant une période à Paris, où il a rencontré plusieurs fois Picasso :
— Je fus complètement bouleversé par l’oeil du maître, par ce regard auquel rien n’échappait, dit-il d’un air inspiré en me montrant une petite photo en noir et blanc. Tandis que j’essayais de m’absorber dans cette expression intense et fuyante à la fois, le père Incocciati s’est souvenu du fait que j’écris des vers :
— Selon Dario, tu passes tes heures de récréation à lire tes poèmes aux camarades ! Voilà que tu as finalement l’occasion de mettre ton talent à la preuve : tu vas sans doute écrire une ode ou un sonnet pour raconter au monde la grande journée qui t’attend !
Tandis que mon père, de façon beaucoup plus prosaïque, au sujet de la même perspective de traverser une longue nuit blanche, m’avait dit :
— Si l’on reste des heures debout, sans dormir, le lendemain on se soulage magnifiquement !
Nous étions entassés en trois voitures, les genoux contre la bouche, moi, Incocciati, Imbellone, Trentavizi, Ficcadenti, Bellobono, Lombardo, Quercia et Lucia Preziosi. Une fois arrivés, au cœur de la nuit, dans la place principale de Genzano, nous y avons attendu quelqu’un qui nous accompagne sur les lieux. Puis le cortège des voitures a emprunté une route blanche. Entre la fumée des cigarettes et le brouillard de dehors, on ne voyait rien quand nous nous sommes brusquement arrêtés au bord d’un champ plus sombre que la nuit même, où personne ne nous attendait. Pour nous faire courage, transportant une fiasque et sa grimace sarcastique d’une voiture à l’autre, Imbellone nous a invités à boire discrètement du vin blanc des Castelli qui passait maladroitement d’une bouche à l’autre.
Comme il arrive toujours, le vin facilitait nos verbiages. Tout en fixant dans l’obscurité, Ficcadenti n’oubliait jamais qu’il était le seul entre tous qui avait « dix » en toutes les matières :
— Nous ne verrons jamais le soleil de l’avenir, bougonnait-il. Ou alors :
— Spero, promitto e juro ça veut l’infini futur, très futur !
— Mais « spes ultima dea » ! lui ai-je dit.
Massimo Lombardo au contraire, tout en affichant un regard de condor étincelant dans la nuit, était le seul à avoir le courage d’aller à contre-courant, en offrant ainsi une voie de fuite à ses frustrations secrètes :
— C’est mieux cent ans de brebis qu’un jour de lion !
Lombardo, un type maigre aux cheveux de jais, participe lui aussi, pour la première fois, en « sympathisant », à une véritable grève. Ayant deux ans plus que moi, Massimo devrait s’inscrire l’année prochaine à la faculté d’architecture, suivant les pistes de son frère Andrea, qui est déjà assistant…. Un jour, Lombardo m’avait appelé « victorien » parce que je réputais contre nature le fait de sucer, à mon tour, la langue de mon amoureuse de quinze ans. L’idée que je pouvais être classé de victorien, m’avait agacé même plus que son air d’homme expérimenté rien que pour ses précoces fréquentations des promeneuses du Lungotevere.
Mais où était-il le motif de notre marche forcée sur roues ? Y avait-il un but dans cette mystérieuse manifestation où rien n’arrivait ? Où étaient-ils les paysans ? Et où étaient-elles les terres ? Dans le silence, parmi les grognements et les rires suffoqués, Carlo Imbellone et Dario Incocciati ont entamé une conversation sur l’Amérique. Cela faisait toujours l’objet de discussions acharnées entre les communistes, inconditionnels de l’Union Soviétique et la plupart de leurs interlocuteurs, ne voyant que les États-Unis. C’était donc difficile, entre communistes, que quelqu’un osât toucher à cette foi aveugle : tout ce qui venait de là était simplement extraordinaire, parce que les Russes étaient en mesure de lancer des hommes dans l’espace et qu’ils avaient proposé au monde un cinéma d’avant-garde….
— On ne peut rien dire de mal du cinéma américain… Là, ce sont eux les champions ! ai-je osé dire, ouvrant dans ma timidité un trou pour une fumée libératoire.
— Mais Eisenstein s’écarte nettement de tous les autres ! a décrété Dario Incocciati. Sans compter certains films moins célèbres, mais tout à fait remarquables, comme « La ballade du soldat » !
— Non, cher camarade, ici Nitrodi, notre novice, a parfaitement raison, répliqua Imbellone, venant à mon secours. Les films soviétiques sont extrêmement ennuyeux. Par contre, un film comme « Le petit fugitif » serait impensable en Russie.
Tandis qu’Incocciati insistait sur la poésie de « La dame au petit chien », un film inspiré à un récit d’Anton Tchékhov que je n’ai pas vu, je rêvais de Kim Novak, la femme de « Vertigo » qui vécut deux fois… Je me disais qu’elle ressemblait un peu à Agata… Tiens ! Mais, en quoi se ressemblent-elles, au juste ? Est-ce qu’Agata serait capable de cacher, elle aussi, une double vie ?
Le lendemain, c’est-à-dire ce matin-ci, en voiture, nous dormions tous. Sinon, pendant cette nuit éveillée, j’avais bien appris les mots de l’Internationale et de l’Hymne des Travailleurs, mais aussi — cela m’avait beaucoup plu —, la drôle de chanson populaire au rythme accéléré que Lucia débitait avec dévotion :
Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
De la passion…
Ah, par ton zigzag
Tu m’as rompu l’aiguille
Tu m’as brisé le cœur
Tu me fais mourir
De la passion
Je vais m’évanouir
Une fois arrivés devant l’entrée du « Terenzio Mamiani », notre lycée, nous avons décidé de ne pas entrer. Quelqu’un disait qu’il fallait se rendre à la section territoriale du parti pour « nous confronter à chaud » sur l’expérience que nous avions vécue. Mais, là-dedans, transis de froid et étourdis par le nuage gris des cigarettes, c’était pire qu’à l’école. Je ne savais pas quoi dire et je me considérais comme exclus, notamment par les clins d’œil que Carlo Imbellone et Dario Incocciati s’échangeaient. Lucia Preziosi, la copine fixe de ce dernier, montrait de l’intérêt pour moi, plongeant dans les miens ses yeux noirs qui m’invitaient… Oui, je n’exagère pas ! Comme dans un puits noir et bleu, j’ai vu couler dans les yeux de Lucia des scènes effrayantes de vexations qui s’alternaient à des instants heureux où la sourde lutte des insoumis atteignait l’heure « h » de la libération… tout cela emprunté à des films de grands réalisateurs soviétiques : un héros hissé par de dizaines de bras sur un piédestal provisoire tandis que des hommes communs protestaient au milieu des joues creuses de foules désespérées. Mais, peut-être, dans ce regard d’ébène, il ne se cachait qu’une seule question assez pédestre : « Est-ce qu’Alfredo Nitrodi a une copine ? » De but en blanc, Roberto Trentavizi, se passant de toute rhétorique, m’a proposé de « filer à l’anglaise ». Je lui ai demandé si cela est admis par la « ligne » de Togliatti. Il m’a répondu que dans les pays anglo-saxons aussi on rencontre quelques communistes, rien qu’à l’honneur de Karl Marx, hôte illustre de l’un des cimetières de Londres. Nous nous sommes éloignés de la section de la rue Montesanto avec un grand soulagement, fidèles aux idéaux internationaux, mais enclins aussi au zigzag et gênés par cette aristocratie de la conspiration aboutissant en des grimaces de faux sommeil ainsi qu’en une méfiance mal cachée pour les « nouveaux » inscrits.
— Je vais « récupérer » ma copine au « Virgile », m’a dit Roberto Trentavizi. Elle s’appelle… Gianna Refrigeri…
Trentavizi est parti en direction du Lungotevere tandis que mon but c’était piazza Fiume. En attendant Agata devant le portail du lycée Tasso, j’ai essayé de me distraire en me demandant de quoi peuvent-ils discuter un Trentavizi ayant trente vices avec une Refrigeri qui vient d’une famille qui ne fabrique que de réfrigérateurs.
J’étais encore dans ce flux d’obsessions verbales quand Agata a sauté en un bond les trois marches de la liberté. Je lui ai alors demandé :
— Que fait-il un Trentavizi avec une Refrigeri ?
Puis nous nous sommes rendu Porta Pinciana, anxieux de nous asseoir confortablement dans les prés de Villa Borghese où j’ai passé une grande partie de mon enfance. Là, je lui ai raconté en quoi consiste l’héroïsme d’une nuit sans dormir, la tête appuyée à une vitre embuée dans une voiture garée à la belle étoile. Une expérience ayant quelque chose de surréel :
— Sur la surface gelée du lac d’Albano, les cosaques du Don patinaient…
Peu de minutes après, je me suis endormi sur son giron, et j’ai rêvé de fouiller mes mains sous sa jupe de velours… Mais une vieille n’ayant qu’une seule dent m’a brusquement réveillé par de gros mots ignobles, ruisselants de soupçons. Agata en était troublée. Tout en essayant de repasser de ses petites mains la chemisette chiffonnée, elle m’a dit que j’étais exagéré…
Mais je n’avais pas encore commis de fautes graves !
Giovanni Merloni
(continue)







Il faudrait qu’Arte diffuse ce « Petit fugitif », sans doute une perle rare comme les souvenirs évoqués ici…
oh le parfum de la jeunesse (même si moi j’étais, mal, dans le camp de la droite militaire, et les aimant mais les désapprouvant)
Plaisir de vous lire .Vos petites ( mais belles ) histoires nous racontent avec bonheur quelque chose de la grande histoire . Cette rencontre entre notre petite histoire et la grande histoire nous constitue pour toujours.
Je vous souhaite par ailleurs cher Giovanni une très belle nouvelle année pleine de vos histoires que nous venons lire ici avec plaisir .
C’est moi qui vous remercie de vos visites indulgentes !
En fait dans ces derniers textes du blog il s’agit surtout de la « petite histoire », car j’essaie de reconstruire — en revenant à mes récits abrupts et dépouillés d’il y a à peu près 50 ans — comment il arrive qu’on s’ouvre, petit à petit ou de façon « traumatique » aux véritables expériences de la vie.
À cette époque révolue, à Rome, par exemple, les enfants de professeurs ou d’avocats, même dans une famille de gauche, étaient pour la plupart inhibés et hésitants devant l’engagement politique « jusqu’au bout ».
On était bien sûr aux exordes des premiers gouvernements de centre-gauche (rigoureusement anti-communistes) mais l’on vivait quand même sous une cape et notre pays n’était pas vraiment unanime dans la condamnation du passé régime. Même mon professeur de philosophie qui était une personne charismatique et illuminée, se voyait obligé à être prudent.
Les plus désinvoltes c’étaient les fils des députés ou des fonctionnaires communistes.
Certes, le parti communiste italien n’a jamais coupé le cordon ombilical avec l’Union Soviétique jusqu’à la chute du mur de Berlin. Mais sans doute le PCI était le parti le plus respectueux entre tous des institutions et des règles de la démocratie républicaine…
De ce temps-là, être communiste ce n’était, pour moi, qu’une adhésion à quelque chose qui était nettement « contre » la laideur et la méchanceté que nous devions subir au milieu des chansons consolatrices ou démentielles. Être communiste en Italie c’était rêver d’un monde meilleur qu’on savait inaccessible.
Bien évidemment, avec l’âge, le 1968 et les vicissitudes d’une vie de travail, m’ont fait connaître assez de choses…
Encore merci, chère Joseline !