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Giovanni Merloni, Banlieue, 1964
Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand
Mercredi 13 février 1963, matin
Comment fait-on à franchir le seuil de l’école en sachant que c’est un pas définitif et irréversible, tandis que la silhouette et le visage qui nous inspirent le plus intensément sont là, avec tout le reste d’elle, chez elle et que maintenant elle est seule ? À présent — après l’héroïsme de la nuit dernière, qu’on a passé cherchant à tâtons dans la campagne romaine, les paysans rebelles pour leur consigner des tracts et quelques drapeaux rouges, ayant la frustration de ne pas pouvoir les embrasser en fredonnant ensemble « Bella ciao » —, je me sens inapte comme un soldat sans uniforme, désorienté après le 8 septembre d’il y a juste vingt ans. Heureusement, véritable signe de la providence, un bouchon sur le boulevard a déclenché des retardements en chaîne. Quand le bus 99 a atteint la station en face du lycée, et que je me suis précipité vers l’entrée il était trop tard. « Agreste », le gardien aux joues rouges ayant le nez en forme de pomme de terre, m’a accueilli par un brusque hochement de la tête :
— Tu ne peux pas entrer !
— D’accord, je n’entre pas…
Giovanni Merloni, Trois types peu recommandables, 1963
Sur le bus 99 qui rebrousse honteusement chemin — en devenant ainsi complice de mon abandon du devoir en échange d’une vaine fainéantise —, on entend surtout le sifflement des freins, accompagné par un bruit souterrain qui fait trembler vivement la plateforme. C’est là que je me trouve coincé au milieu d’une vague épaisse de visages et de paletots m’empêchant de respirer… Pourtant, mon regard s’aventure au loin, comme s’il n’y avait, tout autour, que du sable du désert ou de la mer infinie, au lieu des mains s’agrippant dans le vide, des pancartes recouvertes de numéros de téléphone et des maisons en béton déjà noirci. Agata m’apparaît comme une coquille affleurante de la plage inconnue de Procida. Hier, à Villa Borghese, notre dernière étreinte — ô combien maladroite ! — était finalement en train de briser la fixité de notre lien… qui s’est borné jusqu’ici aux soupirs susurrés à l’oreille ou alors aux épuisantes rencontres de nos bouches naïves et désespérées… Mais cela a duré très peu, rien qu’un instant. Tout de suite après, un désir violent de rupture s’est emparé de moi et mon cerveau, sans le savoir, a commencé à fabriquer des châteaux dans l’air…
Giovanni Merloni, La ville, 1963
Sur le bus, à deux centimètres de mon bras, je reconnais soudainement le père de Marco Testaguzza, celui qui partageait mon banc aux écoles moyennes. Tous les dimanches, à l’âge ingrat de nos treize ou quatorze ans, Testaguzza m’attendait hors de l’église, avec son rire contagieux et, hochant la tête, il m’expliquait l’inutilité de mes efforts de croire en Dieu et, surtout, à la bonne foi des prêtres. Voilà ici le père Testaguzza qui ressemble exagérément à son fils. Il s’agit en fait d’un monsieur de petite taille, arborant un imperméable impeccable et un parapluie à la Watson, qui ne méprise pas le bus pour se rendre au bureau. Un syndicaliste, un communiste à part entière, et sans doute il en a vu de toutes les couleurs. Pourtant, il n’exhibe pas ses souffrances ni ses sacrifices. Il a trouvé ainsi une façon pour transmettre à son fils une vision matérialiste et libre des choses de la vie.
Un jour, il y a deux années — j’avais presque atteint mes seize ans — nous montions au poste panoramique du « Zodiaco » avec Dodo et Lello Rizzacasa. Tout d’un coup, Marco Testaguzza me dit qu’il était l’heure d’en finir avec nos discours nébuleux :
— Avant de faire l’amour, la première fois, tu n’en sais rien. Juste « après », quand tu l’auras fait, tu comprendras combien elles étaient inutiles et cruellement trompeuses tes hypothèses. En même temps, tu verras qu’au fond de toi-même tu savais bien à la rencontre de quoi tu étais en train d’aller, avec tous tes sentiments…
Mais Agata avait dit :
— Arrête !
— Pourquoi ? avais-je demandé, même si je savais sa réponse en avance.
— Je suis trop petite et tu n’es pas assez grand.
— Donc, à ton avis…
— Je crois que nous nous sommes rencontrés trop tôt, avait-elle dit, ouvrant et refermant les yeux comme le ferait une poupée chinoise pressée d’être rangée le plus vite possible dans une belle boîte laquée au vernis noir.
Giovanni Merloni, Le théâtre, 1963
Quand finalement le bus débarque à la Balduina, le village petit bourgeois, accroché comme une crèche de Noël au boulevard qui toujours monte (et toujours descend) — un « quartier » que j’ai vu naître il y a rien que neuf ans, où tout le monde me connaît, chacun à sa manière — je me souviens qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire. J’accomplis pour de bon dix-huit ans, qui ne son pas les « dix-huit ans par jambe » dont je me suis vanté de centaines de fois pour accéder aux films interdits. Une pensée court, synthétique et essentielle, à ma sœur cadette, Enzina, aussi petite qu’impatiente de grandir vite… En tout cas, personne ne s’en est souvenu, même pas Maman Gréco !
La tête tout à fait détachée du corps, les yeux dilatés et une étrange sensation d’essoufflement, je frappe à la porte au premier étage de l’immeuble aux accents circonflexes. Sans attendre, le sang reprend son flux joyeux, quand Agata m’accueillir sans cacher sa surprise :
— Fais-moi tes vœux, dorénavant je peux voter ! Et je vais tout de suite attraper le permis de conduire !
René Gruau, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)
Je suis entré dans cette maison presque fumante à cause du chauffage mis à fond. J’avais un jean et des chaussures usées. Agata était seule dans la maison. Au-dessus de la chemise de nuit, elle avait un peignoir court avec des fleurs jaunes et vertes. Ses pieds, nus, disparaissaient dans des pantoufles poilues que maman Gréco aurait jugées horribles tandis que pour moi elles étaient la quintessence de l’intimité. Dans un élan fougueux, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai déposée sur le piano avant de l’embrasser avec force, tandis que ses pieds battaient sur le clavier en provoquant un grondement sourd.
— Puisqu’il est désaccordé, ce n’est pas grave, a dit Agata en riant.
Nous avons dansé en silence, dans ce petit appartement qui restait rarement inhabité. En ce magique intervalle — sa grand-mère Mena étant partie voir une amie à l’autre bout de Rome —, je me prenais pour un roi.
Je n’avais jamais savouré un tel vide. Elles demeuraient bien vivantes, ici et là, les traces du passage de Toto Cellamare, le père d’Agata, qui a toujours montré envers moi, cela il faut le reconnaître, une sincère affection ne faisant qu’un avec une sorte de « protection ». En fait, il intervenait souvent pour que sa belle-mère m’invite à leur table et qu’Agata aussi m’accepte… jusqu’au bout ! Ou alors c’est Mena, la grand-mère âgée, qui le contrarie, lui interdisant d’installer un chien sous le prétexte que l’appartement est trop petit ! En plus, Toto n’a jamais caché sa déception pour n’avoir pas eu le temps de se fabriquer un enfant, un mâle, avec sa femme si précocement partie. Et moi, avec mon caractère doux et apparemment malléable, je pouvais bien remplir ces deux manques, celui de l’enfant et celui du chien. Sans doute, j’aurais été en assonance avec ces quatre murs assez spartiates, sans intérêt pour les meubles, pour la plupart hérités de vieilles maisons de campagne, adaptés à la taille d’un logement « fonctionnel » et vernis à nouveau… Maintenant, au-dessous de la lumière horizontale d’un soleil plus net que d’habitude, la maison où cohabitaient trois générations dont j’avais connu les explosions et les bleus me paraissait l’hôtel particulier d’une famille en trêve.
Se prenant pour un guide impeccable comme la Nathalie de Gilbert Bécaud, Agata m’a introduit dans les « méandres » de son labyrinthe imaginant peut-être de m’emmener du For romain jusqu’à la basilique de Massence. Tout récemment, ils avaient fait des travaux, sous le prétexte du carrelage de Vietri destiné à la salle de bains ainsi que de l’achat — une folie ! — de deux lustres ultramodernes et d’une crédence ultra résistante. Pendant une demi-heure, nous nous sommes oubliés de nous-mêmes ainsi que des jours qui s’étaient écoulés sans qu’on puisse rester seuls et des décisions primordiales que chacun de nous avait prises. Tous les deux, nous étions tendus dans l’observation respectueuse des murs et des décors, avec le même esprit que nous font jaillir les reproductions des nymphéas de Monet, des Baigneuses de Renoir ou des Repasseuses de Degas… Cet appartement était sinon le fruit d’un compromis entre les personnalités énergiques et rêveuses de deux membres de la famille et l’irrépressible vocation à la vie pratique de la vieille grand-mère, qui n’avait aucune intention de se mettre de côté.
— Que dirais-tu de Toto, si tu n’étais pas sa fille ? ai-je demandé, comme si j’étais un interviewer.
— Avec les hommes, il travaille tandis qu’avec les femmes il couche ! a répondu Agata de façon automatique, avant de se corriger :
— Toto est un homme bien…
Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, Musée du Louvre
En reculant, nous sommes alors passés du salon à sa chambre. Gauchement, je suis écroulé comme un sac sur le lit. Agata était absente, perdue dans ses limbes, sans doute en voyage, déjà, ratatinée dans l’une des malles que chaque été la famille Cellamare expédie à elle-même dans l’exil de Procida, plein de mystères pour moi.
Le radiateur était au maximum, on transpirait. Agata avait mis un disque :
Et maintenant, que vais-je faire
de tout ce temps que sera ma vie ?
Agata aussi chantait, arborant deux pantoufles roses et un « deux-pièces » blanc se détachant contre sa peau encore légèrement bronzée…
De tous ces gens qui m’indiffèrent…
Tandis que mes vêtements glissaient à terre, l’un après l’autre — le jean chiffonné, la veste de velours, la chemise rouge —, je voyais se raréfier la menaçante personnalité du père-patron de la maison. Et maintenant… Gilbert Bécaud n’était plus si désespéré : à présent, il accompagnait Nathalie dans la Place Rouge… vide…
En raison des limites que notre âge nous impose, l’étreinte a été intense et sincère, mais assez rapide et, bien sûr, incomplète.
— Nous ne pouvons pas faire l’amour, dit Agata en posant son index sur ma bouche tandis que je l’écrasais sous mon corps maigre et osseux.
Je la regardai dans la pénombre :
— Ne vois-tu pas, Agata, que nous sommes en train de suer ? L’air est ferme, donc je peux souffler légèrement au-dessus de ta peau. Tu ressentiras mon haleine comme un courant froid sur ton corps mouillé. Plus tard, ce « gel » se transformera en une pierre précieuse : l’un de ces cailloux gris et lisses qui luisent à chaque va-et-vient de petites ondes de la mer…
Le stylo à la main, nous avons gravé sur nos corps, réciproquement, ce que notre amour nous dictait. J’ai laissé mes traces embarrassantes, pas faciles à cacher sous sa chemisette, au beau milieu de ses seins, tandis qu’elle a tracé un vaste et compliqué gribouillis sur mon estomac. Nous étions assis sur les tomettes de marbre, enveloppés dans le drap qui avait glissé à terre avec nous. Je commençais à éprouver le froid partout, quand Agata se leva en souplesse et emprunta d’un air de mystère le sombre couloir. Elle revint avec un petit cabaret en céramique où trônait gracieusement une tartine avec du thon, des tomates et bien sûr de la mayonnaise :
— Tu ne sais pas nager, me dit-elle, mais tu aimes éperdument la mer, et cela est déjà beaucoup ! Et puis, mon cher Alfredo, chacun a son arme secrète. Et toi, tu as le don d’expliquer si bien les origines et les conséquences de ta maladresse !

René Gruau, pour Yves Saint Laurent (1976) image empruntée
à un tweet de Laurence (@f_lebel)
Giovanni Merloni
(continue)





Il y a des « comme » des plus savoureux
Ce texte ressemble à un découpage de scénario de film (Bellocchio est toujours là), et le titre est tout trouvé.
En inserts rapides, on mettrait aussi les œuvres de la période 62-63 de G.M….