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Barnabé Laye : le rire sous le chapeau

06 vendredi Juin 2025

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Barnabé Laye, Poètes et Artistes Français, Portraits d'ami.e.s disparu.e.s

Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

En retard par rapport à ce que j’aurais voulu, je me suis décidé à sortir de mon deuil solitaire, et de reprendre des publications régulières sur mon blog, ayant demeuré longtemps silencieux. La première personne qui me vient à l’esprit est un « grand homme vrai », qui m’avait fait l’honneur de son amitié fraternelle : Barnabé Laye, médecin, poète et romancier.

« Gravées sur la peau du temps nos lignes de vie nos errances/ Et l’obscure destin qui nous pousse en avant.. Nous ne savons rien de ces alphabets impénétrables/ Saignés dans le granit au bord du chemin./ Nous marchons dans le brouillard des vaines espérances/ Et des horizons de muraille. »

Dernièrement, avec Barnabé Laye, on s’était perdu de vue. Avec le temps, j’avais été confronté à la maladie invalidante de ma femme, puis à l’enfermement du COVID-19, ensuite… Nous nous envoyions des promesses de nous revoir et de temps en temps des marques d’estime sur Facebook.

Quand Claudia est décédée, j’ai cherché les seuls amis auxquels je tenais à cœur, en leur demandant de venir à cette cérémonie du dernier adieu se déroulant au Crématorium du Père Lachaise. Dans le brouillard des souvenirs enchevêtrés de la veille, je me souviens pourtant de son appel téléphonique : il était à l’étranger, peut-être dans son Bénin natal, mais il m’avait dit chaleureusement qu’il viendrait sans faille, ce samedi 17 février. Ce jour-là, il y avait un peu de confusion : on ne nous avait peut-être pas donné un repère précis pour nous regrouper, notre toute restreinte famille et les amis accourus à nous faire courage et partager avec nous les manque de Claudia. On était dans un couloir aussi sombre que solennel, en attendant de descendre dans la petite salle, quand je reçus l’appel de Barnabé, très agité et comme perdu dans les allées environnantes. Je lui expliquai le bon parcours pour nous rejoindre. Tout de suite après, on nous a amené en bas. Et je fus vite rassuré et ravi en le voyant paraître avec son chapeau sur la tête : « Viens ! viens à côté de moi ! Nous sommes les seuls qui ne se séparent jamais du chapeau, et nous sommes ici, ensemble ! » Il fut très content de me revoir. Sous le regard bienveillant de mon épouse, on allait débuter une belle rapatriée. Malheureusement, et moi je n’en reviens pas encore, rien qu’un mois et demi après cette rencontre heureuse, insouciante et prometteuse, Barnabé Laye nous a quitté. Je ne sais pas ce qu’il lui est arrivé, car je l’ai su après ses obsèques . Ce samedi-là il semblait aller bien, il était serein, souriant… Je ne cesse de me demander pourquoi, si le pourquoi se trouve pour expliquer ce mystère de la fin et de l’absence.

En sortant de cette réunion, quelqu’un avait demandé à Barnabé comment, pourquoi nous nous étions connus. C’est un peu le réflexe typique des Français, celui de vouloir tout contrôler et caser dans une vitrine ou dans une logique connue. Barnabé avait promptement répondu que j’ai écrit une belle préface pour un de ses recueils et, ironiquement, avait ajouté qu’elle avait été très élogieuse, même au-delà… En fait, il le savait bien, l’amitié se déclenche en dehors de tout critère d’utilité, de reconnaissance et de possibilité de se rendre réciproquement service. L’amitié jaillit de l’intelligence de la vie qu’on a et qu’on reconnaît dans l’autre : une spéciale attitude à saisir au vol une certaine affinité dans la façon de voir les choses de la vie. C’est pour cela que l’amitié résiste au temps.

Barnabé Laye

Il y a aussi, si vous me permettez de plaisanter un peu, un autre élément qui a renforcé notre lien dès le début : la fidélité absolue au chapeau ! Récemment, en revenant de Rome — où s’était déroulée une émouvante rencontre autour d’un livre de poèmes de ma femme Claudia Patuzzi — j’avais fait une halte à Turin et je me promenais paisiblement avec ma fille sous les arcades de via Po quand un couple m’a souri. L’homme fit aussi un geste, pour m’inviter à m’arrêter et échanger quelques mots. Pris dans mes pensées je n’avais pas compris ce geste que lorsque ce dernier s’était éloigné : il portait en fait un chapeau très semblable au mien. Mais je ne pense pas que ce geste de sympathie, ce besoin de parler venait d’une forme de collectionnisme ou d’une conception élitaire de l’existence. Tout au contraire : le chapeau le rassurait et me rendait « intéressant » à ses yeux. Et cela je peux le confirmer parce que le hasard voulut qu’en sortant du train arrivé en grand retard, j’étais très fatigué et j’avais voulu prendre un taxi. Là, sur le parvis de la gare de Lyon, dans l’agitation d’une queue névrotique, harcelée per les taxis abusifs, le Monsieur du chapeau est réapparu. Il s’agissait d’un couple d’Anglais vivant à Paris mais mordu de Turin, comme moi. Hélas, on était en train d’avancer un peu dans notre connaissance quand, sans nous donner le temps d’échanger nos coordonnées, notre taxi est arrivé… Et maintenant je me demande s’il y aura une troisième occasion de se rencontrer un jour, quelques part à Paris, ou à Turin, à ce même endroit…

Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

Revenant à lui, à mon ami perdu, je regretterai toujours le temps raté où j’aurais voulu converser, longuement, calmement, avec Barnabé, lui poser un tas de questions… J’irai chercher ses réponses dans ses vers immortels… dont quelques-uns avais-je assimilés lors de ma préface à ses Fragments d’errances [Acoria Éditions, 2015, 74 pages] :

Le regard poétique et la voix de Barnabé Laye

« Regarder le miroir en face/ Depuis longtemps j’ai redouté la terrible sentence/ Les deux mains sur le visage je me protège/ Comme l’autruche la tête au creux du sable… »

Toute épopée commence par un miroir, miraculeusement entier ou cassé, dans lequel le héros interroge son âme cachée ou son alter ego, avant de partir, brisant le miroir avec son corps, comme le fit l’Alice de Lewis Carrol, ou alors s’acheminant sur le côté, à reculons, toujours en lançant à ce redoutable interlocuteur — menaçant ou complice — un regard fugitif et fragmentaire.

« Toi homme… / Tu ne sais pas choisir entre l’amour et la vérité/ …/ Tu observes les étoiles petits soleils d’un ciel sans présages/ Tu aurais tant voulu regarder la mer. »

Le voyage que Barnabé Laye voudrait entreprendre n’est pas seulement le voyage à rebours dans le temps et dans la conscience que fit Ulysse. Le personnage qu’il incarne a bien sûr besoin, un besoin primordial et absolu, de revenir à certains nœuds et à certains lieux. Il a besoin de protester son déracinement précoce, sa rupture avec le monde d’où il a dû partir trop tôt.

« Tout s’est arrêté là/ À cette non-enfance/ …Je ne serai jamais un petit vieux/ …/ Je me blottirai dans le désordre d’un lit de tempêtes/ Porteur d’impétueuses circonstances. »

Il regrette une adolescence sinon une enfance qu’il n’a pas eues dans son milieu d’origine, sous le même ciel avec d’autres enfants et adolescents comme lui. Il professe donc la « nécessité » de partir. En même temps, il ne se cache pas l’inutilité de tout « retour sur le lieu du délit ». Tout y est changé, désormais ; tout y sera méconnaissable et perdu :

« C’est la saison barbare, la terre craquelée à mille endroits saigne et pleure. »

Quel est alors le thème dominant, le vrai thème, de ce texte important de Barnabé Laye, proposé sous le titre humble et prudent de « Fragments d’errances » ? Est-ce vraiment le voyage ? Si, dès le départ, on sait déjà qu’on ira à la rencontre de déceptions de plus en plus cuisantes et amères, à quoi bon alors raconter à nous-mêmes le puits de douleur sans fond de l’existence d’un poète ?

« Puiser dans la nuit/ Puiser dans le jour/ Nous rions à l’ombre des pleurs et des mascarades/ Parfois il suffit d’un ciel bleu/ Pour croire à l’avènement d’improbables miracles. »

Ce que j’ai retenu de la lecture de cet archipel de mondes, de voix et couleurs que Barnabé Laye a su dresser pour notre consolation et plaisir, c’est qu’en ce cas le voyage, appelé poétiquement « errance », n’est pas le voyage d’un seul homme avec une seule valise pleine ou vide. Il s’agit ici du voyage de notre civilisation même, incarnée par un homme courageux et digne. Un homme qui au cours de son existence a évolué énormément dans la science et dans l’art, sans jamais renoncer à sa nature, à sa spontanéité, à son penchant pour la rêverie et la poésie :

« Seul le bonheur est vrai/ Tout le reste est palabre ».

Cet homme héberge en lui l’homme Barnabé Laye, bien sûr, l’auteur de « Par temps de doute et d’immobile silence » ainsi que d’« Une femme dans la lumière de l’aube », œuvres remarquables et touchantes parmi tant d’autres. Mais, il se laisse aussi forger, façonner, abattre et parfois meurtrir par ce énième voyage qu’il entreprend pour accomplir sa mission, dans l’espoir d’en revenir enrichi de valeurs et témoignages à transmettre… Un voyage pourtant difficile, où l’insouciance de la découverte sera inévitablement contrariée. Est-ce qu’il a déjà le sentiment que sa mission pourrait ne jamais s’accomplir ?

« Chacun de nous livre des batailles/ Que les autres ignorent. »

Cette phrase ne nous donne qu’une réponse partielle. Tous ceux qui liront les poèmes de cet extraordinaire recueil tomberont plusieurs fois amoureux de phrases poétiques comme cette dernière, où Barnabé Laye, par une espèce de furie ou de folie, réussit à traîner par la seule force des mots, sur la passerelle d’un plateau invisible, des images réelles qu’il associe les unes aux autres dans un esprit de pure fraternité et de sereine bienveillance :

« Voici venir/ Les mots pour incendier les mensonges/ Les éléphants s’en vont jouer à la marelle. »

Il obtient cela comme par hasard, laissant surgir les montagnes du fond de la mer, la beauté extrême au milieu des infinies répétitions sans éclat de la vie ordinaire. La structure même de ce roman poétique a été conçue, à mon avis, en fonction de cette continue alternance entre réalité et rêve, amertume et espérance que toutes les âmes sensibles rencontrent dans le quotidien.

« Il faudra oublier les nuits du doute et des nostalgies/ …/ Et partir comme un envol de goéland au-dessus de l’océan/ Laisser dormir le mystère des cloportes sous les pierres. »

Les artistes aussi ont leur quotidien, leurs moments d’ennui ou de manque d’inspiration. Mais les poètes ne sont pas tous en mesure de l’admettre, d’accepter le caractère fragmentaire inévitable de toute œuvre poétique. Barnabé Laye, en homme vrai et poète vrai, ayant un but plus important que la poésie même, ne se borne pas à accepter ces limites, il les transforme en belle occasion. Car il utilise justement cette alternance entre prose poétique et poésie pour tisser la trame de sa fresque, pour peindre ou reconstruire les mondes que son personnage va traverser, toucher, respirer.

« Marcher pendant des heures dans le désert vert/ Il pleut des soleils et des ciels bleus/ Sur les coteaux sur les hautes vignes à l’infini. »

Voilà un exemple de ce que j’appelle « prose poétique », indispensable trait d’union narratif pour transformer le traditionnel recueil de poèmes en « récit en vers » où pointent, comme autant de perles, les morceaux où la poésie de Barnabé Laye est absolue et totalement autonome vis-à-vis de propos plus vastes sur le plan philosophique. Nous sommes en définitive invités dans un long poème ou tout est extraordinaire : la forme, le contenu et aussi la mise en place d’un récit versifié tout à fait libre qui offre aux lecteurs la possibilité de deviner ou imaginer une histoire — l’histoire de la vie de Barnabé Laye ou celle de tous les hommes généreux comme lui —, jusqu’à atteindre la possibilité de lire tout cela comme un roman :

Barnabé Laye (Porto-Novo, Bénin 11.6.1941 – Paris 3.04.2024)

« Seul/ Dans la maison cimetière/ Au milieu de ceux qui dorment sous les dalles de pierre/ Ils sont partis les uns après les autres les aïeux le père la mère/ …/ Seul / Comme un étranger dans la vieille bâtisse catafalque je suis de passage/ …/ Faut-il fermer les paupières pour apercevoir les silhouettes et les traits/ De ceux-là qui jadis parlaient marchaient riaient en ce lieu ? / …/ Sortir/ Sortir au plus vite du piège avant d’être englouti par le sortilège/ Presser le pas s’éloigner. »

Barnabé Laye est un poète, un grand poète. Ce n’est pas nécessaire, avec un auteur d’une telle envergure, de rappeler qu’il est aussi un écrivain, un grand écrivain. Mais ce poète et écrivain vit comme nous et avec nous dans un monde qui change où, pour tout dire, les évènements se précipitent au bord d’un chaos annoncé :

« Il n’y a pas d’étoiles dans les ciels noirs des temps d’holocaustes et d’ignominie. »

Il en est parfaitement conscient et pourtant il ne se dérobe pas à sa mission d’homme se trouvant à un moment clé de sa vie qui l’oblige à s’interroger sur le sens de son art et de sa poésie dans un univers en perpétuelle mutation.

« Peut-être qu’un jour/ Par temps de pluie par temps d’oubli par temps d’insouciance/ Personne ne lira nos noms sur les dalles de pierres des monuments… »

Voyager, ce n’est pas seulement se perdre dans la beauté de la nature. Voyager, c’est justement aller à la rencontre des hommes et des femmes d’autres cultures, en faisant tous les efforts pour rentrer dans leurs langues et leurs mœurs. Car, le voyage vers un « ailleurs réel », permet de multiplier ses expériences, ses émotions et de développer davantage son talent pour en transmettre plus tard les vibrations et les couleurs…

« Il faudra se débarrasser des habits d’imposture/ Pour empêcher notre horizon de disparaître… / … / Un jour/ Il faudra briser la glace. »

Avec ce texte qui nous fera longtemps rêver et voyager, nous découvrons en Barnabé Laye le poète engagé que nous avons connu déjà dans ses premiers livres. Inlassablement, il construit des ponts pour le partage de la diversité entre les hommes et les femmes de notre temps. Partage de la beauté et de la poésie. Partage de la sympathie et de la compassion. Il ne peut s’empêcher de s’interroger sur le spectacle désastreux, ici et là, des conflits et des guerres. Le voyage ? Que deviendra-t-il le voyage ?

« Nous marchons dans le brouillard des vaines espérances/ Et des horizons de muraille. »

Fragments d’errances nous laisse, après sa lecture, les échos des voix d’ici et d’ailleurs. Des paysages et des visages hantent notre mémoire. Des mots affluent qui résonnent encore dans notre esprit et affleurent presque aux lèvres.

« …les oracles/ Se sont tus depuis longtemps/ …/ Maintenant courent partout des odeurs de genèses oubliées/ …/ Ce soir/ Rien dans le corridor du silence/ Une guitare pleure sur un lamento de Jimi Hendrix. »

Les deux chapeaux

Giovanni Merloni

Valère Staraselski, “LES PASSAGERS DE LA CATHÉDRALE”

23 vendredi Mai 2025

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Écrivains français, Valère Staraselski

Je viens de terminer la lecture du dernier roman de Valère Staraselski — “Les passagers de la Cathédrale” (Le cherche midi, 2025) —, que j’ai beaucoup aimé.

Au commencement, je ne sais pas pourquoi, il y avait quelque chose en moi qui m’empêchait de m’y plonger dedans. C’était à cause de la scène de vent impossible de novembre 2017, que j’avais lu un peu à la hâte, sans trop la comprendre. Ensuite, j’ai retrouvé mes repères et, en fin de lecture, j’ai constaté combien était-elle importante, dans l’ensemble du roman, cette scène-là qui, tout en donnant le ton et le « la », contenait déjà, en germe, telle l’ouverture d’un opéra, la plupart des thèmes posés et fouillés à fond dans les pages qui la suivent. 

En fait, en relisant le premier chapitre après avoir lu et apprécié les autres, j’ai compris la fonction narrative et philosophique que V. Staraselski assigne à la cathédrale : qu’il s’agisse de la moins connue Saint-Étienne de Meaux ou de l’hyper mondialisée Notre Dame de Paris, la cathédrale symbolise (tout comme les autres innombrables consœurs de France et d’Europe) la force de l’histoire et la preuve de quoi les hommes sont capables, avec leurs talents et volontés réunies.

Tout au long du récit – ou pour mieux dire de deux récits parallèles se déroulant sous la forme de la conversation et/ou de l’entrevue – le thème de la religion, et notamment de la religion chrétienne (ayant eu un rôle central dans la naissance des nations européennes et de la nation française en particulier), constitue le fil conducteur d’un long raisonnement, qui finalement résonne dans la tête du lecteur, moins comme une évidence que comme une piste qui vaut la peine d’emprunter, d’abord pour comprendre, ensuite pour agir.

D’ailleurs, la cathédrale n’est pas que le symbole et la preuve de l’existence de Dieu. Elle a toujours été un grand espace vide qui attend d’être rempli… par la foi, c’est-à-dire par un acte non obligatoire qui seul peut justifier la véritable sortie de l’homme de son « en soi » pour donner sa propre contribution active à la construction et à la défense d’une société égalitaire, fraternelle et solidaire…

En les aidant à refouler la frustration du manque (inévitable) de la réponse de Dieu, en les incitant énergiquement à donner eux-mêmes cette réponse, la foi pousse les hommes à se dépasser et agir au-delà de leurs limites. Sans une foi pareille, on ne pourrait pas expliquer l’immense abnégation de ceux qui ont fait les cathédrales, les ont défendues, réparées, embellies et remplies surtout d’une constante mission de partage, d’assistance et d’élévation sociale. Au nom d’une religion qui, malgré son histoire intermittente et tourmentée, se veut à juste titre très ouverte à la multiplicité des voix et des échanges.

Cela dit, « Les passagers de la Cathédrale » s’ouvre sur une situation qui, par la métaphore du vent, dit le contraire. Il s’agit aussi, bien sûr, d’un phénomène prémoniteur de la dévastation planétaire annoncée : la nature est en train de se révolter, essayant de nous avertir du pire qui va arriver. Mais je crois qu’ici la signification est plus vaste et profonde : il s’agit d’une sorte de parabole : François Koseltzov, pas du tout habitué à fréquenter les églises, échoue sur la nécessité absolue d’y entrer à cause du vent, en train de le rendre fou. Mais l’horaire d’ouverture est dépassé, l’immense porte de la cathédrale est fermée !

Cependant, en échange, cette journée exceptionnelle lui fait rencontrer cet homme, Louis Massardier, qui est lui-même une cathédrale, une cathédrale où la porte est ouverte. Plus tard, il découvrira qu’il suffit d’avoir la bonne clé pour entrer dans l’église et profiter de son calme silencieux pour en découvrir les trésors.

Ce jour de tempête, François a donc saisi un manque, il a découvert un besoin en lui, et commencé à entrevoir un but et peut-être un parcours pour arriver à le satisfaire. Il va d’abord exaucer son anxiété subliminale de voir ce qui se passe là-dedans… Et c’est ainsi qu’un athée endurci peut devenir “passager de la cathédrale” !

Cet athée endurci est bien sûr un homme des années deux mille, tiraillé comme jamais par la nécessité d’empêcher qu’on jette à la poubelle l’immense héritage des générations qui le précèdent et la tragique sensation d’une précarité contemporaine galopante, qu’un impressionnant manque de valeurs partagées ne fait qu’aggraver.

En fait, il ne faut absolument pas, comme le dit un ancien proverbe, « jeter le nouveau-né avec l’eau sale ». Il est plus sage d’essayer de renouer avec tout ce que le genre humain, au fil des siècles, a fait de positif, de sain et de respectueux envers la nature et lui-même.

D’autant plus qu’il y a beaucoup de choses qui résistent, demeurant figées dans les traditions et dans les convictions de tout un chacun : les religions, par exemple, l’idéal communiste, l’idée de démocratie républicaine, la laïcité, l’antifascisme, et bien sûr l’immense patrimoine d’expériences, de luttes, de vies exemplaires, dont on connaît le sacrifice, l’héroïsme, la génialité, le charisme, et cætera.

Quitte à découvrir, au fur et à mesure, le fond de grande humanité et sensibilité demeurant en tous les cinq personnages ainsi que dans l’esprit et l’âme de son Auteur, celui-ci facilite la lecture et l’administration des émotions de tout un chacun :

— se donnant la contrainte de laisser s’écouler deux récits parallèles aux différentes densités narratives, s’intégrant parfaitement entre eux, qui se déroulent l’un en août 2017 et l’autre de novembre 2017 jusqu’à la Noël 2018 ;

— choisissant pour décors de son « voyage hors du temps » des endroits ayant une grande force symbolique : la Cathédrale de Meaux, le Jardin Bossuet, l’Institut médico-légal de Paris, le Carré des Indigents au cimetière de Thiais, la maison de Louis Massardier avec ses « dazibaos » ;

— confiant le rôle de « moutons désemparés à la recherche de la lumière » à François Koseltzov et à ses deux amis fraternels (l’Iranien persécuté Darius Madhavi, musulman chiite et le Français Thierry Roy mieux connu comme Chéri-Bibi, fervent catholique), partageant avec lui une primordiale blessure ainsi qu’une vie constellée de difficultés très dures à supporter ;

— accordant une irremplaçable fonction stratégique à la jeune femme Katiusca Ferrier, se révélant au fur et à mesure un véritable « don du ciel » ;

— plaçant au centre de toutes les convoitises Louis Massardier, l’ancien « militant emmerdeur », celui dont personne ne voulait plus entendre les raisons, qui se révèlent pourtant précieuses et d’impressionnante actualité.

Pendant un temps inoubliable, les jeunes gens désemparés trouvent donc en Louis leur « maître de vie », leur Ange gardien avec une renouvelée raison de croire en quelque chose de positif pour le futur.

De son côté, la reconnaissance de Louis est également vive et profonde : « Vieillir, en fait ça revient à être peu à peu fichu en dehors de l’existence. Les portes, en quelque sorte, ne s’ouvrent plus. Elles demeurent closes. Là, avec lui [François], la porte était déjà ouverte ! Et elle est restée grande ouverte. Ça, si je n’étais pas tombé sur lui ce jour de tempête, mon penchant Alceste, se serait encore accentué. Et l’aurait emporté. […] Cela dit, il est vrai, enfin j’avoue, j’ai de plus en plus de mal avec mes congénères. C’est que je n’ai plus vraiment le temps, plus la force. Heureusement, il y en a parmi eux qui sont dotés d’une conscience active ! Katiuscia, oh que cette gamine est formidable de vie ! Elle n’a pas froid aux yeux, la môme. Elle bataille. » (Page 153)

« Les passagers de la cathédrale » m’a beaucoup touché et intrigué par son honnêteté intellectuelle et son approche poétique discret et réfléchi ainsi que pour le courage d’assumer une « thèse » à la fois morale et politique, apparemment paradoxale et provocatrice et parfois problématique, qui répond pourtant très correctement à la plupart des questions qui flottent aujourd’hui sans réponse au-dessus de nos têtes.

Un livre à la portée de tous, qui coule avec élégance et dans le respect des temps de l’attention. On dirait que V. Staraselski a parfois décidé de « ralentir » son exposition pour attendre les retardataires, comme moi, en leur donnant le temps de récupérer les passages perdus ou mal compris.

En relisant à plusieurs reprises certains passages, qui deviennent enfin familiers, j’ai eu même la sensation de la perfection, car ici rien ne manque pour faire vivre les multiples facettes de la « polis » souhaitée, l’endroit accueillant où vont se former les idées, les contrats, les alliances et l’on pourra apprendre à considérer la valeur fondatrice de l’altérité, de la reconnaissance à Dieu ainsi qu’à tout ce qui lui appartient.

Comme le dit Louis Massardier, Dieu est un tout, « Un tout constitué de deux. Comme l’identité. Oui, cela, s’était en quelque sorte créé : l’émergence du sujet, la possibilité d’un sujet, lorsqu’il avait pu y avoir va-et-vient, dialogue, rapport, relation, résonance… Ce qui induisait qu’il n’y avait pas de Moi sans Toi et que le Je ne pouvait pas être sans le Nous. Et le Nous inconcevable sans le Je… Et que l’autre se soit d’abord appelé « Dieu » ne changeait rien à l’affaire ! » (Page 211)

Cette « perfection » qui ne prétend pas du tout de l’être, est d’ailleurs le réflexe de la situation profondément dégradée de l’information contemporaine, de plus en plus stricte et mensongère et désormais totalitaire, obligeant les intellectuels militants ainsi que les écrivains à ne rien négliger pour ne pas être mal interprétés voire soumis au plus sommaire des jugements.

C’est surtout dans ce dernier roman que cette exigence devient systématique. Escomptant l’époque actuelle, où le dialogue et la compréhension entre les humains sont devenus de plus en plus rares et difficiles, l’Auteur voit justement la nécessité d’offrir au lecteur un contexte ainsi qu’un temps adapté.

En fonction de cela son choix est net : loin de Paris, de ses sirènes et de cyclistes impitoyables. Et c’est donc à Meaux, dans un univers connu et paisible que l’Auteur, maître de « l’art de la conversation », invite une petite communauté homogène et disparate à la fois, qui anime le débat et, en même temps, témoigne, par sa « présence militante », de la possibilité concrète de faire front à la complexité.

Au cours de la lecture, cette dialectique entre la ville capitale et la petite ville traversée par la Marne et le canal de l’Ourcq se révèlera essentielle, tout comme important au point de vue symbolique est le lien — d’abord subliminal et enfin explicite — entre la cathédrale Saint-Étienne et Notre Dame de Paris, la grande blessée. Car en fait l’attitude de tous les personnages du roman envers Paris ressent toujours d’un sentiment contradictoire, pleinement justifié : d’un côté une forme de gêne sinon de rejet vis-à-vis de la vie dure et difficile qu’on y doit subir, de l’autre l’intarissable émerveillement face aux trésors de beauté et de vitalité positive que cette ville contient.

Le choix des endroits, ne faisant qu’un avec l’invention-découverte de personnages dignes d’un grand réalisateur français, se marie parfaitement à cette nécessité de fouiller ensemble dans la dure réalité pour en extraire quelques vérités à assumer… collectivement.

C’est quelque chose que tout être humain a vécu au moins une fois dans sa vie : ce moment magique où se forme une petite communauté d’égaux qui deviennent amis au fur et à mesure qu’ils se disputent sur ce qui leur tient plus vivement à cœur ou lorsqu’ils découvrent, ensemble, une chose inattendue qui peut tout changer de leurs convictions… En même temps, par le biais de ce « faire ensemble » ils s’ouvrent réciproquement le cœur, ils deviennent solidaires.

Mais ce livre « magistral » jaillit surtout de la rencontre entre François Koseltzov et Louis Massardier (dont le prénom est sans doute celui de Louis Aragon, tandis que le nom semble emprunté à Hugo ou à Balzac) et se structure autour d’elle. Seul personnage toujours présent sur scène, le jeune François n’a pas hâte de se laisser découvrir par le lecteur, car il peine beaucoup à gérer sa souffrance psychologique ainsi que sa détresse physique et morale. Tout en ayant besoin d’être rassuré et autorisé à vivre, il est pourtant amené, par sa vive intelligence et son esprit généreux, à la découverte de nouveaux défis. Au-delà de ses rares monologues silencieux, où il dévoile, parfois brusquement, son ressenti, ses interventions sont toujours brèves et ciblées. Le lecteur ne connaîtra qu’à la fin (pages 233-236) son esprit et son âme nobles.

Heureusement, quelques mois avant de connaître Louis, François avait rencontré une certaine Katiuscia qui, dès son apparition à Meaux, donnera à toute la compagnie d’amis une touche de véritable bonheur. Pour François, l’expérience extraordinaire et inespérée de l’échange intergénérationnel avec Louis sera la cerise sur la tarte de son équilibre personnel que la présence de Katiuscia à ses côtés est déjà en train de renforcer.

Inébranlable centre de gravité, avec son humour et sa désarmante sincérité, Louis Massardier rend le lecteur heureux d’être là à son écoute, même s’il comprend que celui-ci est en train de profiter de ses derniers moments de vie pour distiller son sang même. Suivant ses connaissances et sa longue expérience, le vieux Louis traîne ses partenaires dans des discours tous azimuts qui se révèlent toutefois bien ancrés :

« Lui qui, tout au long de son existence, avait été un être de conviction ! Conviction, pas certitude… Et Dieu sait qu’il y en avait, des êtres à certitude ! Lui qui avait choisi d’endosser la réalité, de prendre parti, d’être, de devenir, oui, un militant. Et puis qui avait cessé faute d’organisation, faute de contenu, faute des combattants. Faute non de raison d’être, mais d’orientation à force de baisser pavillon. À court de liens avec la réalité parce que plus d’”orga” comme on disait, digne de ce nom. Oui, l’organisation qui ne semblait plus vivre que pour elle-même, ratatinée sur de faux militants de conviction mais vrais militants alimentaires. Organisation devenu appareil, qui avait un temps dérivé dans la communication pour la communication et, croyant se reprendre, avait opté pour la sous-culture des extrémistes. Ceux qui éternellement se satisfont de dire non… » (Pages 157-158)

Au bout d’une vie qu’on devine pleine et dense d’épreuves, cet ancien professeur d’histoire contemporaine au Collège de France essaie de dévider « pacifiquement » le nœud gordien contemporain au nom d’un souterrain espoir : que le communisme revienne, comme le christianisme, à son essence foncièrement religieuse. Ce que Gramsci appelait le “communisme au visage humain”, peut-être : une grande alliance de chaque peuple avec son histoire : un communisme intégré dans la démocratie républicaine, capable d’hégémonie mais aussi d’écoute et de respect des raisons d’autrui.  

Le rôle stratégique de Katiuscia, vaguement annoncée dans les premiers « actes » du récit douloureux qui fait pendant à l’histoire principale, s’affiche pleinement dans le chapitre au titre « La semaine Sainte » (pages 99-113), extrêmement suggestif, au-delà de l’hommage à l’un des chefs-d’œuvre de Louis Aragon. Suggestif et allusif parce qu’entre le dimanche de Rameaux et celui de Pâques se déroule la plus grande révolution sémantique dans le mystère de la foi : la Résurrection du Fils de Dieu. Une résurrection privée celle que vit François lorsqu’il commence, avec Katiuscia, sa vraie vie ; une résurrection collective, celle prônée par Louis Massardier et ses camarades, qui n’arrivera que le jour où les hommes apprendront à se respecter les uns les autres.

Dans le récit « théatral » que François raconte à Darius sur le train qui les amène de Paris à Meaux, l’Amour subliminaire avec Katiuscia a le pouvoir de refouler l’idée de la Mort et du renoncement et de projeter le couple naissant vers la vie et le combat serein pour une existence digne et solidaire.

Dans l’histoire de notre cénacle contemporain, dont Louis Massardier, l’homme âgé, est le maître, c’est l’Amitié, qui établit, au fur et à mesure, un terrain commun — très proche du bien commun souhaité — entre personnes mûries par le biais de différentes expériences. L’ancienne Renault bien conservée qui emmène à Valmy-la-bataille quatre hommes soudés, peut évoquer chez le lecteur l’image du “radeau de la Méduse” où se rassemblaient les “copains d’abord” de George Brassens.

Je n’aurai pas mis en exergue l’Amitié et l’Amour si le thème de la Mort ne fût dominant tout au long du livre : d’abord, la mort évoquée de Brice Beaulieu, dont François Koseltzov ressent la responsabilité (parce qu’il n’avait pas eu la promptitude de l’empêcher en se chargeant jusqu’au bout de l’état extrêmement critique de son ami) ; ensuite la mort évoquée par le franco-iranien Darius Madhavi (ayant vu mourir à ses côtés l’un de ses camarades de prison) ; puis, la mort d’un pauvre chien, tué et mutilé par son même patron avant d’être jeté dans le canal de l’Ourcq près de Meaux ; enfin, les innombrables morts dans la rue… des morts intervenues précocement, avec violence, au milieu de vies difficiles sinon impossibles, se gravant indélébilement dans la peau et dans les nerfs de ceux qui les ont frôlées de près ou se sont donné le courage de les regarder en face tout en ayant un œil trop sensible.

Tous les personnages que V. Staraselski convie dans sa recherche d’une réponse unitaire et plurielle à notre embarras contemporain, ce sont des anciens militants, des vrais, qui ne trouvent plus, dans la réalité contemporaine, un véritable contexte de rencontre et d’action. C’est le signal clair d’un sentiment d’impuissance : malgré toutes les analyses systémiques, voire idéologiques, dont on pourrait se servir pour échafauder cette réponse sociale, culturelle, morale, mais surtout politique, en manque d’un véritable militantisme plein et désintéressé, tout espoir de « renaissance » des consciences apparaît illusoire. D’ailleurs, « il y en a toujours, des Justes, des êtres normaux dotés d’une colonne vertébrale morale et mentale ! » (Page 82)

Je ne peux que partager cette confiance dans ce Dieu que même les hommes justes ont perdu. Je pense que c’est le même Dieu dont avait besoin Jean-Jacques, le même Facteur lui inspirant ce Contrat social qui tant se rapproche de l’idée d’Alliance proposée dans ce livre.

Et, « puisque l’homme s’est montré bien incapable de s’y tenir par lui-même, de respecter le contrat ! Dieu surplombe, il transcende. Ouf, enfin une autorité indiscutable et surtout permanente. Mais pas une autorité toute-puissante, omnipotente, despotique, autoritariste en un mot, puisqu’elle ne vaut que si, côté humain, il y a un accord, contrat, pacte, alliance… Or, la liberté de ne pas y souscrire existe ! Et seuls les mortels sont en mesure de faire vivre ou non cela. Cet engagement, je veux dire. Car, fait majeur, la liberté est reconnue aux humains… » (Page 82)

Le travail que ce livre essaie de contenir et traduire est immense, prodigieux : on ne saurait que lire et relire ce texte bienveillant, sans avoir la moindre envie d’en contester l’honnêteté et la force morale. La lucidité aussi :

« Il faut agir, oui, être dans l’action et faire au quotidien comme si tout dépendait de nous. Car c’est bien là le secret : faire comme si absolument tout dépendait de nous et de nous seuls. Pas de salut hors de ça. » (Pages 50-51)

Giovanni Merloni

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

26 mardi Nov 2019

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Écrivains français, Valère Staraselski

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… » : douze bouleversantes nouvelles de Valère Staraselski

Après une longue et bienheureuse série de romans « engagés », porteurs de poignants témoignages et d’utopies positives, Valère Staraselski nous livre aujourd’hui, avec La Revanche de Michel-Ange, suivi par Vivre intensément repose (La Passe Vent, 2019), un recueil de nouvelles aboutissant dans son ensemble à une sorte de roman autobiographique.

En fait, avec ces nouvelles, Valère Staraselski se montre disponible à partager avec le lecteur quelques bribes de ses expériences et même des souffrances qu’il a endurées ; à lui confier comment, après des années de travail incessant, ses déchirures se sont estompées en des sentiments d’apaisement et de confiance, devant : l’évidence de la vocation à l’écriture ; la satisfaction de voir celle-ci respectée et reconnue ; l’importance de l’engagement politique et idéal ; l’impératif moral, qui en découle, de transmettre, aux nouvelles générations surtout, ce que l’Histoire nous apprend, notamment à travers son immense patrimoine de luttes et de conquêtes sociales et culturelles.

Tout cela est bien exprimé dans l’une de ses nouvelles : Vivre intensément repose, donnant l’un de deux titres au recueil : « …je suis un lowbrow [nous dit Valère Staraselski en citant Virginia Woolf], autrement dit quelqu’un qui n’a pas d’autre choix — comme aimaient à le répéter les Américains dans leurs films des années cinquante — que de travailler dur… Oui, j’aime la littérature ! Oui, j’aime le monde ! Seulement, étant comme la majorité, depuis le collège, dans l’obligation de travailler sans cesse, je me suis fait une raison en même temps qu’une devise : vivre intensément repose ! Quelle autre réponse que celle-ci un lowbrow est-il en mesure d’apporter à la grande dépossession de la vie ! Depuis toujours, pour les lowbrows, vivre intensément repose… »
Le titre de cette nouvelle — évoquant en moi deux exemples italiens tout à fait
opposés : « Travailler fatigue » du poète Cesare Pavese et « Je voulus, je voulus toujours, avec toutes mes forces je voulus » du dramaturge Vittorio Alfieri — aurait sans doute représenté tout seul l’ensemble des nouvelles publiées, s’il n’y avait pas eu la nécessité d’une ouverture, d’un changement de vitesse, voire de la prise de conscience de nouveaux horizons.

Dans La revanche de Michel-Ange, Staraselski, représenté par son avatar quadragénaire Philippe Mariani, s’accorde une pause. Sans démordre de son défi existentiel d’écrivain engagé, Philippe part à Venise pour se nourrir d’une beauté hors du temps et de tous les contextes possibles. Ici, pour une fois, sa vie et ses nécessités personnelles sont mises entre parenthèses, pour mettre en valeur le sujet de l’art et notamment du destin de l’artiste dans la société. Telles deux quilles plantées entre le parvis et les marches de l’église de Santa Maria della Pietà, Philippe et son camarade, le photographe Charles Dolnay, ne voient pas le temps qui passe ni le froid brumeux de novembre les pénétrer jusqu’aux os, car ils « doivent » atteindre le bout d’une discussion qui les regarde intimement :
« Le privilège de l’artiste repose intrinsèquement sur des devoirs !… Croyez-m’en, Michel-Ange ne bénéficia pas que des avantages, il eut, tout Michel-Ange qu’il était, à supporter de sérieux inconvénients, à subir bien des avanies qui prouvaient à chaque instant le faire choir de sa situation. Et je dis bien à chaque instant !… Et si Michel- Ange eut beaucoup à subir des papes et des commanditaires, je l’ai dit, il fut bien sûr immanquablement et férocement jalousé par les autres artistes et bien évidemment gêné, importuné par des éminences de tous rangs. »
Cependant, Michel-Ange trouvait toujours la façon de se faire respecter, protégeant son oeuvre, comme il arriva lors des fresques à la Cappella Sistina, où le maître des cérémonies Biagio da Cesena « fut contraint à goûter, bien contre son gré, à la revanche de Michel-Ange ! Revanche que — sûr de son bon droit — il n’avait pas une seule fois envisagée. Non, décidément, il n’est au pouvoir de personne, à moins d’user de l’assassinat, de réduire un artiste au silence… »

« Il n’est au pouvoir de personne… de réduire un artiste au silence… »: voilà le message primordial que Valère Staraselski nous confie avec esprit ferme et serein. Je vois dans cette affirmation un important aboutissement dans le parcours humain et intellectuel de cet auteur courageux qui a su se dépasser au fur et à mesure de son affranchissement de nombreuses contraintes matérielles et existentielles qui ont inévitablement forgé son destin.

Et maintenant, par le biais de ces douze nouvelles — de véritables perles de beauté littéraire — se regroupant autour de deux titres que je viens de citer, nous avons la chance d’être conviés sur le chemin que Valère Staraselski a parcouru pendant des années et qu’il nous raconte, à travers une bouleversante polyphonie de voix venant de son vécu personnel et du monde qui « l’a vu naître », voire se former cette splendide identité d’écrivain qu’on lui connaît.
Ce n’est pas la première fois que Staraselski ouvre discrètement une fenêtre sur son propre personnage. Il l’avait déjà fait, de façon presque subliminale, dans plusieurs de ses textes, tels Dans la folie d’une colère très juste, Un homme inutile, Nuit d’hiver et Sur les toits d’Innsbruck.
Cependant, il me semble que cette fois-ci, avec les douze nouvelles qui viennent
d’être publiées, Staraselski fait un pas en avant plus explicite dans la direction d’une représentation à la fois organique et sincère de son parcours d’homme et d’écrivain, choisissant justement les années de sa vie les plus significatives pour cette représentation.
Peut-être, suis-je influencé par quelques-unes de mes lectures fétiches, comme
l’étonnant Vivre pour la raconter de Gabriel Garcia Marquez ou alors les
incontournables Rêveries du Promeneur solitaire.
Mais les personnages de Valère Staraselski, tout comme l’immense Jean-Jacques, ne se rapprochent-ils pas d’infatigables promeneurs solitaires, des amants de la nature, des êtres à l’esprit inquiet, des hommes exigeants avec eux-mêmes qui ne cessent de travailler autour de la « véritable raison des choses » et du sens ultime de notre destin d’hommes et de citoyens ?
N’y a-t-il pas aussi, en ces personnages, comme dans le roman du grand Colombien, la conscience de vivre ou du moins d’avoir vécu leur vie, avec toutes ses joies et contrariétés, justement pour pouvoir un jour la raconter ?

Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte » (Rencontre des Poètes sans frontières avec Francis Vladimir)

01 vendredi Mar 2019

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Claire Dutrey, Poètes sans frontières

Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

« Le poète possède La clé de la maison Le mystère gelé Empêche nuitamment Qu’il en ouvre la porte »

Vendredi 22 février, il y a donc une semaine, le poète Francis Vladimir, dont j’avais récemment esquissé un premier portrait, a été invité au Hang’Art par Vital Heurtebize et Claire Dutrey et j’ai eu l’honneur et le plaisir de le présenter aux Poètes sans frontières.
Pendant cette rencontre mémorable, Francis Vladimir nous a partagé quelques-uns des moments les plus significatifs de son parcours d’écrivain et de poète, ainsi que d’homme de théâtre, en nous révélant — pour expliquer aussi la richesse visionnaire de son dernier recueil poétique, « Célébration » — la raison primordiale de son attachement à la nature, ayant un rôle central et irremplaçable dans son univers poétique et littéraire.
Il nous a alors raconté l’histoire de cette extraordinaire fratrie — sept, entre frères et sœurs dont il est le quatrième — issue d’un couple de Catalans réfugiés dans le Roussillon au lendemain de la dramatique « retirada » de l’armée républicaine espagnole de 1939. C’est donc à partir d’une enfance heureuse et d’une adolescence laborieuse dans l’exploitation familiale du père à Elne que l’amour de Francis pour sa terre et les paysages alentour a nourri sa fantaisie, en déclenchant en lui un tempérament d’artiste à multiples facettes. Francis Vladimir a mis en valeur aussi, bien sûr, son penchant spontané pour les romans français et russes du XIXe… et le rôle qu’a très tôt exercé pour lui la machine à écrire, clairvoyant cadeau de Daniel, son plus jeune frère…
Ensuite, même s’il ne nous en a pas parlé, il est évident que les expériences de la vie adulte, dont une partie importante s’est déroulée dans la région parisienne, ont eu leur importance dans l’accomplissement de ses oeuvres, de plus en plus mûres et équilibrées, en créant quelques contrepoids à son tempérament « de feu » dont il nous a parlé très sincèrement.
Tout en se définissant « tardif » — ayant écrit sa première composition poétique à vingt-sept ans pour célébrer l’anniversaire de sa sœur qui en accomplissait trente —, Francis Vladimir est indéniablement un poète, un vrai poète, qui révèle, par sa culture et ses ouvertures vers d’autres formes d’expression — notamment le roman et les textes de théâtre —, une vaste palette de créateur et de passeur.
G.M.

Francis Vladimir, Giovanni Merloni et Claire Dutrey

Claire Dutrey lit « L’hiver » depuis « Célébration » de Francis Vladimir
(Editions « au Point 9 » 2018)

L’hiver
Aller là-bas,
Se blottir sur le sein de neige
De la dernière nuit…
Alexandre Blok

Perséphone, pour ce grain de grenade…
L’oublier en plein gel d’hiver ?!
Marina Tsvétaïeva

Mais cette saleté
De froide planète !
Même trois cents soleils
Ne peuvent la réchauffer
Serge Essènine

Un regard ahuri et des yeux d’iris sombre,
Un silence complice,
J’étais mort, je ne saurais mieux dire
Le désarroi, ce grand froid
Venu de l’Antarctique, la dérive de soi
(Francis Vladimir, Hiver 1, page 127)

Nuit d’hiver, longue, obstinément profonde,
Où chaque bruit résonne comme une horloge
Indigne. Des bruits sourds, des silences
Et à nouveau des bruits, gémissements de nuit,
Cris d’effraie pour une âme en péril
(Francis Vladimir, Hiver 2, page 127)

En hiver tout prend une allure nouvelle
Tout est alenti au point de détourner le rythme
De toute chose. Marche ou respiration, regard,
Introspection, tout est ravalé au grand frisson
Que le froid au dehors parfois réveille en nous
(Francis Vladimir, Hiver 6, page 128)

Tout n’était que silence, assourdissant silence,
Éteignoir de la vie sous la coupe du froid
Et là-haut dans des régions lointaines
Faites du grand cosmos et des météorites
D’un coup s’est rallumée une petite étoile
(Francis Vladimir, Hiver 10, page 129)

Avec l’hiver on perd le seul chemin
Qui nous menait, pour sûr, au bout de soi
Voilà que la couleur disparaît à vue d’œil
Et nous ne voyons plus que l’uniformité
La grisaille, le fond, tout l’envers du décor
(Francis Vladimir, Hiver 17, page 130)

Aussi loin que je puis je continue ma route
C’est une vieille antienne que tout homme
Se répète à l’envi comme s’il regrettait
Qu’à l’hiver de sa vie, le goût de vivre
Ne vibre plus en lui et ne soit que dégoût
(Francis Vladimir, Hiver 19, page 130)

Cette sensation qui se fait jour en moi
Ce frisson qui ralentit l’allure
Fait de moi une chose réduite
Dos rond, bras croisés, les pieds froids
Un être oublié face à son propre hiver
(Francis Vladimir, Hiver 21, page 131)

Ce qui nous engourdit c’est moins le froid, je crois,
Que l’incapacité de notre esprit à cheminer
Toujours vers des ailleurs à regarder bien droit
La possibilité d’une île qui serait l’improbable
Terrain, le territoire ouvert sur le dernier voyage
(Francis Vladimir, Hiver 23, page 131)

Il suffit de regarder autour de soi d’émettre
Des signaux de convivialité pour que l’hiver
Qui avance à pas feutrés nous paraisse moins froid,
Moins agressif, moins piquant, moins coupant,
Une manière en somme de le rendre inoffensif
(Francis Vladimir, Hiver 26, page 131)

Cet hiver dont je parle c’est moins l’hiver du dehors
Celui des intempéries, des gelées matinales,
Des chutes de neige sur les premières hauteurs,
Des glaçons suspendus aux branches distordues,
Des camélias gelés, que l’hiver intérieur
(Francis Vladimir, Hiver 27, page 132)

Épreuve de l’hiver
Dont on ne sort vivant
Qu’en veillant sur son âme
Le corps, lui, incidemment
S’épuise en malfaçons
(Francis Vladimir, Hiver 42, page 133)

Sur mon front, dans mes mains,
Sur mon visage hélas et sur mon corps
Vieilli, je porte un grand hiver
Qui claque à chaque pas, hommage
Claironnant à mes saisons meurtries
(Francis Vladimir, Hiver 49, page 134)

Chaque pas dans l’hiver
Est un pas victorieux
Sur soi et la désespérance
Qui mine les chemins déneigés
De notre courte vie
(Francis Vladimir, Hiver 51, page 134)

Aller au bout de soi
Savoir que le voyage
N’aura plus de chaleur
De couleur seulement
La résolution de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 61, page 135)

Tout se retire en moi
Les rayons du printemps
La torpeur de l’été
De l’automne la pluie
Sauf l’imminent hiver
(Francis Vladimir, Hiver 76, page 136)

Je passe dans l’hiver
Le bonnet enfoncé
Sur mes oreilles froides
Marchant tête baissée
Et les mains camouflées
(Francis Vladimir, Hiver 93, page 137)

Peu d’entre nous le savent
Il n’y a point d’hiver, point d’été,
De printemps ou d’automne
Il n’y a qu’aujourd’hui
Fait des quatre saisons
(Francis Vladimir, Hiver 109, page 139)

Certains ont froid l’hiver
Pas forcément dehors
Mais chez eux
Dans ce qui, habituellement,
Devrait les réchauffer
(Francis Vladimir, Hiver 110, page 139)

Frappez dans vos mains
Vous sentirez que la vie
Se réchauffe, devient
Moins agressive,
Au plus fort de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 119, page 140)

L’hiver en poésie
Est une longue traque
Les mots à peine relevés
Se transforment en glace
De fait, le poète est gelé
(Francis Vladimir, Hiver 126, page 140)

À petits pas comptés
Je m’approche du terme
La frontière ouverte
Au bout de mes saisons
Sur un immense hiver
(Francis Vladimir, Hiver 145, page 142)

Les mots aussi ont des saisons
Choisies. S’ils fleurissent
À la saison des fleurs
C’est au temps du glaçon
Que leur graine sommeille
(Francis Vladimir, Hiver 158, page 143)

Les poètes aussi
Sombrent en hiver
Le temps des vers
Est court
Face à l’éternité
(Francis Vladimir, Hiver 162, page 143)

Les mots sont des torrents
Majestueux et sombres
Comme l’eau qui dévale
De quelque lac posé
Sur un glacier caché
(Francis Vladimir, Hiver 163, page 143)

On ne peut exprimer
Ce qu’un poète seul
Sait offrir dans ses vers
La poussière la vie
Et l’attente glacée
(Francis Vladimir, Hiver 164, page 143)

Le poète possède
La clé de la maison
Le mystère gelé
Empêche nuitamment
Qu’il en ouvre la porte
(Francis Vladimir, Hiver 165, page 143)

Le poème enfoui
Dans le cœur du poète
Germe avec constance
Jusqu’à briser la glace
Des mots récalcitrants
(Francis Vladimir, Hiver 168, page 144)

La saison assoupie
Est porteuse de vie
Sous le froid, le gel, la neige,
Obstinément elle se régénère
Après avoir mordu
(Francis Vladimir, Hiver 178, page 144)

Je voulais vivre ce que vivent les roses
À l’intérieur de moi je créais un poème
Qui chantait l’homme, la nature, les saints
Las ! À l’orée de l’hiver il me vient à l’esprit
Le désenchantement et la désillusion
(Francis Vladimir, Hiver 191, page 146)

Le froid a contrefait ma pensée intime
Je la garde au fond de moi, telle
Une rose, une myosotis ou un épi
De blé, et mes vagabondages
Redeviendront des sentiers lumineux
(Francis Vladimir, Hiver 223, page 151)

Il fait un froid glacial dans le petit bureau
Penché sur le clavier je m’échine à sonder
L’inconstance des mots et la ferveur du sens
Musique incomparable que celle d’un poème
En plein cœur de l’hiver
(Francis Vladimir, Hiver 224, page 151)

S’absenter de soi-même, l’abandon
Dans la plénitude des mots à peine réveillés
C’est qu’un poème vit en dépit du poète
Et la saison des mots n’est jamais
Que prélude à un ultime hiver
(Francis Vladimir, Hiver 225, page 151)

Le désamour me prend face à l’adversité
Mais je n’ai d’autre choix que de continuer
De marteler plus net chaque mot
Et chaque sensation pour adoucir
Le froid tombant sur moi
(Francis Vladimir, Hiver 226, page 151)

Cette saison d’hiver
Tire sa révérence
Déjà elle a pris langue
Et veille attentive
Tout en hochant la tête
(Francis Vladimir, Hiver 362, page 167)

Tour à tour les saisons
Prennent toute leur place
De cet hiver manqué
Naîtront les primevères
Clin d’œil, célébration
(Francis Vladimir, Hiver 365, page 167)

Vital Heurtebize, Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Texte de mon introduction :
Ce n’est pas facile de parler de la poésie de Francis Vladimir, surtout en sa présence, sans risquer d’en dire trop ou trop peu.

En fait, on pourrait traverser son œuvre, constellée de poèmes, de nouvelles, de romans ainsi que de traces évidentes de son amour engagé pour le théâtre, sans réussir à cueillir le fil de son inspiration, apparemment consacrée à la beauté d’œuvres courtes ou fragmentaires, submergée, en réalité, par la richesse de son expression, prodigieuse et parfois débordante sinon volcanique. Toujours est-il qu’à la découverte d’un parcours de lecture adapté à cette œuvre, tout un chacun se rendra compte que la contribution de Francis Vladimir à la poésie française mérite d’être connue et appréciée par un public de plus en plus vaste et bien sûr au-delà des frontières.

Vous voyez ci-dessus quelques-uns de ses titres précédents : un livre qui s’affranchit brillamment du défi de raconter Venise ; une envoûtante affabulation autour d’une Grande Mémé qui scande les émotions primordiales des lieux de la première mémoire ; un roman situé en Italie où « l’on sent la terre, l’air vif des montagnes, l’odeur des draps frais et le sang des vierges ».
Ces textes mériteraient une rencontre spécifique, accompagnée par des lectures qui ne seront pas en mesure, en tout cas, d’en restituer efficacement la musique tout à fait particulière, où le rythme demande en fait d’être suivi tout au long de chaque œuvre pour qu’elle soit assimilée et comprise.

Aujourd’hui, chez les Poètes sans frontières, nous parlerons du dernier titre de l’œuvre de Francis Vladimir, « Célébration », un journal de bord poétique méticuleux et acharné consacré pendant un an aux quatre saisons de la nature et de la vie qu’on observe de nos temps dans la zone tempérée de la planète. Il ne s’agit pas, pour cet auteur, d’un phénomène isolé, même si la forme poétique adoptée dans ce poème en quatre volets est tout à fait neuve et originale.
Déjà en deux titres précédents de Francis Vladimir, « Les Crépusculaires » (1995) et « Agulla » (2002), nous découvrons des anticipations et des contrepoids. Des anticipations thématiques, d’abord, mais aussi des exemples d’écriture ayant la même caractéristique de ne vouloir pas rentrer dans les formes et donc aussi dans les esprits des compositions poétiques connues.
« Les Crépusculaires », par exemple, est un bloc narratif et conceptuel évoquant les poèmes épiques classiques, où ce serait assez compliqué de séparer des autres une seule partie du texte, significative ou emblématique, tandis qu’en « Agulla » le flux poétique s’intègre à la force narrative des images prodigieusement dessinées par Roxane Maurer, de façon tellement stricte que l’une ne peut pas se passer de l’autre.

Quelqu’un a appelé « Célébration » comme « le livre des livres ». Une espèce de Bible bienheureuse ou amère accrochée avec insouciance à l’Arbre du bien et du mal. Je trouve que ce livre, au contraire, reste en deçà de toute ambition d’atteindre le divin, voire de se hisser au plus haut niveau des possibilités humaines pour raconter « au pair » le mystère de ce paradis sur terre que c’est l’Europe, par exemple. Un paradis existant et perdu à la fois que les saisons dévoilent au jour le jour avec leurs subtiles variations infinies.

Suivant donc son but de « rester en deçà » de toute ambition de puissance, Francis Vladimir s’est donné la contrainte de fragmenter ce « livre des livres » en 1735 morceaux poétiques (de quatre ou cinq vers chacun), s’empêchant délibérément toute possibilité d’aboutir à une seule vision (et une seule lecture) d’ensemble.
D’ailleurs, la nature ne s’arrête jamais. Donc, « Célébration » ne peut pas être lue du commencement à la fin comme une pièce de théâtre où l’on ne peut pas avoir de dénouement ni comme un roman, où toute chute morale ou philosophique ne serait pas envisageable.
En fait la grande paroi où chaque tesson de la fresque devrait s’encastrer n’existe que dans l’imaginaire intemporel dont chaque lecteur possède une notion vague ou précise.

« Il s’agit finalement d’une œuvre pointilliste », nous dit-il, tout en nous recommandant de nous éloigner bien de la toile si nous voulons apercevoir le tableau tout entier.
En même temps, on peut saisir au vol cette œuvre ouverte et sans doute ennemie de toute rhétorique comme un lieu de rencontre entre Les Nymphéas de Monet et la Sagrada Familia de Gaudi, ou alors entre Les Caprichos de Goya et Le radeau de la Méduse de Géricault.

En réalité, pour son témoignage de poète et d’homme généreux et sensible, Francis Vladimir enregistre au quotidien des émotions et des réflexions presque cinématographiques que le temps fait déclencher en lui parce qu’il aspire à un dialogue entre l’éphémère et l’intemporel, entre la sensation contingente et le bruit de fond de l’univers. « Célébration » est un acte de foi dans la nature, un acte même de soumission à la nature même, à ses lois insaisissables où chaque lecteur peut déverser librement sa façon de voir et d’entendre ce qui y est représenté ou évoqué.

Dans « Célébration », la nature se laisse observer comme un phénomène extérieur et surnaturel à la fois et, en même temps, elle vit en nous comme un phénomène intérieur et intime. L’arbre aux branches de cristal gisant immobile au-delà de la fenêtre d’un jour d’hiver subit le même choc thermique qui parcourt notre système nerveux de la tête aux pieds, provoquant en nous un frisson douloureux… Tout cela est toujours attendu et inattendu à la fois, car chaque saison, comme la vie d’ailleurs, est capricieuse et monotone, apaisante et déchirante, laide et belle, tandis qu’un récit-reportage intime se déploie au bord de ce mystère de la vie et de la mort qui touche à la nature comme aux êtres humains. Un récit-reportage qui se charge aussi bien de contempler que de mesurer, établissant des échelles de valeurs et de poids, voire des hiérarchies structurant une interaction continue entre le monde hors de nous et notre monde intérieur. Et finalement un dialogue passionné et sincère entre le poète et les infinis interlocuteurs que la nature lui offre tout au long des saisons. Jusqu’au moment où le lecteur perçoit les saisons mêmes comme autant de Bateaux ivres ou de Radeaux de la Méduse auxquels les strophes s’accrochent tels des naufragés anxieux de se sauver et de savourer la vie.

Tout cela reflète une thématique dominante et récurrente dans l’œuvre de Francis Vladimir, qu’on retrouve soit dans « Les crépusculaires » soit dans « Célébration » : celle de l’explosion, du « traumatisme qui nous hante depuis les origines, les premiers instants de l’humanité, avec ses peurs, ses croyances, ses superstitions qui ont permis à l’homme de survivre, contre les éléments et peut-être contre lui même ».

En définitive, avec « Célébration », Francis Vladimir ose briser les règles de la poésie traditionnelle, notamment pour ce qui concerne la mesure et le sens du texte accompli. Il préfère se soumettre dès le début à une dialectique, qui le dépasse, entre le petit et le grand de son propre univers. Tout en renonçant à gouverner son pénible ou joyeux chemin à travers la nébuleuse de la vie, il assigne à chacune de ses petites strophes au sens accompli la charge de se chercher des compagnes de route pour entreprendre ensemble le grand voyage de l’existence :

« J’exprimerai toujours des sentiments hors norme
Le jeu littéraire pourtant de bon aloi
Est une glissade verglacée
Tout au bout il n’en reste qu’un goût
Fortifié par la simplicité »

(Francis Vladimir, Hiver 331, page 162, dans « Célébration », 2018)

Merci, Francis pour cette force de la simplicité qui traverse de bout en comble ton livre en nous restituant enfin une vision épurée et légère de la poésie et de la vie !
Giovanni Merloni

Francis Vladimir et Giovanni Merloni

Pour Francis Vladimir Merino

Fidèle aux lieux d’une magique préexistence
Radeau chantant l’écho d’ancestrales explosions
Ami de toute beauté nuancée de changement
Noble héritier de primordiales sagesses
Copain d’abord
Irréductible maître d’un jardin sans bords
Sincère élève d’une école sans bancs

Vous célébrez la Poésie de l’instant perdu
Lumière octroyant les mots
Arbre immortel, sentinelle de l’infini
Désinvolture d’un don humblement assumé
Insubordination contagieuse
Magnanimité subliminale des gestes
Incessante dévotion aux firmaments inexplorés
Recherche acharnée d’une étoile sévère

Magnifique équilibre
Exemplaire partition
Rythme joyeux et solennel à la fois
Inattendu des exubérances et des prodiges
Nonchalance d’une richesse involontaire
Ordre enfin, Dieu merci !

Giovanni Merloni

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

08 vendredi Fév 2019

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Écrivains français

Corinne Royer

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

Au bout d’une lecture passionnée et attentive, j’ai suivi, comme d’habitude, l’instructive suggestion que me donna jadis mon grand-père napolitain. J’ai déposé sur la pile des livres à ne pas perdre de vue « Ce qui nous revient » de Corinne Royer (Actes Sud, 2019) et j’ai fermé les yeux.
« C’est la meilleure façon de retenir l’essence d’un livre, pour pouvoir en parler ou en écrire depuis ! » disait mon aîné de son air triomphant. Pour moi, cette brusque séparation a été aussi une façon de continuer à être hanté par le livre, à le lire mentalement, en y recherchant les réponses cachées ou alors des interprétations que le livre même n’a peut-être pas données.

J’ai beaucoup aimé « Ce qui nous revient ». Il s’agit d’un très beau roman, qui m’a conquis dès la première page jusqu’au dénouement serein et heureux ainsi qu’aux notes hors texte, ô combien nécessaires et parlantes  !
Et voilà le résultat de mes réflexions « à chaud ».
« Ce qui nous revient » de Corinne Royer est un livre courageux qui ne se borne pas à évoquer et transmettre les faits et les circonstances réels de l’insupportable injustice qu’une extraordinaire femme de science, Marthe Gautier, a dû endurer tout au long da sa vie.
Ce livre s’engage jusqu’au bout dans un « j’accuse » net et cristallin visant à rendre publiques les contradictions du monde universitaire et scientifique français à la fin des années 50 et notamment les protections et complicités octroyant à un chercheur tout à fait ordinaire de l’Université Pitié-Salpétrière de Paris une fulgurante carrière. Celui-ci, Jérôme Lejeune, avait reçu des mains confiantes de sa jeune collègue Marthe Gautier les vitres portant la preuve d’une exceptionnelle découverte, qu’il aurait dû se borner à photographier pour le bien de la science. Au contraire, une fois saisie l’importance internationale de cette découverte, il n’avait pas hésité à la rendre publique en s’en attribuant la paternité. Aurait-il perpétré une telle imposture s’il avait eu affaire à un collègue mâle ?
À partir de ce primordial noyau, « Ce qui nous revient » ne se sépare jamais d’une vision passionnée des existences au fur et à mesure interpellées, en France et dans le monde entier, par cette précieuse découverte ainsi que par la personnalité charismatique de Marthe Gautier. S’occupant, avec détermination et pénétration psychologique, des interactions souvent compliquées ou dramatiques entre ses personnages réels ou fictifs, Corinne Royer réussit enfin à briser toute distance entre l’Histoire, la littérature et la vie en nous faisant cadeau d’un texte bouleversant où la tension morale et intellectuelle pour l’histoire douloureuse de la dépossession du travail d’une vie est confrontée à une fiction narrative qui s’inspire toutefois à deux circonstances tout à fait réelles :
— la découverte du chromosome 21, a fait finalement déclencher, malgré le retard de cinquante années, le procès vertueux du rétablissement de la vérité ;
— les familles touchées par « l’anomalie » du chromosome surnuméraire, désignant l’ainsi dit « syndrome de Dawn », sont toutes redevables à la femme de science qui s’est consacrée parmi les premiers à cette recherche ô combien utile dans l’évolution des recherches « génétiques ».
Tout cela ouvre la porte à nombreuses interrogations, dont Corinne Royer s’est sans doute chargée tout au long de sa dure et tumultueuse traversée :
— « ça sert à quoi, lors d’un test de grossesse, de savoir que dans le sang du foetus qu’on a dans le ventre il y a un chromosome en plus et cela le condamne à devenir un enfant trisomique ? »
— «  serviront-ils, les résultats des recherches de Marthe Gautier, avec toutes les conquêtes successives dans le domaine « génétique », à modifier sensiblement les destins des personnes affectées par ce handicap ? »

Tout en laissant au lecteur la tâche et la liberté de se donner des réponses au fur et à mesure du déroulement du roman, Corinne Royer demeure avant tout fidèle à l’exigence de recueillir les témoignages et les preuves pour que son réquisitoire soit incontestable. Tout cela aurait trouvé aussi bien sa place dans un récit que dans un essai, mais Corinne Royer, heureusement, n’a pas hésité à emprunter le chemin du roman, façon privilégiée de s’exprimer pour elle et seul moyen pour intégrer à l’histoire de la découverte du chromosome 21 les histoires infinies qui se déclenchent partout dans la planète lorsque cette « anomalie » touche une famille.

Marthe Gautier et Corinne Royer

Dans ce roman, comme aussi dans les précédents de Corinne Royer, les personnages et les circonstances réels vont constituer un indispensable pilier et point de repère pour les personnages fictifs, tandis que l’histoire de pure invention où des personnages fictifs tiennent magnifiquement debout, aura la fonction de contrepoint rythmique et émotionnel vis-à-vis de l’Histoire réelle.

Un binôme s’installe alors entre deux figures tout à fait affines et complémentaires : la bien réelle Marthe Gautier, « jeune fille de longue date », et Louisa Gorki, un personnage de fiction issu d’un univers familial et social dont la plupart des lecteurs français peuvent bien reconnaître et partager la physionomie et l’esprit. Louisa peut être considérée aussi comme un avatar de Corinne Royer, ayant à son tour un rôle essentiel dans le rapprochement du lecteur à Marthe Gautier, avec tout ce que représente sa découverte pour la science et la multitude de familles qui se trouvent confrontés à la redoutable « modification » génétique marquant le destin d’une cohue d’enfants problématiques partout dans le monde.

J’ai dû un peu réfléchir, avant de comprendre jusqu’au bout le message que Corinne Royer nous a voulu transmettre avec le titre du roman : « Ce qui nous revient ». Sans doute, ce titre met en valeur la leçon morale de cette rare victoire primant pour une fois une femme, en lui redonnant la place qu’elle aurait dû occuper depuis soixante ans désormais. Une reconnaissance tardive, qui nous laisse imaginer ce qu’aurait pu offrir à la collectivité humaine Marthe Gautier si elle avait eu la chance de diriger, elle, la recherche génétique en France.
Cependant, le sujet même de la découverte du chromosome surnuméraire 21 déclenche forcément une série de réflexions et interrogations et bien sûr une modification importante chez les familles concernées : on ne peut pas parler d’une conquête scientifique dans le champ médical tout en demeurant en deçà de ce qu’elle représente pour la vie humaine !

Ce titre exprime donc la satisfaction de l’écrivaine à l’heure du rétablissement de la Vérité, qui nous « revient » et nous aide à avancer dans un monde de plus en plus dur et difficile. Toujours est-il que dans ce mot « revient » s’inscrit la Vie !
Cependant, il ne faut pas négliger que la réalisation de ce roman a demandé à Corinne Royer un engagement sans bornes et, par conséquent, un très délicat jeu d’équilibre, l’empêchant de se passer des émotions fortes et même violentes que le sujet comporte en lui-même.

Dès le début, Corinne savait qu’elle ètait concernée à la première personne par le livre qui allait parler de Marthe et de sa longue traversée avant de rencontrer la reconnaissance et une provisoire justice qui attend encore une sanction définitive, tandis que Marthe Gautier savait qu’elle serait au centre des regards, forcément indiscrets, de milliers de personnes anxieuses de mêler — bien sûr à respectueuse distance — leurs vies avec la sienne.
Voilà pourquoi Corinne a offert à Marthe une partenaire, Louisa, pour l’aider à supporter les contrecoups et les émotions fortes de cette tardive notoriété. Louisa à son tour se trouvera doublement impliquée — en tant que chercheuse au sujet du chromosome surnuméraire 21 et fille d’une mère touchée personnellement par ce syndrome de Dawn — dans le même cyclone que Marthe et Corinne affrontent bras dessus bras dessous dans la réalité.
Au bout de ce cyclone — ou pour mieux dire au lendemain de l’effrayante tempête qui envahit en plein été la pointe du Raz et son phare à quelques pas de la Maison des Sables à Douarnenez (où se rencontrent au jour le jour des enfants touchés par le syndrome de Dawn) —, le calme de la raison et de l’instinct de conservation prend le dessus : la vie c’est une déflagration terrible qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder dans les yeux. Mais après ? Après le déluge, un accord s’installe parmi les humains. Les survivants dénombrent les morts et lèchent leurs blessures, avant de constater ce que l’on est devenu, « ce qui nous revient » de tout cela.

« Est-ce que, une fois traduit en italien, je proposerais la lecture de ce livre à mes chers amis de Latina, par exemple, qui se voient confrontés à des épreuves de plus en plus dures et difficiles dès qu’ils sont devenus les parents d’un enfant touché par le syndrome de Dawn ? »
« Est-ce qu’ils comprendront qu’en fin de compte Corinne Royer, dans cette histoire à bout de souffle, ne fait que laisser marcher ou courir librement la fantaisie et l’intelligence du lecteur, qui trouvera lui-même, dans le roman et dans sa propre humanité, toutes les réponses ? »
Oui, j’enverrai ce livre à mes amis. Ils comprendront sans doute et partageront ce sentiment de pitié et solidarité profondes qui fait la beauté et la force magnanime de « Ce qui nous revient ».

« Ce qui nous revient » ressuscite en moi la grande fascination de l’autre roman de Corinne Royer : « La vie contrariée de Louise » dont je garde un souvenir plein d’émotion et de gratitude.
De Louise à Marthe, la jeune fille de longue date… et finalement de Louise à Louisa, la jeune fille dans le plein de ses énergies qui est là pour prendre le relais… je retrouve le même parcours dur et accidenté : les deux romans de Corinne Royer échouent tous les deux dans la joie libératrice du partage de la vérité ! J’y retrouve aussi le même but de rapprocher le passé au présent, en créant une continuité entre la positivité de ces deux figures phares, Marthe et Louise, et la positivité qui jaillit prodigieusement au sein de nouvelles générations avec Louisa, femme exemplaire et très attachante elle aussi : une jeune femme qui a su trouver toute seule la façon de se sauver en se frayant un chemin lumineux parmi les ruines et les ombres d’une famille dérangée et distraite.
Il y a sans doute une magique ressemblance entre le personnage de Louisa et son auteur, Corinne Royer : les deux partagent la même capacité de poursuivre des objectifs ambitieux sans s’en faire détourner, avec une sincère disponibilité à l’écoute qui ne se dissocie jamais de la capacité de reconnaître la valeur de leurs interlocuteurs.
Cependant, la vie de tout un chacun est constamment menacée par le mauvais hasard ou par la méchanceté indifférente d’un quidam qui nous traverse la rue. Tout progrès peut être arrêté ou gravement compromis, comme il arriva en 1959 à Marthe Gautier quand elle se vit subtiliser la découverte clé de sa vie.
Il suffit parfois de nuances, de petites modifications dans le quotidien pour que l’on passe du chagrin lié au manque d’une figure essentielle dans une famille à la détresse de l’abandon où devient lourde et pénible toute recherche d’une nouvelle raison de vie. Abandonnée par sa mère à l’âge de dix ans, Louisa trouve presque immédiatement dans son talent de petite chercheuse la bonne clé pour refouler ce manque et donner un sens à son existence : elle saura tout sur ce chromosome 21 qui a brisé chez elle tous les équilibres. Et elle utilisera ses acquis scientifiques pour aider les familles touchées par ce fléau.
Quinze ans plus tard, Louisa paraît prodigieusement affranchie de ses plus profondes souffrances et semble retrouver nouvel équilibre dans la rencontre avec Marthe Gautier : d’un côté, elle aidera la vieille dame à vaincre la bataille de l’indispensable reconnaissance ; de l’autre, une affection sincère s’installe quand cette femme charismatique va provisoirement remplir le rôle de la figure maternelle depuis si longtemps disparue.
C’est en fait au moment où Marte Gautier se soumet à une vidéoconférence — sans bouger de chez elle — que le roman frôle un long instant de bonheur et de confiance dans le futur. Et c’est à ce moment-là que le lecteur comprend combien il est affectionné à Louisa.
Cependant, il manque encore des choses pour l’accomplissement du roman : tandis que le passé revient brusquement à la surface avec l’apparition d’Elena Paredes et ses instances péremptoires, Louisa va bientôt découvrir la raison cachée de son intérêt spasmodique pour le chromosome 21.
Pendant la rencontre télévisée entre Paris et Bonn — où Marthe Gautier a la chance de dialoguer avec de jeunes handicapés dans un contagieux climat de bonheur —, Louisa reconnaît sa mère au milieu de la petite foule des participants à l’émission et le lecteur perçoit immédiatement le danger. Est-ce que Louisa aurait pris le courage de chercher sa mère s’il n’y avait pas eu Marthe à la pousser ?
Elle ne pouvait pas se dérober à une telle épreuve, bien sûr. Et finalement, lorsqu’on verra flotter en filigrane le mot « FIN », on saura que cette épreuve a échoué dans une heureuse reconstitution familiale.
Toujours est-il que l’acte final de ce roman entraîne Louisa dans un crescendo d’événements traumatiques dont la tempête et le phare de la pointe du Raz giflée par les ondes sont deux symboles hautement poétiques et lourdement dramatiques.
Avec la mère, le passé revient, imposant à Louisa un engagement total auquel en principe elle ne devait pas être prête. Ou alors, l’auteur nous suggère de creuser dans l’empreinte ineffaçable que chaque mère grave en profondeur dans l’esprit et dans l’âme de ses enfants en leur transmettant l’amour pour la mère avec un réflexe spontané : celui d’accueillir avec ce même amour tout ce qu’il leur arrivera de sa part.

En relisant ce livre, qui mériterait d’ultérieurs examens au sujet de l’histoire fictive qui en représente le décor principal et la colonne vertébrale, je me suis demandé quels sont la véritable signification et le rôle précis que Corinne Royer attribue à la « passion », aux « liaisons » et au « danger ».
En fait tout cela fait rebondir en moi le souvenir scandaleux d’un bouquin à la couverture bleu céleste que ma mère n’avait pas eu la promptitude de faire disparaître de notre bibliothèque lors de mes 16-17 ans. Le titre italien du fameux roman épistolaire de Choderlos de Laclos était « I pericoli delle passioni », c’est-à-dire « les dangers amenés par les passions ». À mon avis, s’éloignant du titre d’origine, « Les liaisons dangereuses », cette traduction relève surtout d’une mentalité, l’Italienne, plus moraliste et rigide : tandis que le père moral du vicomte de Valmont circonscrit la dangerosité des passions à des cas tout compte fait limités, ses traducteurs sont là pour mettre le lecteur en garde : attention ! Il y a un danger ici dedans ! Il ne faut pas se laisser traîner par les passions… même lire ce livre-ci est dangereux, peut-être ! À cet âge-là, je ne pouvais pas envisager une différence entre amour — où je voyais bien le côté érotique et charnel — et passion, tandis qu’en cachette je dévorais ce chef d’œuvre à plusieurs reprises…
Pourquoi ai-je introduit cette digression ? Parce qu’au cours de la lecture de ce roman à bout de souffle de Corinne Royer je me suis souvent demandé quel rôle y assumaient les passions des uns et des autres en dehors des événements causés de façon spécifique par la procréation, dans la famille de Louisa, d’un enfant trisomique.

Le premier mouvement de cette histoire se déroule entre Saint-Raphaël et Fréjus, auprès d’un grand hêtre pleureur évoquant une ambiance qui m’a fait songer à « La promenade au phare » de Virginia Woolf . On y voit presque indissolublement unis entre eux Louisa, ses parents Elena et Nicolaï et le chien fidèle. Le lecteur est encore en train de s’accoutumer aux personnalités de la petite enfant de dix ans et des autres personnages de la scène quand la mère quitte aussi élégamment que brusquement les lieux.
Plus tard, on saura qu’elle est partie pour avorter d’un fœtus de douze semaines destiné a priori à une vie très difficile et malheureuse. Plus tard, Elena écrit à son mari qu’elle a entamé une nouvelle vie auprès de sa mère, en Bretagne. Son mari subit cette décision sans réagir, plongeant bientôt dans la dépression. Il est convaincu que sa femme a rencontré quelqu’un d’autre et se sent rejeté.
Pendant les quinze ans qui se suivent, le lecteur essaie de se convaincre qu’Elena a quitté le foyer familial et la fille adorée surtout en fonction de son sentiment de culpabilité pour cette violente interruption de la grossesse, tout en adossant à son mari, peut-être, la responsabilité de cet acte.
Le deuxième mouvement du roman s’entame avec le merveilleux entêtement de Louisa, devenue une femme de vingt-cinq ans, qui décide d’étudier jusqu’au bout, dans sa thèse universitaire, la question du vingt unième chromosome présent dans la structure sanguine des gens trisomiques : elle veut se libérer des non-dits qui ont hanté son adolescence à côté d’un père annihilé. Un jour, à Paris, elle rencontre Marthe Gautier qui l’aide à trouver le fil pour coudre et accomplir efficacement sa thèse doctorale. Quelques jours après, elle est à côté de la vieille octogénaire lorsqu’elle participait à une téléconférence entre Paris et Bonn. Ce jour-là, au milieu d’un groupe d’enfants trisomiques très vivants et originaux, Louisa reconnaît sa mère.
Le lecteur commence à deviner la raison de la présence d’Elena à côté de ce groupe d’enfants handicapés, mais sa fantaisie ne va pas au-delà de cela. Certes, il s’inquiète pour le destin de cette famille, ne cessant de se demander si c’était une passion, plus forte que la honte, qui avait poussé la mère de Louisa à l’abandonner.
Songeant à mes deux amis bien courageux qui se soutiennent l’un l’autre pour ne pas céder au désespoir, je me suis dit que probablement Elena se consacrait depuis longtemps désormais aux enfants handicapés pour se punir de la faute primordiale d’avoir tué le fruit de son ventre.
Plus tard, dans le troisième mouvement du roman, tout s’explique et s’apaise pour la petite communauté reconstituée, dans le partage d’un « esprit de Noël hors saison » envahissant leurs sentiments retrouvés. Des sentiments d’amour, selon ce que je comprends. Je n’y vois pas, en perspective, des liaisons dangereuses. Et même dans le passé, entre le père et la mère de Louisa, je vois moins une liaison dangereuse qu’une réciproque incompréhension, proche de l’incommunicabilité. Des passions isolées, oui, j’en vois beaucoup, dans le cœur et les tripes — comme on dit — de chacun des acteurs du drame. Des passions, peut-être dangereuses, qui peuvent toucher toute famille, même les familles épargnées par le fléau du chromosome surnuméraire 21  !

Giovanni Merloni

Corinne Royer

« …un ciel plus bleu que les yeux d’un enfant » (Première excursion dans la poésie de Francis Vladimir)

27 dimanche Jan 2019

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Poètes sans frontières

Giovanni Merloni, L’autunno è i tuoi capelli, aquarelle 50 x 70 cm, 1976

« …un ciel plus bleu que les yeux d’un enfant » (Première excursion dans la poésie de Francis Vladimir)

Le prochain vendredi 22 février à 14 h 30, Francis Vladimir, un ami poète que je connais depuis quelques années et estime beaucoup, sera l’invité des Poètes sans frontières avec sa « Célébration », un texte poétique à mon avis unique. Avec Vital Heurtebize et Claire Dutrey, j’aurai l’honneur de présenter Francis Vladimir et le faire connaître, j’espère, à quelques-uns de mes lecteurs, que j’invite vivement à se rendre, ce jour-là, au Hang.’Art, 63 quai de Seine, 75019 Paris.
Je vous donne ici-dessous quelques anticipations de son œuvre poétique vraiment intéressante et belle. À partir de l’enregistrement vidéo de sa présentation de « Célébration » à la librairie parisienne « Au gai Rossignol ».
G.M.

Vendredi 26 octobre 2018, Au Gai Rossignol de Paris, Francis Vladimir a dit quelques morceaux de « L’automne », extrait de « Célébration », son dernier texte poétique (Video YouTube)

« Que dit ce pleur d’automne ? »
Alexandre Blok

Regarde ce ciel d’automne
Avec ses longs cheveux
Crinière dans le vent
On dirait qu’il chevauche
L’absolu au galop
(p. 120, « Célébration » de Francis Vladimir, éditions Au Pont 9)

Voici le bel automne
Le danseur des couleurs
Qui se balance aux branches
Pour ne faire qu’un corps
Avec un ciel d’alcool.
(p. 113, ibidem)

C’est un automne nu
Qui à présent s’installe
Sans habit ni soulier
Pyromane écorché
De ses couleurs suspectes
(p. 113, ibidem)

Les premiers jours
D’automne
Sont encore inaudibles
Ils ont la foi tronquée
De toute fin d’été.
(p. 86, ibidem)

À la nuit et au jour
Qui se donnent la main
Sous les larmes d’automne
Quand tout semble à jamais
Relégué au passé
(p. 111, ibidem)

J’ai vu des spectres blancs
Dans le grand lait du ciel
Venant de nulle part
Ils ont lâché sur nous
Leur féérie d’automne
(p. 110, ibidem)

Avec des fils d’argent
J’ai arrimé les bas nuages
Blancs que l’automne amoncelle
Sur nos têtes chenues
Grand miroir renversé
(p. 112, ibidem)

Ce sont de grands tissus
Qui traversent le ciel
Une main mystérieuse
Et expérimentée les coud
Au fronton de l’automne
(p. 112, ibidem)

Je les ai vu passer
Du matin jusqu’au soir
Ces grandes banderoles
Que le satin du ciel
Déploie au grand automne
(p. 112, ibidem)

Des étoffes et des couleurs
Toujours pour faire un ciel
Plus bleu que les yeux d’un enfant
Que l’automne tardif
A surpris dans son jeu
(p. 113, ibidem)

Sur la table du ciel
Des monceaux de nuages
Tissus effilochés pour des habits
D’automne que les astres
Lointains refusent d’endosser
(p. 112, ibidem)

C’est un métier bruyant
Qui file à l’horizon des fils
D’or et d’argent que l’automne
Insensible noue à mon cou
De condamné à mort
(p. 113, ibidem)

Il y a dans le ciel une langueur
D’automne, une langue de feu,
Cheval en équilibre
Qui se cabre et hennit, âme
Violette qui se met au galop
(p. 118, ibidem)

La lune est un étang
Céleste. Les passereaux
D’automne la transpercent
La nuit
Pour d’autres horizons
(P.116, ibidem)

D’autres yeux ont pleuré
Et le ciel, informe marécage,
À son tour a pleuré
Sans savoir le pourquoi
De l’automne qui pleure
(p. 116, ibidem)

L’équinoxe d’automne
Où le temps se partage
Dans l’équité des astres
Dernier soupir d’été
Dans les branches des arbres
(p. 82, dans « L’été », ibidem)

Oui nous avons couru comme jamais
Heureux de cette vie aux formes abondantes
À présent tout s’étiole, la terre n’en peut mais,
Et la saison multiple se défie de l’automne
Avec ses tissus froids rapiécés de fils d’or.
(p. 112, ibidem)

Il flotte dans l’air d’automne
Des particules élémentaires
Qu’on se plait à saisir d’un regard
Vagabond comme si la vie
Se résumait à traquer l’indicible
(p. 103, ibidem)

Une harmonie d’automne
Faite de feuilles séchées
Et de couleurs passées
Comme un point d’absolu
Au-devant d’un corps nu
(p. 104, ibidem)

Les géraniums ont changé de couleur
De leurs teintes pourprées
Ils colorent l’espace qui dort sur la terrasse
Et l’air tout alentour
Instille l’harmonique de cet été indien
(p. 102, ibidem)

Dans le jardin d’automne
Les fleurs les arbres
Et les semis cachés
Ont la teinte discrète
Sobre et dépareillée
(p. 100, ibidem)

Les semis d’automne
Sont vigie d’espérance
On dépote, on arrache,
On creuse, on arrose,
On se sent plus léger
(p. 103, ibidem)

Une rose d’automne
Pleure d’éternité
De sa couleur exquise
Elle mime en silence
Les soubresauts d’une âme
(p. 125, ibidem)

Le langage des fleurs
La parole cachée
Que le jardin d’automne
Au secret bien gardé
Ne déflore jamais
(p. 103, ibidem)

Les arbres se souviennent
De leur enfance et dans le ciel
Couleur de geai ils comptent les années
Et les générations que l’automne
Disperse d’un même mouvement
(p. 111, ibidem)

Je regarde l’érable avec ses bras
Si amples qu’il tutoie les nuages
Et le puits qu’il vénère a la mine
Sévère des pierres centenaires
Que l’automne balaie.
(p. 90, ibidem)

Le figuier tremble sous le vent
De l’automne. Il a des larges feuilles
Et des figues trop hautes, trop mûres,
Elles tombent une à une, odorantes
Et très molles, elles collent aux doigts
(p. 90, ibidem)

Sur la feuille d’automne
Voici que disparaît
La couleur de l’été
Et qu’apparaît soudain
Une papille d’or
(p. 97, ibidem)

C’est une journée d’automne
Avec ses couleurs mauves
Et ses pigments safran
Le feuillage muet s’est défait de son or
Sous l’étoffe du ciel
(p. 103, ibidem)

La campagne était belle, d’une lenteur
De vague, sans écume et sans force,
Lorsque la mer, fatiguée, assagie, se fige à son tour
Les yeux alors s’obstinent en quête d’horizon
Et l’automne essoufflé devient un ami sûr
(p. 108, ibidem)

L’automne a déposé inquiet
Son grand manteau troué
La terre est jonchée de feuilles à l’éclat
Lourd mouillé et presque noir
Que le vent par endroit soulève avec effroi
(p. 108, ibidem)

Deux arcs-en-ciel se sont superposés
Dans le ciel menaçant leurs jambes
Étaient visibles puis les couleurs
D’un coup ont fondu tristement
Dans la lueur d’automne
(p. 107, ibidem)

L’horizon n’était barré par rien
Sauf quelques bosquets d’arbres qui, au loin,
Semblaient des casemates où des chevreuils
Bivouaquaient en famille et l’automne, lui,
Avançait à grands pas surchargé de couleurs
(p. 108, ibidem)

Les cieux à l’infini
Sont un jardin céleste
Où l’automne promène
La pourpre et l’or
De son manteau de deuil
(p.103, ibidem)

Dans le café du coin
J’entends parler les gens
De la pluie du beau temps
Mais des rancœurs aussi
Que l’automne déploie
(p. 105, ibidem)

C’est un café fréquenté
Par les gens d’alentour
Des salariés des travailleurs
D’ailleurs et des voisins penauds
Dans leurs habits d’automne
(p. 105, ibidem)

Au détour d’une phrase
Un mot parfois suffit
Et le regret se fait
D’aller voir si ailleurs
L’automne est accueillant
(p. 105, ibidem)

Dans les longs jours d’automne
Tout nous semble si long
Si rangé que l’équinoxe même
Quelque part sur la terre
Renonce à partager le temps
(p. 125, ibidem)

La liturgie d’automne
Un chant amplifié
Par la nature même
Qui se remet en chaire
Ou le genou à terre
(p. 114, ibidem)

Automne, saison des parenthèses,
Où la vie rétrécie se suspend à un fil
Dernier miroir tendu d’une équation
Distante, Insoumission d’une âme, rongée,
Sacrifiée, en plein vol dispersée
(p. 126)

L’homme que je suis devenu
Regarde devant lui
Mais il ne sent plus rien
Ni l’automne mélancolique
Et tendre ni son éternité
(p. 113)

Des mots toujours des mots
Des signes fabuleux des cris
D’oiseaux de proie et des ailes
Géantes en quête de saison
D’automne en majesté
(p. 85)

Francis Vladimir

Juin 2018, Francis Vladimir jouant une pièce d’Anton Tchékhov à Paris

Juin 2018, Francis Vladimir et Marie Aubert jouant une pièce d’Anton Tchékhov à Paris

Cher Francis,
Sincèrement, j’ai beaucoup aimé, vendredi dernier, cette rencontre poétique au Gai Rossignol.
Dans une ambiance libraire on ne pouvait plus cohérente à l’esprit rêveur de l’assistance, ta « lecture par cœur et à voix juste » des Célébrations m’a profondément touché.
Non seulement pour ta présence d’acteur, que j’avais déjà appréciée cet été dans une interprétation de deux « shorts » de Tchékhov pleine d’humour et de verve existentielle. Vendredi j’ai trouvé cette présence encore plus charismatique, avec ta façon désenchantée et intime de nous partager à la fois l’émotion des saisons et le dialogue intérieur du poète engagé et sensible que tu es.
Avec cette « lecture libératoire » — qui ne se dérobe pas aux contraintes de la vie mais dépasse nonchalamment celles de l’édition —, tu m’as fourni une clé indispensable pour aller au-delà de ma première lecture, peut-être trop respectueuse de la configuration de la page, me donnant la chance de me faire une idée plus pertinente de ce que représentent pour toi les quatre saisons, que tu célèbres à l’échelle du temps humain et dramatique qui les traverse.
En t’écoutant, j’ai apprécié l’importance de ton travail, consistant à mon avis moins dans le creusement en profondeur que dans l’endiguement illuminé de ce que ton être généreux et sans doute volcanique laisse jaillir spontanément : comme dans le théâtre de Tchékhov, épuré même quand il s’agit de déchirantes passions, tu recherches dans l’essence impressionniste des images, se mariant prodigieusement à l’essence philosophique des mots, la clarté d’un discours que tout le monde peut enfin comprendre et reconnaître comme sien.
Tu instaures un dialogue merveilleux entre les images et les mots et ce dialogue correspond parfaitement au dialogue intérieur du poète visionnaire que tu deviens quand tu te racontes…
Moi aussi, je m’étais mesuré — en des aquarelles versifiés — avec le thème des saisons, en y mettant en valeur l’importance des cheveux. Moi aussi j’ai toujours cherché la façon de me raconter de façon théâtrale, à travers un dialogue avec un, cent, mille autres personnes vivantes ou disparues qui constellent mon ciel diurne ou nocturne. J’ai longuement songé à une lettre à une personne libre de préjugés et pourtant animée d’une sincère et tenace disponibilité à l’écoute. Jusqu’ici, ce dernier « roman de ma vie » n’a pas trouvé la bonne route pour s’exprimer, tandis que les souvenirs flottent péniblement avec les regrets et les remords, ne se fixant que rarement sur des fragments poétiques ou alors sur des textes forcément fictifs, où les personnages se débattent dans leurs déguisements comme Hercule dans la tunique de Nessus…
Dans tes « Célébrations », les Saisons sont des interlocuteurs neutres mais pas du tout indifférents !
D’ailleurs, elles sont des immenses royaumes, où le particulier et l’universel cohabitent, nous apprenant à décliner le grand avec le petit, la feuille avec la petite étoile tombante, l’arbre avec les immenses et redoutables constellations qui essaient inutilement de mesurer l’infini.
Les Saisons rythment le temps de nos vies : elles sont toutes les mères et tous les pères du monde et, en même temps, elles sont nos parents à nous, ces êtres exigeants et indulgents, se révélant présents ou absents selon ce que décide la loi du Temps qui tout efface et métamorphose.
Entre « infini » et « inattendu », les Saisons, pour toi, ne sont pas que les décors du théâtre de la vérité : elles forment une partition invisible où ta musique intérieure peut s’épanouir ; elles sont la métrique idéale pour tes vers dramatiques et le rythme le plus approprié pour ta quête incessante d’un sens et d’un but à notre vie d’hommes écrasés et de poètes insoumis.
Giovanni Merloni

Mon cher Giovanni,
il est difficile de répondre à une adresse aussi éloquente comme tu as bien voulu le faire.
Je sens combien tu as saisi l’essence de ce que j’ai essayé de dire avec « Célébration ».
Ce que je creuse est bien de l’ordre du sensitif qui rejoint l’interrogation que chacun de nous pose à la vie. Cette avancée de noctambule, d’équilibriste sur la corde raide du peu de temps qui nous est imparti, j’essaye de la mener en me prenant en main du mieux que je le peux et en tendant la main à ceux qui veulent bien la saisir et m’entendre.
Il est bien vrai que le désenchantement n’est jamais loin mais sans doute est-ce pour ça que je m’efforce de réenchanter avec des mots fusains sur la toile de l’existence, le quotidien dont les saisons sont partie prenante, de manière cadencée ou répétitive, mais avec cette prégnance qui fait que l’homme et la femme se retrouvent enrôlés dans le tourbillon de la vie, quel que soit le rôle qu’ils y jouent.
Merci mille fois pour ces mots chaleureux, venus du coeur, dits avec une justesse profonde, qui rejoignent et permettent de partager l’intime conviction que la poésie est salvatrice, que l’art tout court nous élève bien au-dessus de nous.
Et si le sentiment du merveilleux m’habite c’est que je le retrouve dans les regards et les mots échangés avec les autres.
Je ne sais s’il y a une bonne route à prendre pour dire ce que nous avons en nous, pour extirper le sens que nous recherchons et que nous accordons à ce qui nous entoure, au monde tel qu’il va (bien ou mal), mais je sais que la tentative est nécessaire et vitale et qu’elle nous réconcilie avec nous-mêmes et le monde.
Nos royaumes ne sont rien s’ils n’accueillent les pèlerins égarés, les blessés du coeur, les amochés de la vie, les grands solitaires en quête de la dernière étoile, c’est pourquoi j’ai voulu leur offrir cette magie qui opère à portée de mains et sous nos yeux, dès lors qu’on s’attable au quotidien et qu’on apprend à l’accepter.
Si nous nous évadons nous le ferons ensemble et nous goûterons à une liberté possible.
Francis Vladimir

« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur

20 mardi Nov 2018

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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« Guetter pour ne pas sombrer » : la poésie de Richard Soudée à l’encontre de la nostalgie et de la peur  

Dans les rues de Paris
Je lance des flèches fulgurantes
Les flèchent font mouche
Et leur magie se répand indéfiniment
Par la couleur incendiaire qui reste au cœur
Par la masse verte qui s’installe au ventre et remonte
En pleine floraison
Dans la poitrine de mes amis

Richard Soudée, extrait d’un poème pour Mimi (page 77)

Le matin du 7 mai 2016, nous étions de bonne heure, ma femme et moi, à la Gare de l’Est avec notre billet Transilien. Nous songions à quelqu’un qui viendrait nous récupérer à la gare de Coulomniers pour nous emmener ensuite au cimetière de Pommeuse, où devait se dérouler une cérémonie pour Pierangelo Summa, ayant disparu l’année précédente. Mais c’était trop tôt et Mirella, la veuve de Pierangelo, avait insisté : « Vous venez avec un de mes amis, je lui parle et je vous rappelle… »
C’est comme ça que j’ai connu Richard Soudée. Collègue de Mireille Summa à l’université, celui-ci avait consacré sa vie au théâtre et à la poésie. Mais, comme il arrive souvent dans les rencontres humaines, surtout quand des sentiments d’amitié s’y installent, il m’a fallu beaucoup de temps avant de l’apprendre pleinement.
Pendant le voyage d’aller j’ai su presque immédiatement que cet homme doux, mesuré et pourtant ferme et intransigeant en ses propres convictions était gravement malade. Depuis trois ans désormais, il luttait avec la mort, essayant de se frayer un chemin parmi les redoutables protocoles et le manque total d’initiative et, parfois, de compétence, chez les médecins hospitaliers : « Il faut vraiment avoir de la chance ! C’est rare de trouver la bonne personne ! Il faut se battre si l’on veut que notre corps survive ! »
Avec la complicité ouatée de la voiture avançant sous le ciel incertain de la région parisienne, Richard Soudée me fit cadeau d’un long récit très spontané où s’invitaient de nombreuses suggestions.
Bien sûr très discrètement, comme c’était sa coutume, il me parla, par exemple, de la maladie et de la mort de son père, dont il avait enfin « décidé » de s’occuper, jusqu’à l’aider à manger et lui fermer les yeux…
Ensuite, de façon enthousiaste, s’accompagnant de gestes nets et efficaces, il me parla d’une exposition, à Paris, titrée « Carambolages », que je n’avais pas vue, où les termes du discours se mêlaient, se croisaient et changeaient d’orientation… Je compris mieux, beaucoup plus tard, cet esprit de collage et réinvention des objets — qu’ils soient mots, gestes, personnes ou musique, peu importe — d’où se déclenchaient une mise en scène théâtrale et, parallèlement, une nouvelle création poétique et artistique. Une sorte de pop art multimédia où l’être humain est toujours au centre ?
Je ne savais pas bien situer son travail à l’université et je n’imaginais pas combien lui appartenait cette hypothèse de création artistique dont il parlait apparemment « de l’extérieur », comme un habitué des expositions parisiennes.
Il ne pouvait savoir non plus combien tout cela pouvait m’intriguer. À mon tour, je ne lui dis rien ou presque de mon activité de peintre ni de mon penchant particulier pour le dessin et le collage, par exemple. D’ailleurs, il n’a jamais vu mes tableaux suspendus entre le reportage passionné des vicissitudes humaines et l’exigence de briser par des couleurs rayonnantes la toile blanche là où le dessin commence à prendre corps.
Au cours de cette inoubliable traversée, nous avons aussi confronté nos ressentis au sujet du film très touchant que Sara, la fille de Pierangelo, avait réalisé pendant la maladie de son père et après sa mort. Richard me donna alors une première idée de son engagement artistique avec Pierangelo, en me parlant, entre autres, de sa participation à l’adaptation théâtrale des « Bonnes » de Jean Genet que j’avais vues aux « Déchargeurs » en 2011.

Mirella, Sara et Robin Summa à Pommeuse

À notre arrivée à Pommeuse, d’autres émotions prirent le dessus. Dans le petit cimetière, Mirella, Sara et Robin Summa avaient choisi un rectangle de pré libre au milieu des tombeaux pour y planter un arbre où des photos et de petits objets étaient accrochés pour honorer la mémoire de Pierangelo, cette personne unique qui nous avait quittés. Mirella proposa de belles chansons populaires d’Italie et chacun de nous dit quelques mots. Richard Soudée lit une poésie triste et confiante à la fois, dont j’aurais aimé avoir une copie…
Sur la voie du retour, il nous partagea la petite joie qu’il pouvait s’accorder de temps en temps, en se rendant à Barbizon, où déjà son père louait un appartement, dont il avait « hérité » le loyer et l’autorisation à profiter d’une partie du jardin, ce que Richard faisait volontiers, se chargeant de l’entretien de quelques plantes. « Je connais Barbizon ! » avais-je observé, enthousiaste : j’avais beaucoup aimé le petit musée avec les œuvres des peintres de l’école de Barbizon avant de m’aventurer de quelques pas dans l’incontournable forêt de Fontainebleau. Moi aussi, j’aurais aimé habiter à l’orée d’un bois comme ça !

En nous rapprochant de Paris, nous parlâmes longuement de « L’infini » de Giacomo Leopardi, le plus grand poète italien du XIX siècle. Je venais de voir un film qui avait méchamment maltraité en lui l’un des pères de notre patrie souffrante, alors comme aujourd’hui, sous le prétexte de ses handicaps physiques et m’étais plaint aussi pour la désinvolture par laquelle l’écrivain René de Ceccatty, dans un livre sur Leopardi, s’était autorisé à développer avec insistance le thème de l’homosexualité présumée du poète. On se quitta avec ma promesse de lui envoyer ma traduction en français de l’infini, ce que je fis, je crois, le jour même…

Robin, Sara et Mirella Summa avec Richard Soudée à Pommeuse

Quatre mois depuis, le 2 septembre 2016, Richard m’invita au « 6b », cet immeuble à Saint-Denis qu’on avait sauvé de la démolition pour le consacrer à l’expression artistique. J’eus là l’occasion de le rencontrer et l’embrasser à nouveau, avec sa femme Mimi et son fils Michel, peintre et dessinateur dont j’admirai beaucoup le travail. Je fus aussi touché par une grande toile, signée par Émilie, la compagne de Michel, qui trônait avec des sentiments joyeux au milieu d’une exposition collective pour la plupart « problématique ».
Mon commentaire d’alors fut l’occasion, pour Richard, de découvrir « le portrait inconscient », qu’il apprécia vivement. Cependant, nous n’avons pas approfondi, malgré nos intentions réciproques, le côté convivial de notre estime et amitié réciproque. C’est un manque que je regretterai toujours, dont je ne suis pourtant pas en mesure de me donner une explication, au-delà de la lourdeur de la vie et des engagements s’alternant aux inquiétudes de la famille et de l’âge…

Richard Soudée à Pommeuse

Le 9 mars 2017, avec sa femme Mimi, Richard a assisté au spectacle « Tellement belle est la vie » où ma fille Gabriella, accompagnée par un jeune guitariste, chantait de belles chansons italiennes et françaises qu’accompagnait un texte de moi sur le thème de l’installation d’une jeune fille à Paris. Richard n’hésita pas, en cette occasion, à relever les quelques petits embarras scéniques, qu’avait causés à Gabriella l’alternance des textes et des chansons. Sinon, il était visiblement content d’être là, et je lui fus très reconnaissant.
Plus tard, le 18 mai 2017, je rencontrai Émilie Sévère à la galerie 1618, rue Richer, ayant ainsi l’occasion de voir une belle série de ses tableaux aux tailles variées qui entouraient la grande œuvre que je connaissais déjà, et j’en parlai dans ce blog avec admiration sincère.
Je me souviens bien de cette journée où je me rendais à la rue Richer, les jambes lourdes, la tête légère et le souffle coupé. Je venais, je crois, d’une période de surmenage dans l’écriture, ainsi que de manque de promenades et d’exercices quelconques. Et je me rappelle bien le plaisir de cette rencontre entre la jeune peintre pleine d’énergie et de confiance — tempérée par une sévérité de fond avec elle-même (lui dérivant peut-être de l’austère nom de famille) — et le vieux peintre ayant eu une carrière de rencontres heureuses et de trains ratés : il fallait que j’accepte l’âge de mon image et que je laisse aux nouvelles générations la faculté de prendre acte ou pas de ma contribution acharnée d’artiste sincère…

Voilà donc le temps passé. Dans les mois suivants, je n’ai plus revu Richard ni Mirella non plus. Au marché de la Poésie de Saint-Sulpice, j’ai rencontré juste Robin, le fils cadet de Pierangelo, qui maintenant lui ressemble comme une goutte d’eau… Ensuite, quelques problèmes ont gêné et même obscurci l’horizon de ma vie, avec la sensation d’un changement important. Cela a fait brusquement jaillir la nécessité, face au temps qui se réduit et va bientôt disparaître, d’assumer jusqu’au bout ma nature de poète et d’artiste souvent sacrifiée.

Le 6 octobre 2017, j’ai eu ma plus importante rencontre, tête à tête, avec Richard Soudée. Il m’avait envoyé un message pour demander mon adresse : il voulait m’envoyer son recueil poétique, « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages), qui venait juste d’être publié. Je répondis que j’aurais aimé profiter de cet événement pour nous rencontrer et échanger un peu. Ce qui arriva dans un bistrot place de la Contrescarpe… Je ne lui cachai pas que j’aimais énormément cet endroit au nom si typiquement parisien. Mais là, j’oubliai de lui dire qu’un jour d’été de 1989, j’avais assisté, avec mes deux enfants aînés, juste à côté de notre bar, à un extraordinaire spectacle de rue : un homme et une femme revêtus à la mode du XVIIIe, avaient joué, devant une quinzaine de passants étonnés, une petite farce au sujet du « ménage à trois »…
D’ailleurs, je crois avoir compris que la rue Mouffetard et la Contrescarpe, pas loin de différents sièges universitaires, ont été des endroits très chers pour Richard Soudée tout au long de sa vie… Une vie quand même assez variée et riche selon le récit qu’il me fit dans ce bar, avec un enthousiasme contagieux. Histoire d’une génération foudroyée par soixante-huit et les espoirs des années soixante-dix, comme pour moi. Histoire dont on trouve quelques « traces » dans ces « Fleurs de la trace » dont il me parlait tel un fleuve. Je suis porté à donner davantage importance à certaines nuances et inflexions de la voix qu’à la reconstruction complète et exhaustive d’un parcours de A à Z… Donc, en l’écoutant, je ne retenais que des mots-images : le « disque » de Léo Ferré inspiré par les vers de Louis Aragon ; le « printemps des poètes » dont Richard s’était chargé au temps du Théâtre de Liberté ; la rencontre avec « Mehmet » Ulusoy, l’acteur et metteur en scène turc exilé en France après une collaboration avec Giorgio Strehler à Milan ; la fructueuse collaboration avec Mehmet jusqu’à la découverte d’un monde qui depuis toujours l’attendait. En fait, la « Martinique » d’Aimé Césaire marqua en 1975 le tournant décisif de sa vie, avec la rencontre de sa Mimi : « avant, je courais d’une aventure à l’autre, sans vraiment m’engager. C’est avec Mimi que j’ai découvert en profondeur le sentiment de l’amour et le désir de me créer une famille… »
Avec la joie de quelqu’un qui atteint finalement un but primordial, Richard me raconta la « facilité » qui avait accompagné la « mise en scène » de « Fleurs de la trace », une véritable pièce théâtrale en vers et prose poétique qui est en fin de compte le roman de sa vie : on y découvre d’abord un long préambule scandé douze fois par la fabuleuse expression « J’ai grandi » ; ensuite, on est transporté par les multiples éruptions poétiques qui ont accompagné son adolescence et sa première maturité sous le ciel de Paris, avec des anticipations concernant par exemple sa rencontre cruciale et charismatique avec Aimée Césaire et ses « lucioles » ; on plonge enfin dans la scène finale, se déroulant dans le « carbet » du « colibri ».
Au bout de cette rencontre à la Contrescarpe, après nous être congédiés au beau milieu de la rue Mouffetard, j’ai réalisé tout de suite que Richard Soudée avait montré beaucoup de confiance en moi et me jugeait à la hauteur d’un commentaire fidèle de son livre. Cependant, il ne pouvait pas savoir qu’il m’était difficile d’assumer jusqu’au bout ma facilité pour le reportage, au détriment de ma nature d’artiste et de poète. Il ne pouvait savoir non plus que cela n’avait rien à voir avec mon intérêt spontané pour tout ce qu’il m’avait raconté de lui, donc une grande curiosité pour ce texte poétique. Voilà pourquoi je n’ai su prendre immédiatement le recul ou, si l’on veut, la juste distance au personnage de Richard Soudée pour lui consacrer, comme je l’avais fait pour bien d’autres, un commentaire digne et équilibré.

Richard Soudée debout, à l’Harmattan, le 9.12.2017

Je m’accrochai à toute une série de matériaux qui m’étaient devenus indispensables, et même après la présentation du livre à l’Harmattan, qui s’y déroula le 9 décembre 2017 — il y a presque un an — ne trouvant pas chez le disquaire de rue des Écoles le disque de Léo Ferré, je finis par mettre ce projet de côté.
Plus tard, ma vie s’est davantage compliquée avec le défi de consacrer l’année 2018 de façon prioritaire à la peinture, qui m’a énormément absorbé, avec une sérieuse réduction de mon activité sur le blog.
Je n’avais plus de nouvelles de Richard et je menais en général une vie en retrait quand j’ai décidé de m’accorder de très courtes vacances en Normandie. Au petit matin du 17 août, je me suis levé dans un hôtel du Tréport encore endormi, après des rêves sans doute inquiétants dont je n’ai pas de souvenir… quand j’ai cogné très fort de la tête un écran télé saillant du mur juste au passage. Plus tard, j’ai perdu mon iPad où toutes les photos et les vidéos de la rencontre à l’Harmattan étaient gardées. En ce moment-là, Richard était encore vivant. Il est mort le lendemain, le 18 août, à l’hôpital des Peupliers. Il a été inhumé dans le cimetière de Barbizon.

Richard Soudée à l’Harmattan le 9.12.2017

Encore dans un état de bouleversement profond pour la nouvelle de cette mort doublement insupportable – une véritable défaite pour nous tous, après sa lutte si intelligente et courageuse -, que j’ai apprise mardi dernier par la grâce d’une lettre de son fils Michel, je voudrais vous inviter, sans autre commentaire, à la lecture de quelques extraits de « Fleurs de la trace » (L’Harmattan 2017, 138 pages) tout en savourant les images et les vidéos que j’ai eu la chance ensuite de récupérer.
Mais avant, je vais vous partager mon hypothèse personnelle au sujet du but primordial qu’avait ce livre pour son auteur. Frappé par une maladie inexorable, Richard Soudée a dû voir instant après instant s’écouler devant ses yeux la terrible relativité et vanité des choses de la vie. Une vie qu’il avait jusque là consacrée aux autres, suivant son caractère enthousiaste et humble à la fois. Il avait découvert la poésie, comme il dit, parce que, selon les attentes de Mehmet Ululoy, il fallait faire du théâtre avec la poésie. Ou alors il avait découvert la poésie à la suite de ce geste de rupture et de survie de s’acheter le disque de Ferré-Aragon sans même posséder un tourne-disque. Ou bien il avait écrit, de ses seize ans déjà, une poésie que quelqu’un d’autre plus tard lui redira, l’ayant apprise par cœur…

Puisque personne ne le faisait pour lui, cet homme toujours en retrait, disponible et généreux s’est décidé un jour à se raconter, moins pour le plaisir de goûter sa propre « madeleine de Proust » que pour le devoir de dévoiler le personnage ou, plus encore, la personne merveilleuse qu’il a été. Une vie de détresse et brûlante d’amour n’engendre pas en elle seule un poète. Parce qu’il y a un moment, un passage, une épreuve qu’il faut exploiter pour passer du fait d’écrire des poésies à celui d’être un véritable poète. Mais cet homme durement menacé, cet être aux heures comptées a finalement ramassé le gant du défi épouvantable que depuis toujours il s’était lui-même lancé et s’est forcé à raconter comment naît, grandit, s’épanouit et meurt un poète.
Spontanément et à son insu – car il aurait pu et dû être le premier pas d’un nouveau chemin de découverte et de gloire -, « Fleurs de la trace » devient ainsi le chant du cygne de Richard Soudée et en même temps la « fleur » la plus épurée de son « œuvre complète » : cette immense, prodigieuse production poétique et artistique, fixée sur le papier ou immatérielle, qu’il a généreusement donnée aux autres pendant les cinquante années de son engagement artistique et culturel ininterrompu.
Grand animateur de récitals poétiques et de spectacles, il avait longuement exploité son penchant pour la poésie dite se rebellant à la poésie écrite, donc pour la chanson où tout se harmonise et se synthétise. Un petit grand trésor dans ce domaine où la passion politique et le sentiment du partage humanitaire ne sont pas étrangers, c’est la collection des 41 morceaux de « Musaïca chansons d’enfance des émigrés » (de tous les continents).  

Dans « Fleurs de la trace », son naturel de jongleur et de troubadour, se mariant à la maîtrise de la scène théâtrale, l’amène à regrouper les événements de sa vie, constellée de contrariétés, d’illuminations et de joies profondes, autour de trois primordiaux piliers.
Le premier pilier c’est l’enfance, avec cette obligation de « grandir » dans un monde où les découvertes ne s’associent pas toujours au bonheur. Ce garçon très sensible, spontanément porté à aimer, aura de la peine à s’aventurer dans le monde adulte. Ce seront pourtant les souffrances endurées qui lui octroieront, avec la poésie, une force et une résistance incroyables devant les averses de l’existence.

C’est depuis le deuxième pilier de la vie menacée par la maladie qu’il peut considérer tout cela jusqu’au bout, avec un œil désenchanté et passionné à la fois : il observe son existence depuis un balcon tout à fait dépouillé et, tout en se sentant éloigné et perdu, il savoure l’essence de ce qu’il a éprouvé quand il était un homme jeune et résistant, tout en laissant filtrer de son for intérieur les angoisses et les peines que la maladie physique lui emmène.

…La mort qui rode dans mes veines
ressemble à trois chiens trop battus
qui fidèlement se souviennent
des soirs qui n’en finissent plus…

Richard Soudée, extrait de Remuements (page 62)

Le troisième pilier c’est la découverte de l’ailleurs de la Martinique, ne faisant qu’un avec la rencontre avec l’amour, le vrai et total amour pour sa femme et sa culture.
Protégé par le carbet qui lui assure la parfaite coïncidence de l’amour et de la liberté, le poète s’oublie et adhère finalement à la joie pure de la poésie.
Avec tout cela, la poésie de Richard Soudée nous apprend à vivre avec le chagrin et la joie, à nous rendre courageusement, au jour le jour, à l’encontre de la nostalgie et de la peur !

Richard Soudée lit Fleurs de la trace à l’Harmattan le 9.12.2017

J’ai grandi sous un cerisier...
C’est là… que j’ai connu… le sentiment étrange de pouvoir dévorer sans m’apaiser.

J’ai grandi au cœur de la pluie…
…Cette eau remonte aujourd’hui en moi. Elle débonde et noie mon regard. Elle barytonne. Et je pleure à gros sanglots.

J’ai grandi au pied d’une machine à coudre…
…J’ai depuis lors conservé une secrète addiction au bruit des ciseaux bien affûtés, au froissement des taffetas, des crêpes et des dentelles, ainsi qu’au déchirement des draps. Quant à la fouille dans une boîte en fer pleine de boutons de nacre et de bois, de verre et de cuir, de porcelaine et d’os, de corne et de jais, de velours et d’ivoire, d’ebonite et de plastique, elle me rend fou.

J’ai grandi non loin d’un poulailler…
…Mon grand-père et moi récoltions les cuisses et autres parties nobles de la bête et ma grand-mère s’adjugeait sans sourciller l’ensemble des bas morceaux. Sous mon regard effaré, elle dégustait ainsi avec délices : la tête ornée de son bec et de sa crête encore tremblante, les grosses pattes écailleuses, munies de leurs ongles impeccablement taillées, et le croupion, fondamentalement mis à nu. Elle grignotait tout cela en prenant son temps, l’œil mi-clos.

J’ai grandi au bord de la mer
C’est là… les pieds nus dans le sable, que l’Ivresse de la liberté sans frontières m’a saisi. C’est là que j’ai couru loin des regards mêler mon rire à celui des mouettes, là que j’ai brisé le miroir des flaques à en perdre le souffle, là que j’ai embrassé la marée montante en buvant la tasse jusqu’à retourner mon estomac dans sa bouche salée…

J’ai grandi aux portes d’un buffet…
C’est devant ce buffet tabou que le dimanche matin, ma grand-mère nous mettait dans un tub, ma cousine et moi, nus comme des vers, et qu’elle nous frottait au milieu d’un nuage de vapeur pour extirper de notre peau la polissonnerie…

J’ai grandi avec la bourre d’un ours…
…Après la mort de ma grand-mère, l’ours trôna encore à la tête du lit — fièrement campé sur son derrière — jusqu’au jour où mon grand-père le trouva en charpie. Nul témoin, mais le soupçon se portait sur le chien de la voisine. Les morceaux jonchaient le lit et le sol. Éviscération, énucléation et déchiquetage indiquaient la jalousie rageuse de l’agresseur. La nouvelle me laissa transi.
Je vis alors en rêve les restes épars de l’ours et quand, avec effort, mes pas me rapprochaient de sa tête, c’est ma propre figure que je vis étendue.

J’ai grandi sur les planches
…Muette comme Baptiste et dans le même costume, je devins pour conclure une Colombine courtisée par un Arlequin jacassier… Puis, les poils m’étant poussés, !’ai soudain bondi sur scène pour déclamer « Ma femme à la chevelure de feu de bois » devant un parterre de lycéennes.
L’ivresse des planches s’est alors emparée de moi. Humant profondément l’ombre des salles, saisissant la lueur des étendues d’yeux et de dents, j’ai osé m’avancer sans masque, jusqu’au bout, jusqu’au bord, face au grand miroir noir qui rit, pleure, tousse et se mouche.

J’ai grandi dans un grand lit
Je ne distinguai de loin que le pied du lit. Il se dressait comme un arbre immense et je dus suivre un chemin étroit et sinueux avant d’entrevoir ma grand-mère. Elle me fit alors signe de venir me coucher près d’elle et je tirai le drap très fort pour la rejoindre.
Sa chevelure brune brillait sur l’oreiller. Dans la pénombre, ses yeux, ses mains et son sourire étaient énormes. Son chien dormait à ses pieds. Elle me prit alors contre elle dans ses grands bras et me conta l’histoire du Petit Chaperon rouge.

J’ai grandi au for de mon rêve
Loin du cerisier, loin du poulailler, loin du buffet, loin de l’ours, loin de la machine à coudre de mes aïeux, je suis entré en exil chez mon père et ma mère.
C’est là que l’on confisqua mes métaux pour que je ne m’évade pas de mes devoirs. On m’ôta le métal de mes voitures, le métal du Meccano, celui de mes avions et de mes chevaliers, jusqu’au bronze des figurines coulées spécialement pour moi par le compagnon poilu de ma grand-mère aux yeux bruns.
C’est là que sous le fouet j’entrai en résistance, par la grâce du papier de mes cahiers, par la grâce des murs de ma chambre, par la grâce des draps de mon lit. Mes rêves indomptables s’engouffrèrent dans ces cadres. Je fondis dans les draps frais comme neige brûlante dans la main. Je courus au plafond, tel un chat dans la cime des arbres. Je creusai sur le papier des sillons noirs où faire pousser mes graines.
Je trouvai sur la page le geste magique de mon grand-père, traçant ses espoirs avec une baguette sur un coin de terre battue. Mes vers et mes rimes furent ma sente tribale, ma secrète fratrie. Les empreintes du cuir sur ma peau — furtives scarifications — n’entamèrent pas ma sauvagerie.

J’ai grandi sur un tas de sable
Avec ma mère dans le rôle de l’aviateur, je jouais au Petit Prince : « S’il te plaît, dessine moi une fleur, un âne, ‘… » Et ma mère peuplait pour moi le désert. Nous avons ensuite brodé ensemble des marguerites colorées…
Avec mon père, je jouais sur une dune vierge. Nous construisions un monde avec des aiguilles de pin. Peut-être le plan d’un jardin ? En ces temps-là, le père partageait volontiers avec le fils un paradis qui ne lui appartenait pas.

J’ai grandi devant l’origine du monde…
…Tant d’années ont passé depuis la préhistoire des années cinquante ; mais, étrangement… le mystère de la Vénus me trouble encore. Depuis lors, patiemment, comme un saumon cherchant la source, je brise les écrans et —souriant aux crachats sur mon visage blême —je remonte les fleuves jonchés de corps pour embrasse le Sud la tête à l’endroit.

Richard Soudée, extrait de Toutes rouges, pages 11-27

Assise au bord du lit, les pieds dans l’eau, tu couvres de ta voix l’étendue de la mer. Et tes bras portent le néant d’un trône transparent. Un silence est né. Tu brises dans ta course tout le cristal de ville. Tu danses au pôle vert de l’hirondelle. Tes jambes montent dans le soir. Tu troubles les lueurs. Dans tes cheveux passent mes doigts et tu cours. Tes jambes glissent dans l’air nocturne. J’entends distinctement le bruit de feuilles sèches écrasées.
Tu es pâle. Mes empreintes digitales restent sur ton corps, couleur géranium. J’ai dans les mains un collier d’or. Qui appelles-tu ? Le cristal que tu brises, c’est mon miroir à double tranchant. Le sang qui coule de tes doigts ruisselle sur mon visage.
Une chanson très douce est née. Le jour de ma mort, tu portais une robe noire ornée de fleurs vertes. Dans tes mains, la tête d’un amant pesait tout l’or du monde. Ses lèvres sentaient les roses éventrées. Le froid te possédait paupière refermées. Mon miroir à double tranchant est mort. Le ciel est ouvert comme un champ de glaïeuls.

Richerd Soudée, extrait de Mort d’un puceau (page 53)

Comme un voleur d’enfants
Comme un mourant de faim
Le long des murs gris-blancs
Se confond et s’éteint
Seul j’ai papillonné
Vers le feu des boutiques

Contre un billet mendié
Quand j’ai tendu la main
On y a déposé
La fleur de la musique

Un petit disque noir
Sillonné par le vent
Et de rouge brillant
Je l’ai serré sur moi
Dans le confus du soir
Aux lignes épaissies

Sur le pavé assis
J’ai bouillonné de sons
J’ai songé il est temps
De sortir de prison.

Richard Soudée, Le disque (à Léo), page 38

…Les bêtes à feu d’Aimé (Césaire) réveillent les vers luisants de mon enfance. Ceux qui brillaient le soir, constellant le talus du bocage , lors des promenades à la fraîche. Je me souviens qu’on m’aida en chuchotant à prendre une de ces bêtes dans ma petite main. Dans la nuit, nous étions alors tout proches, mes parents, mes aïeuls et moi. Nous nous parlions et nous contions des histoires échappant aux rigueurs du jour. Nous étions tous des enfants et nous disions oui à l’Espoir. Césaire a collecté sur ses carnets le vaste peuple des insectes, mais c’est à l’écart des multitudes qu’il a dit la vertu des lucioles fugaces et tenaces. Les mots-lucioles du poète nous appellent à ne pas désespérer, à guetter pour ne pas sombrer. Avec ces mots, nous avançons à tâtons en quête d’essentiel.

Richard Soudée, extrait de Lucioles, pages 109-110

Trois ans ont passé

d’une poutre
un bout de ficelle pend
là où le colibri fait son nid

l’oiseau parti
quel nouveau nom donner ?
le carbet des abolis ?
le carbet des grenouilles ?

un rat surgit d’une bâche
mais il court trop vite pour nommer le lieu

soudain au ras du sol
la tête dans les épaules
passe un petit héron blanc et rouge
il ne fuit pas à notre vue
repassant et tendant le cou
il nous observe
tout en inspectant la grève
est-ce lui qui cette année
renommera le carbet ?

les feuilles mortes sont entassées
mais sont en place toit et plancher
les piliers du carbet sont droits

nous accrochons notre hamac
nous y grimpons
et rendons grâce au temps suspendu

Richard Soudée, extrait de Carbet du colibri (pages 137-138)

…Ami voyageur
Toutes les chambres
Même celles dont tu es propriétaire
Dans la maison de tes rêves
Ressemblent à une chambre d’hôtel
Tu y manges y parles y dors y fais l’amour
Puis tu règles l’addition
Passager
Homme inquiet
Ta route est un couloir.

Richard Soudée, extrait (page 64)

Richard Soudée

« Pour qui écrit-on ? » Un bref échange d’idées avec Josette Hersent

22 dimanche Juil 2018

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Poètes et Artistes Français

Giovanni Merloni, Auprès de ma blonde  
acrylique sur carton 50 x 60  cm, 2018
Lire la suite →

La politique, unique possibilité pour résoudre les conflits humains… (Le Prix LICRA 2018 au « Parlement des cigognes » de Valère Staraselski)

29 mardi Mai 2018

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Écrivains français, Valère Staraselski

« La poésie est le miroir brouillé de notre société. Et chaque poète souffle sur ce miroir : son haleine différemment l’embue » (Louis Aragon).
Photo de Rodney Smith.
Image et vers empruntés à un tweet de Laurence (@f_lebel)

« C’était ainsi… Il me revient ce que m’a dit un jour Luka. Oui, Luka, un camarade. Avec lui, nous avons partagé la même cache… « Tu sais, Zygmunt, m’a dit un jour Luka, c’est drôle mais, dans le ghetto, j’avais peur des Allemands et, ici, je n’ai plus peur que des Polonais… Oui, parce que l’Allemand, il ne saura pas me reconnaître dans la rue, il n’ira pas flairer, alors qu’ici, dans ce grenier, il y a encore qui ont échappé à leurs meurtriers.
— Bon, d’accord, ai-je alors rétorqué, mais le Polonais, il n’est pas dangereux en soi. Il est juste dangereux parce qu’il peut te livrer aux Allemands. Donc, il ne faut pas l’accuser de la même manière que l’Allemand.
— Si, m’a alors répondu Luka, parce que l’Allemand, c’est mon ennemi alors que le Polonais, c’est mon compatriote. » »
(Valère Staraselski, Le Parlement des cigognes, Cherche midi 2017, page 81)

La politique, unique possibilité pour résoudre les conflits humains…

J’ai été particulièrement heureux d’assister le dimanche 27 mai à la Mairie du Ve, place du Panthéon, à la remise du Prix LICRA 2018 à Valère Staraselski pour son roman « Le Parlement des cigognes ».
Il s’agit d’un livre extrêmement clair et explicite sur le drame qui s’est passé en Europe et notamment en Pologne lors de l’Occupation allemande et de l’extermination massive des Juifs de la part des nazis.
Aujourd’hui, le prestigieux Prix de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme en souligne davantage l’actualité et l’importance.
Cela laisse bien espérer pour une divulgation encore plus vaste du livre, avec son message de tolérance et de paix qui fait de Valère Staraselski l’un de rares écrivains français qui se chargent jusqu’au bout du respect de la vérité historique et de sa correcte interprétation.

Dans « Le Parlement des cigognes », Valère Staraselski évoque les évènements tragiques de la ségrégation dans le ghetto de Cracovie et des camps d’extermination en Pologne comme la preuve, on ne peut plus accablante des crimes et des horreurs que les hommes peuvent commettre sous le prétexte de la haine et de l’intolérance raciale et religieuse. Une preuve ayant la fonction d’avertissement pour le moment présent.
En fait, ce qui arrive aujourd’hui en plusieurs endroits de la planète — s’annonçant dangereusement aussi dans le cœur de l’Europe — ce n’est pas exactement le même phénomène évoqué dans le livre : le déclenchement de la Shoah de la part des nazis et le comportement lâche et complice d’une partie des Polonais qui, au lieu de réintégrer, après la Libération, leurs compatriotes juifs dans le cœur de la communauté nationale, ont continué à les persécuter pendant des années.
Et pourtant, au fur et à mesure des violences terroristes ou des actes de guerre ouverte qui s’affichent à l’horizon, une confrontation avec la lointaine tragédie polonaise est bien possible.
Dans « Le Parlement des cigognes », j’apprends donc que l’humanité est constamment confrontée à deux luttes indispensables : la lutte culturelle et morale contre l’intolérance et la haine ; la lutte politique contre tous ceux qui favorisent l’installation et la radicalisation d’un climat d’intolérance et de haine avant d’en profiter pour imposer un pouvoir qui se passe de la démocratie et du respect pour les exigences primordiales des êtres humains et de la nature.
Ce qui arriva en Pologne avant et après la Seconde Guerre s’est déclenché par exemple dans l’ex-Yougoslavie au lendemain de la chute du mur de Berlin et se déroule incessamment dans le Moyen-Orient où la Syrie est devenue aujourd’hui le théâtre d’une nouvelle apocalypse où les haines et les intolérances se multiplient et se croisent dans une spirale inépuisable de violence et de mort.
Cela a entraîné, depuis longtemps désormais, le douloureux phénomène de l’exode des populations chassées ou en fuite des pays en guerre. Elles essaient de trouver en Europe un havre d’espérance et de paix qu’elles ne trouveront pas. Nous assistons, au contraire, au crescendo de l’égoïsme et de l’indifférence, quand on n’a pas affaire à la méfiance et au rejet.
C’est la débâcle de tout principe de fraternité entre les peuples, mais c’est aussi la débâcle de la politique !

Prix LICRA 2018 : Valère Staraselski est le premier sur la gauche.

Avec sa profonde sensibilité d’écrivain engagé et d’observateur avisé, Valère Staraselski a bien saisi cette dérive impressionnante dans tous ses écrits, manifestant en plusieurs occasions publiques son inquiétude pour la mauvaise connaissance de l’Histoire de la part de nouvelles générations et aussi pour le rejet progressif de la politique dans nos sociétés occidentales qui ne sont pourtant pas à l’abri de dérives antidémocratiques sinon d’involutions de nature fasciste.
Dans le but de briser ce mur d’indifférence et réaffirmer l’importance des conquêtes sociales et culturelles que les générations précédentes nous ont livrées, Valère Staraselski a délibérément opté pour le « roman » comme moyen privilégié de communication. Une forme qui correspond bien sûr à son esprit poétique et dialectique à la fois, qu’en tout cas il adopte dans le but primordial de transmettre au lecteur le plus efficacement possible tout ce qu’il doit connaître.
Je suis complètement d’accord avec ce « choix de vie » de Valère Staraselski : tout en gardant le cap d’une écriture littéraire de grande force et beauté et d’un regard profondément sensible à la condition des exclus, des démunis et des marginaux, dans ses romans il réussit à faire revivre l’Histoire de façon que tout un chacun reconnaisse enfin la valeur irremplaçable de la politique comme unique possibilité pour résoudre les conflits humains de tout genre.
 l’occasion du Prix 2018 à Valère Staraselski, je me suis renseigné davantage sur la LICRA, et j’ai appris que cette association a été fondée à Paris en 1927, bien avant que la haine raciale et antisémite ne se déclenche en toute son ampleur homicide en Europe.
J’espère, au-delà de nombreux signaux assez redoutables que produit la réalité contemporaine, que cette rencontre de la LICRA avec Valère Staraselski marque un tournant dans la prise de conscience collective de la gravité du moment, que l’Histoire ne se répète pas avec le même insupportable scénario où le fascisme intolérant et raciste deviendrait partout l’allié naturel des intérêts égoïstes de minorités puissantes et sans scrupules. Et qu’ici, en Europe, demeurent finalement victorieux la tolérance tous azimuts et l’esprit de démocratie et liberté républicaine dont nous bénéficions, malgré tout !

Giovanni Merloni

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ? (l’un des « Millimètres » de François Bonneau)

28 mercredi Mar 2018

Posted by biscarrosse2012 in auteurs français

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Poètes et Artistes Français

Giovanni Merloni, la deuxième jongleuse, gouache sur papier, 2018

En nouveau Jonathan Swift, François Bonneau mesure en « MILLIMÈTRES » les distances qui unissent (ou séparent) les hommes et leurs mondes. Avant de révéler son visage humain, et son indomptable propension à la transgression, il se sert d’une métaphore extrêmement rationnelle et frôle les frontières inaccessibles du calcul infinitésimal pour revendiquer le naturel heureux de chaque existence, l’exiguïté des destins humains que contredit la force irrépressible de l’amour…

J’ai découvert cela et plusieurs autres choses en lisant — avec une loupe adaptée à mon œil inefficace de Gulliver à la retraite — ce minuscule manuel de chasse (aux trésors plus inaccessibles de l’existence) que l’auteur m’avait affectueusement dédicacé lors du dernier Marché de la Poésie auprès de Saint-Sulpice à Paris.
Malgré mes promesses de m’y mettre aussitôt, presque un an s’est écoulé avant de commencer à lire de ma façon, un à un, les poèmes que j’ai trouvés tout d’un coup évidents et familiers.
J’avais besoin de trouver une clé pour entrer dans le labyrinthe (apparent) que François Bonneau avait sagement bâti pour protéger sa vérité et l’exclusivité de la lecture de chaque fragment ou ligne de son douloureux témoignage poétique.
D’ailleurs, la clé que j’ai découverte et choisie pour me promener librement (en dehors de toute règle ou recommandation) m’attendait depuis toujours au beau milieu de l’une des allées ombragées de ce labyrinthe même… emprunté sans doute aux jardins à l’Italienne qui donnaient jadis une touche de mystérieuse ambiguïté aux austères châteaux des rois de France.
Cette clé est tout simplement un contre-ordre ou alors un laissez-passer :
« Faites ce que vous voulez, M. Merloni ! Vous pouvez suivre les nombreux parcours proposés, censés vous aider à trouver aisément la sortie sans perdre le goût de la découverte, à chaque halte, d’une conversation sincère et approfondie avec l’auteur. Vous pouvez aussi bien vous perdre, rester tout le temps que vous voulez auprès d’un cyprès ou d’un manège de chevaux de bois, savourant le bonheur d’une seule lecture à la fois. Au couchant, d’en haut de notre observatoire, un hélicoptère viendra vous récupérer et vous ramènera chez vous ! »

Profitant de cette clé merveilleuse, m’octroyant une soudaine et presque excessive liberté, j’ai commencé à comprendre combien de courage (et de douleur) pouvait se cacher derrière, avant ou après chacune des révélations de mon ami François Bonneau, s’échouant dans le dévoilement de chaque « millimètre » de son parcours tourmenté et finalement « ascétique ».

Eh oui, il n’y a que l’amitié — chose rare et précieuse ainsi qu’inclassable et irrégulière — pour ouvrir si gentiment et si généreusement, en notre honneur, la porte invisible que nous découvrons juste à quelques millimètres du centre (historique) de notre vie.
Vous lirez ci-dessous un fragment de « Millimètres » qui m’a particulièrement touché, où les questions soulevées par François Bonneau redonnent le souffle à l’espoir meurtri d’un grand nombre d’artistes et poètes qui n’hésitent pas à installer la vérité la plus intransigeante au centre de leurs actes et de leurs silences.
J’aimerais bien revenir encore, prochainement, fouiller dans ces kilomètres de millimètres… et relire quelques autres joyaux de ce chapelet, suivant sans transition la seule impulsion de le faire…
Cependant, je ne veux pas me le promettre, non seulement pour ne pas en sentir l’obligation — qui enlèverait la sincérité que mérite tout rapprochement (au millimètre près) de l’œuvre de François —, mais aussi pour m’en accorder encore le plaisir de la découverte.
Il s’agit d’ailleurs d’une découverte que je ne saurais pas exploiter en un seul souffle : même si l‘Auteur de « Millimètres » (avec la complicité de son éditeur) semble vouloir redimensionner, humblement, chacune de ses pages pour que même les habitants de Lilliput puissent la lire, je ne suis pas, pour l’instant, capable de retrouver un seul sens ni un seul raisonnement qui guide l’ensemble de cette œuvre magnifique.
Je n’ai pas dit que je n’arriverai pas, un jour, à saisir la beauté de la Cappella Sistina invisible que François Bonneau a peinte par successives couches passionnées.
Je me borne à déclarer, aujourd’hui, que chaque poésie de ce recueil est un monde immense ayant aussi la capacité d’arrêter le temps pour donner au lecteur la possibilité d’examiner de tout près, rien qu’à quelques millimètres de distance, l’instant crucial et décisif où se déroule l’Amour ou tout simplement l’échange fraternel d’un sentiment sincère entre deux êtres humains !

Giovanni Merloni

Photo de François Bonneau

Et le quotidien, alors, serait matière à faire du mieux ?

Est-ce que le temps que l’on passe à se
dire que l’on devrait s’y installer, fait
partie du mouvement ? Est-ce que l’on
fait ce que l’on fait, ce mot poésie,
Devenu pornographique,
Devenu sous le pardessus,
Par transmission plastique ? Ou
est-ce que c’est moins avouable,
est-ce qu’on prouve, un brin ? Est-ce
qu’on est si pur, et la pureté, est-ce
bien mieux ? Est-ce qu’une petite
existence est un matériau suffisant,
pour tous les desseins imposés ?
Et le quotidien, alors, serait matière
à faire du mieux ?

François Bonneau

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