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Corinne Royer

Corinne Royer et la « jeune fille de longue date »

Au bout d’une lecture passionnée et attentive, j’ai suivi, comme d’habitude, l’instructive suggestion que me donna jadis mon grand-père napolitain. J’ai déposé sur la pile des livres à ne pas perdre de vue « Ce qui nous revient » de Corinne Royer (Actes Sud, 2019) et j’ai fermé les yeux.
« C’est la meilleure façon de retenir l’essence d’un livre, pour pouvoir en parler ou en écrire depuis ! » disait mon aîné de son air triomphant. Pour moi, cette brusque séparation a été aussi une façon de continuer à être hanté par le livre, à le lire mentalement, en y recherchant les réponses cachées ou alors des interprétations que le livre même n’a peut-être pas données.

J’ai beaucoup aimé « Ce qui nous revient ». Il s’agit d’un très beau roman, qui m’a conquis dès la première page jusqu’au dénouement serein et heureux ainsi qu’aux notes hors texte, ô combien nécessaires et parlantes  !
Et voilà le résultat de mes réflexions « à chaud ».
« Ce qui nous revient » de Corinne Royer est un livre courageux qui ne se borne pas à évoquer et transmettre les faits et les circonstances réels de l’insupportable injustice qu’une extraordinaire femme de science, Marthe Gautier, a dû endurer tout au long da sa vie.
Ce livre s’engage jusqu’au bout dans un « j’accuse » net et cristallin visant à rendre publiques les contradictions du monde universitaire et scientifique français à la fin des années 50 et notamment les protections et complicités octroyant à un chercheur tout à fait ordinaire de l’Université Pitié-Salpétrière de Paris une fulgurante carrière. Celui-ci, Jérôme Lejeune, avait reçu des mains confiantes de sa jeune collègue Marthe Gautier les vitres portant la preuve d’une exceptionnelle découverte, qu’il aurait dû se borner à photographier pour le bien de la science. Au contraire, une fois saisie l’importance internationale de cette découverte, il n’avait pas hésité à la rendre publique en s’en attribuant la paternité. Aurait-il perpétré une telle imposture s’il avait eu affaire à un collègue mâle ?
À partir de ce primordial noyau, « Ce qui nous revient » ne se sépare jamais d’une vision passionnée des existences au fur et à mesure interpellées, en France et dans le monde entier, par cette précieuse découverte ainsi que par la personnalité charismatique de Marthe Gautier. S’occupant, avec détermination et pénétration psychologique, des interactions souvent compliquées ou dramatiques entre ses personnages réels ou fictifs, Corinne Royer réussit enfin à briser toute distance entre l’Histoire, la littérature et la vie en nous faisant cadeau d’un texte bouleversant où la tension morale et intellectuelle pour l’histoire douloureuse de la dépossession du travail d’une vie est confrontée à une fiction narrative qui s’inspire toutefois à deux circonstances tout à fait réelles :
— la découverte du chromosome 21, a fait finalement déclencher, malgré le retard de cinquante années, le procès vertueux du rétablissement de la vérité ;
— les familles touchées par « l’anomalie » du chromosome surnuméraire, désignant l’ainsi dit « syndrome de Dawn », sont toutes redevables à la femme de science qui s’est consacrée parmi les premiers à cette recherche ô combien utile dans l’évolution des recherches « génétiques ».
Tout cela ouvre la porte à nombreuses interrogations, dont Corinne Royer s’est sans doute chargée tout au long de sa dure et tumultueuse traversée :
— « ça sert à quoi, lors d’un test de grossesse, de savoir que dans le sang du foetus qu’on a dans le ventre il y a un chromosome en plus et cela le condamne à devenir un enfant trisomique ? »
— «  serviront-ils, les résultats des recherches de Marthe Gautier, avec toutes les conquêtes successives dans le domaine « génétique », à modifier sensiblement les destins des personnes affectées par ce handicap ? »

Tout en laissant au lecteur la tâche et la liberté de se donner des réponses au fur et à mesure du déroulement du roman, Corinne Royer demeure avant tout fidèle à l’exigence de recueillir les témoignages et les preuves pour que son réquisitoire soit incontestable. Tout cela aurait trouvé aussi bien sa place dans un récit que dans un essai, mais Corinne Royer, heureusement, n’a pas hésité à emprunter le chemin du roman, façon privilégiée de s’exprimer pour elle et seul moyen pour intégrer à l’histoire de la découverte du chromosome 21 les histoires infinies qui se déclenchent partout dans la planète lorsque cette « anomalie » touche une famille.

Marthe Gautier et Corinne Royer

Dans ce roman, comme aussi dans les précédents de Corinne Royer, les personnages et les circonstances réels vont constituer un indispensable pilier et point de repère pour les personnages fictifs, tandis que l’histoire de pure invention où des personnages fictifs tiennent magnifiquement debout, aura la fonction de contrepoint rythmique et émotionnel vis-à-vis de l’Histoire réelle.

Un binôme s’installe alors entre deux figures tout à fait affines et complémentaires : la bien réelle Marthe Gautier, « jeune fille de longue date », et Louisa Gorki, un personnage de fiction issu d’un univers familial et social dont la plupart des lecteurs français peuvent bien reconnaître et partager la physionomie et l’esprit. Louisa peut être considérée aussi comme un avatar de Corinne Royer, ayant à son tour un rôle essentiel dans le rapprochement du lecteur à Marthe Gautier, avec tout ce que représente sa découverte pour la science et la multitude de familles qui se trouvent confrontés à la redoutable « modification » génétique marquant le destin d’une cohue d’enfants problématiques partout dans le monde.

J’ai dû un peu réfléchir, avant de comprendre jusqu’au bout le message que Corinne Royer nous a voulu transmettre avec le titre du roman : « Ce qui nous revient ». Sans doute, ce titre met en valeur la leçon morale de cette rare victoire primant pour une fois une femme, en lui redonnant la place qu’elle aurait dû occuper depuis soixante ans désormais. Une reconnaissance tardive, qui nous laisse imaginer ce qu’aurait pu offrir à la collectivité humaine Marthe Gautier si elle avait eu la chance de diriger, elle, la recherche génétique en France.
Cependant, le sujet même de la découverte du chromosome surnuméraire 21 déclenche forcément une série de réflexions et interrogations et bien sûr une modification importante chez les familles concernées : on ne peut pas parler d’une conquête scientifique dans le champ médical tout en demeurant en deçà de ce qu’elle représente pour la vie humaine !

Ce titre exprime donc la satisfaction de l’écrivaine à l’heure du rétablissement de la Vérité, qui nous « revient » et nous aide à avancer dans un monde de plus en plus dur et difficile. Toujours est-il que dans ce mot « revient » s’inscrit la Vie !
Cependant, il ne faut pas négliger que la réalisation de ce roman a demandé à Corinne Royer un engagement sans bornes et, par conséquent, un très délicat jeu d’équilibre, l’empêchant de se passer des émotions fortes et même violentes que le sujet comporte en lui-même.

Dès le début, Corinne savait qu’elle ètait concernée à la première personne par le livre qui allait parler de Marthe et de sa longue traversée avant de rencontrer la reconnaissance et une provisoire justice qui attend encore une sanction définitive, tandis que Marthe Gautier savait qu’elle serait au centre des regards, forcément indiscrets, de milliers de personnes anxieuses de mêler — bien sûr à respectueuse distance — leurs vies avec la sienne.
Voilà pourquoi Corinne a offert à Marthe une partenaire, Louisa, pour l’aider à supporter les contrecoups et les émotions fortes de cette tardive notoriété. Louisa à son tour se trouvera doublement impliquée — en tant que chercheuse au sujet du chromosome surnuméraire 21 et fille d’une mère touchée personnellement par ce syndrome de Dawn — dans le même cyclone que Marthe et Corinne affrontent bras dessus bras dessous dans la réalité.
Au bout de ce cyclone — ou pour mieux dire au lendemain de l’effrayante tempête qui envahit en plein été la pointe du Raz et son phare à quelques pas de la Maison des Sables à Douarnenez (où se rencontrent au jour le jour des enfants touchés par le syndrome de Dawn) —, le calme de la raison et de l’instinct de conservation prend le dessus : la vie c’est une déflagration terrible qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder dans les yeux. Mais après ? Après le déluge, un accord s’installe parmi les humains. Les survivants dénombrent les morts et lèchent leurs blessures, avant de constater ce que l’on est devenu, « ce qui nous revient » de tout cela.

« Est-ce que, une fois traduit en italien, je proposerais la lecture de ce livre à mes chers amis de Latina, par exemple, qui se voient confrontés à des épreuves de plus en plus dures et difficiles dès qu’ils sont devenus les parents d’un enfant touché par le syndrome de Dawn ? »
« Est-ce qu’ils comprendront qu’en fin de compte Corinne Royer, dans cette histoire à bout de souffle, ne fait que laisser marcher ou courir librement la fantaisie et l’intelligence du lecteur, qui trouvera lui-même, dans le roman et dans sa propre humanité, toutes les réponses ? »
Oui, j’enverrai ce livre à mes amis. Ils comprendront sans doute et partageront ce sentiment de pitié et solidarité profondes qui fait la beauté et la force magnanime de « Ce qui nous revient ».

« Ce qui nous revient » ressuscite en moi la grande fascination de l’autre roman de Corinne Royer : « La vie contrariée de Louise » dont je garde un souvenir plein d’émotion et de gratitude.
De Louise à Marthe, la jeune fille de longue date… et finalement de Louise à Louisa, la jeune fille dans le plein de ses énergies qui est là pour prendre le relais… je retrouve le même parcours dur et accidenté : les deux romans de Corinne Royer échouent tous les deux dans la joie libératrice du partage de la vérité ! J’y retrouve aussi le même but de rapprocher le passé au présent, en créant une continuité entre la positivité de ces deux figures phares, Marthe et Louise, et la positivité qui jaillit prodigieusement au sein de nouvelles générations avec Louisa, femme exemplaire et très attachante elle aussi : une jeune femme qui a su trouver toute seule la façon de se sauver en se frayant un chemin lumineux parmi les ruines et les ombres d’une famille dérangée et distraite.
Il y a sans doute une magique ressemblance entre le personnage de Louisa et son auteur, Corinne Royer : les deux partagent la même capacité de poursuivre des objectifs ambitieux sans s’en faire détourner, avec une sincère disponibilité à l’écoute qui ne se dissocie jamais de la capacité de reconnaître la valeur de leurs interlocuteurs.
Cependant, la vie de tout un chacun est constamment menacée par le mauvais hasard ou par la méchanceté indifférente d’un quidam qui nous traverse la rue. Tout progrès peut être arrêté ou gravement compromis, comme il arriva en 1959 à Marthe Gautier quand elle se vit subtiliser la découverte clé de sa vie.
Il suffit parfois de nuances, de petites modifications dans le quotidien pour que l’on passe du chagrin lié au manque d’une figure essentielle dans une famille à la détresse de l’abandon où devient lourde et pénible toute recherche d’une nouvelle raison de vie. Abandonnée par sa mère à l’âge de dix ans, Louisa trouve presque immédiatement dans son talent de petite chercheuse la bonne clé pour refouler ce manque et donner un sens à son existence : elle saura tout sur ce chromosome 21 qui a brisé chez elle tous les équilibres. Et elle utilisera ses acquis scientifiques pour aider les familles touchées par ce fléau.
Quinze ans plus tard, Louisa paraît prodigieusement affranchie de ses plus profondes souffrances et semble retrouver nouvel équilibre dans la rencontre avec Marthe Gautier : d’un côté, elle aidera la vieille dame à vaincre la bataille de l’indispensable reconnaissance ; de l’autre, une affection sincère s’installe quand cette femme charismatique va provisoirement remplir le rôle de la figure maternelle depuis si longtemps disparue.
C’est en fait au moment où Marte Gautier se soumet à une vidéoconférence — sans bouger de chez elle — que le roman frôle un long instant de bonheur et de confiance dans le futur. Et c’est à ce moment-là que le lecteur comprend combien il est affectionné à Louisa.
Cependant, il manque encore des choses pour l’accomplissement du roman : tandis que le passé revient brusquement à la surface avec l’apparition d’Elena Paredes et ses instances péremptoires, Louisa va bientôt découvrir la raison cachée de son intérêt spasmodique pour le chromosome 21.
Pendant la rencontre télévisée entre Paris et Bonn — où Marthe Gautier a la chance de dialoguer avec de jeunes handicapés dans un contagieux climat de bonheur —, Louisa reconnaît sa mère au milieu de la petite foule des participants à l’émission et le lecteur perçoit immédiatement le danger. Est-ce que Louisa aurait pris le courage de chercher sa mère s’il n’y avait pas eu Marthe à la pousser ?
Elle ne pouvait pas se dérober à une telle épreuve, bien sûr. Et finalement, lorsqu’on verra flotter en filigrane le mot « FIN », on saura que cette épreuve a échoué dans une heureuse reconstitution familiale.
Toujours est-il que l’acte final de ce roman entraîne Louisa dans un crescendo d’événements traumatiques dont la tempête et le phare de la pointe du Raz giflée par les ondes sont deux symboles hautement poétiques et lourdement dramatiques.
Avec la mère, le passé revient, imposant à Louisa un engagement total auquel en principe elle ne devait pas être prête. Ou alors, l’auteur nous suggère de creuser dans l’empreinte ineffaçable que chaque mère grave en profondeur dans l’esprit et dans l’âme de ses enfants en leur transmettant l’amour pour la mère avec un réflexe spontané : celui d’accueillir avec ce même amour tout ce qu’il leur arrivera de sa part.

En relisant ce livre, qui mériterait d’ultérieurs examens au sujet de l’histoire fictive qui en représente le décor principal et la colonne vertébrale, je me suis demandé quels sont la véritable signification et le rôle précis que Corinne Royer attribue à la « passion », aux « liaisons » et au « danger ».
En fait tout cela fait rebondir en moi le souvenir scandaleux d’un bouquin à la couverture bleu céleste que ma mère n’avait pas eu la promptitude de faire disparaître de notre bibliothèque lors de mes 16-17 ans. Le titre italien du fameux roman épistolaire de Choderlos de Laclos était « I pericoli delle passioni », c’est-à-dire « les dangers amenés par les passions ». À mon avis, s’éloignant du titre d’origine, « Les liaisons dangereuses », cette traduction relève surtout d’une mentalité, l’Italienne, plus moraliste et rigide : tandis que le père moral du vicomte de Valmont circonscrit la dangerosité des passions à des cas tout compte fait limités, ses traducteurs sont là pour mettre le lecteur en garde : attention ! Il y a un danger ici dedans ! Il ne faut pas se laisser traîner par les passions… même lire ce livre-ci est dangereux, peut-être ! À cet âge-là, je ne pouvais pas envisager une différence entre amour — où je voyais bien le côté érotique et charnel — et passion, tandis qu’en cachette je dévorais ce chef d’œuvre à plusieurs reprises…
Pourquoi ai-je introduit cette digression ? Parce qu’au cours de la lecture de ce roman à bout de souffle de Corinne Royer je me suis souvent demandé quel rôle y assumaient les passions des uns et des autres en dehors des événements causés de façon spécifique par la procréation, dans la famille de Louisa, d’un enfant trisomique.

Le premier mouvement de cette histoire se déroule entre Saint-Raphaël et Fréjus, auprès d’un grand hêtre pleureur évoquant une ambiance qui m’a fait songer à « La promenade au phare » de Virginia Woolf . On y voit presque indissolublement unis entre eux Louisa, ses parents Elena et Nicolaï et le chien fidèle. Le lecteur est encore en train de s’accoutumer aux personnalités de la petite enfant de dix ans et des autres personnages de la scène quand la mère quitte aussi élégamment que brusquement les lieux.
Plus tard, on saura qu’elle est partie pour avorter d’un fœtus de douze semaines destiné a priori à une vie très difficile et malheureuse. Plus tard, Elena écrit à son mari qu’elle a entamé une nouvelle vie auprès de sa mère, en Bretagne. Son mari subit cette décision sans réagir, plongeant bientôt dans la dépression. Il est convaincu que sa femme a rencontré quelqu’un d’autre et se sent rejeté.
Pendant les quinze ans qui se suivent, le lecteur essaie de se convaincre qu’Elena a quitté le foyer familial et la fille adorée surtout en fonction de son sentiment de culpabilité pour cette violente interruption de la grossesse, tout en adossant à son mari, peut-être, la responsabilité de cet acte.
Le deuxième mouvement du roman s’entame avec le merveilleux entêtement de Louisa, devenue une femme de vingt-cinq ans, qui décide d’étudier jusqu’au bout, dans sa thèse universitaire, la question du vingt unième chromosome présent dans la structure sanguine des gens trisomiques : elle veut se libérer des non-dits qui ont hanté son adolescence à côté d’un père annihilé. Un jour, à Paris, elle rencontre Marthe Gautier qui l’aide à trouver le fil pour coudre et accomplir efficacement sa thèse doctorale. Quelques jours après, elle est à côté de la vieille octogénaire lorsqu’elle participait à une téléconférence entre Paris et Bonn. Ce jour-là, au milieu d’un groupe d’enfants trisomiques très vivants et originaux, Louisa reconnaît sa mère.
Le lecteur commence à deviner la raison de la présence d’Elena à côté de ce groupe d’enfants handicapés, mais sa fantaisie ne va pas au-delà de cela. Certes, il s’inquiète pour le destin de cette famille, ne cessant de se demander si c’était une passion, plus forte que la honte, qui avait poussé la mère de Louisa à l’abandonner.
Songeant à mes deux amis bien courageux qui se soutiennent l’un l’autre pour ne pas céder au désespoir, je me suis dit que probablement Elena se consacrait depuis longtemps désormais aux enfants handicapés pour se punir de la faute primordiale d’avoir tué le fruit de son ventre.
Plus tard, dans le troisième mouvement du roman, tout s’explique et s’apaise pour la petite communauté reconstituée, dans le partage d’un « esprit de Noël hors saison » envahissant leurs sentiments retrouvés. Des sentiments d’amour, selon ce que je comprends. Je n’y vois pas, en perspective, des liaisons dangereuses. Et même dans le passé, entre le père et la mère de Louisa, je vois moins une liaison dangereuse qu’une réciproque incompréhension, proche de l’incommunicabilité. Des passions isolées, oui, j’en vois beaucoup, dans le cœur et les tripes — comme on dit — de chacun des acteurs du drame. Des passions, peut-être dangereuses, qui peuvent toucher toute famille, même les familles épargnées par le fléau du chromosome surnuméraire 21  !

Giovanni Merloni

Corinne Royer