le portrait inconscient

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Avec le temps (Col tempo sai…)

22 dimanche Avr 2018

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Avec le temps (col tempo sai…)

Si notre intelligence ne flanche pas, si notre mémoire réussit à garder le cap des choses indispensables, des lieux chéris et des visages qui ne cessent pas de nous sourire… une métamorphose physique est pourtant inévitable.
Au fur et à mesure des années qui s’enchaînent, il arrive toujours le jour où nous devons commencer de but en blanc à choisir… Quel pied fera le premier pas ? Quelle main osera s’aventurer sur le rocher à la recherche d’une saillie pour s’y accrocher ?
Des images nous traverseront à grande vitesse, telles des silhouettes insaisissables (féminines, dans mon cas) qui s’envoleront aussitôt dans le brouhaha de la vie. Des personnes qui auront des rendez-vous dont elles reviendront fatiguées, mais déjà prêtes à repartir, à faire, à défaire… montant et descendant l’escalier de notre immeuble tout en conversant avec nos voisins encore jeunes…
Nous ne sommes pas malades, pour l’instant. Et nous avons même des énergies à gaspiller…
Cependant, nous ne sommes plus en condition d’affronter la compétition de la vie avec des armes adéquates. Nous glissons inévitablement vers la solitude et la détresse même si nous avons beaucoup de choses à donner à ce monde blindé qui nous sépare des silhouettes (encore féminines) en train de courir sans qu’on sache où…
Nous avons bien de richesses… qui disparaîtront pourtant, avec tout ce qui a revêtu notre vie.
Peut-être, quelqu’un s’occupera de stocker quelque part (on ne sait jamais !) notre héritage de mots et d’images, avec les fragiles décors où des années de travail acharné se sont déversées.
Mais nous ne le saurons pas.
Jusqu’au dernier souffle, nous noircirons des feuilles, en y ajoutant des couleurs périssables comme le parfum des roses…

Giovanni Merloni

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

26 lundi Mar 2018

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Valère Staraselski

Giovanni Merloni, Le lit jaune, acrylique et encre d’Inde, 50 x 50 cm, 2018

« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Dans les années soixante-dix, lorsqu’on avait au plus haut degré l’illusion qu’un idéal pouvait trouver « ses jambes » à travers la confrontation et la discussion, il y avait une expression assez récurrente :
« Il s’agit d’une personne avec qui l’on peut parler ! »

Car, évidemment, à chaque pas, il fallait choisir le bon interlocuteur.
Une autre expression, typique de cette époque, était la suivante :
« Celui-là, au contraire, n’a pas la phase de l’écoute… »
Entre-temps, Michelangelo Antonioni préconisait l’arrivée de la redoutable ère de l’incommunicabilité…

Maintenant, la situation a vivement empiré. Peut-être, les êtres humains sont-ils en train de subir une profonde métamorphose, au bout de laquelle la notion d’amitié désintéressée aura disparu, tandis que nos mains aussi auront perdu toute leur souplesse et habilité calligraphique et dessinatrice. Tout le monde sera « sans papier » au sens strict du terme, parce qu’il n’y aura plus de papier pour y écrire dessus ni de papier imprimé avec des mots immortels…
Les humains volontaires et raisonnables, même ceux qui s’obstinent à protester en descendant dans la rue au nom d’une démocratie qu’ils voient pourtant s’émietter, ils se trouvent de plus en plus confrontés à un manque d’écoute impressionnant, à un sentiment d’impuissance vis-à-vis de bêtises comme la destruction graduelle du transport ferroviaire ou l’abolition progressive du travail stable et de la retraite.
On pourrait dire que le Président Macron, comme ses récents prédécesseurs, profite du manque d’une véritable et surtout constructive circulation des idées ainsi que de la banalisation de la culture. Mais qui sont les responsables de cette banalisation ? Tout cela ne se trouve pas dans les livres, bien sûr.

« Tu sais, le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature… »
Voilà un tweet lancé par Laurent Margantin (@oeuvresouvertes) qui m’interpelle vivement.

Il s’agit sans doute d’une affirmation qui ne se veut pas axiomatique ni absolue, exprimant notamment une profonde inquiétude pour les dérives possibles de la littérature contemporaine. Elle met pourtant le doigt sur une plaie bien ouverte, évoquant en moi — et sans doute dans les « passants » de Twitter les moins distraits aussi — le désir d’y ajouter quelques mots ou même d’entamer une discussion (presque) sérieuse sur l’adhérence de la vie à la littérature.

Tout en partageant la vérité autour de laquelle L. Margantin nous propose de réfléchir, je ne crois pas que la vie, avec toutes ses contradictions et conflits quotidiens, ait été de quelque façon ignorée par les livres d’André Gide ou de François Mauriac, par exemple. Elle entre de plain-pied aussi dans les textes de Josè Saramago (voir entre autres « Aveuglement »), d’Albert Camus (« L’étranger ») ou encore de Dino Buzzati (« Le désert des Tartares »). La liste serait bien longue. Et si, au bout de la lecture d’un livre, je lève la tête heureux et ému, c’est pourquoi j’y ai partagé des morceaux de vie réelle, peu importe s’il s’agissait d’une vie rêvée ou réellement vécue, d’une fiction ou d’un récit se voulant « objectif ».
En revanche, la littérature « sert » à la vie. Pourvu que les gens lisent, qu’ils aient le bon esprit ainsi que l’envie de se dépasser culturellement pour rentrer de plus en plus profondément dans les nombreuses richesses qu’un beau livre peut contenir.
Il est vrai aussi qu’une telle envie de se dépasser, vive et présente dans les lecteurs les plus volontaires, cogne de nos jours, de plus en plus souvent, avec « l’aridité » et la « répétitivité » de l’écriture dominante, parfois très soignée et même parfumée, mais de plus en plus à la poursuite des curiosités ou des scandales que nous impose l’actualité. Il s’agit souvent d’une écriture qui ne comporte pas des risques et que la plupart des éditeurs encouragent parce qu’elle contient en doses équilibrées ce que le public est amené selon eux à accepter le plus facilement. Il s’agit finalement de l’écriture des gagnants, des embauchés de la littérature qui ne risqueront pas, apparemment, de perdre leurs postes dans la vitrine figée du monde contemporain…
Il y a en tout cas des exceptions, parmi les écrivains de qualité, dont Valère Staraselski, par exemple — ayant atteint son public d’inconditionnels sans en tirer pourtant, jusqu’ici, une plus vaste reconnaissance —, où j’ai retrouvé le même sentiment et la même intelligence de la vie que L. Margantin recherche dans la littérature.
Au plus bas niveau de cette échelle impitoyable, les écrivains maudits ou marginaux, sans papier ou sans abri au sens plus ou moins métaphorique, n’auront pas la possibilité de faire entendre leur voix. Je ne sais pas s’ils « expriment » mieux que les autres la vie réelle. Je sais qu’ils « sont » eux aussi la vie réelle…

En tout cas, depuis mon observatoire — suivant les différentes expériences de travail et de vie qui m’ont conduit jusqu’à Paris à mes soixante-dix ans largement accomplis et dépassés, toujours avec l’engagement littéraire dans la peau — je peux affirmer que ce qui arrive à la littérature suit le même douloureux destin qui touche aux autres domaines, artistiques ou pas, de notre société contemporaine.
La voix du poète, de l’écrivain ou de l’artiste atteint de moins en moins son but naturel de communiquer voire de témoigner la dramatique richesse de la vie à ceux qui n’attendent que cela.
Parce que nous vivons dans une société devenue extrêmement rigide, cloisonnée et bureaucratique (et bien sûr asservie aux règles commerciales imposées par des élites rusées qui vivent aussi bien au- dedans qu’au-dehors de cette société même).
Parce que les gens sont de moins en moins capables d’écouter ni d’entendre la voix des autres.
Parce qu’on est plongé dans un régime basé sur la méfiance et l’égoïsme du « sauve-qui-peut ».

Parce que ce sont les monopoles grands ou petits qui décident si tel médicament est bon pour la santé, si tel artiste « se vend » et si tel livre peut circuler.
Parce qu’en fin de compte on intercepte de plus en plus les relations entre les humains de façon que tout ce qui est « indépendant » se décourage ou se retire dans un petit cercle aussi marginal qu’inoffensif.

Je ne crois pas que tout ce qui est marginal et indépendant soit forcément « baisé » par les Muses. Mais je suis sûr et certain que ceux qui font le possible pour décider de nos vies et de nos goûts par une sorte d’invisible Fahrenheit 451 trouvent plusieurs complicités dans le « monde » de la littérature.
Je me demande alors, suivant la réflexion de Laurent Margantin : « est-ce que nos guides, nos maîtres ou les gens de lettres qui travaillent à différents titres auprès des maisons d’édition “intègrent la vie” à leurs carrières exemplaires ? »

Giovanni Merloni

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

22 jeudi Mar 2018

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Giovanni Merloni, L’incendie, acrylique sur toile 65 x 81 cm,
terminé en 2018

Le cheval de Troie était blanc (et riait)

Comme la plupart des lecteurs du « Portrait inconscient » l’auront sans doute imaginé, je traverse une période de suspension ou de trêve où, tout en m’interrogeant sur le sens de la vie des humains et notamment des artistes, je ne cesse pourtant de m’accorder des illusions.
Puisque j’en ai encore les forces et, par intervalles, la lucidité, j’essaie de me consacrer davantage au dessin et à la peinture qui avaient été pendant les dernières années un peu sacrifiés à l’effort linguistique que demandaient mon installation en France et mon tempérament communicant.
Même si je n’ai pas encore atteint le but d’une véritable intégration dans la francophonie, à présent je suis en train de réorganiser mon atelier pour y accueillir à nouveau les « grands tableaux », dont un polyptyque de deux mètres soixante de long sera consacré à La Traviata de Giuseppe Verdi. Je vis par conséquent une période un peu étrange et tiraillée où la création de nouveaux tableaux s’accompagne à la remise en cause de quelques-uns parmi les anciens.

Ce qui est arrivé à mon « cheval de Troie », qui gisait depuis des années en haut d’une étagère comme une réprimande… un tableau auquel j’avais consacré un temps exagéré, essayant à plusieurs reprises de lui donner une touche finale valide, mais inutilement… Mon cheval de Troie rouge foncé s’effondrait dramatiquement dans l’obscurité des ruines brûlantes et des personnages terrorisés qui l’entouraient… jusqu’au moment où, après une journée sans éclats, je suis rentré, crevé, de ma séance périodique d’acuponcture et me suis endormi dans mon fauteuil.
Dans le sommeil, je traînais mélancoliquement parmi les ruines ensoleillées d’une ville grecque… Il s’agissait sans doute de l’Acropole de Lindos dans l’île de Rhodes, où j’ai passé d’inoubliables vacances en 2005 (les ultimes vacances de mer au chaud, avant d’entreprendre le virage à Nord-Nord-Ouest, jusqu’ici le dernier de ma vie). J’étais donc au beau milieu de stèles et colonnes, une paille enfoncée sur la tête, quand j’entendis une voix connue prononcer des mots en latin :
« Timeo Danaos et dona ferentes ! » (1)
C’était Giuseppe Punzi, mon ancien professeur de latin et grec au lycée qui venait de s’asseoir à mon côté.
Il s’ensuivit une longue conversation, au bout de laquelle, exalté, cet homme brusque et gentil à la fois affirma de façon solennelle :
— Le cheval de Troie était blanc !
— En êtes-vous sûr ? lui demandai-je, agité. Le blanc, c’est la couleur de la pureté la plus absolue, donc de la tromperie la plus insupportable !
— Absolument. Et les Grecs portaient de blancs manteaux !
— Et la lumière jaillissant de ma tablette électronique est blanche aussi, n’est-ce pas ?
En 2005 je n’avais pas de tablette et, si je ne me trompe pas, les smartphones ne circulaient pas encore, du moins de la manière massive d’aujourd’hui, tandis que le pauvre professeur Punzi avait quitté ce monde bien avant de connaître ce qui peut jaillir de la ruse des êtres humains. Cependant, dans les rêves, tout est permis :
— As-tu vu les gens dans les transports communs ? s’exclama le vieux professeur. Tout un chacun regarde dans un petit rectangle de lumière blanche comme s’il s’agissait d’un oracle !
— C’est un don des Américains !
— Timeo Danaos, dit le professeur hochant la tête.
— Cela va amener un incendie ? C’est ça que vous voulez dire ?
— Oui, ça va brûler une à une nos têtes. À leur place…
— À leur place ?
— Nous entendrons un petit carillon, qui nous apprendra une jolie rengaine consolatrice : « T’en fais pas, t’en fais pas ! C’est la loi de tous les manèges ! L’instant précis où nous aurons l’impression de tout connaître et que nous serons au sommet de notre délire d’omnipotence… Nous, les grands photographes, nous les grands experts de véritables raisons faisant vivre ou mourir les innombrables contextes où se nichent des hommes comme nous, nous découvrirons que nous n’en savons rien du tout et que nous avons tout perdu. Même ce peu de vers en latin que nous imaginions avoir bien gardés dans la poche ! »

Le matin suivant — ah ! à propos, c’était hier ! —, j’ai descendu le tableau et me suis mis à l’œuvre.
Au soir, profitant de ma diabolique tablette qui peut tout faire, j’ai photographié le tableau et j’en ai envoyé par mail une image époustouflante à un vieux camarade d’école…
— Heureusement, tu n’as pas obéi en tout à notre drôle de professeur ! a-t-il répondu. Tu t’es passé de blancs manteaux, mais tu as saisi l’essentiel… ce cheval se détache maintenant de son sombre paysage de mort. Mais, ne vois-tu pas qu’il sourit, savourant déjà son triomphe ?

Giovanni Merloni

(1) « De toute façon, je crains les Danaens, même s’ils sont porteurs d’offrandes » (Laocoon dans l’Énéide de Virgile, livre II)

Une étrange immobilité

23 vendredi Fév 2018

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Giovanni Merloni, Le voyageur (1990), encres sur bois 70 x 50 cm.

Une étrange immobilité

Quand j’étais enfant, et ma mère se passait le fard sur le nez — et l’on entendait la piqure d’un parfum connu se propager dans l’air —, je tombais dans une étrange immobilité.
J’observais les gestes de ses préparatifs avec une appréhension mêlée d’admiration et d’enthousiasme.
Inconsciemment, je me préparais à mes sorties, à la fois douces et brusques, avec une femme de ma vie qui se serait longuement interrogée devant une glace elle aussi.
Je savais aussi qu’il pouvait m’arriver un jour, plus tard, dans l’âge adulte ou pendant ma vieillesse, de me retrouver encore dans une telle situation de détresse et chagrin.
« Je ne pars pas en Amérique ! » fredonnait plusieurs fois ma mère, dansant devant le
miroir invisible qui l’accompagnait jusqu’à l’entrée. Elle ne réussissait jamais à refermer son collier de « fausses perles » et en demandait à mon père, qui attendait quant à lui la dernière minute pour exhiber sa classe exquise.
« Je ne pars pas en Amérique ! »

Ensuite, la vie a été bien généreuse avec moi. Et c’était moi qui partais en Amérique, du moins au point de vue figuré, parce que je partais en vérité pour d’épuisantes tournées de travail en de riches contrées tout autour de villes hantées par le brouillard. Lors de ces absences, accompagnées par un sentiment pénible d’éloignement, moins de ma femme que de moi-même, je devais souvent endurer le brusque ennui d’interminables après-midis que les discussions et le vin ne pouvaient pas alléger du tout.

« Est-ce que partir c’est mourir ? Vraiment ? »

« Est-ce qu’au contraire partir c’est vivre, revivre et même naître à nouveau ? »

Assis au fond de bureaux poussiéreux, je ressentais souvent l’avant-goût froid d’une solitude promise qui ne serait pas un cadeau.
Un jour, dans ce confus futur que je voyais courir, insaisissable, quelques mètres au-delà de mon pare-brise, je vis nettement la silhouette d’une femme gentille — le fruit douloureux de ma fantaisie galopante — en train de préparer une valise avant de se passer le fard sur le nez :
« Tu sais, je pars en Amérique, mais ce n’est pas si loin que ça ! N’aie pas peur, mon cher ami. Dors tranquille, et je serai là à ton réveil ! Veux-tu que je t’emmène Marilyn, mon chou ? »

Giovanni Merloni

La page blanche et l’esprit de conversation

25 jeudi Jan 2018

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La page blanche et l’esprit de conversation 

Voilà les sillons de la recherche infinie d’une gloire éphémère et pourtant éclatante où l’acharnement solitaire contre le mur d’en face — pour y décerner un paysage ou un sentiment qui nous aide à nous en sortir — fusionne désespérément avec le désir de partager avec d’autres témoins (amis, ennemis, camarades de luttes nobles ainsi que de passions ignobles) les questionnements, infinis aussi, que la vie physique nous impose à chaque tournant ou, pour mieux dire, à chaque réveil au milieu de la nuit…

Giovanni Merloni

La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

12 jeudi Oct 2017

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La banalité du bien ou « Sans doute il est déjà trop tard »

Très récemment, le diabolique Facebook (que j’avais fréquenté assez régulièrement pendant les années de ma première installation en France) m’a proposé de relancer le souvenir d’un événement qui s’était déroulé à Paris il y a cinq ans pile. Il s’agissait en fait de ma deuxième exposition en France (la dernière pour le moment) qui eut lieu dans l’Espace Mompezat, un endroit que j’ai plusieurs fois évoqué par la suite sur ce blog.

Revoyant les photos soigneusement gardées par FB, je n’ai pas du tout revécu l’enthousiasme de ces jours, dont j’ai pourtant un souvenir très agréable, physique et sentimental à la fois.
Cela dépend sans doute du fait qu’après cette exposition ne se sont pas enchaînées d’autres initiatives similaires, mais aussi de ce que ces images ressuscitent.

D’abord, les visages et les silhouettes des uns et des autres qui ont changé avec le temps (un peu, assez, beaucoup, énormément), ou alors ont disparu. Ensuite une sorte de radiographie du souvenir lui enlevant les sourires, la circulation vertigineuse des regards que les tableaux capturaient, les éclats des voix sans doute sincères qui rendaient aux tableaux une certaine sonorité sinon l’épaisseur d’une véritable affabulation, fredonnée discrètement…

Non, décidément le souvenir façonné par FB ne correspond pas à ce qui reste dans mon esprit et dans mon cœur. Le souvenir, par exemple, des après-midi que je passais les jours suivant le vernissage en compagnie de deux personnes qui me sont restées chères, toutes les deux membres de l’Association des Poètes français, propriétaire des murs blancs auxquels j’avais accroché ma vie.
La première, se prénommant Corinne (je ne me souviens pas de son nom de famille), habitait dans une péniche sur la Seine. Elle partageait vivement mon naïf désir de reconnaissance à l’étranger et, je crois, mon fatalisme d’homme de l’Europe du sud.
La deuxième, ce fut aussi une apparition magique que je n’oublierai jamais de ma vie. Il s’agissait d’un être bon, ressemblant de façon impressionnant à Clarence, l’ange gardien qui sauve la vie et l’âme de James Stewart dans « La vie est belle ». Un grand poète, un vrai poète, qui m’accueillit, la première fois, en un début d’après-midi, avec une phrase qui évoquait le grand mystère de la fraternité humaine : « Voilà, dit-il à peu près, c’est le Destin qui a décidé que nous devions nous rencontrer ! » Je ne sais pas si Jean-Jacques Travers aimait mes tableaux. Je sais qu’il était très aimable et que nous avons passé ensemble des heures sereines à l’Espace Mompezat, en discutant librement et sans aucune arrière-pensée de poésies mortelles et de poètes immortels.
J’aurais voulu par la suite faire trésor de ces deux amitiés-coups-de-cœur… mais, au lendemain de la fermeture de l’expo, Corinne a déménagé qui sait où, tandis que Jean-Jacques est bientôt tombé malade et quelques ans après il est mort, sans savoir combien cela m’avait attristé…

Lors de cette exposition, j’ai vendu quelques-uns des tableaux exposés et j’en ai donné des autres en cadeau, pour m’acquitter de la bienveillance de ceux qui m’avaient aidé à différents titres…
Je ne regrette pas, en général, les tableaux qui sont partis ailleurs, trouvant un nouveau mur où s’accrocher, ou alors un tiroir ou une cave humide où s’ensevelir. Mais chaque fois que j’y pense, cela fait déclencher en moi une sorte de mélancolie rétrospective dont je me sauve toujours assez péniblement.
Je me demande souvent, par exemple, combien de tableaux, pour la plupart aboutis et pleins d’énergie — qui font presque un tiers de mon travail total —, ont été détruits ou alors gisent, horriblement abîmés, dans des endroits inaccessibles…

Où est-il, par exemple, « L’incendie », que je n’avais même pas eu le temps de photographier avant de le vendre à Parme à un tel Antonio B. (dont je n’ai trouvé aucune trace ni à Parme, ni en Emilia-Romagna ou dans le reste d’Italie) ?

Où est-elle « L’étreinte » que j’avais donné à mon amie Ambra F. ? Où est-elle ? (1)

Y a-t-il quelqu’un qui a eu le sain réflexe de conserver mes quatre ou cinq dessins sur le thème du Roland furieux qui avaient trôné pendant longtemps dans la salle de réunion d’une industrie pharmaceutique de Pomezia, au sud de Rome ?

Et cætera. Voilà une pensée douloureuse, effrayante même, que l’un des infinis réseaux sociaux a déclenché en moi au nom de cette insupportable « banalité du bien » : une véritable avalanche de pacotille à la saveur de miel qui nous envahit au jour le jour.
Sans doute, c’est de ma faute si une partie considérable de mon « patrimoine » flotte dans le terrain vague où tout se perd et tout meurt. Il y aura toujours quelqu’un qui m’accusera de légèreté et sans doute de manque de lucidité. Toujours est-il que mes œuvres perdues, petites ou grandes qu’elles fussent, avaient en elles une indiscutable cohérence, une force !
D’ailleurs, tout autour de nous se métamorphose ou disparaît, sans laisser d’adresse. Il ne reste peut-être que le vent.

Giovanni Merloni

(1) La dernière trace que j’ai trouvée de mon amie peintre, une excellente aquarelliste, c’est un article de 2012 d’une blogueuse passionnée d’art qui, visitant la fameuse exposition annuelle des 100 Peintres de via Margutta, avait repéré dans un coin les tableaux d’Ambra, avec une phrase on ne pourrait plus inquiétante : FORSE È GIÀ TROPPO TARDI (Sans doute, il est déjà trop tard).

Depuis combien de temps ne te confesses-tu pas ?

08 dimanche Oct 2017

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Il y a bien d’années, le 29 juillet 1969, sur une revue bien éphémère qui se voulait engagée (Platea), j’avais publié quelques dessins sous forme d’embryonnaire bande dessinée, que j’avais esquissés juste à la veille de mon premier mariage. Puisqu’il s’agissait d’un véritable plongeon dans le vide, j’avais adopté le pseudonyme de Row (Ligne ou Rame). Avant de publier cela sur ce blog, j’ai longuement hésité. Jusqu’au moment où j’ai compris que c’était mieux de dire tout aux impôts et à la police avant qu’ils ne découvrent nos secrets tous seuls.

— Depuis combien de temps ne te confesses-tu pas ?
— Dimanche dernier, PÈRE…

— Où amènes-tu ton chien ?
— Ville Borghèse.
— Et ta femme ?
— Des fois au cinéma, des fois au lit, des fois avec les amis…
— Et tes enfants ?
— Au Zoo ! Quand ils seront grands, je les emmènerai en voyage.
— Quand tu es seul, que fais-tu ?
— Rester seul ? Je n’y avais pas pensé. Pourquoi seul ? Seul… Seul ? Bof !

Mes gentils amis, Vous voici à nouveau à la rencontre « Hommage à la Culture »
À l’honneur de DANTE, MANZONI, FOSCOLO, LEOPARDI…
Et tous les Chantres… AMEN
Votre bienveillance envers notre Culture Millénaire a été IMPRESSIONNANTE !

On n’est plus à ces beaux films des « Peaux Rouges équarrisseurs »…
Le SEXE s’impose…
Cela ne pouvait être plus évidente, aujourd’hui, la nécessité primordiale de la REPRÉSENTATION SACRÉE !

Giovanni Merloni

Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied…

06 vendredi Oct 2017

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Procida, Bologne, Paris : essayant de prendre le couchant en contrepied...

Tout au cours de ma vie, j’ai toujours poursuivi la liberté d’aimer et de m’exprimer jusqu’au bout, ayant le même sentiment qui pousse les humains de mon genre à poursuivre le soleil dans un Ouest éternel, la joie de vivre dans l’éternel féminin.

Procida (avec son soleil) ; Bologne (avec mon premier véritable impact avec le « métier de vivre ») et Paris (avec le défi de m’aventurer dans une nouvelle vie), ce sont trois endroits de primordiale importance pour moi, qui s’inscrivent dans l’état d’esprit d’un élan continu, avec la tension de tout mon être vers un but connu et inconnu à la fois.

Évidemment, il s’agissait pour moi de découvertes plutôt que d’inventions.

Il y avait en moi ce désir inné, que j’avais découvert à Procida, de vaincre la tristesse de la mort et ressusciter la vie, en essayant de prendre le couchant en contrepied.

Il y avait aussi le désir sincère, que l’air même de Bologne communiquait, de partager l’utopie morale des gens forts et civilisés que j’y avais rencontrés. Un rêve de la réalité, se synthétisant en une aspiration pleine de bon sens à conjuguer la Liberté avec le Soleil de l’avenir.

Il y avait, à Paris, des valeurs profondément enracinées où la liberté individuelle ne faisait qu’un avec l’aspiration citoyenne à un progrès humain et humanitaire, démocratique et républicain…

Giovanni Merloni

« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau »

01 dimanche Oct 2017

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Vacances en Normandie

« Le papier me manque pour te dire combien c’est beau »

« Je me hâte, chère amie, de finir cette lettre. De Dieppe je suis allé au Havre, et du Havre je suis descendu jusqu’à Elbeuf par le bateau à vapeur. C’est un beau couronnement à mon voyage que ces admirables bords de la Seine.
Ce matin à quatre heures le bateau sortait du Havre. La mer était houleuse, il faisait encore nuit ; au point du jour nous atteignions Honfleur et au soleil levant Quilleboeuf. À midi nous étions à Rouen.
Je n’avais encore vu le cours de la Seine que par la route de terre. Le papier me manque pour te dire combien c’est beau, je te le dirai de vive voix à Paris. Par moments il y a des petites falaises qui imitent les grandes et des petites vagues qui copient les grosses. Ils ont aussi, vers Tancarville, des petites tempêtes et des grands naufrages. Pendant des lieues les collines, hautes et escarpées, ont des ondulations gigantesques. On croirait côtoyer des fosses de Titans. »

Victor Hugo

Lettre à Adèle Foucher, 10 septembre 1837. Correspondance. France et Belgique, Alpes et Pyrénées : Voyages et excursions, Oeuvres complètes : En voyage vol. II, Paris, Ollendorff, 1910, p. 141.

Et seule la nuit devint urgente

« C’était une soirée triste, le garçon était seul.
La ville n’avait pas soulevé sa chape.
La place entre le volcan et la bibliothèque dessinait, vue du ciel, un oiseau. Un oiseau de béton, l’idée l’avait amusé.
Alors il était entré dans ce restaurant, là sous l’aile de la colombe. Il espérait un envol, Il a trouvé des boites sur les tables, c’était nouveau.
Mettre des petits plats dans des boites en bois. On les ouvrait et on découvrait.
La jeune patronne à la beauté slave l’avait salué avec enthousiasme à son arrivée.
Un instant il avait cru qu’elle allait l’embrasser mais elle s’était reprise.
En vérité, elle n’était pas physionomiste, alors dans le doute elle accueillait chacun comme un ami.
Le soir descendait, sur la boite qu’on lui présentait maintenant il était écrit « boite de de nuit », il eut comme un étonnement qui se transforma vite en surprise: Aussitôt la boite ouverte, les lieux ont commencé à se transformer, une boule est sortie du plafond, des danseurs ont fait leur apparition, et puis un chanteur. Et puis un orchestre.
A chaque bouchée il se sentait mieux.
Que mettaient-ils dans leurs plats? On s’est mis à lui parler, à l’inviter, il ne comprendra jamais comment il s’était retrouvé dans cette drôle de tenue, à danser tard sur l’estrade.
En regardant l’heure, une inquiétude le traversa à l’idée de tout ce qu’il avait à faire mais il sourit en pensant à l’architecte des lieux (1) qui, à 105 ans, sur son lit d’hôpital, avait dit: Je dois sortir j’ai pris du retard dans mon travail. Et seule la nuit devint urgente. »

Anecdotes en vitrine – Au Restaurant La Colombe 8, place Oskar Niemeyer (sur le thème du Volcan)

(1) Oskar Niemeyer

Le Havre, Vue panoramique depuis la montée à Notre-Dame des Flots

Le Havre, Notre-Dame des Flots

Le Havre, Les Jardins suspendus.

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Maison de l’Armateur

Le Havre, Vue du Port depuis la Maison de l’Armateur

Giovanni Merloni

Une, dix, cent, mille villes flottantes !

29 vendredi Sep 2017

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Vacances en Normandie

Une, dix, cent, mille villes flottantes !

Je n’ai pas visité le musée ni les lieux du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Je le ferai sans doute si j’aurai la chance de me rendre encore en cette extraordinaire région, qui cache ou révèle ses trésors au fur et à mesure que l’intérêt à les découvrir se révèle faible ou, au contraire, monte de façon tumultueuse. Pourtant j’avoue en avance mon indomptable tristesse devant le nombre de morts que la Libération de l’Europe a exigé et, en général, une certaine méfiance face à la nostalgie de tout ce qui existait « avant ».
Je suis consterné, comme tout le monde, quand je tombe sur des villes qui avaient été complètement détruites par les bombes — comme Le Havre et Saint-Malo par exemple —, mais j’accepte sans sourciller, en chacun des cas, les différents critères qui en ont guidé la reconstruction. Je ne m’adonne pas très facilement aux courants du regret, car si j’aime évidemment les architectures des villes que je découvre épargnées par les destructions opérées par la Nature ou les hommes — il suffit de penser à Venise ou à Florence pour comprendre la fragilité de tout miracle de beauté —, j’accepte aussi les reconstructions nécessaires.
Devant tous les changements traumatiques dont je prends connaissance la chose plus importante, pour moi, c’est le respecte des morts. Si une église s’écroule en province de Macerata ou de Perugia, je me demande d’abord si quelqu’un est mort sous les débris. Pour les œuvres qui témoignent notre civilisation, il faut bien sûr bosser pour qu’elles survivent nous aidant à espérer en des paysages durables, à croire à des mondes qui résistent à l’effacement et qu’on puisse espérer de transmettre d’une génération à l’autre. Mais il ne faut pas se faire avoir par une espèce de paralysie ! La vie continue et les hommes honnêtes et civilisés, tout en gardant la mémoire de ce qui va se perdre, peuvent bien se charger de quelques transformations indispensables.

Jusqu’ici, à ce que j’avançais dans les précédentes étapes de cette escapade, j’ai ajouté quelques considérations concernant strictement le paysage terrestre, les villes et les campagnes rencontrées pendant ce tour en Normandie qui va maintenant se conclure. Je n’avais pas osé m’aventurer au large de la Manche ni physiquement ni à la poursuite de ma fantaisie effrénée. J’avais, il est vrai, fait le tour des bassins formant le port d’Honfleur avec une joyeuse barque touristique prénommée Calypso. Cependant, je n’en avais pas parlé… tellement avait-elle été modeste cette expérience.

Par contre, le port du Havre existe bien au-delà des sorties régulières des pêcheurs professionnels : il ne cesse pas d’exercer son rôle primordial dans le complexe système des échanges, surtout de marchandises, entre les continents.
On a déjà parlé de la presque disparition des transatlantiques, remplacés à présent en petite mesure par les bateaux qui partent en croisière. Dans la vie à bord des uns et des autres demeure encore une certaine atmosphère d’évasion et de jeu, mais évidemment tout un monde d’inventions spectaculaires s’est désormais volatilisé…

Les mythiques paquebots répondant aux noms de Normandie, Viet Nam, Île-de-France, Georges Philippar, France, Ville d’Alger, Washington, Colombie, Gange, Mariette Pacha — dont j’ai vu très bien décrite l’histoire parfois tragique dans l’exposition « Villes Flottantes » et que j’ai vu glisser sur des rails à peine visibles dans une scénographie nocturne — s’inscrivent dans la mémoire du Havre comme autant de mondes impossibles à reproduire et donc à revivre jusqu’au bout. Si les maquettes, bien que suggestives, ne sont pas suffisantes à atteindre ce but, les anciens films documentaires, avec leur atmosphère renfermée en une époque désormais révolue, ne sont pas en mesure non plus de nous redonner ce que c’était voyager pendant plusieurs jours dans un transatlantique, notamment dans un paquebot faisant la navette entre Le Havre et New York.
Peut-être Fellini a-t-il réussi à s’approcher de cela, avec le charisme de son cinéma où la fantaisie se mêle toujours à la rêverie de la mémoire, dans des films tels « Amarcord » et « Et vogue le navire »… D’autres films, tel « La légende du pianiste sur l’océan » ou le fameux « Titanic », ont donné aussi une image efficace de la vie à bord de ces immenses palais à plusieurs étages (et relatives discriminations sociales) en donnant au passage l’impression d’une vie entre parenthèses où les voyageurs seraient presque obligés à se distraire, voire à se consoler de tout ce qui pouvait menacer leur longue traversée.

Je n’ai jamais eu une expérience semblable, n’ayant pas eu de ma vie l’occasion de partir en croisière, même concentrée en une poignée de jours. J’ai traversé la mer Adriatique et la mer Ionienne pendant la nuit pour me rendre la première fois sur la côte dalmate à Spalato et Dubrovnik et la deuxième fois dans l’île de Paxos en Grèce. J’ai d’ailleurs traversé plusieurs fois la mer Tyrrhénienne pour me rendre en Sardaigne. Toujours, mes voyages n’ont duré qu’une nuit ou au maximum un jour et une nuit seulement. Donc sur les paquebots que j’ai arpentés, très spartiates, il n’y avait rien de ce qu’on trouvait, selon ce que les photos d’archives racontent avec nombre de récits fabuleux, dans les transatlantiques.
Je peux quand même affirmer, sans peur d’être démenti, que je suis monté une fois, à Gênes, sur un bateau assez grand, spécialement armé et équipé pour des croisières confortables aux Caraïbes ou alors au Madagascar.
On était en 1977. J’habitais alors Bologne, je venais de me séparer de ma première femme et j’étais parti avec mes deux enfants à Pegli, une commune intégrée dans la ville métropolitaine de Gênes, pour rendre visite à ma sœur qui venait de s’y marier.
Lino, le frère aîné de mon beau-frère Giovanni, grâce à son talent de dessinateur technique, travaillait avec de plus en plus de reconnaissances auprès de l’entreprise de Costa, un armateur très connu encore aujourd’hui. À Gênes, grâce à Lino, qui nous a guidés, nous avons eu la chance, mes enfants et moi, de découvrir de l’intérieur comment ça fonctionne un navire de croisière. Nous avons appris aussi combien de solutions techniques et de décors doit-on apprêter pour rendre amusant et confortable le long voyage dans la mer. Au luxe des hôtels à cinq étoiles s’ajoutait donc la recherche spasmodique de la surprise sinon du scandale, comme si ces hôtels de luxe flottant sur les océans devaient forcément se transformer en théâtres ou en studios cinématographiques où le mot d’ordre était « gaspiller », c’est-à-dire dépasser toutes les limites de la vie ordinaire.

Lino était très orgueilleux de ses inventions, du choix des matériaux et des solutions techniques les plus appropriées, tandis que moi je me demandais à quoi servait tout ce volume de jeu : à s’affranchir de la sensation d’enfermement ? À détourner habilement l’ennui ? À reléguer quelque part la peur de la mort ?
Il est vrai que le pont d’un bateau est un lieu de liberté par excellence, d’où l’on peut vomir à loisir ou alors danser, les pieds nus, pour fêter ou conjurer la tempête…
Et le port de Gênes, tout comme celui du Havre, ne cesse pas d’exercer sur moi le charme irremplaçable d’un immense travail qui demande du talent, de la ténacité et du sacrifice : ce sont des Génois, par exemple, qui ont réalisé dans les moindres détails, profitant des chantiers de ce port prestigieux, la plateforme centrale du nouveau pont de Bordeaux. Cela m’exalte, imaginer le travail qu’on fait pour construire une pièce unique qui doit ensuite s’adapter à la perfection à ce que d’autres mains fabriquent ailleurs, très loin. Et je suis avec la dévotion rétrospective de l’imagination cette plateforme qui quitte le port de Gênes avant de traverser la Méditerranée, dépasser le détroit de Gibraltar et longer ensuite les côtes portugaises et espagnoles, remontant enfin, à la faveur du courant du Golfe jusqu’à l’embouchure de la Gironde…

Dans la section du Grenier des Docks Vauban qu’on avait consacrée à l’exposition « Les villes flottantes » il y avait beaucoup moins de monde que dans la pénible allée marchande et psychédélique qu’on avait traversé avant. Deux salles en tout, installées à l’étage, avaient été sagement aménagées à l’enseigne de la liberté évoquée par la mer et d’un sincère hommage au travail immense et prodigieux, dont je viens de reconnaître l’importance, qu’une multitude d’hommes de talent a exploitée rien que pour des beautés éphémères, rien que pour un inoubliable voyage…
Il est vrai que quelques-uns de ces transatlantiques ont eu une vie relativement longue, mais combien de transformations, combien de caprices on a dû satisfaire de temps à autre pour donner l’envie à des gens riches ou à des aventuriers d’emprunter la passerelle et partir vers l’inconnu plus ou moins connu ?

«… Les noms de ces paquebots mythiques résonnent dans les mémoires du Havre. Nés dans la lumière et la fierté, ils ont parfois disparu de façon tragique, incendiés, sabordés, coulés… Les navires des compagnies françaises comme la Compagnie Générale Transatlantique ou les Messageries Maritimes ont sillonné les mers et les océans, transportant des millions de femmes et d’hommes de part et d’autre du monde. De ces géants des océans et de leur vie à bord, il reste de multiples traces : photographies, objets, documents, films…, que French Lines rassemble et préserve au Havre. On y décèle les grandes et les petites histoires de ces villes flottantes. »

Les photos bien rangées et sagement étalées et illuminées dans la première salle au-dessous de la charpente confirmaient l’impression un peu embarrassante d’un monde définitivement perdu. Le monde de longs voyages plus ou moins inconfortables, sous la menace d’une mer toujours prête à se rebeller et à tout casser, que les avions à réaction de toutes les tailles et puissances ont survolé, ridiculisé et enfin transformé en quelque chose d’inaccessible et finalement d’inutile.
Dans cette disparition de tous les Titanics d’autrefois je vois aussi la disparition d’un certain monde du travail aussi dur que l’actuel, bien sûr, pour les gens exploités jusqu’à la lie qu’on a toujours traités d’esclaves. Ce monde désormais effacé était quand même moins dur envers toutes ces figures alors nécessaires adaptant leurs mains habiles à n’importe quels métiers ou tâches. Je pense aussi au monde de grands studios cinématographiques… À Cinecittà, par exemple, où Federico Fellini fabriquait au jour le jour ses films en véritable dictateur, se prenant bien sûr tous les mérites, mais profitant aussi — et combien ! — du travail et des idées d’une foule incroyable de personnes indispensables.
À cette époque, où tout était bien sûr soumis au pouvoir de l’argent, le capitalisme n’avait pas encore évolué dans une mondialisation aussi poussée qu’aujourd’hui et dans cette dérégulation comportant entre autres régressions le remplacement des hommes créatifs par des hommes obéissants ou alors par des robots.
Elle survivait encore dans les théâtres, dans les arts visuels, dans le cinéma, dans l’architecture provisoire des évènements et des fêtes tout comme dans la fabrication des décors pour donner de l’éclat aux grands hôtels transatlantiques, une sorte de « capitalisme mineur », ouvert à la fantaisie et à l’initiative d’équipes soudées et généreuses.

Quelqu’un dira que tout cela était décidé en avance, bien avant qu’explose la révolution industrielle à la moitié di XIXe siècle. Quelqu’un dira aussi que le capitalisme qui armait les transatlantiques était le même capitalisme violent et injuste qui fabriquait les armes qui ont servi à tuer et à détruire les villes et les campagnes d’Europe lors de deux guerres mondiales. Il s’agissait, en tout cas, d’une époque où existait encore une classe ouvrière qui se faisait entendre, tandis que les patrons du capitalisme se voyaient obligés à reconnaître l’existence d’interlocuteurs avec qui pactiser… Maintenant, on a affaire à un capitalisme invisible et sans interlocuteurs, parce qu’à travers la mondialisation et les déplacements des usines en fonction des convenances de chaque entreprise (qu’aucun gouvernement ne contrôle ni empêche), la classe ouvrière est en train de disparaître.
Voilà la raison pour laquelle je suis indulgent et même nostalgique envers une époque dans laquelle le travail était quand même plus respecté et protégé qu’à présent. Revenant aux transatlantiques, un courant d’affection sincère me porte donc à regretter la beauté de l’immense travail des hommes et des femmes qui, en véritables artistes, ont donné vie, dans les moindres détails, à des mondes de carton-pâte dont se sont nourries d’entières générations. Des mondes qui vivaient en deçà du plateau théâtral ou d’autres gens devaient jouer, comme autant de marionnettes gâtées. Moi j’aurais sans doute aimé participer à cette formidable fabrique collective, tandis que, sincèrement, je n’ai aucune envie pour ceux ou celles qui « faisaient la croisière » pour vaincre l’ennui, ô combien insupportable, du train train de la vie…

Je me suis enfin glissé dans la salle sombre, où des navires en miniature traversaient un océan où je devenais un géant marchant le corps dans l’eau jusqu’à la taille. Avec ces merveilleuses compagnes de voyage, j’ai quitté Le Havre et sa plage lumineuse. En m’éloignant, je me suis rendu compte que j’avais trop dit sans rien dire de vraiment intéressant, sans surtout répondre à une utilité quelconque. Sans donner finalement tous les renseignements ni les adresses, ou les noms et les titres… En fait, au fur et à mesure que je m’éloigne d’un souvenir, je ressens fort la nécessité de l’ensevelir un peu sous le sable, de ne pas tout dire pour ne pas tout gâcher. Tandis que, comme vous avez pu le voir, des souvenirs antagonistes jaillissent d’époques encore plus éloignées revendiquant la parole : « tu n’as pas parlé de l’époque où tu faisais partie de la Commission chargée des immeubles croulants ! »

Laissez-moi dire adieu à ce coin de Normandie où j’espère de revenir, un jour !

Giovanni Merloni

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