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Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

27 mercredi Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Vacances en Normandie

Auguste Perret au Havre : une utopie soumise aux contraintes de la mémoire

Sortant de l’appartement-témoin avec l’architecte qui nous avait fait de guide, on a échangé quelques mots avec elle, une inconditionnelle de l’œuvre d’Auguste Perret, qui a voulu souligner aussi le caractère exceptionnel de la présence de celui-ci, pendant des années, au Havre. Si c’est vrai qu’on a dû attendre quelques années après sa mort, en 1954, pour que son travail soit pleinement accompli, il est sûr et certain aussi que l’équipe de ses continuateurs lui a été bien fidèle et que Perret même, de son vivant, avait eu l’occasion de réaliser de son génie et de ses mains presque tout ce qu’il y avait à reconstruire dans le centre-ville du Havre : la Mairie, les immeubles résidentiels et l’église de Saint-Joseph. Quant à cette dernière, les éloges de notre accompagnatrice se mêlèrent à une explication analytique de la méthode constructive ainsi que de la qualité des matériaux adoptés, où le souci de privilégier le ciment se traduit en une architecture belle et durable à la fois…
Dans cette « utopie réalisée » par Auguste Perret, il y a eu sans doute des moteurs, tels : l’orgueil national pour une reconstruction rapide et de haut niveau et le rêve américain lié au port des transatlantiques, auxquels la victoire des Alliés donnait un nouvel essor. Cependant, la réponse de Perret, redonnant d’abord la ville à ses habitants, a ajouté une sorte d’élégance discrète à ce projet, où je vois un profond respect pour les morts, pour ceux qui ont perdu leur maison et leur famille…

Une parenthèse devrait s’ouvrir ici à propos du mariage prodigieux et redoutable à la fois qui a fait rencontrer un jour le ciment et l’acier. Devenu ce jour-là une seule chose, le ciment armé se développe avec la même vitesse de la bombe atomique, de l’asphalte et des matériaux plastiques… Avec l’absence de forme ou la menace de sa désintégration, s’introduit dans notre cerveau l’idée que tout est possible et n’importe quel rêve peut se matérialiser. Si la plastique rencontre heureusement des limites en son expansion, le ciment armé peut prendre les formes les plus bizarres et illogiques par rapport aux critères statiques auxquels on est tous inconsciemment habitués.
Certes, cette technologie a donné la chance à des grands architectes et ingénieurs de se dépasser, réalisant des œuvres charismatiques, comme le Volcan de Oskar Niemeyer ou le pont de Normandie de Michel Virlogeux. Mais la « liberté » qu’octroie l’alliance du ciment et du fer exige une capacité de contrôle de la part des collectivités urbaines bien plus sévère qu’au temps de l’alliance entre la brique, la pierre, le bois et le fer. Avant l’arrivée du ciment armé, les canons de l’ordre architectural voire les règles qu’il fallait respecter pour bâtir des constructions durables allaient avec le système structurel et constructif où la distribution des poids entre les piliers, les poutres et les murs porteurs devait toujours se soumettre à des contraintes sévères. Le contrôle statique avait toujours une influence sur la validation du choix esthétique et vice versa, tandis qu’avec cette technologie allant au-delà de la forme, la hardiesse de la proposition réussit souvent à se passer de critères esthétiques incertains et faibles.
Je ne veux pas revenir à ce que je disais à propos de la ville italienne de Pescara, par exemple, qui se vérifie d’ailleurs dans la plupart des banlieues contemporaines où la liberté de presque tout faire n’est que très rarement synonyme d’engagement pour la qualité. Je pense seulement qu’Auguste Perret, quoiqu’il fût un visionnaire et qu’il croyait dans les chances immenses que le ciment armé laissait entrevoir, n’a pas voulu aller trop au-delà. Surtout pour des îlots d’habitations collectives, il aurait été un risque esthétique énorme que se dérober aux contraintes mûries dans des siècles. Ce « révolutionnaire » a alors préféré se déguiser en homme d’ordre (architectural) : si d’un côté il inscrit ses nouveaux quartiers havrais dans un modèle qui profite bien sûr de tous les avantages que les nouveaux matériaux offrent — notamment le plan libre avec la chance de placer les cloisons n’importe où dans chaque appartement, de l’autre côté il garde dans ses façades et dans les masses des édifices la mémoire de la ville du Havre avant la destruction et en général l’image de la ville française qui se développe au passage entre XIXe et XXe à l’école du baron Haussmann : Auguste Perret a donc réalisé son utopie se soumettant aux contraintes de la mémoire…

Mais la grandeur tout à fait particulière du Havre ne s’épuise pas seulement dans le charme discret du tissu d’immeubles en ciment anobli que Perret a su imposer. Que serait-il le centre du Havre sans le « Volcan » d’Oskar Niemeyer ? Que serait-elle cette pause hautement poétique dans la prose suggestive qui l’entoure s’il n’y avait l’eau des bassins et l’autorité des Docks ? Que serait-elle la ville du Havre s’il n’y avait pas cette plage merveilleuse et ce port fourmillant de mémoires ?
S’il n’y avait pas l’extraordinaire géométrie et le grand souffle des bassins d’eau, quiconque se plaindrait du manque retentissant d’arbres et de jardins… S’il n’y avait pas l’immense lumière de la Plage du Havre et le « bien commun » du Port, cette ville, en dépit de sa légèreté et de son équilibre uniques, étoufferait !

Sous la pluie battante, nous avons eu juste le temps de nous acheter trois sandwichs dans une boulangerie vaguement ressemblante à l’une de nos boulangeries préférées de Paris, avant de tout grignoter à l’abri rassurant de la voiture blanche. Là-dedans, pour ne pas nous faire avoir par l’humeur grise, nous avons décidé de nous rendre au Grenier des Docks Vauban pour y visiter, selon ce que promettait le programme, une exposition de maquettes des bateaux ayant voyagé à travers les océans dans les années glorieuses où le port du Havre était considéré comme le plus grand de France et l’un de majeurs ports en Europe.

Plus tard, avec quelques difficultés en vérité, nous avons finalement atteint, dans les Docks Vauban, la bonne porte… même si, sincèrement, je n’ai pas du tout aimé la séquelle de magasins et boutiques qu’on a installés dans cet immense espace voûté ayant longuement servi d’entrepôt maritime. Je me sens suffoquer quand je me vois obligé à traverser une telle concentration de choses prêtes : prêt-à-porter ; prêt-à-manger ; prêt-à-empocher, peu importe si le nombre d’objets inutiles dépasse celui des nécessaires, peu importe si la superpuissance des grosses marques impose ce qu’elle veut sans se soucier du mauvais goût ou carrément de la vulgarité…
Donc, si l’architecture des Docks garde à l’extérieur le charme et l’équilibre qu’on reconnaît sans effort aux œuvres nécessaires, je trouve absolument décevante la façon qu’on a adoptée d’utiliser leur espace intérieur. C’est en fin de compte un énième hommage à l’esprit américain : « tu achèteras ce que je mettrai sous ton nez ; tu mangeras sans protester tout ce que je fabriquerai pour toi ; tu n’auras aucune tutelle ni solidarité ; tu n’auras pas le droit à la retraite… donc éveille-toi, sort de ton être une certaine dose d’agressivité et cours ! » Bien sûr, il ne faut pas oublier les efforts merveilleux de Barak Obama et d’autres hommes et femmes qui luttent aux États-Unis pour que le désastre n’arrive pas complètement à détruire notre planète. Mais il est vrai que le capitalisme provincial de ce côté-ci de l’Atlantique, tout en grandissant au profit de l’injustice, n’avait pas encore ces mêmes caractéristiques au lendemain de la Libération. J’arrête ici, m’accordant juste un souvenir italien. Bien plus loin du centre de Rome que le Périphérique du centre de Paris, la ville des empereurs et des papes est entourée par un cercle parfait qu’on appelle GRA (Grande Rocade Annulaire). Au long de cette autoroute, un nombre épouvantable de magasins spécialisés ont surgi autour du passage du siècle dernier, ne cessant de s’y installer depuis. Par conséquent, si l’on avait besoin d’un imperméable ou d’une blouse ou des chaussures aussi, on partait à l’aventure suivant cette piste redoutable à la recherche de la bonne flèche.
C’était d’ailleurs préférable d’y aller accompagnés par quelqu’un. Parmi nos amis, la plus experte était Cristina. Mais elle ne cessait de tisser les éloges de cet endroit magnifique, incontournable même : « J’aime le GRA ! » disait-elle, tout en montrant du doigt la meilleure adresse pour s’acheter ceci et cela…

Revenant aux Docks du Havre, le cauchemar de cette traversée dans le déjà trop vu s’est terminé quand, juste à la hauteur d’un solennel guichet consacré aux Informations, on nous a indiqué une porte ouvrant sur le quai des Antilles : un bassin tranquille, on dirait même abandonné de Dieu et des hommes. C’était là que l’exposition des « Villes flottantes » nous attendait…

Giovanni Merloni

N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ?

24 dimanche Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Vacances en Normandie

N’est-il pas, cela, un merveilleux exercice de style ?

Au petit matin de mardi 8 août, les hurlements des mouettes ajoutaient quelque chose de sinistre à notre condamnation annoncée. Puisqu’il y aura la pluie et même l’orage s’alternant à de toutes modestes éclaircies, la voiture blanche ne nous sera pas utile, quitte à nous offrir un abri de fortune dans les intervalles des visites plus éloignées.
Le temps mauvais nous obligeait donc à marquer une pause « culturelle », fouillant dans l’histoire des 500 ans de l’une des plus jeunes villes de France… la ville que François Ier avait bâtie en 1517 en fonction du prestigieux port sur la Manche et qu’il avait laissée grandir sans règles jusqu’en 1540… lorsqu’il donna les pleins pouvoirs à un architecte Italien, le Siennois Girolamo Bellarmato (1493-1555) (1), qui ne se borna pas à protéger des inondations (comme il avait vu faire et fait lui-même à Venise), mais donna aussi une forme très rationnelle et des fortifications adéquates à la nouvelle ville et au port…
Je laisse tout de suite cette fascination du temps éloigné de la Renaissance et des suggestions qui venaient sans doute de la toute récente découverte de l’Amérique… J’aurais été capable de m’aventurer dans la vie de ces personnages et de ces mondes révolus qui marquent d’ailleurs très favorablement la figure de François Ier, un roi clairvoyant et illuminé… Mais j’ai préféré, tel un papillon en vacances, flâner d’une étape à l’autre du parcours, très efficace d’ailleurs, que les organisateurs de la célébration des 500 ans d’existence du Havre ont tracé pour moi.

En fait du vieux Havre de Grâce bâti par François Ier et transformé dans les siècles, on a presque tout perdu au-dessous des ruines fumantes des bombardements alliés.
« Cela fait une drôle d’impression, avait dit Raymond Queneau au lendemain de la reconstruction de la ville nouvelle, c’est un curieux spectacle de revoir une ville où l’on retrouve un fantôme de topographie. C’est très beau d’ailleurs cette nouvelle ville. »
La Normandie n’a pas été que la glorieuse plage du débarquement des Anglo-Américains venus au secours de l’Europe continentale occupée par les Allemands d’Hitler. Cette opération qui nous a rendu la liberté a provoqué en septembre 1944 la presque totale destruction de la ville du Havre. C’est un peu le même qui s’était passé à Messine en 1943 et bien sûr dans la plupart des villes allemandes.

Ce constat cruel me reporte à l’été 1957, lors de mon premier voyage à l’étranger. Il y a 60 ans, on était sept personnes sur la Fiat1100 noire que mon père conduisait d’un seul doigt. Puisqu’il n’y avait pas encore cette interdiction, sur le siège avant, à côté du chauffeur, il y avait une cousine de ma mère que nous appelions zia Licia et son mari Mario, un homme aux cheveux blancs, le « Magnante » (qu’en français on appellerait « le Mangeant »). Serrés en quatre avec ma mère dans le siège derrière, nous n’avions pas trop de problèmes en vérité, car ma sœur n’avait que treize ans, j’en avais presque douze tandis que mon frère en avait dix. Et l’on était tous assez maigres…
Je me souviens très bien de l’autoroute allemande en ciment blanc, interrompue par des joints noirs d’asphalte, où notre voiture avançait prudemment. C’était aussi mon premier contact avec cette espèce de piste pour pilotes où les kilomètres coulaient vite l’un après l’autre, tandis que ces enseignes blanches aux inscriptions noires nous anticipaient des noms abstrus ou redoutables…
Chaque fois que nous entrions dans une ville, le Magnante levait la main hors de la vitre et, d’un air assuré, demandait aux passants : « Bitte, Bahnhof ! » « S’il vous plaît, la Gare ! » Ensuite, suivant les indications — « links », « rechts » ou « geradeaus » — on atteignait immanquablement le quartier mieux fourni d’hôtels ou de « zimmer zu vermieten ». Il faut dire que le Magnante était un militaire à la retraite assez silencieux pendant le voyage qui se contentait d’affirmations tout à fait innocentes, telles « Salut à vous, jeunes aux belles espérances » ou « Longue reconnaissance, longue arme ; courte reconnaissance, courte arme »…
Bref, en 1957 l’Europe était encore en train de lécher ses blessures et de compter ses morts. J’imagine à cette époque le quartier de Notre Dame au Havre qui renaissait comme le phénix de ses cendres… tandis que le centre-ville de Munich, Nürnberg, ou Stuttgart paraissait encore en un état de suspension et d’attente. Je me souviens en particulier de Munich, que j’ai successivement revue en 1975, en 1992 et en 2006… Cette première fois, combien d’îlots vides, combien de terrains vagues ressemblants à des mâchoires sans dents ! Seuls le Rathaus et la grande Cathédrale aux tours sombres se détachaient contre les toits survécus !
Plus tard, Munich a trouvé une façon assez intelligente de conjuguer le passé avec le futur… et j’ai pu retrouver, là-dedans, l’unique boutique alors survécue au coin de deux rues, où mon père m’avait acheté un appareil photo adapté à mon âge de débutant.
Au Havre, les pleins pouvoirs qu’on a donnés à Auguste Perret pour la reconstruction de la Mairie et des quartiers centraux du Havre font immédiatement songer à ce qu’a pu faire de son temps le Baron Haussmann à Paris. Ici, le démiurge démocratique du XXe siècle devait réaliser au moins trois rêves : le premier, celui de remettre debout le port d’Europe, ou plus proprement le port d’où les transatlantiques devaient reprendre leurs traversées pour l’Amérique et notamment pour les États Unis ; le deuxième, celui de redonner aux habitants du Havre une maison assez confortable et économique ; le troisième, celui d’abandonner les matériaux traditionnels, dont la pierre de taille et les briques, dans la construction de nouvelles habitations.
Je reviendrai une autre fois sur le premier but, partagé, je crois, par toute la France, que l’évolution soudaine du trafic aérien a assez tôt effacé…
Quant aux deuxième et troisième buts, je dois avouer qu’à la première vue, descendant du tram juste en face de la mairie du Havre, chef d’oeuvre d’Auguste Perret, je n’avais pas aimé la rue de Paris : avec ses arcades maigres de ciment dépouillé de tout ornement, cela me rappelait une ou deux rues de Bologne et de Milan où les arcades avaient été refaites avec tous leurs édifices, à cause des bombardements en proximité des gares. J’arrivais d’ailleurs au Havre en pleine saison estivale, pendant l’horaire de fermeture des magasins et des boutiques. J’étais sans doute gâté par l’horaire continu de Paris et ne me rendais pas compte du rythme d’une ville normale.

La veille, mon amie de Rouen nous avait conseillé de nous rendre à l’office de tourisme où l’on nous aurait donné un rendez-vous pour visiter l’appartement
« témoin ». Cette occasion m’intriguait même plus que celle de flâner dans la bibliothèque au sous-sol du Volcan d’Oskar Niemeyer ou alors de monter jusqu’au dernier étage du curieux édifice en forme de lanterne qu’on appelle « Maison de l’Armateur ».

Dans cette journée pluvieuse et rigide, la visite à l’un des appartements conçus par Auguste Perret et son équipe exceptionnelle a eu deux effets principaux sur moi : j’ai eu le bonheur d’être cordialement accueilli dans une maison du Havre et j’ai beaucoup appris de tout le système d’architecture et d’urbanisme que depuis cette cellule exemplaire se déclenchait. On était une quinzaine de personnes et notre guide précise et gentille avait du mal à nous laisser déambuler sans conséquence parmi les meubles et les portes, mais au bout d’une description fouillée et d’une conversation sympathique, le noyau de cette idée forte de Perret s’est imposé en toute son évidence, sans recourir forcément à des déclarations solennelles des principes d’une nouvelle façon de construire la ville et d’y vivre. Grâce à l’extrême gravité du bombardement subi et à l’importance de la ville du Havre et de son port, Auguste Perret a obtenu ce que tout architecte désire et toute société devrait obtenir : transformer une ville selon un projet unitaire et flexible à la fois.
Si je ferme les yeux et je les rouvre sur Pescara, par exemple, une ville à laquelle la guerre a complètement ôté le centre historique, je ne vois à présent que des immeubles disparates, dont quelques-uns s’efforcent, inutilement, d’exhiber leur modernité, demeurant laids comme la plupart des autres, qu’on a bâtis à la hâte sans autre souci que celui de l’argent facile. Ce qui me réconcilie donc avec les utopies des architectes visionnaires comme Auguste Perret c’est que celui-ci n’a pas eu que la satisfaction de créer un nouveau quartier : il a redonné à chacun des habitants d’une vaste partie du Havre les clés de la ville !
Voilà alors qu’en regardant mieux je découvre que la typologie adoptée pour chacun de nouveaux îlots hérite d’un côté des immeubles haussmanniens avec le long balcon au deuxième étage et cette idée de masse architecturale dialoguant avec les rues de différentes tailles et, de l’autre côté, des palais de la Rue de Rivoli avec leurs arcades correspondant au rez-de-chaussée et au premier étage. Une typologie, cette dernière, qu’on retrouve largement à Turin et dans les quartiers bâtis par les Piémontais à Rome.
Tout comme pour Le Corbusier, le défi esthétique du ciment se traduit dans l’architecture d’Auguste Perret en une véritable partition musicale où l’intérieur se projette à l’extérieur sans qu’il y ait besoin de la transparence des baies vitrées…

Dans le quartier de Notre Dame du Havre, les façades affichent en fait un ciment à la fois résistant et agréable à la vue où l’on a le sentiment de retrouver les traces des pans de bois des maisons à colombages traditionnelles de Normandie, et aussi de la Belgique, d’où Perret était originaire et où son père avait appris l’art de tailler la pierre.
Un colombage réalisé par la juxtaposition de « bâtons » de ciment traités différemment les uns des autres : on dirait un hommage à « l’architecture totale » de Piet Mondrian !

Mais cette partition qui donne lieu à d’infinis « appartements-témoins » différents entre eux, mettant en déroute tout risque d’uniformité contemporaine ; cette contribution équilibrée et généreuse à faveur de « l’aurea mediocritas » (2) dont Horace fut le précurseur, ne sont-ils pas l’hommage dévot et sincère à Raymond Queneau de la part d’Auguste Perret et de chacun de ses habitants ? N’est-il pas cela, un merveilleux exercice de style ?

Giovanni Merloni

(1) héritier de l’oeuvre de Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), siennois lui aussi ainsi que de l’exemple du génois Leon Battista Alberti (1404-1472).
(2) apologie de la phisosophie du juste milieu

L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence !

19 mardi Sep 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Vacances en Normandie

L’important, c’est de s’aimer, tout le reste n’est que du silence !

Lundi 7 août, lors du petit déjeuner, j’avais reçu les protestations de la propriétaire de l’hôtel :
— Mais il ne faut pas aller à Honfleur le dimanche ! Il y a trop de monde !
Je lui répondis qu’on n’avait pas eu de choix, puisque dimanche c’était une belle journée ensoleillée et que la Météo prévoyait des orages déjà mardi, le lendemain donc !
La patronne avait alors pris la parole pour nous proposer tout de suite une escapade du côté de chez elle :
— Je suis Dieppoise, c’est là qui habite ma mère ! Vous devez absolument faire un tour par-delà, voir Varengéville sur mer par exemple ! Rien que 5 kilomètres à l’ouest de Dieppe. C’est très beau : en haut de la falaise, vous resterez étonnés par l’église Saint-Valéry et le cimetière marin tout attaché, où est enterré Georges Braque…
J’avais déjà lu que Braque avait étudié, tout comme Raymond Queneau, au lycée François Ier du Havre…
— Braque a réalisé lui-même les vitraux de cette église, ajouta la propriétaire, une femme énergique et gentille à la fois, prête à rêver riant.
Elle expliqua qu’on devait faire le même parcours qu’on avait fait pour aller à Honfleur, jusqu’au point où nous trouverions la flèche DIEPPE : — c’est très facile ! ajouta-t-elle.
Et je croyais avoir compris. J’ai donc suivi le parcours auquel je m’étais déjà affectionné — c’est-à-dire prendre à gauche la rue de Paris, jusqu’à la hauteur du « Volcan » d’Oskar Niemeyer, tourner à droite et longer les bassins lumineux et caractéristiques de cette ville qui ne manque pas de souffle — et j’étais déjà sur la bonne route quand quelque chose d’inattendu est arrivé…
Il faut dire que je n’ai plus la même familiarité avec routes, autoroutes, rondpoints et flèches que j’avais avant de devenir un piéton parisien. Toujours est-il que je m’étais convaincu que la déviation pour Dieppe m’avait échappé (« Dieppe s’échappe, Dieppe s’échappe… ») et, quand j’ai vu la flèche qui annonçait imminent à droite le pont de Normandie, j’ai cru faire bien en prenant l’autoroute à gauche…
Je ne voulais absolument pas parcourir à nouveau et sans raison le pont qui m’avait tant inquiété le jour avant ! C’était une question de principe : impossible qu’on doive passer par Honfleur pour aller à Dieppe !
J’avais fait, hélas, fausse manœuvre ! Si j’avais passé le fameux pont, j’aurais trouvé tout de suite après la route pour Dieppe… Tandis qu’au contraire, l’autoroute où je m’étais lancé pointait sur Rouen !
— On va à Rouen, alors ? D’accord, on va à Rouen ! Même si cette ville est si proche de Paris, ils se sont écoulés de décennies depuis la seule fois où nous y étions venus pour admirer en vrai la cathédrale peinte par Claude Monet…
En m’approchant de mon nouveau but, une très chère amie m’est venue à l’esprit qui habite dans une des communes aux alentours de Rouen. J’aurais voulu lui faire une surprise, comme j’avais fait un grand nombre de fois lors de mes passages à Bologne ou à Parme. « Cependant, elle est sans doute partie en vacances, ai-je pensé. Sinon elle aurait répondu au message concernant mon projet d’une semaine au Havre, où l’on aurait pu se rencontrer… »
Nous avons facilement trouvé la façon de nous garer en plein centre de Rouen, juste à côté de la cathédrale. Et après une poignée de minutes d’hésitation, nous étions déjà à l’office de tourisme et, 5 minutes après l’un de parcours conseillés était au-dessous de nos pieds.
La ville de Rouen est très belle et je veux y revenir quand elle sera plongée dans la vie ordinaire, pour avoir le temps de voir tout ce qui peut me toucher, mais aussi, surtout, pour y flâner sans but, pour me perdre avant de me retrouver… pour avoir ainsi la chance de m’affectionner à tel coin ou telle vitrine…
Dans cette balade au mois d’août il y avait quelque chose d’étrange qui me gênait imperceptiblement. Nous en avons parlé et finalement on a juré que dorénavant nous n’irions plus dans une ville grande comme Rouen sans avoir au moins deux journées pleines à disposition. En plus, autour de midi, les églises étaient fermées…
S’il n’y avait pas eu ces trois jeunes femmes qui bavardaient gaiement devant moi, si elles n’avaient pas parlé de ce petit restaurant avec autant d’enthousiasme, mon escapade à Rouen aurait été un échec.
Quand je les ai vues s’asseoir sur la terrasse et que j’ai réalisé qu’elles n’avaient pas cessé de m’être spontanément sympathiques, j’ai pointé les pieds :
— Regardez ! Il est une heure ! Ici, on dirait qu’on y mange bien !
On a profité d’une pause bien confortable… non seulement pour le repas excellent et honnête qu’on nous a servi, mais aussi pour cette ambiance qu’on ne pouvait plus française. Tandis que la patronne et les serveuses ne s’accordaient pas de pause tout en gardant une expression rassurante et combative, les gens autour de nous semblaient partager nos mêmes sentiments.
J’ai toujours aimé « manger hors de chez moi », m’asseoir avec des amis et même seul dans un restaurant, dans une pizzeria ou dans un bistrot. J’aime les endroits très spartiates et pourtant je ne me scandalise pas si je me trouve dans un local élégant et un peu figé… Tout va bien si l’on est dans ce fabuleux anonymat d’une table grande ou petite où nous séjournons pendant un laps de temps insignifiant qui demeure important pour nous. Parce qu’à cette table, en mangeant, en buvant, surtout si l’on est en compagnie de gens sincères, on finit pour s’oublier de soi-même, on finit pour dire et entendre des choses importantes, des vérités universelles.
Comme il m’arriva à Bologne, quand un homme âgé à l’air perturbé, s’approcha de la table où je buvais un verre de vin et dit :
« L’IMPORTANT, C’EST DE S’AIMER, TOUT LE RESTE N’EST QUE DU SILENCE ! »
Voilà. Cette salle à manger de Rouen — si joliment constellé d’objets, photos et affiches évoquant une époque qu’on dit révolue, que pourtant nous avons vraiment vécue, où les rapports entre les gens étaient plus faciles et spontanés — m’a fait revenir à Bologne et aussi à la simplicité d’une petite trattoria de Venise, qu’un ami m’avait signalée, au-delà de la Giudecca. Une simple salle rectangulaire qui prenait d’un côté la lumière aveuglante de l’immense canal et, du côté opposé, la lueur engourdie d’une petite cour où trônait un magnolia. Dans ce lieu tout était suranné et poussiéreux, de la vieille radio aux chaises en paille abîmées. Mais l’on avait l’impression d’être invités par une tante silencieuse et empressée.
Cette dernière nostalgie augmente le regret pour cette ville de Rouen qui nous a enfin si bien accueillis…
Sortis de cette invitation somptueuse, nous étions en train de suivre l’ancien proverbe latin :
POST PRANDIUM MANEBIS AUT LENTO PEDE DEAMBULABIS ! = Après le déjeuner, tu demeureras ou alors, à pas de tortue, tu déambuleras…
quand mon portable a retenti bruyamment.
C’était Elle, mon amie ! Celle qui habite pas loin de Rouen et que j’imaginais en vacances qui sait où. Elle m’appelait le jour même où nous étions à Rouen pour l’incroyable hasard de n’avoir pas voulu grimper sur le pont redoutable une deuxième fois !
Elle nous a alors invités lui rendre visite. Malgré notre inexpérience et l’absence de GPS sur la voiture louée, nous avons bénéficié d’une étoile comète qui nous a amenés chez elle par la seule force de l’amitié.
Avant de rejoindre notre amie et passer avec elle des heures heureuses, nous avions traversé la Rouen piétonne du premier après-midi envahie par des touristes comme nous… Ah non, nous ne sommes pas des touristes ! Nous sommes des Parisiens de passage qui reviendront bien sûr, pour une visite plus fouillée !

Giovanni Merloni

Un havre d’insouciance au Havre

17 dimanche Sep 2017

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Un havre d’insouciance au Havre

Dimanche 6 août, il y a donc six semaines, j’étais à Honfleur.
J’ai énormément aimé ce village de pêcheurs s’accrochant sur une colline lumineuse. J’ai aimé le voyage hasardeux que j’ai dû faire en venant du Havre…

Hasardeux pourquoi ? direz-vous. Parce que j’ai dû emprunter le pont de Normandie et que, survolant la Seine immense, j’ai eu peur. Oui, je sais bien que ce pont tient debout et qu’il est fait ainsi justement pour se passer des vents et des orages noirs. Pourtant, quand nous frottons les roues de notre utilitaire sur le ciment rugueux, nous ne pouvons pas nous dérober à la conscience de notre petitesse : si le pont résiste aux géants de la Nature, pourrons-nous, nous aussi, leur résister ?
Il s’agit bien sûr d’une peur irrationnelle, à laquelle s’ajoute un sentiment de précarité… lorsqu’on dépose des monnaies dans une espèce d’entonnoir blanc, sans savoir si ce truc métallique sera d’accord, s’il nous laissera continuer le voyage ou pas… Je ne sais vraiment pas dire où je me suis senti le plus égaré et menacé : au péage sans personne ou sur le pont sans poids ?

C’est vrai que ce pont réunit deux parties de Normandie assez différentes, du moins pour ce qui concerne les territoires bordant la Manche, mais ce qui me semblait évident en regardant une carte de la région quant à la distance dérisoire entre Le Havre et Honfleur est nettement contesté par cette expérience du pont. Un pont qui réunit tout en rappelant — à chaque mètre, à chaque hauban — qu’une séparation demeure :

Sous le pont de Normandie coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Même si j’arrive au-delà, la distance demeure...

Voilà pourquoi mon dimanche à Honfleur a été hanté par une étrange inquiétude, par le désir péniblement maîtrisé de revenir en arrière le plus tôt possible, de franchir à nouveau ce pont redoutable, de retrouver enfin mon havre d’insouciance au Havre !

Giovanni Merloni

« La terre, les plages, les montagnes à tous appartiendront »

17 jeudi Août 2017

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« La terre, les plages, les montagnes à tous appartiendront » (1)

Au petit matin de samedi 5 août, mon réveil et mes premiers pas hésitants dans la chambre sombre ont été accompagnés par les hurlements des mouettes. Leurs sifflements aigus racontaient abruptement à mes oreilles la solitude de la rue, la présence empressée du vent ainsi que la constante menace d’un changement imminent, voire d’un orage intense et tonitruant. Cela m’a rappelé ainsi que j’étais dans cette espèce de Manhattan du Havre se projetant dans la mer comme la proue d’un transatlantique. De quoi s’étonner alors si les mouettes s’y donnaient rendez-vous au petit matin et au couchant, surtout en été, quand les humains abandonnent la ville ?

Quelqu’un autour de moi disait que ces Oiseaux hurlants évoquaient les cauchemars du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Quelqu’un d’autre répliquait que les mouettes ne sont pas méchantes d’autant plus qu’elles n’ont aucune autorité dans les domaines de la météorologie. Nos « vacances volées », arrachées à la routine inexorable de petits devoirs quotidiens, devaient forcément se soumettre à la dictature de la météo :
— Que dit-on pour Le Havre ?
Déjà avant de partir, je savais que le temps demeurerait clément pendant quelques jours, à part la baisse de la température m’obligeant à porter dans mon sac à dos un pull de réserve… Il fallait en tout cas profiter du week-end… jusqu’à lundi, parce que mardi je devais m’attendre à la galère..
.

— Mardi, s’il y a l’orage, on va au cinéma ! disait un de mes copains de voyage.
— Mais non ! nous avons un tas de choses à visiter, ici ! Dans les musées, on sera à l’abri… réagissait l’autre, en me rappelant que nous sommes venus au Havre au moment exact des célébrations de la fondation de la ville.

— Cinq cents ans pile ! C’est vraiment une étrange coïncidence, disais-je intérieurement. En 1517, selon mes calculs, François Ier avait décidé de créer le nouveau port en songeant sans doute à la concurrence des Anglais vis-à-vis de l’Amérique, cette « terre promise » qu’on venait de découvrir juste 25 ans avant.
François Ier avait été un roi bien illuminé, accueillant Léonard auprès de sa cour dans le château d’Amboise…

UN JOUR COMME CETTE EAU
LA TERRE LES PLAGES LES MONTAGNES
À TOUS APPARTIENDRONT
(Oskar Niermeyer)

Pourtant, je devais interrompre mes élucubrations : nous devions profiter de ces deux ou trois jours que la météo nous accordait, nous éloignant du Havre, dont on rattrapera la connaissance pendant les jours mauvais…
Depuis Paris, j’avais loué une petite voiture, que je devais récupérer le plus tôt possible. Au volant de cet outil indispensable, mon horizon aurait sans doute changé…

Le premier nom de ville que je retenais de mes lectures juvéniles c’était celui d’Étretat, célébré avec son incontournable falaise par Guy de Maupassant. Plus récemment, j’avais beaucoup aimé pour la clarté extraordinaire de l’écriture, une histoire redoutable racontée par une jeune écrivaine, se terminant sur les hauts sentiers de ce même endroit fatal (voir notamment le « troisième acte »).. Un faux suicide, ou plutôt un suicide raté, d’où la vie d’un jeune homme allait recommencer sans enthousiasme.
Dans ce texte, l’image de la falaise d’Étretat vue d’en haut du précipice n’avait rien de romantique, parce que l’on comprenait bien que le drame n’allait pas se concrétiser : on avait affaire à la mise en scène effrayante d’une disparition violente qui ajoutait à la sensation d’un vertige irréel, d’une distance inexistante entre l’herbe bordant la haute terrasse et la mer là-bas, indifférente, gâtée par le soleil, le vent et les péripéties des mouettes, librement abandonnées aux courants ascendants.
Je remercie encore Stéphanie Hochet d’avoir choisi cette frontière invisible d’Étretat pour suggérer qu’une réelle distance entre la vie et la mort n’existe pas…

Il fallait donc que j’aille à Étretat pour cette raison « vertigineuse » aussi. Heureusement, la vie est aussi un jeu de circonstances et chaque journée se trouve inévitablement soumise aux humeurs, aux petits soucis, aux états d’âme et aux besoins corporels aussi. Il faut d’ailleurs remercier la clairvoyante Mairie d’Étretat si j’ai affronté la randonnée aux falaises avec un esprit gai et confiant et mes réflexions n’ont pas débordé du sentier indiqué.
Je n’ai eu d’abord aucune difficulté à garer la voiture que je venais juste de retirer dans un endroit ombragé en deçà des premières maisons du village. J’ai été ensuite invité à joindre le centre-ville par une allée verte côtoyant la route, protégée par une grille décadente qui m’a d’un coup plongé dans le souvenir d’autres châteaux et d’inoubliables vacances à la montagne. Enfin, nous libérant de ce reste d’anxiété que tous les promeneurs du monde connaissent, juste à côté de la Mairie, de splendides toilettes publiques toutes propres nous ont accueillis avec une brusque révérence.

En m’aventurant d’un pas assuré vers la plage, je me sentais chez moi, dans un endroit où tout me paraissait simple et possible tandis que personne ne m’obligeait à des prestations ni à des comportements établis. Ici je peux m’étendre sur les petits cailloux sans me soucier de ma mise chaleureuse ou frileuse ; je peux me noyer, échappant à la surveillance des trois types costaud demeurant assis au bord de la plage ; je peux gravir tout doucement, sans hâte, les innombrables marches et le sentier en pente, rencontrant sans doute au cours de mon ascension d’autres personnes vaguement maladroites et mal équipées comme moi ; je peux enfin me lancer dans le vide ou alors demeurer confortablement assis sur le bord de l’abîme…

Au bout de cette journée en plein air, j’avais surtout savouré le plaisir de partager mes sensations d’étonnement et de stupide joie avec d’autres gens… peu importe s’il y en avait quelques-uns à l’air hautain ou antipathique et que ne manquaient pas les fanatiques d’un athlétisme à tout prix… il faut d’ailleurs accepter cet affreux décalage de l’âge qui nous amène de but en blanc au-delà d’une barrière d’où l’on ne peut plus revenir…
En montant vers le sommet de la falaise je fermais de temps en temps les yeux me voyant avancer dans l’un des labyrinthes du métro parisien, là où je rencontre sans faille tous les âges de ma vie, toutes les personnes qui me sont chères, avec quelqu’un ou quelqu’une de spéciale qui suscite ma curiosité et mon imagination…

Giovanni Merloni

(1) Oskar Niemeyer

L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire

15 mardi Août 2017

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Vacances en Normandie

L’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire

Chaque reporteur (ou nouvelliste) a besoin de moments de lucidité pour donner de l’unité et de la cohérence à son récit (de voyage ou de guerre), qu’il doive être au final court ou long, insouciant ou difficile. Cependant, celui-ci a besoin aussi de retrouver en lui-même l’obscurité de la folie, atteignant par elle l’inconscience nécessaire pour mettre en pièces la tentation de tout dire.
Car il doit toujours se rappeler qu’un récit, de même qu’une poésie ou une fresque ce ne sont pas que la liste — il « catalogo » (1) — d’événements frôlés ou de personnages rencontrés, mais la déformation de cette même liste, son adaptation joyeuse à une ritournelle.

Jeudi 3 août, je venais juste de quitter les quartiers de la rive gauche, où je m’étais rendu pour m’acheter quelques trucs indispensables, quand j’ai noté — au beau milieu d’un après-midi fort ensoleillé qu’un vent rafraîchissant fouettait par à-coups — ce monsieur distingué en train d’entamer le portrait de la Sainte-Chapelle. Confortablement assis à son écritoire de rue, il semblait content d’avoir choisi cet endroit, sans doute favorable pour la mise en perspective du monument, mais assez pénible relativement à son espace de travail que menaçait de toute évidence le va-et-vient continu de la foule égoïste et indifférente.
Cette rencontre insolite — à la veille de mon départ pour une escapade d’une semaine dans la Seine maritime — m’avait donné pour l’instant l’envie de renoncer aux vacances en échange d’une halte solitaire, où je me serais très volontiers consacré au portrait d’une colonne ou d’une fenêtre quelconque avec leurs ombres naturelles ou portées… Ensuite, j’ai considéré que j’aurais pu transférer les mêmes attitudes de ce monsieur dans la description de ce que j’allais voir dans ma course au bord de la Manche, auprès de ses ports et falaises, en réalisant un « reportage » où le récit photographique ne ferait qu’un avec une espèce de journal de bord… J’ai alors décidé de faire cela sans aucune contrainte de régularité de contenu ni de forme, ayant pour unique but celui de faire passer, au gré de mes déplacements, ce que provoqueront en moi les petits événements, les découvertes et les rencontres constellant mon voyage. Il s’agira surtout de réflexions, de suggestions acquises qui pourront demeurer même étrangères aux circonstances du voyage ainsi qu’aux noms des églises, des plages, des musées ou des endroits célèbres…

Vendredi 4 août, au départ de la Gare Saint-Lazare, quelques minutes avant une heure de l’après-midi, je n’étais pas du tout dans l’esprit du voyage. J’ ́étais soulagé d’avoir trouvé une place assez confortable dans le premier wagon, ayant le temps de regarder depuis ma fenêtre les partants de la dernière minute glisser avec leur petite valise. Pourtant, ce qui m’attendait ne cessait de m’inquiéter. Je ne connaissais que très peu de cette fabuleuse Normandie. À part Mont-Saint-Michel, où j’avais passé avec mes parents, en 1958, une journée inoubliable qui avait échoué sur la haute marée avec ce spectacle effrayant de la route disparaissant sous l’eau ; exception faite pour une deuxième visite à ce même endroit, plus fouillée, dans les années 90, j’avais frôlé sans la nécessaire attention Rouen, Deauville et Trouville, m’aventurant sans conviction en direction de Cherbourg…
Le souvenir d’une statue de Flaubert assez excentrique n’avait rien changé de cette journée grise, où la couleur de la plage semblait rivaliser avec la pâleur des façades des hôtels et des maisons bien alignées. J’avais alors quitté cet échantillon de Normandie avec le sentiment de culpabilité aigu d’un lecteur passionné de Maupassant et Flaubert, toujours intrigué par la force évocatrice des lieux que les pages de Proust ressuscitent… Sans compter un peintre de l’envergure de Monet, ayant entretenu un rapport intime avec ces mêmes lieux… Comment oublier ses successifs portraits de la Cathédrale de Rouen ou ses images du Port du Havre ?
Il y a quelques années, j’avais subi un charme nouveau par les récits que François Bon avait partagées sur Twitter, lors de ses réguliers déplacements au Havre pour y conduire, si je ne me trompe pas, des ateliers d’écriture en 2012-2013 : derrière ses mots, cette ville forgée par le passage des navires et de grands transatlantiques cachait sans doute de belles architectures imprégnées d’humanité et de vent !
Plus récemment, pour les « vases communicants », Hélène Verdier m’avait proposé le thème d’un immeuble abandonné situé au Havre au bord de la mer… Cela aurait été une splendide occasion pour briser la glace avec cette Grande Inconnue. Entre-temps,  par le biais de ses suggestions de lecture et les images incontournables de ses peintres préférés, Laurence Lebel m’avait transmis quelques échos de sa connaissance profonde d’une autre Normandie de terre et de mer, située entre Honfleur et le Mont-Saint-Michel, ayant pour centres la splendide ville de Caen et la voix unique de Marguerite Duras… Je suis enfin redevable à Josette Hersent pour ses vers clairs et clairvoyants qui m’ont expliqué à leur façon la beauté de cet univers où la nature, partout imprégnée de culture et d’histoire, s’ennoblit au passage d’hommes et femmes de génie.

Qu’est-ce que j’allais donc ajouter, moi, à tout ça ?

Je me demandais cela quand le train a fait sa première halte à la gare sombre et très spartiate de Rouen-Rive Droite… Ensuite, j’avais décidé de m’accrocher au présent, m’intéressant au paysage normand, souvent traversé par les eaux somptueuses de la Seine, quand le train s’est arrêté à Yvetot ! Un nom très charmant pour moi, compte tenu de ma sympathie sans borne pour Emma Bovary. imaginez-vous l’émotion quand j’ai vu des véritables habitants d’Yvetot descendre sur le quai et s’aventurer en bande en direction d’une haie fleurie qui devait leur être très familière. Je me demandais lequel d’entre eux pouvait être le fameux pharmacien, qui était-ce sinon Charles Bovary… quand j’ai vu une jeune femme blonde assez gracieuse s’écarter nettement du petit groupe, se lançant dans la direction opposée..«  Emma ! » me suis-je exclamé intérieurement. Elle était sans doute une Emma heureuse de nos temps… Pourquoi pas ? Est-ce que la vie est plus heureuse qu’auparavant, pour les habitantes d’ Yvetot d’aujourd’hui ?

Quand on arrive dans un lieu qu’on ne connaît pas, ayant à surmonter comme d’habitude les petites incommodités des bagages et des billets, même Venise ou Prague peuvent apparaître gênantes, au commencement. Ici au Havre, la journée grise et le vent du nord me rappelaient aussi que j’avais franchi une barrière climatique encore plus engageante que celle de Paris pour l’homme du sud que je suis… Toujours est-il que mes premières impressions, bien sûr concernant la petite partie de cette ville tout à fait nouvelle pour moi, que j’ai traversée en tram et à pied, n’avaient pas été tout de suite enthousiastes ! Je dois même avouer qu’il m’a fallu du temps pour comprendre au fur et à mesure le « charme discret » et finalement irrésistible de cette ville extraordinaire.
Pour l’instant, une fois descendu du train, j’avais cogné contre un écueil invisible qui m’avait transmis une sensation de vide et de gêne, la même impression que l’on éprouve quand on arrive au rendez-vous et la personne longuement convoitée n’est pas là. Absente non justifié ! Certes, je venais du tourbillonnant Paris et j’avais encore dans les yeux l’immense enchevêtrement d’humains montant et descendant par les escaliers roulants de la Gare Saint-Lazare… Toujours est-il que la Gare du Havre, en ce premier vendredi d’août, était bien tranquille ! Sans attendre, au guichet des informations, une jeune fille qui n’était sans doute pas originaire de la région, m’avait donné de son air distrait des renseignements finalement efficaces : juste en face de la Gare, un tram ayant pour destination LA PLAGE m’emmènerait en deux seuls arrêts devant l’Hôtel de Ville ! Ensuite, par la rue de Paris, je n’avais qu’à dépasser la grande Mediathèque blanche… et avancer jusqu’à la rue Émile Zola où j’aurais atteint mon lit et mes petits déjeuners…

De ce peu qu’on pouvait deviner de la ville du Havre pendant le bref trajet silencieux du tram, le passage de la Seconde Guerre se dévoilait dramatiquement par les espaces dilatés et la présence de quelques immeubles anciens se détachant timidement de la sobre uniformité contemporaine qui les entourait. Au bout de la course, le Palais de la Mairie avait sans doute l’aplomb et l’assurance d’une architecture majeure, à laquelle je n’accordais pourtant pas l’attention due. Cela me rappelait de près d’autres édifices de génie que j’avais vu à Rome, notamment dans le quartier de l’EUR, appartenant justement au style rationaliste des années 40 et 50. Mais j’étais aussi envahi par un inattendu sentiment d’étrangeté qui me traînait vers un Nord encore plus éloigné. En regardant de biais cette tour magnifique et cet édifice léger, donc solennel sans être monumental, je me suis entendu prononcer des mots comme Hilversum, Malmö, Stockholm… Enfin, sous la menace de la pluie, encore stupéfié par l’équilibre des espaces que je trouvais enfin bien maîtrisés, j’ai coupé court avec mes réflexions, traversant à la hâte l’immense parvis de la Mairie, interrompu par les rails du tram ainsi qu’une généreuse fontaine entourée de petits jardins stéréotypés.

Lorsque j’emprunte, finalement, sur la rue de Paris, l’arcade de gauche, constituée d’un haut porche rectangulaire… je crois tout d’un coup de plonger dans un déjà vu : ces arcades dépourvues de personnalité ressemblent énormément à celles de Bologne et Turin… Elles héritent sans doute de la sobre linéarité de la rue de Rivoli ! On est autour de trois heures de l’après-midi, la plupart des magasins sont fermés, très peu de gens s’y promènent… On dirait hâtivement et certes imprudemment que l’on est dans un quartier sans éclat tandis que le centre est ailleurs. Rien de plus faux ! Je découvrirai plus tard que ce quartier à la personnalité discrète a totalement remplacé un vaste morceau de l’ancien Havre bombardé, en devenant le coeur vivant d’une ville qui joue par cela la carte de sa modernité !
À mi-chemin, en face d’un grand bassin amenant la mer au coeur de la ville, mon premier impact visuel avec le fameux « Volcan » — cette masse blanche ressemblant davantage à un nuage qu’à un bateau glissant au milieu des glaces — était plein d’interrogations aussi : j’avais en fait le sentiment, encore une fois, de traverser une ville d’un autre pays qui n’était pas la France, ou alors une ville fantôme, constellée de monuments anachroniques… J’ai bientôt découvert que je me trompais, que tout cela n’était pas le fruit d’un hasard ni de la mégalomanie de quelques architectes exubérants : si quelque chose peut-être manquait là-dedans, il ne s’agissait que de ces quelques décors en plus auxquels la grandeur parfois débordante de Paris m’avait habitué… Et je me suis petit à petit converti à cette invisible « école du vide » dont l’un des maîtres incontournables, notre Michel Ange, ne cessait pas d’affirmer que dans l’accomplissement de toute oeuvre d’art il fallait plutôt « enlever » que « mettre », voire ajouter !

Plus tard, grâce au conseil providentiel de deux femmes élégantes croisées en face des Halles, à quelques mètres de mon hôtel, j’ai pu me régaler d’un excellent repas normand et de cette assiette en papier où j’ai pu tranquillement m’adonner à mes gribouillis sans que personne ne protestât.

L’estomac réconforté, j’ai flâné parmi les ondes lumineuses et multicolores ajoutant du charme à cette immense œuvre d’Oscar Niemeyer que j’allais dorénavant aimer à la folie…

Giovanni Merloni

(1)
Très chère dame, voici la liste
des beautés séduites par mon maître,
Une liste tenue par votre serviteur
Observez, lisez donc avec moi.

En Italie, six cent quarante ;
En Allemagne, deux-cent trente et une ;
cent en France; en Turquie, quatre-vingt onze ;
Mais en Espagne déjà mille et trois.

Parmi elles, des paysannes,
des servantes, des citadines,
des comtesses, des baronnes,
des marquises, des princesses,
des femmes de tous rangs,
toutes sortes, tous âges.

Chez la blonde, il a l’habitude
de louer la gentillesse;
chez la brune, la constance;
chez la blanche, la douceur.

Il lui faut l’hiver la grassouillette.
l’été, la maigrelette.
Il appelle la grande « majesteuse »,
Mais trouve la petite tout aussi « charmante ».

Il séduit les plus âgées
pour le plaisir d’allonger la liste.
Mais sa passion principale
c’est la jeune débutante.

Il se moque qu’elle soit riche,
qu’elle soit laide, qu’elle soit belle ;
Du moment qu’elle porte une jupe,
Vous connaissez son penchant.

Lorenzo Da Ponte et Wolfgang Amadeus Mozart

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable

13 dimanche Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Vacances en Normandie

Le Havre, Les Jardins suspendus : une serre peuplée de plantes tropicales.

Un corps aussi séduisant qu’insaisissable

Le matin après le retour des vacances, surtout s’il s’agissait d’une escapade condensée en une seule semaine assez frénétique, l’envie de raconter ou de fouiller dans nos frais souvenirs cogne souvent contre une étrange paresse, une mélancolie inattendue : « serai-je en mesure d’esquisser, en peu de mots efficaces et sincères, le récit de ces journées, en faisant jaillir mes réflexions et émotions sans que cela devienne  ennuyeux et répétitif ? »
« Serai-je capable de raconter — au milieu de tout ce qui s’est passé devant mes yeux, sous mes pieds, autour de ma tête — ce que j’ai ressenti et j’ai cru comprendre ? Serai-je à la hauteur du décalage entre la réalité et l’apparence,  l’histoire des lieux et le passage des générations, sans que mon témoignage échoue dans une liste d’exclamations ou de points d’interrogations ?
On verra… Il est vrai qu’avant de partir je considérais la Normandie, comme la France en général, un corps aussi séduisant qu’insaisissable, tandis qu’aujourd’hui, en redescendant vers la Gare Saint-Lazare, j’avais la sensation nette d’un changement important dans mon existence. Si j’étais à nouveau et de plus en plus Parisien, la Seine Maritime et Le Havre notamment ne m’étaient pas du tout étrangers !

Toujours est-il que…

Giovanni Merloni

Unique

03 jeudi Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Unique

I
Jongleuse surtout de votre âme rebelle
Équilibriste de la distance et de la fragrance
Amoureuse sérieuse dans le jeu de la vie
N’oubliez pas d’endosser votre sourire ravi
Noyant le regard et la bouche inquiétante
En deçà de cette pellicule branlante.

Mélancolique surtout vous disparaissez
Octroyant le mystère d’un visage enfantin.
Refusant l’éternité d’une seule facette,
Ennemie de la foule
Amie du danger, vous demeurez
Unique.

II
Elle ressemble un peu
à Jeanne Moreau
cette gentille alouette
qui va voltiger inquiète
s’agitant dans mon coeur
jusqu’au dernier moteur.

Giovanni Merloni

Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

01 mardi Août 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Juillet 2017

Si, passant par Terontola, l’on est mordu de la tarentule…

Un voyage décidé à la hâte et sans avoir le temps ni l’envie de suivre un trajet logique et intéressant peut également laisser dans un cœur sensible des traces importantes. Ce que j’ai vécu pourrait me suffire pour un récit romanesque ou pour un essai critique, me donnant la chance de fouiller dans quelques-uns de mes soucis récurrents.
Si je le faisais, vous le sauriez. Entre-temps, je ne veux pas manquer de citer sans trop de détails les principales étapes de cette escapade de fin juillet 2017.

Turin, piazza Vittorio Veneto le 18 juillet au soir

Venant de Paris Gare de Lyon, une étape à Turin est toujours agréable pour moi. Il s’agit encore d’une ville où l’on découvre des échos de l’esprit français. On y retrouve Rue de Rivoli dans les arcades via Roma et, dans l’orgueilleux élan de la Mole Antonelliana,  l’âme de la Tour Eiffel. Pourtant, ce premier soir il fait chaud, les gens s’abandonnent sans bruit aux petits plaisirs des dîners de rue ou à de longues promenades indifférentes au long des berges du Pô tandis que le manque de temps à disposition déclenche en moi un sentiment d’étrange embarras.

Rome, tour de l’Orologio, le 20 juillet

Via dei Banchi Nuovi, à deux pas du Corso Vittorio : je retombe dans un endroit bien connu… et je suis bientôt bouleversé par sa beauté qui monte à la gorge… découvrant en même temps que derrière cette patine de splendeur une nouvelle réalité se cache : ici, rien ne ressemble à la Rome que je respirais avant. On dirait que celle-ci appartient à des gens plus riches et cependant qu’elle devient plus pauvre, s’il n’y avait pas Bruna, mon amie architecte et grande artisane d’objets d’art, une véritable résistante,  capable de dissoudre toute patine d’indifférence par son inimitable sourire.  

Rome, Castel Sant’Angelo, le 20 juillet

Cependant, la Rome touristique m’énerve. En tout cas, j’ai essayé de voir une ressemblance entre le magnifique pont Sant’Angelo et le pont des Arts… Un sentiment à la fois de dépaysement et de nostalgie de ma souplesse perdue m’accompagne chaque fois que je me rends au Louvre, tandis qu’ici, devant le pachyderme débonnaire de la forteresse des Papes, je dois m’arrêter, m’appuyer au parapet pour ne pas succomber aux vertiges du temps qui s’écoule sous mes pieds, avec l’eau trouble et dense de reproches de mon fleuve paternel.

Sant’Apollinare (PG), le 21 juillet

Chez mon frère, dans une austère maison à côté d’une toute petite cité du Moyen Âge, je renoue avec les souvenirs partagés et les discussions animées qui renaissent joyeuses pour nous rassurer. L’important c’est la fidélité à nous-mêmes, ou alors le petit héroïsme en acceptant le vieillissement de nos corps et le rétrécissement de nos horizons sans pourtant trahir nos envies ni les traits caractéristiques de nos physionomies !

Perugia, Palazzo dei Priori, le 22 juillet

En me promenant dans Perugia, cette superbe ville fortifiée de l’Italie centrale, je ne peux pas m’empêcher de songer à une longue liste de villes rivales, plus grandes ou plus petites qu’elle — comme Viterbo et Orvieto, Assisi et Spoleto, Lucca et Siena, San Gimignano et Cortona, Gubbio et Urbino, Spoleto et Todi… — qui en possèdent les couleurs, les odeurs, les toits, les fenêtres, ainsi que l’esprit de lutte acharnée ne faisant qu’un avec une ineffable sagesse…

Lac de Bolsena, le 25 juillet

Deux chers amis de Bologne s’étaient rencontrés — et aimés — la première fois il y a quarante ans déjà… Avec bien de chaleur, pendant trois journées assez pluvieuses et fraîches, ils m’ont accueilli dans un endroit riche de livres et mémoires — une belle maison accoudée sur le lac de Bolsena, le plus grand lac mono-cratère d’origine volcanique d’Europe —, qu’ils sont en train de ressusciter avec le même enthousiasme qui les a amenés à enchevêtrer à nouveau leurs destinées.

Bolsena et son lac, le matin du 27 juillet

C’est dans une grande mélancolie que j’ai quitté Bolsena, la même tristesse éprouvée en me séparant de mon frère et de ma belle sœur de Perugia. La ville lumineuse qui donne son nom au lac m’a salué discrètement et sans entrain : tandis que j’avancerai dans mon existence affolée, elle, Bolsena, se réjouira d’une beauté tranquille sous un soleil imperturbable.

Terontola, le 27 juillet

Puisqu’on était un peu écartés des axes primordiaux qui rapprochent de plus en plus dangereusement les grandes villes italiennes, j’ai dû emprunter un train « normal ». Et voilà l’une de petites gares au nom glorieux qui constellent l’ancien réseau ferroviaire italien : la pacifique Terontola évoquant l’affreuse « tarentule » dont la morsure provoquerait une soudaine, irrépressible agitation. Celle du voyage, dans mon cas.

Florence, le 27 juillet

À Florence, les heures que je m’étais accordées dans l’espoir de combiner affaire et plaisir — c’est-à-dire les exigences alimentaires et la.beauté foudroyante de certaines rues et places — étaient hantées par la présence excessive et déséquilibrée des zones ensoleillées par rapport aux minuscules rectangles d’ombre. Toujours est-il que, malgré la canicule, ma traversée de la place de la Gare en feu, poursuivant au hasard quelque chose qui m’attirait dans le centre, a été primée : j’ai déjeuné à l’ombre d’une grande ombrelle blanche ayant le plaisir d’observer, à chaque gorgée de vin blanc, à chaque coup de fourchette, le spectacle heureux et rafraîchissant de cette élégante façade colorée dessinée par l’un de plus grands architectes et théoriciens de l’art du XVe siècle : Léon Battista Alberti (1404-1472).

Milan, le matin du 28 juillet

Après Florence, je me suis rendu à Milan, où une nouvelle rapatriée m’attendait. Au petit matin, en scrutant l’aube par cette élégante fenêtre, je me suis demandé si je serais plus heureux si j’habitais dans un village où toutes les personnes que j’aime habitaient aussi, et si l’on pouvait se rencontrer les uns les autres tous les jours…

Giovanni Merloni

Quand vous lirez ces quelques lignes…

18 mardi Juil 2017

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Quand vous lirez ces quelques lignes, je serai déjà sur le TGV Paris-Turin, en voyage vers l’Italie. Pendant deux semaines, jusqu’à mardi 1er août, je ne serai pas en mesure de publier des textes accomplis sur mon blog. Et je ne peux pas non plus réaliser le petit rêve de vous envoyer des « cartes postales » avec de courts commentaires, où j’aurais aimé vous transmettre au fur et à mesure les impressions que les endroits traversés me suggéreraient. Malheureusement, au-delà de possibles difficultés de me brancher à des réseaux Wi-Fi, j’ai découvert que mon iPad ne serait pas à la hauteur de la besogne ! Voilà que les problèmes techniques et la tyrannie du « système » choisi dépassent mes capacités m’empêchant de m’exprimer en cette conjoncture… Confiant en votre compréhension, je vous donne donc mélancoliquement rendez vous à mardi 1 août !
…………………………………………………

Giovanni Merloni

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