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L’Italie : un pays « au visage humain ». Deuxième lettre à Giorgio Muratore

07 mercredi Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, les unes du portrait inconscient

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Giorgio Muratore

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

L’Italie : un pays « au visage humain ». Deuxième lettre à Giorgio Muratore

Cher Giorgio,
Je veux d’abord te remercier de m’avoir aidé à surmonter mon « embarras linguistique ». J’ai finalement compris l’importance d’un choix cohérent : chaque fois qu’on écrit, il faut toujours se demander quel est le destinataire de notre lettre. Donc, si je m’adresse à toi, il est plus logique que je t’écrive en italien, c’est-à-dire dans la langue que nous utilisons lors de nos rencontres et conversations. Je ferai cela dorénavant, tandis qu’une éventuelle traduction en français sera effectuée successivement.
Depuis que j’ai « découvert » ton blog, « vérifiant » qu’heureusement tu n’as pas changé, elle a vivement augmenté en moi l’envie de revenir idéalement sur les lieux d’où je m’étais échappé ou, pour mieux dire, d’arpenter à nouveau le champ de bataille où je n’avais pas trouvé le courage de combattre. Imaginant de ressembler au personnage de Pierre Bezoukhov, vaguant sans armes au milieu des morts, les blessés et les coups de sabre de la bataille de Borodino… Ou alors au Docteur Jivago, toujours indisponible vis-à-vis de l’absolutisme des mots d’ordre.

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Photo empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

En fait, j’avais depuis longtemps envie de raconter sans les filtres de la fiction romanesque ou poétique la journée du 1er mars 1968 que j’ai pour ainsi dire « traversée » en qualité d’acteur et de spectateur à la fois. Car cette journée a marqué ma vie, bien sûr. Néanmoins, je veux la raconter pour « contester » l’attitude parfois conformiste de ceux qui disent « j’étais là ! », rien que pour revendiquer un mérite qui ne l’est pas… D’ailleurs, je le sais bien : mes souvenirs ne pourront pas ajouter grand-chose à tout ce qu’on a écrit sur ce sujet, en commençant par Pasolini ou les chroniqueurs du « Messaggero » et du « Tempo », ou encore par la belle et célèbre chanson de Paolo Pietrangeli.

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Photo empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

La relecture de la lettre que Pasolini avait adressée aux chefs du mouvement des étudiants m’a suggéré quatre pistes à suivre dans mon récit :
1) les étudiants étaient des fils à papa pour la plupart d’extraction bourgeoise ;
2) le mouvement était au fond anticommuniste et donc destiné à créer, comme il est effectivement arrivé, une constellation de formations politiques extra-parlementaires, jusqu’aux Brigades rouges ;
3) les étudiants de 1968 prônaient une « réification », c’est-à-dire une instrumentalisation de la révolte pour obtenir des résultats concrets, dans un esprit d’échange marchand et opportuniste ;
4) le mouvement des étudiants prétend s’en passer des longues et fatigantes discussions imposées par le centralisme démocratique du PCI ; car ils sont impatients d’attraper le pouvoir au vol, comme le voulait faire la Vispa Teresa avec les papillons.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Venons donc au peu de souvenirs que je peux faire sortir du chapeau fumé de la mémoire.
« Hors la police de l’université ! » s’écriait tout le monde. « Hors la police de l’université ! » m’écriais-je moi aussi, à voix basse et timidement. Mais puis, quand nous fûmes en face des policiers rangés sur le trottoir de la via Gramsci (ah quelle coïncidence, justement dans la rue consacrée au père spirituel de la gauche italienne !), mon indignation — pour le « verrouillage » et la suspension des activités universitaires décidés par le ministère, qui nous empêchait d’entrer dans la faculté tandis que d’autres camarades avaient été « renfermés à l’intérieur » — ne réussit pas à se muter en rage, agressivité ou violence. D’ailleurs, je ne m’étais jamais vraiment battu de ma vie, et je n’étais pas le seul. Du moins, notre ami Maurizio Ascani, premier signataire de notre glorieux livre commun — étant tout à fait incapable, lui aussi, de faire du mal à une mouche — était resté là, debout comme un poteau, spectateur du premier rang et, tandis que nous fuyions et que les policiers nous poursuivaient, il se gagna un coup de matraque sur la tête qui le renvoya tout droit à l’hôpital. Tandis que moi et mon frère Francesco, parmi beaucoup d’autres, nous dépassions la haie qui borne le pré de la rue Gramsci, découvrant une forte pente au-delà de ces faibles confins de feuilles, d’autres, au contraire, contrattaquaient les mains nues. Ou alors en transformant les bancs publics en des bâtons rudimentaires…
Nous ne nous attendions pas à une telle éventualité, ni à l’hypothèse de devenir l’objet d’une « charge » de la police ou enfin de devoir nous défendre jusqu’à aller à la contrattaque.

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Photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Tandis que le cortège quittait via des Frentani pour se faufiler avec son rebondissement de voix dans la galerie de la gare Termini nous avait rejoints Agostino, un étudiant de sciences politiques qui militait dans la gauche socialiste tout comme ma sœur et mon frère. Il travaillait, presque gratuitement, à la « section culture » du parti socialiste, dans le siège historique via del Corso. Avec notre plus grande surprise, Agostino, un type assez pacifique, se lança courageusement à la rencontre des policiers, tout comme un de mes plus chers amis du lycée, récemment disparu, Umberto Schettino. Ce dernier, au lendemain des affrontements, eut la satisfaction de se voir photographié sur la première page des journaux…
Mon frère Francesco et moi, nous ne passâmes pas, comme on dit d’habitude, à l’action physique parce qu’au fond nous n’étions pas d’accord. Mais la véritable raison de notre embarras c’était le deuil pour la mort prématurée de notre père, arrivée juste trois mois avant. Notre mère, une femme courageuse, avec son penchant, comme moi, pour le parti communiste plutôt que vers le socialisme modéré et clairvoyant de mon père, ne nous avait pas interdit de participer à la « lutte ». Mais je traînai mon frère dans la direction opposée à celle des affrontements : — il faut penser à notre mère ! lui dis-je. Pour ce qui me concernait, j’aurais été d’accord pour m’asseoir par terre et attendre que les policiers m’emportent. Je confiais dans la protestation des « sit-in », à la résistance passive, à la force des idées nobles et justes qui finiront toujours pour triompher, comme l’amour.
Entre-temps, même les femmes se lançaient à l’attaque, se servant de leurs sacs pour frapper… Il y avait entre elles une étudiante de la dernière année, Lucia, une personne toujours souriante, tranquille… Quant à Marina Natoli, notre amie très chère, je suis sûr d’avoir parlé longuement avec elle, car elle m’avait donné des nouvelles sur ce qui était en train d’arriver… Mais je ne me souviens pas où cet échange précieux se déroula… en quel coin, en quel moment de cette longue journée… Ensuite, c’était Marina qui me racontait, dans les mois suivants, à propos des divergences, à l’intérieur du PCI, des membres du Manifesto en train de se constituer en groupe organisé autour des figures charismatiques d’Aldo Natoli, Rossana Rossanda, Luigi Pintor, Lucio Magri et Luciana Castellina… Étrange situation, la mienne ! En cette période, même si j’avais déjà voté une fois, donnant mon vote au parti communiste, je ne m’y étais pas encore inscrit, sauf pendant un an à peu près, en 1963, dans l’organisation juvénile de ce parti. Et pourtant, malgré ma liberté objective, une voix intérieure me recommandait le maximum de « fidélité » à ce parti assez monolithe, mais fort enraciné dans la réalité. À l’époque, le secrétaire était Luigi Longo, un des chefs de la Résistance… avec lui, en plus du mythique Pietro Ingrao il y avait Giorgio Amendola et Giancarlo Pajetta… des figures extraordinaires, honnêtes, incroyablement humbles et généreuses. Rien à voir avec les « vestes croisées » dont parlait Pasolini ! D’ailleurs, il y avait aussi le sénateur Edoardo Perna, membre de la direction du parti, un personnage charismatique et jovial, si on peut le dire ainsi. Allègre et exubérant lors des réunions de famille, celui-ci affichait quelques talents artistiques pendant les réunions du parti aussi… Là, il adaptait des mélodies connues à des chansons politiques, farouchement taquines, de son invention.

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Renato Guttuso, Les funérailles de Togliatti,
image empruntée à Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Certes, le Parti communiste ne pouvait pas aimer cette Italie gouvernée par un centre gauche faible qui subissait le chantage de ce qu’on appelait les pouvoirs forts, ne se nichant pas seulement dans la bourgeoisie de droite, mais aussi dans les « mafias » grandissantes de la spéculation immobilière et des « corps séparés de l’État », tels la Caisse du Midi, l’IRI-Italstat, et cetera. D’ailleurs, le PCI se renfermait un peu en lui-même, se montrant méfiant vis-à-vis des intellectuels-bourgeois-fils à papa, tout en démunissant au fur et à mesure son flanc gauche.
En y réfléchissant, malgré la publication du mémoire d’Yalta que Togliatti nous a laissé, où la « voie italienne au socialisme » était clairement indiquée ; malgré l’idée de Gramsci d’un « communisme au visage humain » — ne faisant qu’un avec l’esprit et le style du vieux parti prolétaire ainsi que son enracinement dans la société italienne et dans son histoire —, ces hommes nobles ne surent pas attraper jusqu’au bout l’occasion qu’on leur offrait, d’abord avec la révolte des étudiants, ensuite avec les critiques sévères, mais équilibrées du Manifesto.
Bien sûr, il y eut la rencontre « historique » entre Luigi Longo et les jeunes, ensuite ce fut le tour de « l’automne chaud », des luttes syndicales de 1969 qui fit mûrir les conditions pour la création, en 1970, des Régions que la Constitution républicaine de 1948 avait prévues tandis que par tous les moyens les défenseurs de l’état centralisé et notamment la Démocratie chrétienne les avaient carrément entravées.
Tout cela se réalisa à la hâte, avançant en dehors d’une stratégie partagée. Les Régions furent obligées de lutter pour obtenir le pouvoir nécessaire pour exercer leurs fonctions ; elles durent fatiguer pour atteindre le droit de légiférer pleinement en raison de leurs compétences. D’ailleurs, toutes les réalités régionales n’étaient pas prêtes à assumer un tel engagement avec la même efficacité et surtout avec la même détermination…
Mais ce furent aussi des années de construction, d’enthousiasme, de travail dur et d’échange culturel. D’ailleurs, ce fut justement en 1970 que la loi sur le divorce fut approuvée. Une loi qui marqua le changement qui s’était finalement produit dans la société aussi.
Évidemment, tout cela ne serait pas arrivé s’il n’y avait pas eu le 1968, s’il n’y avait pas été cette « rupture » traumatique, s’il n’y avait pas eu ces groupes et groupuscules qui ont donné la voix à un malaise diffusé, en nous donnant le courage de critiquer.

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Si je ferme les yeux, je réussis à voir cette journée de Valle Giulia comme dans un film. En nous éloignant, mon frère et moi, avec d’autres comme nous, nous assistâmes aux affrontements depuis plusieurs points de vue différents. De ces temps-là prendre des photos et surtout de vidéo n’était pas facile comme aujourd’hui… Il fallait quand même y penser, sinon avec ma Canon, j’aurais bien sûr fixé, rien qu’avec une vingtaine d’images, ce que nous voyions et même notre étonnement et angoisse. Le point de vue le plus éloigné c’était le bord de villa Borghese, juste au sommet de l’escalier amenant à l’entrée du Jardin du Lac. Nous vîmes des trams et des voitures renversés et mis de travers, pour bloquer le trafic ; nous vîmes des petits nuages de fumée jaillissant depuis l’allée d’accès à la Faculté ; nous assistâmes à l’incendie d’une jeep des militaires… Nous nous approchâmes plusieurs fois. Lors d’une de ces incursions, près de l’escalier en descente à côté de l’Académie Britannique, nous rencontrâmes Renato Nicolini, le plus aimé et respecté parmi mes camarades aînés.
— Ils sont fous, dis-je.
— Non, ils sont courageux, répondit Renato.
Lui aussi éprouvait, je crois, le même bouleversement, sur un niveau plus élevé et conscient que moi. Il comprenait parfaitement les états d’âme de ce mouvement des étudiants qui, d’une certaine façon, s’empêtraient dans des justifications confuses, tout en inventant une « révolution » pour secouer et frapper le père, le patron, le parti. Parti, patron et père qui — il le savait bien — auraient été sourds et méfiants. Peut-être pensait-il, comme moi, qu’il ne pouvait pas y être des raccourcis… Mais lorsqu’un nouveau sentier s’ouvre, comment fait-on à ne pas être tentés de l’emprunter ?

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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Plus tard, nous rencontrâmes à nouveau Agostino. Par un large sourire, il avança son hypothèse : nous deux, mon frère et moi, nous avions révélé les mêmes attitudes que les généraux des « guerres pacioccone » ayant l’habitude de s’installer dans un endroit panoramique et suffisamment éloigné avec leurs longues-vues, pour scruter impunément le champ de bataille.
Toujours souriant, Agostino nous traîna dans son bureau via del Corso. Dans l’ascenseur, Agostino s’adressa à un fonctionnaire du Parti socialiste unifié, en lui faisant, avec emportement, en deux mots, le récit de la journée. La réponse fut plus ou moins la suivante : — heureusement, en ce moment, il y a des marges dans les caisses de l’État, on donnera un peu de travail et des bourses à ces jeunes… où est-il le problème ?
Puis, sollicité peut-être par notre appréhension, Agostino eut la hardiesse d’appeler au téléphone le secrétaire du Parti.
— Secrétaire, aujourd’hui il est arrivé un fait très grave, la police a attaqué les étudiants ! Il y a eu des blessés aussi…
— Ils ont fait ce qu’il fallait faire ! répondit le secrétaire.

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Renato Guttuso, graffiti sur la façade de la Faculté d’Architecture de Rome,
photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Giovanni Merloni

TEXTE EN ITALIEN

Les cendres de Pasolini

04 dimanche Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in auteurs italiens, impressions et récits

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Giorgio Muratore, Pier Paolo Pasolini

001_paso 1 180 Les cendres de Pasolini

Si je fouille dans mes souvenirs des années 1960, j’y trouve déjà, bien avant la date du 1er mars 1968, plusieurs épisodes et circonstances qui ont contribué au déclenchement, dans mon pays, des phénomènes politiques et sociaux tout à fait inédits des années « chaudes » de 1968 et 1969.
Il s’agit parfois d’événements que j’ai observés en première personne, comme l’occupation de l’université La Sapienza de Rome en avril-mai 1966, à la suite de l’homicide de l’étudiant Paolo Rossi devant la faculté de Lettres. Ce fut la énième preuve d’une tension qui montait depuis longtemps : entre les institutions universitaires, sourdes et rigides à toute demande de modernisation, et les étudiants, de plus en plus inquiets pour leur travail futur. Ce fut aussi, pour les étudiants, le tournant de la pleine et définitive prise de conscience : nous étions tous engagés, désormais, dans une confrontation politique majeure dont il fallait se charger.
Cependant, il faut attendre la journée du 1er mars 1968, marquée par les affrontements entre policiers et étudiants en face de la faculté d’architecture de Valle Giulia à Rome, pour assister au changement attendu. Une véritable « bataille » donnant lieu à son tour à l’explosion d’un phénomène qui allait bien au-delà de ce qu’on avait envisagé à la veille. Un phénomène, appelé synthétiquement « le ’68 », qui a touché dans le vif nos existences individuelles ainsi que les évolutions successives de la vie politique en Italie.

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Dans ma récente lettre à Giorgio Muratore, j’avais mis en évidence un épisode arrivé pendant une assemblée des étudiants, dans l’amphi de la Faculté, quelques jours après cette bataille. Dans le but de développer, dans les articles successifs, une réflexion sur notre expérience commune — le projet-livre titré « Droit à la ville » que nous partageâmes avec d’autres camarades — par rapport aux engagements que nous avons ensuite assumés, tel le travail d’urbaniste que j’avais entamé auprès de la région Emilia-Romagna à Bologne.
Une phase de ma vie brusquement interrompue, dans un contexte, celui de Bologne, qui a forcément changé avec le temps, qui représente, en tout cas, pour moi, la preuve que des choses très positives ont existé et résisté pendant longtemps. En même temps, je ne peux pas ignorer qu’il y a eu un moment où notre pays a cessé de progresser, une heure « x » à partir de laquelle l’on assiste au gaspillage des énergies et du patrimoine culturel et professionnel de notre génération (et des suivantes) jusqu’à échouer, aujourd’hui, dans un impressionnant « analphabétisme de retour », une véritable rupture dans le cercle vertueux du progrès civil et culturel dont l’Italie a été pendant longtemps un exemple unique.
Cela m’inquiète énormément, d’autant plus que je vois en cette régression le reflet de la série infinie des pas en arrière auxquels on a été confrontés au fur et à mesure que la corruption a pris le dessus en Italie. Cette corruption, ou décadence, ou dégénération, touchant désormais tout le pays, a bien sûr des raisons profondes et lointaines, qui mériteraient d’être fouillées à fond. Je ne saurais pas le faire, même si quelques éléments d’une telle analyse pourraient très bien jaillir de ce que j’ai vu et vécu personnellement au cours des années.
J’ai fait en tout cas, dans mon blog, le choix de me borner surtout aux aspects esthétiques ou spécifiques de l’activité des artistes, des architectes ou des urbanistes qui sont touchés inévitablement par lesdites transformations et régressions.
D’ailleurs, je ne peux pas « sauter » au thème spécifique de l’urbanisme et de ce livre collectif sur « le droit à la ville » sans m’interroger sincèrement, en dehors de toute emphase, autour de la « bataille de Valle Giulia ». Ce que je ferai dans une des prochaines publications du « portrait inconscient ».

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Aujourd’hui, ayant lu et relu plusieurs fois « Le PCI aux jeunes », le poème que Pier Paolo Pasolini adressa aux chefs du mouvement des étudiants au lendemain des affrontements, j’ai décidé de le traduire en français, le proposant ainsi pour une lecture qui se révélera, je crois, aussi intéressante qu’indispensable.
Ce poème de Pasolini contient plusieurs prémonitions. La polémique sur les policiers, dans lesquels il voit surtout de jeunes venant de familles pauvres et marginales, est connue. Cette polémique correspond d’ailleurs à son thème philosophique et poétique primordial. Allant en contre-courant par rapport au monde de la politique ainsi qu’à celui de la culture, Pasolini se revendique « anti-bourgeois », nourrissant ses chefs d’œuvre d’une vision, toujours originale et efficace, où le réalisme s’épouse à une idéologie de la catharsis et de la victoire morale du bien sur le mal et du beau sur le laid, même dans les situations les plus pénibles et douloureuses.
Pasolini a parfaitement raison quand il dit que les policiers ne s’identifient pas à l’institution policière. Il a aussi raison quand il affirme que la police intervenant dans une université… n’est pas la même police qui entre dans une usine occupée.
Et, bien sûr, il a raison lorsqu’il découvre dans ce mouvement des étudiants de 1968 un fond d’anticommunisme, voire de déception ou de méfiance envers ce Parti jusque-là charismatique.
Il s’agissait en tout cas d’un anticommunisme à l’italienne, où « l’ennemi PCI » était, comme le dit Pasolini, un parti « à l’opposition » qui respectait scrupuleusement les règles du système parlementaire dont il était le principal défenseur. Un parti qui avait d’ailleurs essayé, même dans les moments les plus dramatiques, de « ne pas accepter les provocations », évitant soigneusement d’affronter la police…
Donc, au-delà du choc émotif que les mots abrupts et sincères de Pasolini provoquent, on ne peut qu’adhérer au fond de ce que courageusement l’auteur des « cendres de Gramsci » déclare ou, pour mieux dire, proclame.
Et pourtant, en relisant ce texte quarante ans depuis la disparition violente de son Auteur, je dois avouer un sentiment d’angoisse. Pourquoi Pasolini, après avoir conseillé à ces jeunes « désemparés » de s’intégrer activement dans le plus grand parti de la gauche — pouvant se vanter d’une longue tradition de luttes et de conquêtes sociales et culturelles — a-t-il manifesté sa tentation personnelle d’abandonner de but en blanc sa foi irréductible dans la révolution, pour adhérer dorénavant à cette mode de la guerre civile ?
Tout le monde sait que Pasolini a été toujours en dehors de telles logiques, même s’il a mûri dans le temps, intérieurement et dans ses œuvres incontournables, une vision de plus en plus pessimiste des dérives probables que notre pays allait traverser. Sa vision, proche à celle de Gandhi ou Anna Arendht beaucoup plus qu’à celle d’Herbert Marcuse, philosophe à la page chez les étudiants de 1968, se relie d’ailleurs à l’idée de Gramsci d’une interprétation du verbe de Karl Marx cohérente à la réalité italienne, à ses âmes et cultures multiples. En plus, grâce à sa sensibilité à fleur de peau, Pasolini saisissait au vol le « jeu dangereux » qui se cachait dans l’esprit combattant des étudiants qui avaient participé aux événements de Valle Giulia.
Et il avait saisi aussi la faiblesse du pachyderme : ce parti communiste italien qui n’avait pas su ni probablement voulu ouvrir aux jeunes, se renouvelant comme les temps l’exigeaient.
Tragiquement, dans le final désespéré du message publié ci-dessous, la méfiance de Pasolini envers la capacité du PCI d’assumer jusqu’au bout ses responsabilités est plus forte que la haine envers les bourgeois, ses anciens ennemis.
Depuis la bataille de Valle Giulia et les manifestations qui suivirent, l’extrême droite des bombes et des coups d’État ne fut plus seule à menacer de l’extérieur notre république parlementaire et son précaire équilibre. Après une phase d’euphorie imprudente, caractérisée par un gigantesque mélange des genres, de nouveaux sujets se sont présentés sur la scène « à gauche de la gauche ». Avaient-ils l’illusion de « tout résoudre » et de « tout comprendre » comme « Les Justes » de Camus, ou alors, comme le dit Pasolini, voulaient-ils s’emparer du pouvoir tout court, par quelques raccourcis ?

Giovanni Merloni

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Le PCI aux jeunes ! [1]

Je suis désolé. La polémique contre
le Pci, il fallait la faire dans la première moitié
de la décennie passée. Vous êtes en retard, chers.
Cela n’a aucune importance si alors vous n’étiez pas encore nés:
tant pis pour vous.
Maintenant, les journalistes de tout le monde (y compris
ceux qui travaillent auprès des télévisions)
vous lèchent (comme l’on dit encore dans le langage
universitaire) le cul. Moi non, chers.
Vous avez des gueules de fils à papa.
Je vous haïs, comme je haïs vos papas.
Bonne race ne ment pas.
Vous avez le même œil méchant.
Vous êtes craintifs, incertains, désespérés
(très bien !) mais vous savez aussi comment être tyranniques, des maîtres chanteurs sûrs et effrontés :
là, ce sont des prérogatives petites-bourgeoises, chers.

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Hier, à Valle Giulia, quand vous vous êtes battus
avec les policiers,
moi, je sympathisais pour les policiers.
Car les policiers sont fils de pauvres.
Ils viennent de sub-utopies, paysannes ou urbaines qu’elles soient.
Quant à moi, je connais assez bien
leur façon d’avoir été enfants et garçons,
les précieuses mille lires, le père demeurant garçon lui aussi,
à cause de la misère, qui ne donne pas d’autorité.
La mère invétérée comme un porteur, ou tendre,
pour quelques maladies, comme un petit oiseau ;
les frères nombreux ; le taudis
au milieu des potagers de sauge rouge (dans des terrains
d’autrui, lotis) ; les bassi [2]
au-dessus des égouts ; ou les appartements dans les grands
bâtiments populaires, etc. etc.

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Et puis, regardez-les, comment s’habillent-ils :
comme des clowns,
avec cette étoffe rugueuse sentant la soupe
les intendances et le peuple. La pire des choses, naturellement,
c’est l’état psychologique qu’ils ont atteint
(rien que pour quarante mille lires le mois) :
sans plus de sourire,
sans plus d’amitié avec le monde,
séparés,
coincés (dans un type d’exclusion qui n’à pas d’égal) ;
humiliés par la perte de la qualité d’hommes
pour le fait d’être des policiers (quand on est haïs on haït).
Ils ont vingt ans, votre âge, chers et chères.
Nous sommes évidemment d’accord contre l’institution de la police.
Mais prenez-vous-en à la Magistrature, et vous verrez !
Les garçons policiers
que vous avez frappés
par un sacré banditisme de fils à papa
(attitude que vous héritez d’une noble tradition
du Risorgimento [3]),
ils appartiennent à l’autre classe sociale.

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À Valle Giulia, hier, il y a eu ainsi un fragment
de lutte de classe : et vous, chers (même si de la part
de la raison) vous étiez les riches,
tandis que les policiers (qui étaient de la part
du tort) étaient les pauvres. Belle victoire, donc,
la vôtre ! En ces cas,
aux policiers on donne les fleurs, chers. Stampa et Corriere della Sera [4],
News- week et Le Monde
ils vous lèchent le cul. Vous êtes leurs fils,
leurs espérance, leur futur : s’il vous reprochent
il n’organisent pas, cela c’est sûr, une lutte de classe
contre vous ! Au contraire,
il s’agit plutôt d’une lutte intestine.
Pour celui qui est au-dehors de votre lutte,
qu’il soit intellectuel ou ouvrier,
il trouverait très amusante l’idée
d’un jeune bourgeois qui flanque des coups à un vieux
bourgeois, et qu’un vieux bourgeois renvoie au cachot
un jeune bourgeois. Doucement
le temps d’Hitler revient : la bourgeoisie
aime se punir de ses propres mains.

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Je demande pardon à ces mille ou deux mille jeunes, mes frères
qui s’engagent à Trento ou à Turin,
à Pavia ou à Pisa,
à Florence et un peu à Rome aussi,
mais je dois dire : le mouvement des étudiants (?)
ne fréquente pas les évangiles ne les ayant jamais lus
comme l’affirment ses flatteurs entre deux âges
pour se croire jeunes, en se faisant des virginités
qui font du chantage ;
une seule chose les étudiants connaissent vraiment :
le moralisme du père magistrat ou professionnel,
le banditisme conformiste du frère majeur
(naturellement dirigé sur la même route du père),
la haine pour la culture de leur mère, d’origines
paysannes même si déjà éloignées.
Cela, chers fils, vous le savez.
Et vous appliquez cela à travers deux sentiments
auxquels vous ne pouvez pas déroger :
la conscience de vos droits (on le sait bien,
la démocratie ne considère que vous) et l’aspiration
au pouvoir.

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Oui, vos horribles slogans tournent toujours
autour de la prise du pouvoir.
Je lis dans vos barbes des ambitions impuissantes,
dans vos pâleurs du snobisme désespéré,
dans vos yeux fuyants des dissociations sexuelles,
dans l’excès de santé de l’arrogance, dans le peu de santé du mépris
(juste pour quelques-uns, une minorité d’entre vous, venant de la bourgeoisie
infime, ou de quelques familles ouvrières
ces défauts ont quelque noblesse :
connais toi même [5] et l’école de Barbiana [6] !)
Réformistes !
Faiseurs de choses !
Vous occupez les universités
tout en affirmant que cette même idée devrait venir
à des jeunes ouvriers.

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Et alors : Corriere della Sera et Stampa [4],
Newsweek et Le Monde
auront-ils autant de sollicitude
jusqu’à essayer de comprendre leurs problèmes ?
La police se bornera-t-elle à subir un peu de coups
à l’intérieur d’une usine occupée ?
Mais, surtout, comment un jeune ouvrier
pourrait-il s’accorder d’occuper une usine
sans mourir de faim dans trois jours ?
allez occuper les universités, chers fils,
mais donnez moitié de vos revenus paternels même si exigus
à des jeunes ouvriers pour qu’ils puissent occuper,
avec vous, leurs usines. Je suis désolé.
C’est une suggestion banale,
une provocation extrême. Ma surtout inutile :
parce que vous êtes bourgeois
et donc anticommunistes. Les ouvriers, quant à eux,
ils sont restés au 1950 et même avant.
Une idée archéologique comme celle de la Résistance
(qu’on aurait dû contester il y a vingt ans,
tant pis pour vous si vous n’étiez pas encore nés)
existe encore dans les poitrines populaires, dans la banlieue.
Il se trouve que les ouvriers ne parlent pas le français ni l’anglais,
et juste quelqu’un, malchanceux, le soir, dans la cellule,
s’est efforcé d’apprendre un peu de russe.
Arrêtez de penser à vos droits,
arrêtez de demander le pouvoir.
Un bourgeois racheté doit renoncer à tous ses droits,
bannissant de son âme, une fois pour toujours,
l’idée du pouvoir.

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Si le Gran Lama sait qu’il est le Gran Lama
cela veut dire que celui-là ce n’est pas le Gran Lama (Artaud):
donc, les Maîtres
– qui saurons toujours qu’ils sont des Maîtres –
ils ne seront jamais des Maîtres : ni Gui [7] ni vous
ne réussirez jamais à devenir des Maîtres.
On est des Maîtres si l’on occupe les Usines
non les universités : vos flatteurs (même Communistes)
ne vous disent pas la banale vérité : vous êtes une nouvelle
espèce d’apolitiques idéalistes : comme vos pères,
comme vos pères, encore, chers ! Voilà,
les Américains, vos adorables contemporains,
avec leurs fleurs ridicules, ils sont en train d’inventer,
eux, un nouveau langage révolutionnaire !
Il s’inventent cela au jour le jour !
Mais vous ne pouvez pas les faire, parce qu’en Europe il y en a déjà un :
pourriez-vous l’ignorer ?
Oui, vous voulez ignorer (avec la grande satisfaction
du Times et du Tempo [8]).
Vous ignorez cela en allant, avec votre moralisme provincial,
“plus à gauche”. Étrange,
abandonnant le langage révolutionnaire
du pauvre, vieux, officiel
Parti Communiste,
inspiré par Togliatti [9]
vous en avez adopté une variante hérétique,
mais sur la base de l’idiome référentiel le plus bas,
celui des sociologues sans idéologie.

013_paso 13 180

Vous exprimant ainsi,
vous demandez tout par les mots,
tandis qu’en ce qui concerne les faits,
vous ne demandez que des choses auxquelles
vous avez droit (en braves enfants de bourgeois) :
une série de réformes qu’on ne peut plus reporter,
l’application de nouveaux méthodes pédagogiques
et le renouvèlement d’un organisme de l’état.
Bravo ! Quels saints sentiments !
Qu’elle vous assiste, la bonne étoile de la bourgeoisie !
Enivrés par la victoire contre les jeunes hommes
de la police, contraints par la détresse à servir,
ivres pour l’intérêt de l’opinion publique
bourgeoise (que vous traitez comme le feraient des femmes
qui ne sont pas amoureuses, qui ignorent et maltraitent
le soupirant riche)
mettez de côté l’unique outil vraiment dangereux
pour combattre contre vos pères :
c’est-à-dire le communisme.
J’espère que vous l’avez compris :
faire les puritains
c’est une façon pour s’empêcher
l’ennui d’une véritable action révolutionnaire.

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Mais allez, plutôt, fous, assaillir les Fédérations !
Allez envahir les Cellules !
allez occuper les huis
du Comité Central : Allez, allez
vous camper Via des Botteghe Oscure [10] !
Si vous voulez le pouvoir, emparez-vous, du moins, du pouvoir
d’un Parti qui est pourtant à l’opposition
(même si mal fichu, pour la présence de gens
en de modestes vestes croisées, de boulistes, d’amants de la litote,
de bourgeois qui ont le même âge de vos papas dégueulasses)
ayant comme but théorique la destruction du Pouvoir.
Que celui-ci se décide à détruire, entre-temps,
ce qu’il y a de bourgeois en lui,
je doute assez, même avec ce que vous apporteriez,
si, comme je viens de dire, bonne race ne ment pas…
De toute façon : le Pci aux jeunes, ostia [11] !

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Mais, hélas, que vais-je vous suggérer ? Que vais-je vous conseiller ? Où est-ce que je suis en train de vous pousser ?
Je me repens, je me repens !
J’ai perdu la route qui mène au mal mineur,
que Dieu me maudisse. Ne m’écoutez pas.
Aïe ! aïe ! aïe !
victime et maître de chantage,
je soufflais dans les trombes du bon sens.
Heureusement, je me suis arrêté à temps,
en sauvant tous les deux,
le dualisme fanatique et l’ambiguïté…
Cependant, je suis sur le bord de la honte.
Oh Dieu ! que je doive prendre en considération
l’éventualité de faire, à votre flanc, la Guerre Civile
mettant de côté ma vieille idée de Revolution ?

Pier Paolo Pasolini

014_Paso 14 180

TEXTE EN ITALIEN

[1] « Le Parti communiste italien aux jeunes !, publié par La Repubblica le 16 juin 1968, avec cette note : « La poésie de l’auteur des “cendres de Gramsci”, Les vers sur les affrontements de Valle Giulia qui ont déchaîné de dures répliques parmi les étudiants.

[2] habitations pauvres dont l’entrée se trouve à même la rue, caractéristiques de Naples.

[3] le mouvement idéal dans lequel plusieurs forces se sont identifiées tout au cours des guerres d’indipendance qui ont enfin abouti à l’Unité d’Italie.

[4] Deux entre les plus importants quotidiens italien de l’époque (avec La Repubblica)

[5] ce que nous tous héritons de Socrate

[6] glorieuse école populaire crée par don Milani https://it.m.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_Milani

[7] ministre de l’instruction publique en 1968

[8] quotidien de Rome (centre-droite)

[9] leader du PCI d’abord entre 1927 et 1934, ensuite depuis 1938 jusqu’à sa mort (1964)

[10] ancien siège du PCI à Rome

[11] exclamation, typique du nord-est de l’Italie, dont Pasolini était originaire (Friuli), ayant la fonction de souligner une affirmation conclusive et importante.

Le personnel est-il vraiment politique ? Lettre à Giorgio Muratore (1)

01 jeudi Oct 2015

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Giorgio Muratore

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ASCANI Maurizio, BARBERA Luigi Maria (Mario), FIORE (Francesco Paolo), GERBINO Renato, MARCHITELLI Antonio, MERLONI Giovanni, MURATORE Giorgio, NATOLI Marina, SARACENO Andrea, QUADERNO N. UNO

Le personnel est-il vraiment politique ? Lettre à Giorgio Muratore

Cher Giorgio,
Chacun de nous, chacun de ceux « qui ont essayé de faire quelque chose » devrait expliquer où sont les racines, les causes profondes de son « indignation ».

Peut-être, au-delà des nombreuses affinités électives qui nous rapprochent comme des frères ou des cousins, nous n’avons pas les mêmes idiosyncrasies, les mêmes rages pour les mêmes offenses à l’œil ou à l’estomac, à l’esthétique et à la morale, je veux dire.

Peut-être, avec le temps, nos batailles respectives sont devenues plus ciblées, ou alors elles se trouvent forcément coincées dans des contextes plus étreints, différents et lointains l’un de l’autre.
 Certes, après un parcours commun, nos vies se sont séparées. Non seulement en raison de ma décision de partir à Bologne.
En fait, inaugurant une nouvelle vague d’architectes romains émigrants à Bologne et en Emilia-Romagna (dont faisaient partie, entre autres, Giuseppe Manacorda, Pier Camillo Beccaria, Marco Peticca, Edoardo Pregher, Maurizio Ascani et Gian Piero Rossi) deux ans depuis la fin des études universitaires j’avais décidé de franchir les Apennins pour couper le cordon ombilical avec Rome, aimée et haïe, tandis que tu as décidé de rester, de lutter, à Rome, dans cette même faculté d’architecture, offrant aux nouvelles générations un exemple lumineux de ce que veut dire transmettre démocratiquement et honnêtement le savoir ainsi que les expériences indispensables pour progresser dans un esprit de liberté.

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Moi, je fis le choix de l’urbanisme. De cette « chose » qu’à Rome, pendant nos études, nous regardions avec suspect, que nous critiquions même farouchement, comme la responsable principale de « l’absence de forme » de nos villes.

Si j’ouvre, avec circonspection — et crainte d’y trouver qui sait quoi — ce « livre », que nous voulions titrer « Droit à la ville », ce livre où nous avions déversé nos espoirs ainsi que nos frustrations, je m’aperçois d’emblée du fait que nous devrions justement partir de là si nous voulions faire une autocritique sincère, jusqu’au bout.

Rétrospectivement, et de façon synthétique, je vois notre expérience universitaire piégée par deux éléments primordiaux.

Le premier élément, bien sûr le plus important dans la « longue période », se relie au manque de générosité de la plupart de nos enseignants et assistants. Sans considérer les exceptions lumineuses, comme l’exemple de Maurizio Sacripanti, ou la ténacité d’Antonio Quistelli, ou alors le sérieux de Paolo Marconi et Vieri Quilici, par exemple.
À la base de tout, s’appuyant sur le douteux prétexte de l’excès d’inscriptions (1) une irréductible jalousie professionnelle s’installa chez les enseignants. Un manque de partage qui endommagea la plupart des futurs architectes de l’époque, exception faite pour une élite de privilégiés, qui pouvaient rentrer dans les « ateliers des maîtres » par le biais de formes de cooptation tout à fait discrétionnaires.

Donc, on n’a pas « voulu » enseigner les trucs du métier à la plupart des étudiants et futurs architectes. En même temps, on nous a indiqué ou proposé des buts trop vastes et difficiles à atteindre.

Je ne peux pas me souvenir de Ludovico Quaroni en dehors de sentiments d’affection et d’estime sincère. C’était un homme extraordinaire et charismatique qui savait transmettre de grandes suggestions. Sur sa bouche et dans ses gestes, le « town design » prenait vie jusqu’à s’imposer comme une chose tout à fait abordable. Mais comment est-il possible de concevoir le « town design », c’est-à-dire le dessin préliminaire et unitaire d’entières tranches d’une ville, tout en ignorant ou oubliant l’urbanisme ? Ignorant ou oubliant que d’êtres solitaires ne peuvent « tout résoudre » avec leur baguette magique, pourvu qu’ils la possèdent ?

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Le second facteur de dérangement, nous tomba dessus à peu près à mi-chemin de notre tourmentée « auto-formation ».
Il s’agit de l’explosion, avec le mouvement 1968, d’une dimension politique, aussi traînante que radicale, qui nous amena à remettre en discussion, à la vitesse de la foudre, la plupart de nos modestes certitudes.

Le phénomène de l’université « de masse », comme l’on disait alors, trouva dans ce qu’on appelait la « contestation » une espèce de faux allié.
Si l’université devait se charger d’un changement quantitatif dans le rapport entre professeurs et étudiants et bien sûr aussi pour ce qui concerne les méthodes de formation et de préparation professionnelles, le « mouvement » prêchait une rupture verticale et définitive avec le « système », poussant bien au-delà de l’hypothèse de la lutte à l’autoritarisme, un ennemi réel celui-ci, là où se cachaient des réalités obscurantistes, élitaires et antidémocratiques de l’école et des institutions culturelles. 
Comme Pasolini même l’avait remarqué, au lendemain de la « bataille » de Valle Giulia, dans son poème « Il PCI ai giovani » dans ce mouvement il n’y avait rien de révolutionnaire.
Au lieu de « tuer le père » et assumer jusqu’au bout de vraies responsabilités, on lui a enlevé le statut formel, quitte à profiter de son statut réel pour exploiter jusqu’au fond du puits tous les privilèges et les avantages possibles.

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En ce 1968 désormais révolu, tu te souviens, peut-être, que je pris une fois la parole, dans l’amphi comblé de gens. Pour dire, sous le regard sarcastique de Sergio Petruccioli, que nous aurions pu et dû profiter d’une grande occasion.
Je me souviens que nos camarades étaient muets, qu’ils m’écoutaient très attentivement, même si j’étais fort timide et que je m’exprimais péniblement, par saccades : il fallait utiliser notre provisoire « pouvoir », ce pouvoir de l’imagination dont le ’68 nous faisait don, pour nous exprimer, pour nous asseoir « autour d’une table » avec les professeurs et les assistants. Pour essayer de comprendre, avec eux, ce qui ne marchait pas dans notre faculté en piteux état, pour essayer de donner vie à une didactique et à une recherche plus cohérentes vis-à-vis de l’exigence d’une maîtrise dans notre métier de futurs architectes. Une maîtrise qu’on ne pouvait pas voir séparée de la vie réelle, donc d’une conception démocratique du travail de l’architecte dans la société.
On n’utilisait pas, de ces temps révolus, le mot « transparence ». Pour cela nous avons dû attendre l’arrivée, tardive hélas, de cet homme illuminé et généreux qui était Michail Gorbaciov, avec sa « pérestroïka ». Et pourtant, j’en suis sûr et certain, dans mon intervention timide, je pensais surtout à la transparence.

Si tu étais là, peut-être te souviens-tu que mon invitation au concret ainsi qu’à l’honnêteté des rapports fut interprétée comme une « action dérangeante ». Sergio Petruccioli m’attaqua, en disant dans la substance que je n’avais pas le droit de parler, puisque je n’avais pas participé à toutes les actions et réunions du mouvement des étudiants, donc je ne savais même pas de quoi je parlais.
En vérité, ce leader indiscutable du mouvement dans notre faculté était assez inquiet, puisque tout de suite après il alluma un magnétophone, à plein volume, qui obligea l’assistance à écouter la voix souffrante d’Oreste Scalzone.
Ce dernier avait risqué de mourir au cours d’une très récente manifestation en face de la faculté de Droit, ayant été frappé violemment sur le dos par un banc d’école qu’un étudiant d’extrême droite avait jeté depuis une fenêtre. Un épisode bien sûr très douloureux, qui ramène à ma mémoire le climat spectral de cette journée qu’on ne pouvait imaginer plus absurde et tragique.

Ce qui reste pour moi et pour ceux qui peut-être s’en souviennent, pendant cette assemblée, on fit taire ma bonne volonté en la ridiculisant.
Je ne cessai pour autant de suivre moi-même et je m’aperçus d’ailleurs que je n’étais pas le seul à voir ainsi les choses.
Renato Nicolini, par exemple, fut toujours très lucide sur ce point-là, jusqu’à réaliser lui-même, quand il en eut la possibilité, dix ans plus tard, le vrai renversement auquel beaucoup d’entre nous s’attendaient. Même dans l’hypothèse « éphémère » de l’Été romain, avec son idée d’une culture pour le peuple (2) Nicolini a montré concrètement l’exemple de la voie juste qu’on aurait dû suivre davantage.

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Donc, foudroyés sur la route de Damas par ce « beau moment » de 1968, nous avons tous conclu nos études universitaires dans la condition la moins sereine possible. En sortant, nous avons trouvé devant nous, en cette Rome incapable de devenir capitale d’Italie, un monde extérieur en fuite, où l’autoritarisme idiot cédait la place à une bureaucratie de plus en plus taquine.
Dans notre for intérieur, une petite voix, une étrange obstination et presque une volonté nous contraignaient à résister, à chercher coûte que coûte une voie, pour nous, pour les autres et peut-être pour le reste du monde aussi.
Mais, en y revenant avec le regard et l’expérience d’aujourd’hui, il faut l’admettre : de ces temps-là, il y avait déjà tous les germes de la dégénération future.

Giovanni Merloni

(1) Avec notre génération, appelée pour cause la « classe des baby boomers », il y eut, chose tout à fait inattendue, l’inscription de 500 étudiants à la première année d’architecture !

(2) « panem et circenses » disait-il, tout en prônant une culture de haut niveau, intelligente, ambitieuse, insérée dans le contexte européen.

(Continue)

TEXTE EN ITALIEN

VALENTINA … CREPAX …

23 mercredi Sep 2015

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Giorgio Muratore

Au sommet de la coupole : les Uccelli et la Valentina de Crepax, un article publié sur « archiwatch »

Dans l’esprit du partage et de la réflexion, dans l’espoir de pouvoir y revenir de façon plus fouillée, j’ai traduit ci-dessous le texte d’un article publié sur le blog de Giorgio Muratore (archiwatch) signé par Sergio43. Il s’agit d’un événement touchant de février 1968, la montée sur le sommet de la coupole baroque de Sant’Ivo alla Sapienza (siège des Archives de l’État, jadis siège de la faculté de Lettre) d’un groupe d’étudiants de la faculté d’Architecture de Rome, nommés les « Uccelli » (les « Oiseaux). Un événement de grande portée médiatique, tout à fait inhabituel pour une ville comme Rome, prometteur en lui-même d’espérances et d’investigations profondes…
G.M.

“Je tiens cette affiche dans mon cabinet. Il me fait souvenir du temps de la montée des “UCCELLI” (« OISEAUX ») sur la lanterne de Saint Ivo à la Sapienza. Guido Crepax interpréta ce geste comme désacralisant, il me semble, voilà pourquoi je garde ce témoignage comme un coup définitif de karatè tel un beau coup de pied à « l’Histoire de l’Architecture » que l’héroïne des bandes dessinées avait voulu flanquer. Même « l’Histoire de la Littérature » commença d’ailleurs, dans ces mêmes années de palingénésie, à se trouver de but en blanc mal à l’aise pour manque de héros ; Valentina supplanta Anna Karenina tandis que Charlie Brown remplaça Lord Jim. Dès lors l’Architecture occidentale, comme les pyramides, les temples, les nuraghe et les menhirs, ce n’est que pour les touristes. Même si, après les ravalements, les cathédrales sont à nouveau blanches, elles sont aussi tristement « vides ». Dès lors, « l’Histoire de l’Architecture » est devenue, comme l’avait très synthétisé Bruno Zevi, “Chroniques d’Architecture ». Et les chroniques pour avoir du succès doivent parler surtout de délits affreux. Nul la OSTA (Rien n’empêche… as-tu aimé ce mot ? OSTA ! Les gens du peuple, en entendant de mots difficiles, s’y affectionne !) Rien n’empêche de regarder, dans les futurs décennies, les nuages, les rêves, les alambics et… les beignets, comme autant de témoignages bouleversants d’époques révolues. Entre temps nous serons tous morts et les survivants erreront “on the road”. Il ne s’agira pas , [peut-être] de la “ROAD” aventureuse de quelques “easy riders” en direction des nouvelles frontières illusoires et hallucinées de Jack Kerouac mais d’une “Road” de fuite hallucinée dans le vide et dans le néant de Cormack McCarthy. Ah ! Quelle allégresse ! Mais rien de plus par rapport à ce que racontent d’autres visionnaires tels Memmo54 e Maurizio. Voulons-nous conclure avec un vers célèbre de notre Architecture Littéraire ? Voilà : “Laissez tout espoir… Vous qui entrez, jour après jour, dans le lendemain et dans l’après-demain”.

Maintenant, j’arrête avec beaucoup d’excuses et je vais voir ce que nous transmet cet objet noir et funèbre accroché au mur…….Ah ! Voilà ! Je m’en doutais ! La Méditerranée, comme une bassine d’eau qui chavire sur le côté, qui ne cesse de déverser, “on the road” ou “through the sea”, une humanité qui s’en fiche pas mal de San Pietro, du Foro Romano, des Expos, du couchant au dessus de la mer qui trahit toujours. Même de la fourmilière du jardin d’à côté, elles sont en train de sortir, bien alignées, les fourmis travailleuses en quête d’un nouvel abri. Quand j’amène mon chien en promenade, je demeure fasciné à les regarder. Rien ne les arrête, elles tondent, traçant une tranchée devant elles, l’herbe du pré. Où est-ce qu’elles sont en train d’aller ? Elles seules le savent. Certes, l’Allemagne est lointaine.”

Sergio 43

Rien qu’un «guizzo», un «schizzo» et un «ghiribizzo». Quoi faire, alors ?

20 lundi Juil 2015

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001_grue 003 180 Rien qu’un «guizzo», un «schizzo» et un «ghiribizzo». Quoi faire, alors ?

Si j’avais les instruments adaptés et le temps nécessaire, je pourrais le démontrer, j’en suis sûr et certain : au cours d’une journée, du petit matin au soir, même en comptant certaines heures creuses et paresseuses de l’après-midi, chacun de nous n’a droit qu’à un seul « guizzo » (1), rien qu’à un seul microscopique éclat de génie. Il vaut mieux le savoir en avance, ayant bien sûr la présence d’esprit, au moment donné, pour sauter sur la croupe de la chimère journalière qui passe, si c’est vraiment elle qui passe, si ce n’est pas, au contraire, une de ses fausses copies.
Dans le cas heureux et unique, combien de temps durera-t-elle notre inspiration ? Quelles importances ou intensités pourrons-nous reconnaître à notre « schizzo » (2) ou au féminin, notre esquisse ? Quelle valeur nous sera reconnue pour que nous puissions nous accorder le « ghiribizzo » (3) ou la lubie, brève et fulgurante, de nous exprimer de façon abrupte et inattendue ?

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Chaque jour, nous avons droit au maximum à un seul guizzo et/ou schizzo et/ou ghiribizzo.
Je tire cette théorie, bien évidemment, de mon expérience directe. Cette chance de renaître chaque jour, avec une petite provision d’énergie, d’enthousiasme ou de colère juste, fait partie d’un cycle très humain et corporel, presque inexorable. D’ailleurs, cette faculté d’inventer un petit calembour, un slogan publicitaire, une boutade qui pourrait changer le monde, peut se traduire, au fur et à mesure, en quelque chose de plus solide… Il suffit de sommer calmement, jour après jour, les guizzi, les schizzi et les ghiribizzi. Avec le temps nos petites éruptions volcaniques quotidiennes pourraient donner la vie à un grand tableau, un triptyque, une fresque… Ou alors, elles pourraient suggérer à notre alter ego méthodique et planificateur les éléments-clés pour une reconstruction sincère et équilibrée de nos drames, de nos joies ainsi que de nos obsessions.
Bien sûr, les exceptions ne manquent pas. Par exemple la Cappella Sistina que Michel Ange a peinte relativement en peu de temps. Et bien sûr, la réalisation de certains tableaux peut être assez rapide, surtout s’il y a eu avant un travail intense et continu des années durant.
On connaît d’ailleurs par quel immense travail Giacomo Leopardi se consacra à son Zibaldone ou Marcel Proust à son Temps perdu… Leurs œuvres ont eu besoin de l’abri d’un temps de renfermement, prolongé jusqu’au désespoir, jusqu’à l’abnégation sinon à une sorte de suicide même…
Ou alors je m’interroge sur le rapport entre l’œuvre extemporanée d’un Nicolò Paganini — ou la création fulgurante d’un Gioacchino Rossini — et la lenteur pleine de prodiges de Giuseppe Verdi, par exemple. Il y a des génies au tempérament rapide sinon vertigineux, du moins pendant une phase de leur vie, tandis que d’autres ont besoin de mûrir longuement, en silence. Le même Rossini — dont on a écouté, bouche bée, une symphonie irrésistible de ses vingt ans telle la Gazza Ladra —, lors de son âge mûr, marqué par son installation à Paris, il perd un peu, apparemment, de cette insouciance qui le rendait auparavant capable de créer des chefs-d’œuvre tout comme s’il s’agissait d’improvisations…

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Mais voilà que je suis arrivé au point de cuisson désiré pour le pot au feu que j’aimerais offrir, comme le faisait Pierre-Auguste Renoir avec les siens, à mes amis peintres ou photographes ou poètes, habitués désormais à transférer sur les blogs qu’ils ont amoureusement créés leurs guizzi, schizzi et ghiribizzi quotidiens. Je suis arrivé donc à la conviction qu’il faut se sacrifier si l’on veut atteindre de vrais résultats dans le domaine de l’art tout comme dans celui de la littérature. On peut bien sûr lire, relire et commenter, aujourd’hui, le Journal de Kafka sur le web, se passionnant à la traduction originale de Laurent Margantin. On peut redécouvrir Virginia Woolf dans le français cohérent dont nous fait cadeau Christine Jeanney. Et cætera. Mais Franz Kafka ni Virginia Woolf ou Leopardi ou Proust n’auraient pas achevé leurs œuvres gigantesques en les publiant au jour le jour sur des blogs.
Bien sûr, Virginia écrivait des articles et Kafka avait l’obligation d’un travail « alimentaire » quotidien. Mais ils faisaient cela avec la main gauche et même à contrecœur, tellement vif était leur souci vis-à-vis du temps perdu, arraché à leur véritable existence de poètes…
Notre exploitation quotidienne pourrait bien sûr frôler par hasard des cimes très élevées, notre performance serait toujours éphémère et caduque. Quoi faire, alors ?
Tout simplement accepter que notre guizzo quotidien ne sera qu’une trace, sous forme de schizzo, pour une éventuelle élaboration successive, que nous devrions faire en cachette, ayant préalablement coupé tous les fils avec la réalité et ses petites vanités indispensables. Peut-être, nous n’aurons pas le temps, ni les énergies ou la concentration, au moment donné, pour transformer le canevas en scénario et le scénario en film. Nous pouvons bien sûr nous laisser bercer par l’illusion que quelqu’un d’autre, en dehors de nous, le fera après nous, quand nous serons disparus. Dans un tel état des choses, ne serait-ce alors mieux disparaître avant, le plus tôt que possible, en bonne santé, renonçant à quelques petites gloires quotidiennes pour essayer de laisser une trace un peu plus accomplie de notre passage ? Est-il tellement nécessaire, pour avancer, la reconnaissance que nous sollicitons de notre vivant avec autant d’acharnement ?
Nous sommes tous des êtres humains. Une âme sociable plus ou moins vivante en chacun de nous nous pousse à sortir, à bavarder, à discuter, à subir parfois l’influence des uns et des autres. Cette technologie dévoratrice nous offre d’ailleurs des merveilles virtuelles dont notre appetit ne peut plus se passer. S’il est vrai que notre vie est devenue de plus en plus anonyme et peut être aliénée… nous ne saurions plus disparaître du jour au lendemain sans ressentir cet acte comme un échec, un gigantesque pas en arrière, un retour à l’âge de la pierre.
Donc, on continue comme cela. En nous prenant, de temps en temps, le ghiribizzo d’écrire un poème qui demeurera un fragment, de raconter notre vie dans un journal fictif, constellé d’indispensables mensonges, de couper notre roman de mille pages en mille morceaux qui s’éloigneront de plus en plus de l’esprit originaire…

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Giovanni Merloni

(1) guizzo = bond insaisissable d’un animal ou d’une personne, toujours dans une direction inattendue, comme le ferait un poisson jaillissant de l’eau. Au sens figuré par « guizzo » on entend surtout un petit prodige, tout à fait inattendu, de l’intelligence humaine.
(2) schizzo = terme qu’en italien oscille entre l’éclaboussure et l’esquisse. Donc au sens figuré cela explique soit une attitude fort spontanée et parfois maladroite, soit le résultat d’une habileté manuelle expérimentée dans le dessin.
(3) ghiribizzo = c’est un caprice soudain, qui peut regarder n’importe quelle activité ou intérêt. Le «ghiribizzo » est souvent évoqué, au cours d’une conversation comme une sorte de revendication paradoxale. Par exemple : « Je me rends chez le coiffeur quand me saute dessus le « ghiribizzo », voire le caprice, de le faire ».

Sensibilité exagérée du poète et « tempérament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

06 lundi Juil 2015

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Fedor Dostoïevski, Marcel Proust

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

Sensibilité exagérée du poète et « tempé-rament d’artiste », avec une lecture de Dostoïevski

Un très intéressant texte publié en couple sur les « vases communicants » de juillet par Dominique Hasselmann et Nicolas Bleusher au sujet d’une photo très évocatrice de Proust à Venise, me donne l’occasion pour une divagation personnelle et universelle à la fois.
Une divagation qui s’enracine d’ailleurs dans mon existence, tout au long de son déroulement entre anonymat et responsabilité, oubli et sagesse, rêverie ou réalisme, acceptation du contexte ou refus-évasion du contexte même…

000_proust s'étonner Le prétexte pour cette réflexion vient d’une observation qui est au centre de ce brillant et envoûtant dialogue entre N. Bleusher et D. Hasselmann, concernant l’extrême sensibilité de Marcel Proust :

« …Mais Proust c’est aussi un regard, une formidable, une monstrueuse capacité à ressentir les choses et les êtres. Plutôt un handicap, si tu veux mon avis. J’ai, parfois, cette sensibilité excessive. Je la recherche, aussi, parfois. Comme une sorte de poison… »

Une sensibilité qu’on pourrait rapprocher de l’hyperacousie, de l’incapacité même de filtrer les lumières, les bruits, les saveurs et les odeurs du monde. La grandeur d’un poète-écrivain se lie strictement, dans le cas de Proust, à une espèce de pathologie, à une faute de cuirasse voire à une extrême incapacité de se défendre, voire d’attaquer.
Évidemment, si paradoxalement Proust n’avait pas eu ce « handicap » n’aurait pas pu faire revivre son « temps perdu » à d’entières générations de lecteurs dévotes. Il faut donc le remercier aussi d’avoir su protéger son handicap, de l’avoir arrosé au jour le jour, le tenant en vie au sacrifice de sa vie.
Je partage jusqu’au bout ce regard admiratif et stupéfait. Et pourtant je me demande s’il y a vraiment quelque chose en Proust qui n’est pas présente en la plupart des écrivains, poètes et artistes qui ont calqué le plateau de l’existence dans l’indifférence générale…
Si Marcel Proust était un homme exagérément sensible, François Mauriac ou Michel Butor, Antoine de Saint-Exupery ou Albert Camus ne sont-ils pas énormément sensibles eux aussi ? Jacques Prévert, quant à lui, ne me semble pas non plus un modèle de cynisme… Sans compter les personnages comme le prince Léon Nicolaïévitch Mychkine, c’est-à-dire L’Idiot de Dostoïevski…

002_proust s'étonner

Fred Le Chevalier, sérigraphie

« – Et là-bas on exécute ?
– Oui. Je l’ai vu en France…
– On pend ?
– Non, en France on coupe la tête aux condamnés.
– Est-ce qu’ils crient ?
– Pensez-vous ! C’est l’affaire d’un instant. On couche l’individu et un large couteau s’abat sur lui grâce à un mécanisme que l’on appelle guillotine. La tête rebondit en un clin d’œil. Mais le plus pénible, ce sont les préparatifs. Après la lecture de la sentence de mort, on procède à la toilette du condamné et on le ligote pour le hisser sur l’échafaud. C’est un moment affreux. La foule s’amasse autour du lieu d’exécution, les femmes elles-mêmes assistent à ce spectacle, bien que leur présence en cet endroit soit réprouvée là-bas.
– Ce n’est pas leur place.
– Bien sûr que non. Aller voir une pareille torture ! Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge. C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant à l’échafaud il était pâle comme un linge et il pleurait. Est-ce permis ? N’est-ce pas une horreur ? Qui voit-on pleurer d’épouvante ? Je ne croyais pas que l’épouvante pût arracher des larmes, je ne dis pas à un enfant mais à un homme qui jusque-là n’avait jamais pleuré, à un homme de quarante-cinq ans ! Que se passe-t-il à ce moment-là dans l’âme humaine et dans quelles affres ne la plonge-t-on pas ? Il y a là un outrage à l’âme, ni plus ni moins. Il a été dit: Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible. Il y a bien un mois que j’ai assisté à cette scène et je l’ai sans cesse devant les yeux. J’en ai rêvé au moins cinq fois.
Le prince s’était animé en parlant : une légère coloration corrigeait la pâleur de son visage, bien que tout ceci eût été proféré sur un ton calme. Le domestique suivait ce raisonnement avec intérêt et émotion ; il semblait craindre de l’interrompre. Peut-être était-il, lui aussi, doué d’imagination et enclin à la réflexion.
– C’est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment où la tête tombe.
– Savez-vous ce que je pense? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient à l’esprit de tout le monde, et c’est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d’exécution n’est pas pire que les autres. Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d’imagination vous pouvez avoir la même idée. Figurez-vous l’homme que l’on met à la torture: les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu’à la mort le patient ne souffre que dans sa chair. Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c’est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l’instant même, l’âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c’est cette certitude. Le plus épouvantable, c’est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l’entendez glisser. Ceci n’est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s’expriment de même ? Ma conviction est si forte que je n’hésite pas à vous la livrer. Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l’assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d’un bois, conserve, même jusqu’au dernier moment, l’espoir de s’en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient. Tandis qu’en lui donnant la certitude de l’issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu’on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu’il n’en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l’espoir jusqu’au moment où l’on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu’inutile ? Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! » Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine ! »
Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, chapitre II

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Fred Le Chevalier, sérigraphie

Il est vrai que l’Idiot de Dostoïevski a été pour moi le plus grand des livres tout au cours de mon adolescence, l’incarnation de l’antihéros qui devient le personnage-phare grâce à sa sensibilité exagérée plutôt qu’en dépit de cette sensibilité même. Il est vrai aussi que je me suis beaucoup identifié en lui, dans ce passé révolu. Mais mon existence ne ressemble pas du tout, quant aux malheurs et aux handicaps, à celle du prince Léon Nicolaïévitch Mychkine ni à celle d’un poète comme Leopardi ou Borges, ou Proust…
Et pourtant, sans crainte de démenti, je peux affirmer que mes parents — très inquiètes au sujet de ma sensibilité qui pouvait selon eux aboutir à une sorte de fragilité… ou même à une auto-exclusion du monde… — ils ont fait le possible pour m’obliger à devenir « normal » (comme notre Président) et pour que je monte une famille, tout en me fabriquant une identité professionnelle dans un domaine honnête et respectable :
« Ne laisse pas le certain pour l’incertain ! »
« L’homme est l’auteur de sa propre fortune… »
« D’abord la vie, après la philosophie ! »
Combien de fois ai-je refoulé mes pinceaux dans la petite valise de bois ! Combien de fois me suis-je obligé à calculer des pourcentages et à écrire des relations techniques dans lesquelles se cachait l’orgueil de l’écrivain ?
« Tu sais si bien écrire, tu sais si bien faire des croquis… »
Voilà le petit compromis que je m’accordais pour voir le gris en rose dans mon travail passionnant, mais dur, riche de possibilités, mais plein d’empêchements !
« Apprends l’art et mets-le de côté ! »
Voilà la phrase la plus récurrente autour de moi tout au long des années 1960 et 1970 : « Apprends les possibilités qu’offre une sensibilité exploitée au-delà de la norme ; mais profite de plus en plus des bénéfices de l’insensibilité. Fabrique-toi un cœur dur ! »
Je n’ai aucune difficulté à admettre que j’avais pris au pied de la lettre ce « diktat » pratique. Je me suis même compénétré dans le rôle ingrat de celui qui traîne les autres dans les initiatives voire dans les petites entreprises professionnelles. Et je me suis trouvé confronté aux incompréhensions, aux ruptures, à la solitude parfois. Pas véritablement la solitude du pouvoir, car j’ai toujours gardé une intransigeance esthétique vis-à-vis des situations sombres ou équivoques qui risquaient de se produire, que j’ai su détourner. Pourtant, cela suffisait, sans me rendre insensible aux exigences des autres, à me rendre antipathique à moi même. Je ne me supportais pas. Ce fut ainsi qu’un jour j’ai décidé de ne pas pousser la pédale au-delà des limites du respect humain, de l’estime et de la compréhension réciproque. Mon avenir professionnel s’est alors transformé en un présent plus dur et engageant. Mais finalement, cela correspondait à mon tempérament, à ma nécessité esthétique de ne pas être responsable de laideurs, fossoyeur de tout ce que j’aimais intimement.
Ensuite, j’ai réussi à m’éloigner des incompréhensions et des ruptures; mettant finalement la profession libérale de côté, pour seconder mon tempérament d’artiste.

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Mais je peux aussi bien citer un échange de boutades que j’avais eu au cours des années avec Franco Farina, directeur de la Galerie d’Art moderne de Ferrare. Un homme extraordinaire et plein de touchante ironie.
En automne 1973 j’allai chez lui avec mon ami Franco Cazzola pour lui soumettre mes aquarelles et mes dessins. Avec une grande loupe lumineuse, Farina examina très sérieusement mes tableaux, avant de constater que là-dedans il y avait un penchant évident pour la « vicenda », c’est-à-dire pour les vicissitudes humaines.
Il me proposa, d’un ton de défi et d’incrédulité, d’illustrer les chants et les personnages du Roland furieux cinq siècles depuis la naissance de l’Arioste (1474-1974).
Je restai perplexe, mais mon ami m’encouragea. L’ambiance de la région Emilia-Romagna, véritable maison d’Atlas, se prêtait fort bien pour y trouver plusieurs sources d’inspiration.
En fait, Farina venait souvent me chercher dans mon bureau et s’amusait à dire que je profitais énormément de la névrose du train train de cette « niche », devenue désormais ma seconde famille.
Ensuite, j’eus l’émotion de cette exposition à côté de grands artistes célèbres, avec un succès immédiat et spontané. Je demeurais embarrassé quand le gardien de la salle d’exposition m’appelait « maestro ». Je restai aussi stupéfait lorsque Franco Farina me dit : « voilà un succès qui arrive tout seul, sans que personne ne doive s’engager pour le défendre ou le relancer, comme il arrive au contraire dans la région Emilia-Romagna… »
Ensuite, mon excessive sensibilité — dont on faisait le possible pour que j’en aie honte — m’a amené à considérer comme impossibles de nouveaux exploits créatifs après celui de Ferrare 1974.
De quelques façons, j’avais désobéi aux désirs de mes parents. L’unique possibilité pour rentrer dans leur estime c’était être gagnant. Selon leur vision sous-entendue, j’aurais dû faire de l’art un métier comme les autres. Rentrer dans de nouvelles règles. Je ne me jugeais pas capable de la détermination ni du cynisme que je voyais dans la plupart des artistes reconnus. Je n’étais pas du tout prêt à devenir adroit, hautain et antipathique, du moins au lendemain de ce « succès » qui avait traversé comme un météore mon ciel et mes tripes.
Quelques ans après, en 1983, j’avait réussi à m’engager dans une double existence où la peinture et la poésie avaient leur espace privilégié ainsi que leur lumière. Mais c’était trop tard pour profiter de la petite gloire que le Roland furieux m’avait sans doute apportée. J’allai voir à nouveau Franco Farina. Très gentiment, pour provoquer peut-être en moi une réaction combattante, celui-ci me dit « Laisse tomber ! Tu n’es pas Picasso… tu as une famille nombreuse ! »
Avec le temps, sans obtenir plus son écoute, par de lettres dévotes je lui avais lancé de temps en temps des signaux, pour lui raconter les pas en avant que j’avais accomplis dans mon travail d’artiste acharné :
« Je vois se développer en moi, de plus en plus, un tempérament d’artiste… »
Plus tard, mon cousin Paolo Perrotti, psychanalyste, m’aurait appris que cela était la chose la moins indiquée de « vanter la faute ».
Vanter la faute ! Pour le seul fait d’avoir un tempérament d’artiste ! C’est comme dire qu’on est né avec des yeux gris, que ce jour-là on pesait quatre kilos et que le premier mot que nous avons prononcé — après une longue attente inquiète de la part de nos parents — n’a pas été maman ou papa, mais « acqua », eau…
Ce matin, cherchant sur Internet pour vérifier si j’avais choisi le bon terme, j’ai trouvé en Herbert French quelqu’un qui a dit mieux que moi ce que veut dire « tempérament d’artiste » depuis la nuit des Temps.

Giovanni Merloni

Trieste 1971

17 mercredi Juin 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, mes poèmes

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Trieste, l’antichambre

Je n’ai jamais donné d’explications au sujet de mes poésies et je ne vais pas commencer aujourd’hui. Car en fait il y a toujours un tel décalage, entre l’état d’esprit qui dicte avec urgence une poésie et les événements ou les circonstances de la vie, qu’on a peur de trahir l’une des deux vérités… ou toutes les deux ensemble.
Et pourtant, je me suis dit, si je publie une poésie titrée « Trieste 1971 »… qu’en diront-ils mes éventuels lecteurs ? Je crois, s’ils ont visité personnellement Trieste ou, du moins, s’ils en ont connu la position dans la carte d’Europe, ils se demanderont : pourquoi Trieste ? (1)

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Oui, bien sûr, Trieste n’est pas loin de Venise, la ville où je me suis rendu avec insistance à tous les passages cruciaux de ma vie. Cependant, mes faibles connaissances de la ville de Trieste — dont je pouvais me baser à la suite du « prolongement » d’une escapade à Venise ou pendant le retour de la Jugoslavie ou de Prague — n’auraient pas suffi à me donner l’envie d’en parler dans une poésie, belle ou laide, héroïque ou pathétique.
En fait, les circonstances de la vie sont toujours très simples et très complexes à la fois. Et lorsque les occasions se déclenchent, il faut être prêts à les saisir au vol. D’ailleurs, pour être prêt, il faut qu’il y ait la maturation au bout d’une longue attente, ou alors la recherche de l’issue d’une situation inconfortable, douloureuse…
En février 1970, j’accomplis avec le dernier examen cinq ans et demi d’études universitaires, où l’enthousiasme et le hasard avaient été toujours accompagnés par une angoisse sourde ou criarde, pour des raisons que je connais par le menu, mais ne peux pas expliquer ici en dehors de larges gestes ou d’expressions essoufflées. En extrême synthèse, je peux dire qu’alors j’étais surtout content de m’être affranchi de ce lustre constellé de gigantesques devoirs. Mais, puisque j’avais dû toujours courir et que je n’étais pas vraiment content de moi et des armes que j’aurais dû mettre en place pour me frayer un chemin professionnel, j’étais dans un état pénible qui me poussait de plus en plus à la solitude et au silence.
Sans attendre, le mois successif, le Destin a voulu s’intéresser de mon cas en œuvrant d’abord pour le ravalement de mon amour propre et de ma confiance en moi. Tous mes camarades participaient à l’examen d’état, passage indispensable pour accéder à la profession d’architecte. Je les suivis sans trop de conviction dans cette salle énorme et anodine où le principal souci des présents, du moins pendant la première demie-heure, ce fut celui de faire la pointe au crayon. Ensuite, malgré mes manques graves, je réussis à me lancer dans une idée suffisamment « organique » et « logique » que la commission des examinateurs plus tard apprécia avec ma plus grande surprise. Une fois surmontée l’épreuve écrite, l’oral m’inquiétait moins, à condition qu’on ne me pose pas de question dans certains passages scientifiques ou plutôt techniques. J’arrivai à ce rendez-vous dans un état d’euphorie et d’insouciance qui m’aida à vendre cher la peau, jusqu’à traîner mes interlocuteurs là où j’avais quelques petites réserves dialectiques.
Je découvris alors que le président de la Commission d’examen avait été un très cher ami de mon père, disparu depuis peu plus que deux ans. Il s’appelait Pio Montesi. Mon père nous en avait parlé peu, comme d’habitude, mais un rapport d’estime réciproque dans l’amitié était évident dans ses mots avares et prudents.
Voilà, Pio Montesi vivait à Rome et enseignait à Trieste où il était le directeur de l’Institut d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université.
Tout de suite après cette rencontre « d’une part et de l’autre de la chaire », Montesi, bien content de n’avoir pas dû exercer son influence pour me faire sortir d’une impasse quelconque, avait manifesté envers moi, avec la discrétion que la situation imposait, une sympathie et une attitude sinon paternelle certes bienveillante, tout à fait adaptées à mon tempérament orgueilleux et exagérément sensible.
Cette « madeleine » de l’examen me rappelle d’emblée sa voix, sa curieuse façon d’attirer l’attention par d’expressions courtes et nettes, son inflexion dialectale jouée de façon élégante et toujours décalée, ironique… Avec cette rencontre j’eus en un seul instant le prodigieux remplacement du père disparu… et la compagnie d’une figure charismatique, ayant vécu une histoire personnelle que de quelques façons anticipait la mienne, presque à l’identique… Je rappelle rapidement qu’il n’aimait pas parler longuement au téléphone… qu’il ne conduisait pas la voiture, donc, de façon tout à fait discrète, qu’il aimait être accompagné… Il me suffit de quelques petits détails… Je vois tout de suite sa figure se détacher et prendre vie dans ma mémoire, comme dans un film… Des cheveux blancs comme la neige, des lunettes de soleil, un nez spirituel, un visage rougissant peut-être à cause des sursauts de la tension. Il était toujours élégant avec son costume gris, ses chemises blanches, sa cravate d’artiste, ses chaussettes blanches, et ce cartable, jamais excessivement lourd, qu’il amenait volontiers de l’habitation via Labicana à son cabinet d’architecte près du grand boulevard amenant à la pyramide Cestia…

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Dans ce passé refoulé, dont je me souviens de chaque détail, je ne m’inquiétais presque jamais pour les difficultés économiques ou pour l’incertitude dans le travail, même si j’étais un très jeune père, qui venait juste de terminer de façon assez traumatique son premier cycle de travail comme professeur remplaçant dans un lycée.
Pourtant, lorsque Montesi m’invita à Trieste, me donnant ainsi la chance de me rendre utile dans un groupe de recherche sur les universités étrangères — la française et la russe en particulier — j’en fus ravi, fort reconnaissant.
Se suivirent les voyages, les amitiés, la découverte de cette ville enchanteresse et hospitalière (d’ailleurs le rapport numérique équilibré entre professeurs et élèves favorisait un climat d’échange serein et toujours stimulant, constellé de séminaires, randonnées culturelles et scientifiques, dîners communautaires, petites soirées chez les uns et les autres…), une vie privilégiée qui me laissait croire, pendant quelques jours, une reconnaissance plus solide vis-à-vis de celle que je recevais dans la réalité (ou irréalité) romaine. Trieste était aussi cet accent tout à fait particulier, qui donnait une consistance et des couleurs précises à cette petite liberté, gâtée et garantie, dont je pouvais profiter au moins une fois par mois…

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Ici j’ai juste l’espace pour citer une anecdote que Montesi lui-même racontait pour exprimer, très honnêtement, sa perception de la diversité entre ses deux mondes : arrivant à Trieste il était reçu avec tous les honneurs et, si c’était le cas, avec une bande… tandis qu’à Rome, à la gare Termini, il n’y avait jamais personne qui l’attendait… Il devenait alors un voyageur quelconque, un inconnu avec la valise lourde ou légère comme tous les autres…
Pour comprendre aussi la mentalité tout à fait particulière et, une fois de plus, l’honnêteté de mon « deuxième père », il arriva un jour à Rome avec ses élèves, décidé à exploiter une idée bien paradoxale à laquelle je participai… C’était l’idée de la découverte d’une Rome tout à fait insolite… Il obligea en fait le pullman — et ses élèves dévotes — à parcourir un anneau bien étudié à travers la banlieue… rien que la banlieue ! Pour tous ceux qui n’avaient jamais vu la Rome monumentale et privilégiée, sachant qu’après il n’y avait pas le temps de la voir, ce fut un choc. Une mauvaise digestion qui se prolongeait, avec quelques radieuses exceptions que Montesi avait prévues comme des prix de consolation indispensables… Voilà un souvenir que j’avais refoulé, et mérite bien sûr, pour ses ombres et ses lumières, d’être repris et sauvé un jour de l’oubli définitif…

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Je raconterai aussi, un autre jour, des « jeunes » de mon âge que j’avais connus à Trieste dans cette inoubliable et — hélas ! — brève saison, dont Aurelio, petit-fils de Scipio Slataper, un grand poète de Trieste, l’auteur entre autres d’un livre culte « Mon Carso », Giorgio et Diana De Rosa, Costantino Giorgetti.
Malheureusement, après une trop brève « rapatriée » en 1994, je n’ai pu ni su garder le contact avec ces personnes uniques et je regrette cela énormément. Aujourd’hui, l’inévitable recherche de nouvelles autour de chacun des amis d’alors m’a amené une véritable douleur. Giorgio De Rosa a disparu en 2010 !… Je ne pourrai jamais oublier les mots que cet homme intelligent et plein d’ironie me dit à mon départ dans son dialecte joyeux : « comportite bèn ! », « comporte-toi bien ! » Est-ce que j’ai suivi ses conseils ?
Ce qui me touche aussi, en découvrant dans mes papiers jaunis cette « poésie objective » ci-dessous, c’est comprendre qu’en fait Trieste a été l’antichambre de Bologne. Que Bologne n’aurait jamais existé dans ma vie s’il n’y avait pas eu Trieste…
Au bout d’à peu près une année et demie, notre thèse collective était tant bien que mal accomplie et mes voyages à Trieste devenaient de plus en plus rares lorsqu’un concours fut lancé pour embaucher des architectes-urbanistes à la région Friuli-Venezia Giulia. Mes amis de Trieste, connaissant mon penchant pour l’urbanisme et ma pénible situation de travail à Rome, insistèrent avec Montesi pour qu’il me propose de présenter ma candidature. C’était une chose très facile, de ces temps-là, cela qui semblerait tout à fait incroyable aujourd’hui. Mais Montesi trancha à propos de moi : « Je ne crois pas qu’il laisserait Rome pour venir ici ! »
Ce fut cette phrase qui changea ma vie. Car je restai au contraire déçu. Je serais parti immédiatement pour vivre à Trieste, ou à Milan, ou à Turin, ou aussi dans une quelconque ville étrangère si mes titres et mes connaissances linguistiques le permettaient.
En 1970, avec 22 ans de retard, on avait réalisé, en Italie, une des plus importantes réformes prévues par la Constitution républicaine : les Régions. Entre 1970 et 1972, toutes les Régions devaient assumer d’importants pouvoirs dans le domaine de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire. À l’époque, la recherche constante de travail s’ajoutant à des contrariétés existentielles de plus en plus évidentes, je ne pouvais rien savoir de ces opportunités.
Il ne me fut pas d’ailleurs difficile de convaincre successivement Montesi, cet homme extraordinaire qui savait se charger de la vie d’un autre. Désormais, la possibilité de participer au concours pour cet emploi dans l’endroit éloigné s’était volatilisée. Peut-être avait-il raison : mon installation à Trieste n’aurait pas été une bonne idée. Mais, il m’écouta quand je commençai à restreindre le champ de mes possibles déplacements. Il m’aida donc dans la démarche qui m’emmena, en peu de temps, avec plus de sursauts psychologiques que de difficultés réelles, dans cette Bologne d’élection dont je ne finirai jamais de dire le plus beau que possible. Si je pense seulement que cet homme est disparu en 1981, juste onze ans après notre première rencontre… Trente-quatre ans se sont déjà écoulés depuis cet extrême adieu dans sa maison que je n’avais jamais vue avant…
En vous laissant lire cette poésie, je la relirai avec vous. Certes, une poésie, toute seule, ne peut pas rendre un morceau de vie qui a été intense et riche de merveilles… Peut-être un jour je la réécrirai, ou je la traduirai en récit, en essayant d’y déverser ce sentiment d’angoisse frénétique et de compulsive joie de vivre qui accompagnait mes journées d’attente, mes longs voyages solitaires, mes rencontres avec des personnages tout à fait particuliers et à plusieurs égards remarquables, mes promenades distraites avec Diana et Giorgio, Costantino et Aurelio, mes notes jamais tranquilles et organiques…
Giovanni Merloni

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Trieste 1971

Des autres villes tu empruntes
les mémoires incertaines
jusqu’au creux de ton corps
allongé, blanc et gris
entouré de collines arrondies
se perdant dans la mer.
De ta bouche décolorée
tu susurres des ondes
calmes et salées.

Tu décris, dans une fumée ronde
d’étranges places palladiennes
minuscules, infinies, aériennes
étrangères, cousines.

Des autres villes tu assumes
le geste et la parole
et pourtant, renfermée
entre les verres et les moulures
de vieux cafés accoudés à la bora,
tu prodigues à tout venant
les anciennes saveurs viennoises
les vieux rituels de statues ensevelies
les refuges glorieux de juifs et poètes
dans la lente transhumance d’exils infinis.

Des mots doux des poètes immortels
des photos rares et fidèles
de Freud ou Svevo
tu gardes une distraite étagère
bien rangée. Mais toi aussi
tu as eu Rome, cette furie
qui emporta brusquement
tes étreintes
tes montagnes gravées et peintes
s’effondrant dans la mer.

Des autres villes tu répliques
les formes multipliées et fuyantes,
et pourtant tu protèges,
par tes airs de mystère,
la frontière floue que traversent
d’infinies langues poétiques
et cette marche paysanne
autour des cimes
ces roulements, ces rires,
entre les rochers et les ronces.

Tu défends
cette ingrate destinée
que la mer de carte postale
te renvoie gaie, vive et belle.

Dans les jardins gâtés
aux glycines enchantés
tu te réjouis au petit matin,
sous le faible soleil
de ton irrévérence ancienne
nostalgique, mélancolique,
italienne.

De toutes les mémoires vagabondes
de tous les paysages héroïques
de tous les mots ironiques
que tu ressuscites
au milieu de tes feux
tu es le corps malheureux que j’aime.

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Giovanni Merloni

(1) La plupart des lecteurs de ce blog, du moins les plus fidèles, ils connaissent déjà mes origines mixtes… D’abord, je suis par moitié napolitain. Pour un autre quart, celui du nom de famille, je viens de Romagne… tandis que le quatrième quart, juste une fois évoqué dans ce blog, vient des Abruzzes… Voilà pourquoi je parle souvent de Naples, de Cesena, Rimini et aussi Chieti et Pescara.
J’ai d’ailleurs parlé, très souvent, de Bologne, ma ville de résidence et d’élection pendant une poignée d’années cruciales autour de mes trente ans. J’ai évoqué Gênes, ville où a vécu longuement ma sœur aînée, et je n’ai pas oublié de parler de Venise pour des raisons que tout le monde peut comprendre…
Sinon tout le monde a saisi que Rome a été ma « croce e delizia ». Cet endroit incontournable pour la beauté de son centre historique et de ses parcs archéologiques n’a pas accepté qu’il y ait une évolution après ma première naissance. Elle n’a pas voulu qu’il y en ait une seconde, du moins au-dessous de son ciel.
G.M.

Cette poésie est protégée par le ©Copyright, tout comme les autres documents (textes et images) publiés sur ce blog.

TEXTE EN ITALIEN

L’irréalité en « temps réel »

15 vendredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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L’irréalité en « temps réel » « 

Cela me rassure, l’idée de plus en plus tenace et définitive, que je ne passerai pas sur les ponts de l’histoire pour être regretté ou loué en raison de mes mots ou gestes poétiques jetés sans précautions dans la roue du temps qui fuit. Mais cela ne veut pas dire qu’entre-temps, au cours de ma vie, j’aurais enduré pacifiquement, voire avec insouciance, ce rapport pénible avec le monde qui change. Car j’avoue avoir un corps, et une sensibilité aussi. Mes circuits souterrains, où tout coule péniblement comme un métro malade — à commencer par le sang et les autres essences vitales —, ont la parfaite conscience et même la terreur vis-à-vis de tout ce qui pourrait faire exploser, voire arrêter à jamais le précaire équilibre du sourire et de l’envie de recommencer cette merveilleuse routine du jour et de la nuit. Je me méfie des gagnants. Et pourtant je n’aime pas non plus me placer parmi les perdants et les nuls. » Je reçois aujourd’hui, juste au crépuscule d’une journée très active, cette lettre embarrassante. C’est un vieil ami, avec lequel j’ai partagé une phase tellement refoulée de mon existence que j’hésiterais beaucoup à fouiller dans les souvenirs des lieux enfumés et vagues et des personnes plus ou moins réelles qui ont assisté à nos discussions infinies, à nos efforts de franchir ensemble un obstacle invisible qui s’appelait « vivre ». Partir, mourir, se risquer, s’identifier en quelque chose qui pouvait nous représenter, plonger dans la mer en bourrasque avec l’inconscience de désespéré… que pourtant soutient une irréductible confiance intime… Nous l’avons fait. Nous avons nagé, nous avons créé des familles avec lesquelles nous avons vécu. Et pourtant, une fois gagnée la rive opposée du fleuve, nous nous retournons en arrière. Nostalgiques, peut-être, ou en colère contre nous-mêmes. Ou alors, nous devons faire face à un quotidien où nous n’aurions jamais imaginé de vivre. Un quotidien insensé et pourtant réel… Une irréalité scandée de temps réels. Avec une parfaite synchronie entre le délit et le châtiment, une pénible harmonie entre la peine morale et corporelle et la sensation tout à fait bizarre d’une sorte de liberté pour tous. Nous avons devant cent ans de solitude que nous pouvons brûler dans un seul jour, pour recommencer le lendemain. Quel siècle choisis-je pour mercredi ? Vais-je passer mes cent ans bras dessus bras dessous avec Gustave Flaubert et ses petites obsessions littéraires ? Ou alors avec Giordano Bruno et ses pérégrinations philosophiques au milieu des étoiles ? Je suis de plus en plus convaincu que le métier de l’apprenti sorcier ne me convient pas : une « extraordinaire » solitude à la manière de Jules Verne n’est pas une bonne chose pour moi. Oui, il faut absolument que j’aille rendre visite à Karl Marx et Friedrich Engels. Oui, je le sais en avance, ils seront très contrariés et même égarés devant cette débâcle de la raison, devant cette aphasie des humains, devenus même incapables de se parler réciproquement et d’essayer de faire, ensemble, quelque chose… Je ne peux pas aller seul, il faut que je cherche quelqu’un d’autre qui partage mes convictions. Mais où le trouverais-je ?

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L’illusion de la malle de Pessoa

Ces derniers jours, j’ai suivi la énième illusion, celle de considérer mon blog — déjà plein de portraits et d’inconscience — comme la fameuse « malle » où Fernando Pessoa, dans son incontournable solitude, avait fourré toutes ses voix. Je me suis dit qu’il fallait avoir une obsession et me consacrer à elle. C’était l’unique possibilité pour arriver à des résultats cohérents et, en même temps, de contrebalancer les feux d’artifice de ce monde quotidien hors de nous qui voudrait nous embaucher dans des activités qui ne sont pas vraiment les nôtres… Twitter, par exemple… Comme vous le savez, j’ai entamé un travail de rangement, tout à fait nécessaire, de mes articles. Cela a montré bien sûr combien de pages peuvent se remplir dans l’accumulation aveugle d’une communication généreuse ou tout simplement prolifique. En même temps, dans mon cas, on voit bien que ce travail d’écriture laisse ici ou là de petites ombres. Cette merveilleuse chance du « work in progress » n’est pas qu’un alibi pour reporter « sine die » la mise à jour, voire l’impitoyable révision qui se révèle, au contraire, absolument nécessaire. C’est à ce point là que la contradiction dont je parlais s’est affichée dramatique et presque insurmontable. Je m’étais plongé, par exemple, dans la réorganisation des vingt-trois poèmes qui ont fait l’objet de la « réécriture poétique assistée » des poèmes « d’avant l’amour », dont quelques-uns de mes lecteurs et amis ont été partenaires et témoins empressés. Dans la phase du rangement, dans l’obligation de redonner à chaque poème un encadrement sobre et accueillant, j’ai dû le « séparer » du récit de mes rencontres avec chacun de mes « seconds pilotes », tout en gardant un lien strict et une continuité temporelle entre les deux publications. Par conséquent, j’ai dû lancer dans la toile, vingt-trois nouveaux articles. Juste le temps de deux jours, cela a été un véritable bombardement, qui a suscité, je crois, des réactions différentes. Et surtout mon angoisse. D’ailleurs, je ne pouvais pas « mutiler » mes anciens articles sans montrer, aux intéressés surtout, la solution que j’avais trouvée. Puisque je dois continuer, si je ne veux pas jeter mon blog aux orties — étant donné qu’il suffit d’une faute involontaire ou d’un petit faux pas pour abîmer et condamner à l’oubli même les œuvres les plus généreuses — je regrette un passé, encore très proche, où le rangement de vingt-trois poèmes se déroulait inéluctablement dans les quatre murs d’un endroit anonyme et fort reculé vis-à-vis du monde réel ! Même si l’on travaillait tout adossés à une cloison de carton-plâtre ! Aucun souci d’être entendus dans l’appartement d’à côté. Puisque l’écrivain ne chante ni ne joue du violon ou de la guitare..

Giovanni Merloni

Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015

24 vendredi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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Nostalgies croisées : « l’accent est l’âme du discours ». Dissémination avril 2015 

« Le web est ter­ri­ble­ment bavard, tour de Babel où l’on croise cent langues et plus encore d’idiomes et de par­lures à por­tée d’oreille, sans évi­ter tou­jours le dia­logue de sourds. Quelle ins­pi­ra­tion les blogs lit­té­raires y trouvent- ils ? Quelles voix font-ils entendre ? On peut y pui­ser matière à poly­pho­nie. On peut ini­tier un dia­logue. On peut même « entendre des voix ». Ou les écou­ter très sérieu­se­ment. Autant de che­mins et bien d’autres encore à explo­rer pour la dis­sé­mi­na­tion du 24 avril… »
Avant d’entamer ma première dissémination sur le thème que Noëlle Rollet et Laurent Margantin de la webassociation des auteurs ont gentiment lancé dans le web littéraire francophone, je me dois d’une question qui me semble cruciale. Est-ce que les humains — membres de quelques communautés privilégiées ou coincées dans des culs-de-sac, selon les points de vue — ont eu, tout au long de l’Histoire, un moment de tranquillité ? Y a-t-il eu des époques, qui ont réellement existé, où les hommes se sont retrouvés dans un même milieu, calés dans une seule langue, gâtés par une extrême facilité de dialogue et de compréhension réciproque ?
Oui, peut-être, chacun de nous a vécu un moment ou une époque de bonheur qui pour la plupart est lié au partage d’une langue commune, de traditions communes ainsi que de contestations connues envers la tradition tout comme envers les rigueurs de la langue. Et chacun de nous, quand il se déplace pour changer de pays et de langue, tombe inévitablement dans la nostalgie de cette facilité perdue. Une facilité qu’il appelle « identité » ou « racines », ou tout simplement « patrie ».
Je me rends parfaitement compte de la délicatesse d’un tel sujet lorsqu’on lui donne un rôle majeur dans le thème de la dissémination d’aujourd’hui.
D’un côté, on ne peut pas négliger ce qui se passe en cette époque-ci, où l’on assiste, partout dans l’Europe, à d’immenses déplacements de gens de toutes les nationalités. Des gens pour la plupart désespérés, obligés de fuir à la faim et à la peur, risquant et parfois rencontrant la mort avant d’attraper une rive accueillante qui ne sera qu’en toute petite partie ce qu’ils avaient imaginé.
De l’autre côté, le thème de la dissémination semble concerner moins le dialogue en général que le dialogue — littéraire et plus spécifique — entre les blogs.

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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

D’ailleurs, je considère comme très intéressantes les propositions qui sont à la base de « J’ai un accent », un blog qui se fonde justement sur la question inépuisable de la langue comme nœud essentiel, d’où se déroulent les destins réciproques des peuples situés en deçà et au-delà d’un pont, d’un fleuve, d’une frontière.
Presque inutile de lancer un pont entre deux mondes si l’on ne trouve pas la façon de dialoguer et de se connaître réciproquement, plus en profondeur.
J’avais déjà fort admiré le travail d’Hervé Lemonnier avec son blog « era da dire » qui avait lancé, à travers une splendide expérience de twittérature, très fouillée, un laboratoire d’échange textuel en plusieurs langues.
Dans un blog à plusieurs facettes — ayant comme but la rencontre entre France et Italie, Français et Italiens autour du théâtre, du cinéma, de la chanson et de l’histoire de l’art — les rédacteurs de « J’ai un accent » ont mis au centre de leur travail — dans la catégorie « accent tonique » — la question des langues et des efforts réels qu’il faut faire pour déclencher une compréhension réciproque de plus en plus profonde entre ces deux peuples, si strictement liés depuis leurs origines. Un regard décomplexé à la langue, au dialecte et à l’accent depuis l’intérieur de la langue même. Avec l’idée d’une « langue démystifiée », d’une langue « orale » avant que « littéraire », ouverte au dialogue avec les autres langues, qu’on propose de voir surtout comme outil pour le rapprochement réel des humains. Ci-dessous, je fais suivre le dernier article publié sur « J’ai un accent » à ce sujet.
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Audrey Hepburn (Liza Dolittle) dans le film My Fair Lady, 1964.

L’originalité de cet article consiste d’abord dans la mise en valeur du « physique » de la langue, à partir de l’évidence que la langue, formée de mots, de sons et d’accents réside dans la langue formée de muscles, de veines, de nerfs et de salive !
Une telle visuelle nous aide à comprendre les raisons de la « lenteur », d’abord physique, de l’apprentissage d’une deuxième ou troisième langue. La raison de la résistance de l’accent.
En même temps — puisque chaque langue est le reflet d’une culture, voire d’une mentalité qui se fige assez rigidement en chacun de nous —, cela nous fait aussi comprendre combien d’efforts nous devrions faire pour surmonter les différences nationales, même à l’intérieur de l’Europe, même à l’intérieur des pays qui ont une mère langue commune importante comme le Latin…
Subjectivement, on souffre pour cette espèce de réserve mentale qui n’est pas vraiment un mur ni une cloison, mais ressemble beaucoup à la salle d’attente d’un cabinet médical…
Objectivement, il est tout à fait compréhensible que chaque communauté ait besoin de faire valoir en bloc — et prévaloir en bloc, en Italie comme en France, en Allemagne comme en Espagne — sa langue et son vocabulaire, ainsi que ses attitudes spontanées pour ce qui concerne la compréhension et l’attention envers les étrangers.
Pourtant, le dialogue s’impose. C’est une nécessité de survie pour tous. Un chapitre à part devrait alors s’exploiter pour évaluer la sincérité et l’efficacité des efforts qu’on fait dans les milieux littéraires de chaque pays pour connaître les voix des poètes et des écrivains étrangers, pour en apprécier vraiment, à fond, la valeur expressive originaire.
Ce que « J’ai un accent » nous propose, est très intéressant. Ce n’est pas seulement la « défense de l’accent » que chacun de nous porte en soi comme extrême marque distinctive à l’époque de l’homologation et du cynisme marchand. C’est la défense de la langue comme expression, pensée, poésie. C’est exactement ce que prêchait, très efficacement, Jean-Jacques Rousseau (dans « L’Émile »,) : « …le peuple et les villageois… parlent presque toujours plus haut qu’il ne faut… en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes et rudes… ils ont trop d’accent… ils choisissent mal leurs termes… Mais… attendu que la première loi du discours étant de se faire entendre, la plus grande faute qu’on puisse faire est de parler sans être entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’est se piquer d’ôter aux phrases leur grâce et leur énergie. L’accent est l’âme du discours ; il lui donne le sentiment et la vérité. L’accent ment moins que la parole ; c’est peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C’est de l’usage de tout dire sur le même ton qu’est venu celui de persiffler les gens sans qu’ils le sentent. À l’accent proscrit succèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, et sujettes à la mode, telles qu’on les remarque surtout dans les jeunes gens de la cour. Cette affectation de parole et de maintien est ce qui rend généralement l’abord du Français repoussant et désagréable aux autres nations. Au lieu de mettre de l’accent dans son parler, il y met de l’air. Ce n’est pas le moyen de prévenir en sa faveur. Tous ces petits défauts de langage qu’on craint tant de laisser contracter aux enfants ils sont rien, on les prévient ou l’on les corrige avec la plus grande facilité : mais ceux qu’on leur fait contracter en rendant leur parler sourd, confus, timide, en critiquant incessamment leur ton, en épluchant tous leurs mots, ne se corrigent jamais… ».
Giovanni Merloni

« J’ai gardé l’accent ou pas ? »

Vous venez d’où ?
Beaucoup de gens que je rencontre me disent des choses très différentes : « ah oui cela s’entend que vous avez l’accent italien », « vous avez un petit accent… vous venez de quel pays ? », « vous êtes de quelle partie de la France ? », « vous parlez un parfait français, un peu dire que vous n’avez pas d’accent », etc.
C’est à partir de cette expérience personnelle, que j’ai commencé à m’interroger de plus près sur la complexité du bilinguisme : pourquoi certains étrangers conservent un accent très marqué alors que, d’autres, au contraire, ont presque perdu leur accent ?
Je vais essayer de répondre à cette question. Les scientifiques sont nombreux à affirmer que le bilinguisme s’apprend dans la petite enfance (deux langues sans qu’il y ait d’interférence entre elles, c’est-à-dire sans qu’une d’entre elles s’inscrive comme langue de « base » en matière de prononciation) alors que, à l’inverse, si nous avons vécu toute notre jeunesse dans notre pays d’origine, une fois installés dans le pays d’accueil, nous avons plutôt tendance à apprendre la deuxième langue en la « superposant » à des habitudes phonologiques de notre langue maternelle. Il semblerait également très difficile pour l’adulte de parvenir à une prononciation sans accent. Comme si la langue maternelle était un patrimoine génétique insurmontable…
Et pourtant, malgré cela, il existe sur terre des caméléons qui arrivent presque à défier la science ! C’est le cas du personnage de Liza Doolittle — créé par le dramaturge Georges Bernard Shaw dans la pièce Pygmalion, représentée en 1914   — une fleuriste appartenant à la classe ouvrière londonienne qui, après un apprentissage forcené mené par le professeur Higgins, impressionne par son élégance et sa grâce les bourgeois et les aristocrates présents au bal de l’ambassade de Transylvanie. Un linguiste réputé, d’origine hongroise, affirmera avec assurance qu’elle est, sans l’ombre d’un doute, « hongroise » et de « sang royal » !

J’ai un accent 

LIRE LA SUITE…

Avant, Pendant-Durant et Après l’amour

09 jeudi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits

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001_il satirone 180

Avant, Pendant-Durant et Après l’amour

Je ne saurai jamais créer une « distance au personnage » suffisante. Même si ce personnage ne me ressemble pas, même s’il endosse des noms extravagants et neutres, celui-ci gardera toujours un aspect redoutable et embarrassant.
D’ailleurs, le déroulement des années ne suffit pas non plus à créer un filtre, un décalage acceptable.

Je me lève
et ma tête se tourne
poursuivant la lumière.
Toi, derrière,
de ton pas taciturne,
tu t’éclipses au-delà
de la ligne incolore
du dernier horizon. (1)

Les fragments de vie que ces poésies « d’avant l’amour » m’ont reportés dans leur inquiétante intégralité ont-ils servi à quelque chose ? Ont-ils créé ou élargi encore plus un gouffre déjà existant ? Ont-ils ouvert une différente vision de ce passé perdu, mort enterré à plusieurs égards ? Est-ce que je serai enrichi ou amoindri au terminus de cette course brinquebalante ? Et les lecteurs fidèles, ceux qui ont essayé de reconstruire la mosaïque ou le puzzle, est-ce qu’ils ont compris ou deviné quelque chose ? Est-il important, voire indispensable, de deviner ou savoir quelque chose ?
Si je m’éloigne vraiment, si je me cale dans ma fosse et que je regarde cette vie écoulée comme le film d’un autre, d’un ami ou d’un frère, je peux tout simplement évoquer une époque révolue, où les vies des jeunes hommes et des jeunes femmes avaient des contours et des couleurs tout à fait inimaginables aujourd’hui. Des vies dérangées et contrariées par des ordres aussi péremptoires qu’inapplicables voltigeant comme de nuages noirs sur un désordre de fond, sur un besoin inné d’insouciance, d’allégresse et d’amour.

Elle est la dernière lune
se perdant dans la chaleur du jour.
Elle est
ce coin reculé
où nos voix s’égosillent
et nos corps se croisent
encore une fois.
Elle est
notre lit endormi
où nos ombres silencieuses
s’effondrent. (2)

Ces poésies « d’avant l’amour » ne sont pas le résultat d’une méticuleuse récolte de traces et de preuves incontestables. Elles ont été « sauvées » plusieurs fois, de façon abrupte et charitable, lors de déménagements qui ressemblaient à des véritables tremblements de terre ou des naufrages. Impossible de leur donner un ordre, d’y discerner ce qui rentre effectivement dans ce limbe de « l’adolescence infinie » et ce qui appartient, au contraire, à d’autres phases de la vie adulte.
Les amants de la poésie savent bien que chaque poésie est un monde, cependant que trois ou quatre poésies en file indienne ne font jamais une histoire cohérente. Mais comment ne pas s’apercevoir, en lisant la poésie de mardi 7 avril, que les deux personnages se promenant le long d’un canal ne sont pas deux adolescents en train de mâcher des gommes américaines ? Elle n’est pas ma camarade du lycée qui se maria à l’improviste, peu après les examens finaux, avec un homme de trente ans qu’elle rencontrait depuis un an désormais. Elle n’est pas non plus la première ni la seconde femme que j’ai aimée dans une alternance de générosité et de masochisme. Il ne rentre pas dans ce climat flou « d’avant l’amour » une histoire de familles traversées par les tabous, les hypocrisies et la peur… Tout agit dans le fond d’un corps embaumé dans une espèce de chasteté protégée et chérie par mille caresses féminines…
Avant l’amour, on assiste à l’amour des autres. Pendant l’amour, on subit le regard envahissant et jaloux des autres. Après l’amour… Il n’y a pas vraiment un véritable « après l’amour », même après notre mort. Nous aurons été vivants, et amoureux, comme Monsieur de La Palisse, jusqu’au dernier instant, jusqu’au dernier souffle.

Ô combien me ressemble
cette mort souveraine
soufflant sans peine
sur nos fronts détendus !
Avec quelle élégance passe-t-elle
avec la nuit, sa sœur jumelle
devant les murs, les vitrines
et nos médiocres rétines
au milieu d’une joyeuse traînée
de cendres et fumées… (3)

Et pourtant la vie reste un mystère. Comme dans cette poésie de mardi ci-dessous. Nous étions mal compris, frustrés, visiblement souffrants : « avec ce poème… nous assistons à un être inquiet… Je pense que vous avez dû vivre une expérience pénible avec une femme que vous avez beaucoup aimé et dont le souvenir vous a laissé un malaise emprunt de remords », m’a écrit une chère amie dans un message très récent. Cependant, quelque chose doit être arrivé, un beau (ou mauvais) jour. Parce que ce même personnage désespéré et pathétique s’effondrant dans les bancs publics avec des attitudes de Pierrot lunaire… est devenu tout d’un coup un homme désinvolte. Un « satirone » (4)

Giovanni Merloni

(1) J’approche d’un mur de plâtre
(2) Foulard céleste
(3) Tes cils clairs font des tours
(4) Un « vieux satyre » en italien

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