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Revue littéraire suivant l’esprit de rhabdomancien du « portrait insonscient »

Le journal de Georges de Coursault : une histoire française de Valère Staraselski II/IV

26 lundi Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Valère Staraselski

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« Un mur murant Paris / rend Paris murmurant » (page 477) :
l’enceinte des Fermiers Généraux, érigée par Louis XVI, avec ses « barrières » élégantes et son mur redoutable, devient d’emblée, elle aussi, un personnage qui nous aide à comprendre ce qui se passait à Paris à la veille de la Révolution (1)

La transcription fébrile et précipitée d’une mémoire humaine qui va se perdre avec la mort…

À travers la vie quotidienne de petits ou grands personnages, auxquels on s’affectionne, liés entre eux par l’amitié ou alors les besoins réciproques, Valère Staraselski ne se borne pas à donner la possibilité, déjà précieuse, d’assimiler, intimement, la voix de l’Histoire au jour le jour. Il nous plonge directement dans le flux de la vie ressuscitée d’un monde qu’il sait faire revivre dans une sorte de contemporanéité rétroactive, grâce aussi à sa langue poétique, à la légèreté d’un roman que tout le monde peut apprécier en fonction de ses instruments. D’ailleurs, dans cette « histoire française », il n’y a pas la froideur du chroniqueur ni l’abstraction de l’historien. Tout est confié à la passion d’un témoin responsable.

Pour essayer de transmettre aux lecteurs de mon blog et de toucher, j’espère, à travers eux, un public plus vaste, j’ai choisi ci-dessous, parmi les infinies possibilités envisageables, de donner la parole à Georges de Coursault. Oui, il s’agit bien du jeune écrivain en formation, auquel Marc-Antoine Doudeauville consigne une dense et lucide lecture de la vie et de l’histoire de Paris et de la France entre 1766 et 1789.
Je renonce par ailleurs à fouiller dans cet autre primordial « texte dans le texte », que je trouve passionnant en soi-même, où l’Histoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle dicte ses lois obtenant le respect qu’elle mérite. C’est un « deuxième » horizon de lecture, tellement important et proche de notre sensibilité qu’il risque souvent de prendre le dessus sur la vie de Doudeauville et de ses « conjoints ». Il faudrait, si cela n’a pas été fait déjà, ce que j’ignore, « extraire » l’histoire de Valère Staraselski sur cette époque prérévolutionnaire en France pour ouvrir un débat, qui serait vraiment utile et intéressant, avec d’autres textes, plus proprement « historiques », qu’on a produits sur ce thème. Fouillant par exemple sur l’importance philosophique de l’œuvre de Denis Diderot, et de sa pensée matérialiste, vis-à-vis de ce qui s’est produit une cinquantaine d’années après avec Karl Marx et son idée de révolution en Europe. Le monstre qui voltigeait en Europe selon le « Manifeste du Parti communiste » de Marx, n’était-ce pas le même monstre que la Révolution française, inspirée en premiers par Voltaire, Rousseau et Diderot, avait engendré ?
Mais je ne peux pas m’aventurer dans ces thèmes passionnants qui seraient peut-être en dehors de mes possibilités.

Le jeune écrivain se rend pendant huit jours (du 3 au 10 janvier 1789) chez l’avocat Marc-Antoine Doudeauville pour écrire à la plume d’oie les mémoires de ce dernier. Chaque jour Doudeauville, transmet de façon extrêmement poignante ce qu’il a eu la chance de voir et de comprendre et de vivre, suivant la chronologie et toutefois obligeant souvent le lecteur à retrouver les dates et les repères historiques… pour ne pas être trop ennuyeux. Aujourd’hui, on aurait appelé cela « interview » ou « conférence ». Cela ressemble plutôt, au contraire, à la transcription fébrile et précipitée d’une mémoire humaine qui va se perdre avec la mort. Ce qu’on avait dit par exemple dans ma famille, au lendemain de la disparition de ma mère : « Pourquoi nous n’avons pas eu le réflexe et le “timing” de lui demander de raconter, suivant un fil quelconque, tout ce qu’elle nous avait raconté par bribes, par souvenirs évoqués sur l’instant par quelques madeleines ? »

Voilà ci-dessous un extrait “panoramique” (en deux articles) de cette “histoire française de Valère Staraselski selon le point de vue de Georges de Coursault. Ceux qui n’ont pas lu ce livre pourront deviner indirectement, par le trou de la serrure, le sens de cette histoire française ne faisant qu’un avec l’épaisseur morale de son personnage principal, Marc-Antoine Doudeauville.
Ceux qui au contraire l’ont lu et relu, ils retrouveront ce climat ineffable du livre, cette extraordinaire faculté de son auteur de raconter Paris, Versailles, la France de l’intérieur d’un oeil, d’un estomac, d’un corps qui se jette dans la rue pour arpenter ce monde qui ne change pas, toujours carré, organisé, disponible à l’improvisation… toujours révolutionnaire.

Giovanni Merloni

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Le journal de Georges de Coursault (première partie) : une histoire française de Valère Staraselski

Samedi 3 janvier 1789
L’homme qui m’annonçait de la sorte en me faisant pénétrer à l’intérieur de la chambre [de Marc-Antoine Doudeauville] était celui qui, quelques heures plus tôt, était venu chez moi, rue Saint-Sauveur. Un homme d’âge, le cheveu gris, rare,l’œil gris aussi, qui vous fouille l’âme jusqu’au tréfonds. Une physionomie trapue, tout en force. Une carnation de sanguin, d’homme de peine.
Et son absence de perruque renforçait encore l’impression de plaisance qui était la sienne au naturel. Rue Saint-Sauveur, il s’était présenté vêtu d’un frac propre que couvrait une houppelande qui l’était moins, d’un chapeau rond à la mode anglaise ; l’œil pleureur, l’eau coulait de son nez qu’il fourrait sans cesse dans un grand mouchoir blanc, avec la peau du visage et des mains très rougies à cause du grand froid qui était partout à Paris depuis novembre….
….Ce matin, Geoffroy, mon voisin qui travaille la nuit à la garde de Paris, m’avait annoncé qu’on avait encore relevé bien des morts dans le faubourg Saint-Marceau. Cette nuit, le thermomètre avait passé les dix degrés au-dessous de la glace. Il m’avait parlé aussi du cadavre d’un homme d’environ vingt-cinq ans, sans plaie ni contusion, qui avait dû être suffoqué par les eaux, ainsi que de celui d’un garçonnet de trois ans auquel on avait coupé la tête, sans doute pour des démonstrations anatomiques, qu’on avait retrouvé dans la rivière, à la hauteur du Gros-Caillou, là où la couche de glace avait été brisée assez longuement. Et puis peu après, quand le clocher de l’église Saint-Sauveur avait sonné dix heures, Mme Bretonneau, la concierge, avait apporté mon vin. Elle m’avait appris que la température s’était radoucie : elle avait remonté jusqu’à zéro.
(Pages 13-15)

Dehors, la neige s’était arrêtée et les crieurs de rue s’étaient tus. Transparent, immobile, l’air semblait redevenu pur, glacé sans aucun doute. Quittant la chaleur de mon fauteuil, je remuai le feu et l’alimentai en bois. À l’exception des enfants qui s’égosillaient de loin en loin, à qui mieux mieux, se jetant des défis, à ce que je compris, pour finir par se donner rendez-vous sur les bords de la rivière, Paris semblait pétrifié dans le silence. Un silence qui durait. Un silence reposant. Un silence qui paraissait avoir arrêté le temps. Même chez mes voisins, un couple de jeunes amoureux, eux d’ordinaire si bruyants, le silence régnait. Peut-être dormaient-ils ? Seule le profond bourdonnement de mon sang m’emplissait les oreilles. Je n’avais rien entendu, en tout cas ni les marchés de l’escalier ni le palier grincer, or ce fut le moment que choisit mon visiteur sans perruque pour frapper à ma porte, me faisant sursauter…
(Page 17)

« Monsieur de Coursault, bonjour. » Sa voix était basse et pourtant tout à fait audible. Je m’inclinai. L’œil dirigé au plafond, il articula : « Je vous ai fait mander jusque chez vous, monsieur, en raison de vos talents d’écrivain. Oui, bien que vous soyez dans le jeune âge et que vous commenciez à peine à vivre de votre plume, votre réputation est sans tache. » Un peu surpris, je demeurais muet. « Oui, poursuivit-il. Paris regorge tellement de ces auteurs si médiocres que c’est fortune à eux que de pouvoir fixer une idée simple dans son degré d’élémentaire justesse. » Et il ajouta : « Mille de leurs productions paraissent et ne valent pas grand-chose. »…
…Doudeauville reprit : « Baptiste a dû vous dire quelle sorte d’accident il m’était arrivé, il y a trois jours ? »
« Oui… enfin » — j’avisai une des colonnes torsadées du lit à baldaquin — « il m’a raconté que, vous rendant à pied à la ferme de Savy… »
Je le sentis réagir. « Oui, c’est ça ! » coupa-t-il, à la manière de ceux que toute évocation trop personnelle irrite. Son débit s’était accéléré : « Lors de la montée du chemin de Savy, un cavalier qui descendait au galop m’a le plus simplement du monde culbuté, m’envoyant rouler à terre. L’assassin n’a pas cru bon s’arrêter. » Son son front frisait à la fois la froideur et le badinage. « On m’a ramassé inanimé et je me suis réveillé ici, chez moi, rue de Nevers. Comme vous le constatez, mon état est déplorable : je puis à peine lever un bras. Baptiste me donne la becquée. Ma colonne, je crois, est touchée… »
….« Mais venons-en au fait ! J’ai donc pris la décision, n’ayant pas de descendant direct, de laisser quelques mémoires sur ce qu’il m’a été donné de vivre depuis mon arrivée à Paris… il y a presque vingt-cinq ans. »
J’acquiesçai du menton. Sa notoriété était grande : Marc-Antoine Doudeauville était un homme droit et de décision. Un homme à talent, un avocat reconnu à Paris et dans le pays. Avec cette réputation : avocat du petit peuple ! On m’avait rapporté que cet homme savait ce qu’il disait, qu’il mesurait le prix des mots, appartenant à cette race d’êtres trop occupés à vivre pour être suspects de vanité. Pour cette raison même, il était estimé ; aussi l’avais-je écouté d’emblée avec respect et déférence.
« J’ai formé ce projet durant la nuit dernière. Outre mes biens, que je donnerai à Julie ainsi qu’à Baptiste, j’entends léguer à ceux qui ont de l’estime pour ma personne quelque chose qui soit pour ainsi dire des mémoires. Je sais tout ce qu’il y a d’incongru et de haïssable dans le fait de s’exposer ainsi. Mais c’est que, voyez-vous, je n’ai pas de descendance », s’excusa-t-il du bout des lèvres. Comme je ne répondais pas, rendu aphone par la surprise, il reprit : « Ce que je suis n’est guère intéressant mais, au-delà de ma personne, ce qu’il m’a été donné de vivre l’est peut-être… »
(Pages 18-21)

Sur le chemin du retour, la tête farcie des étrangetés de Marc-Antoine Doudeauville, je marchai à pas comptés dessus la couche de neige tassée par les incessants passages des piétons, des chevaux et des carrosses que compte Paris. À cause de la nuit, chacun avançait avec davantage de précaution encore. Pour ma part, par deux fois, je manquai de me rompre le cou en tombant. Une première fois sur le Pont-Neuf, où cela fit beaucoup rire une troupe de jeunes gagne-deniers et de décrotteurs, et une seconde dois, un peu plus loin, rue des Prouvaires, où je me relevai aussitôt sans qu’on m’ait vu. Après un demi-tour d’horloge, j’atteignis enfin ma rue. Là, j’y croisai le trouveur, cet homme connu de plus les Parisiens pour s’adonner la nuit durant, une lanterne tenue à bout de bras, au ramassage des objets perdus. Quand il mettait la main sur quelque chose, ayant soigneusement déchiffré les petites affiches déclarant les pertes, il portait sa trouvaille et recevait sa récompense. La ponctualité du trouveur était légendaire à Paris : l’été le voyait sortir de chez lui vers les neuf ou dix heures, l’hiver à cinq heures du soir. Il vivait ainsi. Et travaillait par tous les temps. Ce soir, sa lanterne, sorte d’œil-de-bœuf brillant qui se balance au rythme de son pas, donne une belle et hallucinante lueur à la neige fraîchement tombée…
(Pages 22-23)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Dimanche 4 janvier 1789
Puis, déjà réchauffé, je pris place, tournant le dos à M. Doudeauville. Prêt au travail. D’emblée, l’éclat du soleil y contribuait sans doute, je fus pénétré de la beauté des motifs des rideaux… Ne pouvant détacher mon regard de l’objet de ma contemplation, c’est à peine si je prêtai attention au bol de chocolat chaud que Baptiste venait de m’apporter et, distrait que j’étais, je ne pensai à le remercier que lorsqu’il fut sorti. Immense me parut le bol qu’égaillait un joli liseré bleu. Prévenant, M. Doudeauville m’invita à goûter le breuvage. Je m’exécutai , achevant de me réchauffer les mains au contact de la faïence attiédie par le liquide. C’était une merveille de saveur et de chaleur !…
…Ensuite, ajustant ma perruque, je lui dis que je me tenais à sa disposition. Alors, sa voix qu’il avait si singulière mais d’une singularité très agréable se fit entendre d’une manière autre. C’est-à-dire que, quittant la conversation pour le récit, son expression devint à la fois comme plus obstinée et plus libre. Et cela nous occupa trois heures d’horloge, sans discontinuer, obligeant ma plume d’oie toute neuve à plonger dans l’encrier à la manière d’un métronome et à courir à toute vitesse sur le papier….
(Pages 26-27)

[années évoquées : 1766-1768]

Me remerciant, il m’invita à dîner en bas avant de repartir et, m’indiquant qu’il enverrait me chercher jusque chez moi par Baptiste, il me pria de me présenter le lendemain à la même heure que ce jour. M’inclinant, je pus apercevoir une expression de contentement sur son visage… Dans l’entrée, malgré l’insistance de Baptiste et l’odeur exquise du manger qui me parvenait depuis la cuisine, je déclinai par politesse l’invitation de passer à table. J’avais tort car, une fois dans la rue de Nevers qui était plongée dans l’ombre des maisons à l’étage, le froid qui me mordait la peau des mains et du visage me rappela au présent. La fatigue m’avait gagné et la faim me tiraillait le ventre. Je me mis alors en route à regret, empruntant le Pont-Neuf sous les arches duquel une eau sombre charriait de gros morceaux de glace gris et noir, couverts de terre par endroits. En dépit du froid extrême, tous les fiacres roulaient à cette heure. J’en hélai un.
(Page 98)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Lundi 5 janvier 1789
Au bas de mon immeuble, le fiacre tiré par un gros limousin roux aux épaules rondes et charnues stationnait devant la porte : la robe de l’animal et ses naseaux fumaient dans le froid. À l’intérieur de la voiture, je retrouvai Baptiste vêtu des mêmes habits que la veille, le regard droit, une profonde inquiétude fichée dans les traits du visage. Mis à part le salut d’usage, nous n’échangeâmes pas un mot durant le trajet. Poussant le rideau, je voyais les rues de Paris rendues grises par le froid extrême. Les gens que nous croisions avançaient les uns raidis, les autres courbés… Le bruit du roulement, le martèlement des sabots du limousin, les sons, résonnaient d’une façon encore inéprouvée à mes oreilles. Une sorte de sentiment de bizarrerie m’envahit. Me vint la pensée que mon travail pour M. Doudeauville devait en être la cause. Ce qu’il me demandait ne touchait-il pas à l’essence même de l’existence ? C’est-à-dire à ce que, le plus souvent, on évite de formuler même à soi tout d’abord. Par une pudeur inhérente à l’intégrité de la personne. C’est dire l’épreuve — pensais-je alors — qui nous attendait, lui et moi. Car j’étais homme de lettre et non écrivain.
…Un grand bol de chocolat fumant me fut apporté par Baptiste dont le visage demeurait aussi fermé que celui d’un portique. Comme enchâssé dans la chambarde des fenêtres, Paris qui demeurait tout gris s’offrait à mes yeux à la manière d’une estampe bien nette. Dans un geste machinal, je vérifiai la pose de ma perruque puis je goûtai au chocolat qui était toujours aussi fameux tout en prenant soin de ne pas me brûler la langue. La saveur du breuvage était exquise. Poliment, le maître des lieux patientait, m’invitant à prendre mon temps…
(Pages 100-101)

[années évoquées : 1769-1771]

(La deuxième séance du récit de Marc-Antoine Doudeauville, particulièrement intense et passionné, se conclut sans aucune notation de la part de Georges de Coursault.)

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

Mardi 6 janvier 1789
« Mais, bon sang de bois de bon sang de bois, à la fin des fins, il va se décider à se réveiller ! » Quand, à la longue déplongeant par degrés du sommeil, je pris conscience tout à fait de la situation, un cri rauque s’échappa de ma gorge….« Oui. Oui, voilà ! »…. Devant moi, massive, les joues empourprées, l’œil enflammé, la femme Bretonneau m’enjoignait de me presser. La vinaigrette — souffla-t-elle d’un ton de reproche méchant — était en bas qui m’attendait.
« J’arrive, Madame Bretonneau…. »
…Ayant aussitôt retrouvé un air aimable, une expression d’apaisement sur le visage, ma concierge hocha la tête, sa main tâtonnant derrière elle dans le vide puis trouvant la rampe de bois. Ah, c’était ce vent, toute la nuit ! Cet insupportable vent du nord qui avait hurlé sous mes fenêtres, balayant la rue Saint-Sauveur. Ce maudit vent qui m’avait longtemps fait endêver et empêché de dormir.
(Pages 185-186)

[années évoquées : 1772-1775]

Après avoir prononcé ces mots, Marc-Antoine Doudeauville se tut. Par la fenêtre, je vis que le ciel avait viré au gris. Le temps tournait à la neige. Plus aucun bruit ne me parvenait de dehors. Me retournant, je rencontrai le visage de mon hôte. Il me souriait. À la lueur des chandelles, de la fatigue et non de l’accablement pouvait se lire sur sa figure. Je posai ma plume et me levai.
(Page 274)

Valère Staraselski

« Une histoire française. Paris, janvier 1789 », De Borée, 2015, poche.

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Image concernant l’enceinte des Fermiers Généraux empruntée avec mon Ipad de « Sur les traces des enceintes de Paris, Promenades au long des murs disparus, par : Renaud Gagneux et Denis Prouvost, photos : Emmanuel Gaffard

(1) « L’inconcevable muraille, de quinze pieds de hauteur, de près de sept lieues de tour, qui bientôt va ceindre Paris en entier devait coûter douze millions ; mais, comme elle en devait rapporter deux par année, il est clair que c’était une bonne entreprise (…). Mais on connaît la manière de calculer des architectes ; et M. Ledoux a démontré à cet égard qu’il méritait d’être le premier de tous (…). Des figures colossales accompagnent ces monuments. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte ! » Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1782.

La nostalgie du futur, entre regrets et remords : une histoire française de Valère Staraselski I/IV

23 vendredi Oct 2015

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Valère Staraselski

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La nostalgie du futur, entre regrets et remords : une histoire française de Valère Staraselski

Entre regrets et remords, quel est le rôle de la nostalgie ? Ou alors, ce sentiment embarrassant, qui se nourrit de chagrin et de joies perdues… est-il vraiment projeté vers le passé ? N’est-ce pas du futur qu’on ressent la plus déchirante nostalgie ?
Ce n’est qu’une hypothèse, une piste de lecture, que j’ose parcourir en raison d’une sorte de fraternité politique et morale que je ressens instinctivement vis-à-vis de l’œuvre de Valère Staraselski et, en particulier, de son roman, publié la première fois en 2006, « Une histoire française. Paris, janvier 1789 » (Le cherche midi) que je viens de lire dans son édition de poche de 2015 (De Borée).
Je parle de « nostalgie du futur » tout en sachant que cela n’existe pas, quitte à rappeler ce que disait le grand écrivain Carlo Levi dans un de ses livres meilleurs : « Le futur a un cœur ancien ». D’ailleurs, toute l’œuvre littéraire et critique de Valère Staraselski est imprégnée de cet univers utopique qu’on nous a enlevé, je parle des idéaux socialistes, auxquels d’entières générations ont consacré leurs vies. Il s’agit du « soleil de l’avenir », installé au-dessus d’un horizon d’idéaux qui n’ont pas perdu d’actualité ni de nécessité et qu’on a mis trop rapidement de côté, en échange d’un monde qui bannit une dialectique réelle et démocratique entre différentes hypothèses d’évolution de la société, tout en s’engouffrant dans l’indifférence et la violence obtuse.
La nostalgie de ce « futur perdu » nous pousse alors à rechercher nos racines républicaines, à fouiller dans l’immense patrimoine culturel, philosophique, scientifique et moral que nous ont laissé nos prédécesseurs, à essayer de comprendre en dehors de tout préjugé les raisons des événements qui ont donné naissance à la réalité que nous habitons, nous livrant aussi des privilèges, des trésors naturels et culturels, et cetera.
L’avocat Marc-Antoine Doudeauville, protagoniste de ce roman passionnant et poétique, convaincu qu’il va mourir — ayant aussi le pressentiment, peut-être, des changements qui s’approchent (on est en 1789, six mois avant la prise de la Bastille) —, convoque auprès de son chevet un jeune écrivain, Georges de Coursault, lui demandant de transcrire noir sur blanc ses vingt-trois derniers ans à Paris. À quarante et un ans, il ressent la responsabilité de transmettre à la postérité tout ce qu’il a vu et appris autour de lui.
C’est un livre magnifique d’abord en raison de la sympathie humaine du personnage, dont on devine beaucoup plus de ce qu’il ne dit lui-même. Un personnage loyal, honnête, fidèle aux amis tout comme au Père Autun qui l’a élevé et suivi avec empressement même après son départ du séminaire de Rouen où il a grandi.
C’est un livre extraordinaire parce qu’à travers les mots de notre avocat nous sommes sans transition convoqués dans un Paris vivant ni plus ni moins que celui dont parlait Montesquieu dans les « Lettres persanes » ou Hugo dans ses « Choses vues ». C’est le même Paris qu’aujourd’hui, avec ces mêmes lieux charismatiques : d’abord le Pont Neuf et la place Dauphine ; ensuite la place de Grève en face de l’Hôtel de Ville, l’Hôtel Dieu, Notre Dame, la Seine avec ses bateaux… Dans ce contexte connu et dans un amour partagé entre l’auteur et le lecteur, on participe aux événements grands et petits qui font en même temps l’histoire des lieux et l’histoire de France entre 1766 et 1789.
C’est un livre qui me donne, chaque fois que je l’ouvre, de nouvelles émotions et suggestions. On revient spontanément vers ce livre, par vagues successives, soit pour évoquer les vicissitudes humaines de Marc-Antoine Doudeauville et de ceux qui faisaient partie de son entourage, soit pour retrouver des épisodes et des personnages historiques que cette écriture élégante et vive nous rapproche d’une façon extrêmement naturelle en nous invitant à les aimer, même et surtout en raison de leurs défauts humains. La liste est probablement infinie, mais j’avoue que je suis resté fort attaché à tout ce monde qui semblait vivre dans mon même temps, dans l’immeuble d’à côté, depuis l’immense et fragile Voltaire jusqu’au malchanceux Louis XVI, qui obtient lui aussi mon affection désintéressée.

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« Une histoire française. Paris, janvier 1789 » de Valère Staraselski est un livre qui défie les dérives littéraires de nos temps où les éditeurs priment le petit format et la fiction déracinée, très souvent violente et vulgaire. Avec le prétexte que le public ne lira que cela.
S’il y a une maladie qu’on peut appeler « manque d’écoute » ; si cette maladie amène à l’indifférence, pire, au refoulement de l’histoire… il ne faut absolument pas se rendre pour cela. Il faut, au contraire, briser le mur qui empêche les lecteurs de connaître les livres comme celui-ci, les soustrayant au risque d’être jugés de livres « difficiles », destinés à une élite de lecteurs avertis… D’autant plus que l’amour de Staraselski pour une lecture correcte et fidèle de l’Histoire se lie à la conscience des dangers venant des différentes interprétations qu’on exploite sur le corps de l’histoire même, donnant lieu à des tromperies et trahisons graves outre à de véritables dénégations.
Le véhicule d’une lecture ouverte à tout le monde, populaire, semble être le meilleur moyen pour que l’Histoire soit correctement visitée.
Dans l’esprit de Valère Staraselski, le roman est donc un moyen idéal pour assimiler une époque de notre histoire et s’y caler dedans… mais il ne faut pas courir… Il faut suivre le raisonnement des siècles passés, en écouter attentivement la voix. Tout comme dans un dialogue accompli, il faut donner à chacun des interlocuteurs, même si nombreux, la possibilité de s’exprimer jusqu’au bout, de raconter ce qu’ils ont traversé du commencement jusqu’à la fin, sans être ennuyeux, bien sûr… Mais il n’y a pas d’autres voies. Car la Babel linguistique, historique et politique profite toujours de cette habitude de se couper réciproquement la parole. L’analphabétisme « de retour » s’impose facilement, avec toutes ses redoutables conséquences, dans les peuples dérangés par l’excès de signaux contradictoires, lorsque les vérités fondatrices de la société humaine cessent de représenter un patrimoine partagé et chéri.

Comme le disait Gabriel García Márquez, « la vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient ». (1) « Vivre pour la raconter », le titre d’un des romans les plus passionnants de l’écrivain colombien, ou alors « revivre pour la raconter à nouveau » : cela pourrait efficacement expliquer un des aspects primordiaux de ce roman de Valère Staraselski.
Auparavant on avait besoin des écrivains, des bardes et des hommes de théâtre pour voir racontés les moments incroyables et les paradoxes de notre vie… pour en faire un patrimoine d’expériences communes, pour en tirer aussi une force collective ainsi que la capacité de réagir aux injustices, aux abus de pouvoir, à l’arrogance des dictateurs, et cetera. On avait besoin d’un filtre littéraire et gestuel pour raconter ce que nous avions vécu.
Maintenant, nous nous racontons notre vie tous seuls. Une vie illustrée dans des détails extrêmement riches et pourtant d’une façon qu’on ne pourrait plus fragmentaire et contradictoire… Aujourd’hui, dans tout récit autobiographique de l’existence qui change, il y a une contradiction croissante entre ceux qui « vivent pour la raconter » — sans trouver parfois le temps de le faire — et ceux qui « racontent ce qu’ils ne savent pas ». Mais il y a aussi, avec toute leur dignité, ceux qui préfèrent se tenir à l’écart, travaillant en silence sans qu’il y ait forcément la nécessité de tout traduire en communication et récit ouvert vers le monde.
D’ailleurs, ces deux vérités peuvent bien s’intégrer réciproquement dans une hypothèse de roman (et de vie) plus évoluée : « vivre pour la raconter tout en demeurant caché » : dans cette « histoire française », le jeune Georges de Coursault met noir sur blanc la vie de son aîné Marc-Antoine Deaudeville, pour rattraper le décalage de 23 ans entre 1766 et 1789 et retrouver aussi, dans la reconstruction de la vie intense d’un « témoin fiable, en dehors de la mêlée », les raisons de la Révolution désormais imminente. Un dialogue se déclenche, passionnant et précipité, comme dans les meilleurs couples de l’histoire, comme il arrive aussi pour les deux clowns ou les deux policiers : l’un vit la vie et l’autre la raconte… Il faut se dédoubler même si l’on est tout d’un bloc !

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1) Le numéro deux
Le choix des deux narrateurs ayant deux destins parallèles (Doudeauville et Coursault) se relie à « l’esprit de conversation » de tous les romans de Valère Staraselski, à commencer par « Dans la folie d’une colère très juste » (L’Harmattan, 1996). Le duo soudé entre Marc-Antoine et Constance de Durbois est bien sûr nécessaire aussi à la survie et à l’enrichissement philosophique de tous les deux. Mais ce n’est pas le seul échange exclusif entre Marc-Antoine et les personnes qui lui sont indispensables. Dans tous les passages de sa vie, il se trouve engagé dans des rapports « à deux » : avec la vieille Élisabeth qui nourrit son enfance ; avec le Père Autun qui suit son adolescence en lui donnant une éducation sage et rêveuse à la fois ; avec Petit-Pot, son premier ami à Paris ; avec Claude Adrien Dunoyer, son chef et maître (2) ; avec Sébastien Bréhal, son ami du coeur et de l’intellect ; avec Julie, la dévote femme de chambre de la rue de Maçons ; avec Baptiste, son factotum et digne alter ego dans l’ombre ; avec André de Maisonseule, son ami éveillé, ouvert tous azimut sur le monde qui change ; enfin avec Georges de Coursault, son relais lancé vers le futur qu’il se voit dramatiquement nié. Autant de points de repère dans sa navigation qui serait, en manque de cela, aveugle. D’ailleurs, le numéro deux représente la transmission, la procréation et en même temps le décalage, la dialectique, et cætera.

2) Le juge et l’avocat dans le procès de l’histoire
Jusque de son premier roman, les personnages de Valère Staraselski incarnent souvent le rôle de l’avocat « des causes perdues », comme l’aurait dit mon père, avocat lui-même, par un sourire bienveillant. Cela me fait penser aussi, même si je ne suis pas un catholique observant, à la Madone « avvocata nostra », prête toujours à défendre les faibles et les exclus « contre » la justice de Dieu, trop rigide et absolue. Peut-être, en absence d’une Madone qui était sans doute l’expression du peuple, il n’y aurait pas été un Jésus à la voix alternative, simple, directe, que saisissaient au vol tous les hommes exclus du pouvoir et de la richesse.
Cette attitude de « défenseur dialectique et engagé » correspond parfaitement à l’histoire humaine et politique de Valère Staraselski. À partir de son adhésion au parti communiste, une « société » dont je connais bien les conditions et les richesses humaines et morales en delà des différences entre France et Italie. À combien d’idées reçues, violentes et offensantes, ont dû réagir un à un les militants de ce parti, qui était pourtant profondément enraciné dans les pays de l’Europe occidentale avec un rôle majeur dans la société et dans la culture ! Combien de brimades a pâti Louis Aragon, par exemple, avant d’être pleinement accepté comme intellectuel et poète !
(Je n’ai pas d’espace ici, mais je vois devant mes yeux, comme si c’était aujourd’hui, mon ancien professeur d’histoire et philosophie, Giuliano Manacorda, obligé de nous apprendre l’histoire de la façon la plus objective possible, sans jamais pouvoir exprimer ouvertement, au contraire de ses collègues, ses intimes convictions…)
Une telle exigence d’objectivité jusqu’au bout fait partie depuis toujours d’un style de vie et se transfère avec cohérence dans les textes de Valère Staraselski. Cela m’a fait penser beaucoup à Victor Hugo, à sa façon tout à fait différente et pourtant convergente de se positionner devant les événements de l’histoire…
La différence substantielle entre Valère Staraselski et Victor Hugo réside dans le rapport avec le lecteur. Victor Hugo se charge personnellement, en tant qu’auteur, de son jugement moral et humain, proposant au lecteur sa clé interprétative, tandis que Valère Staraselski — tout en laissant pleine liberté de s’exprimer aux sentiments ainsi qu’aux inclinaisons politiques et morales de ses personnages — se borne, dans son rôle d’auteur, à témoigner, à raconter de façon que le lecteur puisse en tirer tout seul les conclusions. Par contre, lorsque le récit a besoin de fouiller plus à fond dans certains passages de l’histoire de France, il arrive parfois que sa voix prenne le dessus sur la voix narrative de Marc-Antoine Doudeauville. Tandis que l’histoire est racontée de façon passionnée, mais toujours objective, comme en deçà d’une vitre ou d’une page de journal, les vies des personnages et notamment celle de Marc-Antoine Doudeauville sont protégées dans une aura de respect, selon le principe inébranlable que l’histoire appartient à tout le monde, tandis que la vie humaine est forcément une chose privée, rentrant dans le domaine exclusif de chaque être humain. Ce choix « réservé » et « pudique » freine un peu les lecteurs, désireux de partager jusqu’au bout les vicissitudes humaines des personnages qu’ils voient de toute évidence écrasées par les grands événements de l’Histoire. D’ailleurs, il faut reconnaître que cette « histoire française » est illustrée avec respect et mesure, les seuls moyens adaptés pour montrer efficacement, jusqu’au dernier instant, la complexité des phénomènes décrits sans faire recours à des jugements sommaires, tranchés avec la hache ou la guillotine…
Dans cette optique, le modèle des « Misérables » et de « Quatre-vingt-treize » de Victor Hugo constitue à mon avis un repère primordial pour ce roman ainsi que pour d’autres livres de Valère Staraselski.
Cependant, si les romans de Hugo sont en général des grands réquisitoires de la part d’un juge — Victor Hugo lui-même — qui s’efforce d’être juste et humanitaire jusqu’à l’obsession, Valère Staraselski donne la parole à un avocat. Celui-ci, se dérobant à toute rhétorique, montre combien il a intimement compris les causes profondes des événements dramatiques et irréversibles se déroulant sous ses yeux. L’histoire a besoin de son regard. Peut-être, s’il n’y avait pas eu Marc-Antoine Doudeauville, l’histoire ne se serait pas déroulée comme cela…

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3) Le personnage-clé de cette « histoire française »
En ce monde divisé et pourtant riche de contradictions que cette « histoire française » nous fait vivre et savourer jusqu’aux moindres détail de la vie quotidienne — le « Paris qui bouge »  de la seconde moitié du XVIIIe siècle, d’où va bientôt se déclencher l’étincelle du changement —, la figure centrale, Marc-Antoine Doudeauville, est un homme d’origines modestes, avec très peu de chances, au départ, de s’en sortir, qui évolue énormément s’appliquant à l’étude et au travail en même temps. C’est l’histoire d’un défi et d’un dépassement, voire d’un changement radical. Le prolétaire intellectuel devient un intellectuel bourgeois ou peut-être un bourgeois-bohémien aux solides bases philosophiques culturelles et morales. Il a bien sûr une conscience politique très profonde. Mais ce n’est pas seulement en raison de cela qu’il sent l’urgence de transmettre. Il y a un fort esprit dialectique en lui, avec le courage de douter.
D’ailleurs, cet homme qui a souffert pour s’affranchir et se libérer maintient toujours vif le souvenir de sa vie passée. Il y revient volontiers, avec respect et même nostalgie…

4) Le « personnel » est-il « écarté du politique »  ?
Si le « personnel » dans les romans de Staraselski est protégé, « écarté du politique », tout de même affleure dans chacun de ses personnages une exigence, de plus en plus marquée, d’affirmer ses problématiques existentielles…
Voilà une hypothèse « alternative » et « dialectique » que je me permets de lancer : « mais, en fin de compte, si l’on se trouve à mal parti, confrontés à l’hypothèse assez probable de devoir mourir, pour qui et pourquoi devrait-on avoir envie de raconter l’histoire qui s’est déroulée autour de nous, que nous partageons bien sûr avec passion en lui donnant peut-être quelques petits apports personnels ? Pour une postérité que nous n’avons pas procréée ? Pour transmettre quoi ? »
Je crois que Marc-Antoine Doudeauville désirait surtout transmette à Coursault, un jeune qui aurait pu être très bien son fils, ses propres joies secrètes. Et j’essaie de deviner sa principale joie secrète… À la mort de son « chef et maître », l’avocat Claude Adrien Dunoyer, en découvrant de façon abrupte et traumatique que celui-ci était son père, il apprend aussi que Dunoyer avait eu une relation d’amour fou avec une couturière, dont Marc-Antoine avait connu juste le nom de famille, Perrault. Marc-Antoine Doudeauville est en définitive fier d’être le fils de cette couturière. Cet amour caché, revenant à la surface, le bouleverse parce qu’il déstabilise le système de valeurs et de règles qu’il a toujours essayé de respecter.
Revenant en arrière dans la lecture, on se souvient à ce propos de Laurence, la couturière que son ami Sebastien Bréhal aimait éperdument…
Quant à la Fantine des « Misérables », à laquelle je pense spontanément, elle « avait la farouche bravoure de la vie ».
Dans la tragédie des Buddenbrook de Thomas Mann, le personnage principal, Thomas, assez ressemblant à Claude Adrien Dunoyer, plonge dans le scandale familier et social à cause de son amour partagé avec une fleuriste…
Et ce personnage de Julie ? Quel rôle a-t-elle dans la vie de Marc-Antoine Doudeauville ? Celui-ci a souvent besoin d’évoquer Julie, cette femme de chambre qu’il a connue quand il habitait dans la soupente de la rue des Maçons, tout comme il raconte, avec la même régularité de ses deux rencontres hebdomadaires qu’il consacre à son amie Constance de Durbois. Il parle de Julie avec un certain détachement imprégné de paternalisme, de Constance avec un respect qui ne se dément pas. Pour atteindre enfin le but professionnel de devenir un avocat reconnu, comme il le mérite, il est bien possible que Marc-Antoine Doudeauville ait renoncé à vivre publiquement son rapport avec Constance tout en renonçant, il me semble, à l’amour pour Julie. Bien sûr, cela dépendait beaucoup des mœurs et des sensibilités de son temps, ainsi que des règles en fait de mariage entre membres de classes sociales différentes. Mais Constance était trop en dessus de Marc-Antoine tandis que l’autre était trop humble. Donc, en définitive, il a mené jusqu’à l’accident sur le chemin de Belleville la même vie que son père. Une vie de satisfactions et de petits plaisirs dans laquelle était banni le mot liberté. En fait, le jour où il décide de briser le mur de silence et d’ouate que ses tuteurs avaient érigé autour de lui, lorsqu’il ose rendre visite à la sœur de sa pauvre mère, songeant peut-être que sa mère n’était pas morte lors de son accouchement et que cette femme Perrault était en vérité sa propre mère, vieille, mais encore en vie… Il est violemment renversé par un carrosse sur le chemin de Belleville…
La preuve de mon hypothèse ? Pendant les sept jours de son récit fouillé et constellé de merveilles historiques et littéraires, Marc-Antoine Doudeauville a trouvé bien le temps de dévoiler ses secrets au jeune écrivain-sténographe, y compris le coup de théâtre de sa véritable naissance, sans que son meilleur ami André de Maisonneuve ne fût jamais présent. Aurait-il tout avoué si celui-ci avait au contraire assisté à ses confessions ? Certes que non. Bien sûr, Maisonseule connaissait tout de cette mère Perrault, de cette tante qui vivait auprès du chemin de Belleville. Mais peut-être, il ne savait pas la raison de l’envie brusque de Marc-Antoine de la voir. Il avait besoin d’un nouveau repère, d’une complice pour s’autoriser à briser le cercle qui lui levait le souffle, à vivre de façon peut-être moins impeccable, mais plus sincère… (3)
Dans les dernières pages de cette « histoire française », apparemment hors danger, guéri avec toute la sympathie et le soulagement de ses lecteurs, Marc-Antoine Doudeauville pourra assister à la « rupture annoncée » de la Révolution, mais qui sait s’il assumera en futur des attitudes plus explicitées, en renonçant aux conforts du compromis ! Sera-t-il capable de choisir la liberté, pour lui aussi ? Ou alors, emporté par les événements, il oubliera tout pour se contenter d’avoir « tout raconté » ?

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Giovanni Merloni

Dans les prochains jours (lundi 26 et jeudi 29 octobre) je consacrerai deux billets à une brève sélection critique de quelques morceaux de cette « histoire française » pour essayer d’en rendre mieux l’histoire et l’atmosphère.

(1) Gabriel García Márquez, en exergue à « Vivre pour la raconter », son livre de mémoires d’enfance et de jeunesse.
Dans ce roman d’une vie, l’auteur fait revivre, à chaque page, les personnages et les histoires qui ont peuplé son oeuvre, du monde magique d’Aracataca à sa formation au métier de journaliste, des tribulations de sa famille à sa découverte de la littérature et aux ressorts de sa propre écriture.

(2) Celui qui lui a donné un nom similaire au sien et l’a secrètement aimé d’autant plus qu’il était issu d’un « grand amour ». On peut imaginer la grande émotion et satisfaction de Dunoyer en voyant sous ses yeux son fils grandir et progresser… d’ailleurs, le fait d’avoir amené Marc-Antoine à la fameuse séance de la flagellation du Parlement de Paris est sans doute révélateur…

(3) Le thème de la couturière qui s’efface complètement ou meurt tragiquement fait le pendant avec ce métier hyper social de l’avocat (le métier du père).
La mère de Marc-Antoine, « une femme Perrault » dont on ne saura jamais le prénom, était une couturière. Elle ressemble à la Fantine des Misérables… Laurence, la fiancée de Sébastien qui périt tragiquement lors d’une manifestation, elle aussi est une couturière…

Les cendres de Pasolini

04 dimanche Oct 2015

Posted by biscarrosse2012 in impressions et récits, portraits d'auteurs italiens

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Giorgio Muratore, Pier Paolo Pasolini

001_paso 1 180 Les cendres de Pasolini

Si je fouille dans mes souvenirs des années 1960, j’y trouve déjà, bien avant la date du 1er mars 1968, plusieurs épisodes et circonstances qui ont contribué au déclenchement, dans mon pays, des phénomènes politiques et sociaux tout à fait inédits des années « chaudes » de 1968 et 1969.
Il s’agit parfois d’événements que j’ai observés en première personne, comme l’occupation de l’université La Sapienza de Rome en avril-mai 1966, à la suite de l’homicide de l’étudiant Paolo Rossi devant la faculté de Lettres. Ce fut la énième preuve d’une tension qui montait depuis longtemps : entre les institutions universitaires, sourdes et rigides à toute demande de modernisation, et les étudiants, de plus en plus inquiets pour leur travail futur. Ce fut aussi, pour les étudiants, le tournant de la pleine et définitive prise de conscience : nous étions tous engagés, désormais, dans une confrontation politique majeure dont il fallait se charger.
Cependant, il faut attendre la journée du 1er mars 1968, marquée par les affrontements entre policiers et étudiants en face de la faculté d’architecture de Valle Giulia à Rome, pour assister au changement attendu. Une véritable « bataille » donnant lieu à son tour à l’explosion d’un phénomène qui allait bien au-delà de ce qu’on avait envisagé à la veille. Un phénomène, appelé synthétiquement « le ’68 », qui a touché dans le vif nos existences individuelles ainsi que les évolutions successives de la vie politique en Italie.

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Dans ma récente lettre à Giorgio Muratore, j’avais mis en évidence un épisode arrivé pendant une assemblée des étudiants, dans l’amphi de la Faculté, quelques jours après cette bataille. Dans le but de développer, dans les articles successifs, une réflexion sur notre expérience commune — le projet-livre titré « Droit à la ville » que nous partageâmes avec d’autres camarades — par rapport aux engagements que nous avons ensuite assumés, tel le travail d’urbaniste que j’avais entamé auprès de la région Emilia-Romagna à Bologne.
Une phase de ma vie brusquement interrompue, dans un contexte, celui de Bologne, qui a forcément changé avec le temps, qui représente, en tout cas, pour moi, la preuve que des choses très positives ont existé et résisté pendant longtemps. En même temps, je ne peux pas ignorer qu’il y a eu un moment où notre pays a cessé de progresser, une heure « x » à partir de laquelle l’on assiste au gaspillage des énergies et du patrimoine culturel et professionnel de notre génération (et des suivantes) jusqu’à échouer, aujourd’hui, dans un impressionnant « analphabétisme de retour », une véritable rupture dans le cercle vertueux du progrès civil et culturel dont l’Italie a été pendant longtemps un exemple unique.
Cela m’inquiète énormément, d’autant plus que je vois en cette régression le reflet de la série infinie des pas en arrière auxquels on a été confrontés au fur et à mesure que la corruption a pris le dessus en Italie. Cette corruption, ou décadence, ou dégénération, touchant désormais tout le pays, a bien sûr des raisons profondes et lointaines, qui mériteraient d’être fouillées à fond. Je ne saurais pas le faire, même si quelques éléments d’une telle analyse pourraient très bien jaillir de ce que j’ai vu et vécu personnellement au cours des années.
J’ai fait en tout cas, dans mon blog, le choix de me borner surtout aux aspects esthétiques ou spécifiques de l’activité des artistes, des architectes ou des urbanistes qui sont touchés inévitablement par lesdites transformations et régressions.
D’ailleurs, je ne peux pas « sauter » au thème spécifique de l’urbanisme et de ce livre collectif sur « le droit à la ville » sans m’interroger sincèrement, en dehors de toute emphase, autour de la « bataille de Valle Giulia ». Ce que je ferai dans une des prochaines publications du « portrait inconscient ».

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Aujourd’hui, ayant lu et relu plusieurs fois « Le PCI aux jeunes », le poème que Pier Paolo Pasolini adressa aux chefs du mouvement des étudiants au lendemain des affrontements, j’ai décidé de le traduire en français, le proposant ainsi pour une lecture qui se révélera, je crois, aussi intéressante qu’indispensable.
Ce poème de Pasolini contient plusieurs prémonitions. La polémique sur les policiers, dans lesquels il voit surtout de jeunes venant de familles pauvres et marginales, est connue. Cette polémique correspond d’ailleurs à son thème philosophique et poétique primordial. Allant en contre-courant par rapport au monde de la politique ainsi qu’à celui de la culture, Pasolini se revendique « anti-bourgeois », nourrissant ses chefs d’œuvre d’une vision, toujours originale et efficace, où le réalisme s’épouse à une idéologie de la catharsis et de la victoire morale du bien sur le mal et du beau sur le laid, même dans les situations les plus pénibles et douloureuses.
Pasolini a parfaitement raison quand il dit que les policiers ne s’identifient pas à l’institution policière. Il a aussi raison quand il affirme que la police intervenant dans une université… n’est pas la même police qui entre dans une usine occupée.
Et, bien sûr, il a raison lorsqu’il découvre dans ce mouvement des étudiants de 1968 un fond d’anticommunisme, voire de déception ou de méfiance envers ce Parti jusque-là charismatique.
Il s’agissait en tout cas d’un anticommunisme à l’italienne, où « l’ennemi PCI » était, comme le dit Pasolini, un parti « à l’opposition » qui respectait scrupuleusement les règles du système parlementaire dont il était le principal défenseur. Un parti qui avait d’ailleurs essayé, même dans les moments les plus dramatiques, de « ne pas accepter les provocations », évitant soigneusement d’affronter la police…
Donc, au-delà du choc émotif que les mots abrupts et sincères de Pasolini provoquent, on ne peut qu’adhérer au fond de ce que courageusement l’auteur des « cendres de Gramsci » déclare ou, pour mieux dire, proclame.
Et pourtant, en relisant ce texte quarante ans depuis la disparition violente de son Auteur, je dois avouer un sentiment d’angoisse. Pourquoi Pasolini, après avoir conseillé à ces jeunes « désemparés » de s’intégrer activement dans le plus grand parti de la gauche — pouvant se vanter d’une longue tradition de luttes et de conquêtes sociales et culturelles — a-t-il manifesté sa tentation personnelle d’abandonner de but en blanc sa foi irréductible dans la révolution, pour adhérer dorénavant à cette mode de la guerre civile ?
Tout le monde sait que Pasolini a été toujours en dehors de telles logiques, même s’il a mûri dans le temps, intérieurement et dans ses œuvres incontournables, une vision de plus en plus pessimiste des dérives probables que notre pays allait traverser. Sa vision, proche à celle de Gandhi ou Anna Arendht beaucoup plus qu’à celle d’Herbert Marcuse, philosophe à la page chez les étudiants de 1968, se relie d’ailleurs à l’idée de Gramsci d’une interprétation du verbe de Karl Marx cohérente à la réalité italienne, à ses âmes et cultures multiples. En plus, grâce à sa sensibilité à fleur de peau, Pasolini saisissait au vol le « jeu dangereux » qui se cachait dans l’esprit combattant des étudiants qui avaient participé aux événements de Valle Giulia.
Et il avait saisi aussi la faiblesse du pachyderme : ce parti communiste italien qui n’avait pas su ni probablement voulu ouvrir aux jeunes, se renouvelant comme les temps l’exigeaient.
Tragiquement, dans le final désespéré du message publié ci-dessous, la méfiance de Pasolini envers la capacité du PCI d’assumer jusqu’au bout ses responsabilités est plus forte que la haine envers les bourgeois, ses anciens ennemis.
Depuis la bataille de Valle Giulia et les manifestations qui suivirent, l’extrême droite des bombes et des coups d’État ne fut plus seule à menacer de l’extérieur notre république parlementaire et son précaire équilibre. Après une phase d’euphorie imprudente, caractérisée par un gigantesque mélange des genres, de nouveaux sujets se sont présentés sur la scène « à gauche de la gauche ». Avaient-ils l’illusion de « tout résoudre » et de « tout comprendre » comme « Les Justes » de Camus, ou alors, comme le dit Pasolini, voulaient-ils s’emparer du pouvoir tout court, par quelques raccourcis ?

Giovanni Merloni

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Le PCI aux jeunes ! [1]

Je suis désolé. La polémique contre
le Pci, il fallait la faire dans la première moitié
de la décennie passée. Vous êtes en retard, chers.
Cela n’a aucune importance si alors vous n’étiez pas encore nés:
tant pis pour vous.
Maintenant, les journalistes de tout le monde (y compris
ceux qui travaillent auprès des télévisions)
vous lèchent (comme l’on dit encore dans le langage
universitaire) le cul. Moi non, chers.
Vous avez des gueules de fils à papa.
Je vous haïs, comme je haïs vos papas.
Bonne race ne ment pas.
Vous avez le même œil méchant.
Vous êtes craintifs, incertains, désespérés
(très bien !) mais vous savez aussi comment être tyranniques, des maîtres chanteurs sûrs et effrontés :
là, ce sont des prérogatives petites-bourgeoises, chers.

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Hier, à Valle Giulia, quand vous vous êtes battus
avec les policiers,
moi, je sympathisais pour les policiers.
Car les policiers sont fils de pauvres.
Ils viennent de sub-utopies, paysannes ou urbaines qu’elles soient.
Quant à moi, je connais assez bien
leur façon d’avoir été enfants et garçons,
les précieuses mille lires, le père demeurant garçon lui aussi,
à cause de la misère, qui ne donne pas d’autorité.
La mère invétérée comme un porteur, ou tendre,
pour quelques maladies, comme un petit oiseau ;
les frères nombreux ; le taudis
au milieu des potagers de sauge rouge (dans des terrains
d’autrui, lotis) ; les bassi [2]
au-dessus des égouts ; ou les appartements dans les grands
bâtiments populaires, etc. etc.

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Et puis, regardez-les, comment s’habillent-ils :
comme des clowns,
avec cette étoffe rugueuse sentant la soupe
les intendances et le peuple. La pire des choses, naturellement,
c’est l’état psychologique qu’ils ont atteint
(rien que pour quarante mille lires le mois) :
sans plus de sourire,
sans plus d’amitié avec le monde,
séparés,
coincés (dans un type d’exclusion qui n’à pas d’égal) ;
humiliés par la perte de la qualité d’hommes
pour le fait d’être des policiers (quand on est haïs on haït).
Ils ont vingt ans, votre âge, chers et chères.
Nous sommes évidemment d’accord contre l’institution de la police.
Mais prenez-vous-en à la Magistrature, et vous verrez !
Les garçons policiers
que vous avez frappés
par un sacré banditisme de fils à papa
(attitude que vous héritez d’une noble tradition
du Risorgimento [3]),
ils appartiennent à l’autre classe sociale.

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À Valle Giulia, hier, il y a eu ainsi un fragment
de lutte de classe : et vous, chers (même si de la part
de la raison) vous étiez les riches,
tandis que les policiers (qui étaient de la part
du tort) étaient les pauvres. Belle victoire, donc,
la vôtre ! En ces cas,
aux policiers on donne les fleurs, chers. Stampa et Corriere della Sera [4],
News- week et Le Monde
ils vous lèchent le cul. Vous êtes leurs fils,
leurs espérance, leur futur : s’il vous reprochent
il n’organisent pas, cela c’est sûr, une lutte de classe
contre vous ! Au contraire,
il s’agit plutôt d’une lutte intestine.
Pour celui qui est au-dehors de votre lutte,
qu’il soit intellectuel ou ouvrier,
il trouverait très amusante l’idée
d’un jeune bourgeois qui flanque des coups à un vieux
bourgeois, et qu’un vieux bourgeois renvoie au cachot
un jeune bourgeois. Doucement
le temps d’Hitler revient : la bourgeoisie
aime se punir de ses propres mains.

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Je demande pardon à ces mille ou deux mille jeunes, mes frères
qui s’engagent à Trento ou à Turin,
à Pavia ou à Pisa,
à Florence et un peu à Rome aussi,
mais je dois dire : le mouvement des étudiants (?)
ne fréquente pas les évangiles ne les ayant jamais lus
comme l’affirment ses flatteurs entre deux âges
pour se croire jeunes, en se faisant des virginités
qui font du chantage ;
une seule chose les étudiants connaissent vraiment :
le moralisme du père magistrat ou professionnel,
le banditisme conformiste du frère majeur
(naturellement dirigé sur la même route du père),
la haine pour la culture de leur mère, d’origines
paysannes même si déjà éloignées.
Cela, chers fils, vous le savez.
Et vous appliquez cela à travers deux sentiments
auxquels vous ne pouvez pas déroger :
la conscience de vos droits (on le sait bien,
la démocratie ne considère que vous) et l’aspiration
au pouvoir.

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Oui, vos horribles slogans tournent toujours
autour de la prise du pouvoir.
Je lis dans vos barbes des ambitions impuissantes,
dans vos pâleurs du snobisme désespéré,
dans vos yeux fuyants des dissociations sexuelles,
dans l’excès de santé de l’arrogance, dans le peu de santé du mépris
(juste pour quelques-uns, une minorité d’entre vous, venant de la bourgeoisie
infime, ou de quelques familles ouvrières
ces défauts ont quelque noblesse :
connais toi même [5] et l’école de Barbiana [6] !)
Réformistes !
Faiseurs de choses !
Vous occupez les universités
tout en affirmant que cette même idée devrait venir
à des jeunes ouvriers.

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Et alors : Corriere della Sera et Stampa [4],
Newsweek et Le Monde
auront-ils autant de sollicitude
jusqu’à essayer de comprendre leurs problèmes ?
La police se bornera-t-elle à subir un peu de coups
à l’intérieur d’une usine occupée ?
Mais, surtout, comment un jeune ouvrier
pourrait-il s’accorder d’occuper une usine
sans mourir de faim dans trois jours ?
allez occuper les universités, chers fils,
mais donnez moitié de vos revenus paternels même si exigus
à des jeunes ouvriers pour qu’ils puissent occuper,
avec vous, leurs usines. Je suis désolé.
C’est une suggestion banale,
une provocation extrême. Ma surtout inutile :
parce que vous êtes bourgeois
et donc anticommunistes. Les ouvriers, quant à eux,
ils sont restés au 1950 et même avant.
Une idée archéologique comme celle de la Résistance
(qu’on aurait dû contester il y a vingt ans,
tant pis pour vous si vous n’étiez pas encore nés)
existe encore dans les poitrines populaires, dans la banlieue.
Il se trouve que les ouvriers ne parlent pas le français ni l’anglais,
et juste quelqu’un, malchanceux, le soir, dans la cellule,
s’est efforcé d’apprendre un peu de russe.
Arrêtez de penser à vos droits,
arrêtez de demander le pouvoir.
Un bourgeois racheté doit renoncer à tous ses droits,
bannissant de son âme, une fois pour toujours,
l’idée du pouvoir.

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Si le Gran Lama sait qu’il est le Gran Lama
cela veut dire que celui-là ce n’est pas le Gran Lama (Artaud):
donc, les Maîtres
– qui saurons toujours qu’ils sont des Maîtres –
ils ne seront jamais des Maîtres : ni Gui [7] ni vous
ne réussirez jamais à devenir des Maîtres.
On est des Maîtres si l’on occupe les Usines
non les universités : vos flatteurs (même Communistes)
ne vous disent pas la banale vérité : vous êtes une nouvelle
espèce d’apolitiques idéalistes : comme vos pères,
comme vos pères, encore, chers ! Voilà,
les Américains, vos adorables contemporains,
avec leurs fleurs ridicules, ils sont en train d’inventer,
eux, un nouveau langage révolutionnaire !
Il s’inventent cela au jour le jour !
Mais vous ne pouvez pas les faire, parce qu’en Europe il y en a déjà un :
pourriez-vous l’ignorer ?
Oui, vous voulez ignorer (avec la grande satisfaction
du Times et du Tempo [8]).
Vous ignorez cela en allant, avec votre moralisme provincial,
“plus à gauche”. Étrange,
abandonnant le langage révolutionnaire
du pauvre, vieux, officiel
Parti Communiste,
inspiré par Togliatti [9]
vous en avez adopté une variante hérétique,
mais sur la base de l’idiome référentiel le plus bas,
celui des sociologues sans idéologie.

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Vous exprimant ainsi,
vous demandez tout par les mots,
tandis qu’en ce qui concerne les faits,
vous ne demandez que des choses auxquelles
vous avez droit (en braves enfants de bourgeois) :
une série de réformes qu’on ne peut plus reporter,
l’application de nouveaux méthodes pédagogiques
et le renouvèlement d’un organisme de l’état.
Bravo ! Quels saints sentiments !
Qu’elle vous assiste, la bonne étoile de la bourgeoisie !
Enivrés par la victoire contre les jeunes hommes
de la police, contraints par la détresse à servir,
ivres pour l’intérêt de l’opinion publique
bourgeoise (que vous traitez comme le feraient des femmes
qui ne sont pas amoureuses, qui ignorent et maltraitent
le soupirant riche)
mettez de côté l’unique outil vraiment dangereux
pour combattre contre vos pères :
c’est-à-dire le communisme.
J’espère que vous l’avez compris :
faire les puritains
c’est une façon pour s’empêcher
l’ennui d’une véritable action révolutionnaire.

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Mais allez, plutôt, fous, assaillir les Fédérations !
Allez envahir les Cellules !
allez occuper les huis
du Comité Central : Allez, allez
vous camper Via des Botteghe Oscure [10] !
Si vous voulez le pouvoir, emparez-vous, du moins, du pouvoir
d’un Parti qui est pourtant à l’opposition
(même si mal fichu, pour la présence de gens
en de modestes vestes croisées, de boulistes, d’amants de la litote,
de bourgeois qui ont le même âge de vos papas dégueulasses)
ayant comme but théorique la destruction du Pouvoir.
Que celui-ci se décide à détruire, entre-temps,
ce qu’il y a de bourgeois en lui,
je doute assez, même avec ce que vous apporteriez,
si, comme je viens de dire, bonne race ne ment pas…
De toute façon : le Pci aux jeunes, ostia [11] !

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Mais, hélas, que vais-je vous suggérer ? Que vais-je vous conseiller ? Où est-ce que je suis en train de vous pousser ?
Je me repens, je me repens !
J’ai perdu la route qui mène au mal mineur,
que Dieu me maudisse. Ne m’écoutez pas.
Aïe ! aïe ! aïe !
victime et maître de chantage,
je soufflais dans les trombes du bon sens.
Heureusement, je me suis arrêté à temps,
en sauvant tous les deux,
le dualisme fanatique et l’ambiguïté…
Cependant, je suis sur le bord de la honte.
Oh Dieu ! que je doive prendre en considération
l’éventualité de faire, à votre flanc, la Guerre Civile
mettant de côté ma vieille idée de Revolution ?

Pier Paolo Pasolini

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TEXTE EN ITALIEN

[1] « Le Parti communiste italien aux jeunes !, publié par La Repubblica le 16 juin 1968, avec cette note : « La poésie de l’auteur des “cendres de Gramsci”, Les vers sur les affrontements de Valle Giulia qui ont déchaîné de dures répliques parmi les étudiants.

[2] habitations pauvres dont l’entrée se trouve à même la rue, caractéristiques de Naples.

[3] le mouvement idéal dans lequel plusieurs forces se sont identifiées tout au cours des guerres d’indipendance qui ont enfin abouti à l’Unité d’Italie.

[4] Deux entre les plus importants quotidiens italien de l’époque (avec La Repubblica)

[5] ce que nous tous héritons de Socrate

[6] glorieuse école populaire crée par don Milani https://it.m.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_Milani

[7] ministre de l’instruction publique en 1968

[8] quotidien de Rome (centre-droite)

[9] leader du PCI d’abord entre 1927 et 1934, ensuite depuis 1938 jusqu’à sa mort (1964)

[10] ancien siège du PCI à Rome

[11] exclamation, typique du nord-est de l’Italie, dont Pasolini était originaire (Friuli), ayant la fonction de souligner une affirmation conclusive et importante.

« Sur les toits d’Innsbruck » : le combat émancipateur de Valère Staraselski

24 dimanche Mai 2015

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Valère Staraselski

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« Sur les toits d’Innsbruck » : le combat émancipateur de Valère Staraselski

« Sur les toits d’Innsbruck » (Cherche Midi, 2015) ce n’est pas le premier livre de Valère Staraselski sur lequel j’essaie d’exploiter un commentaire cohérent et fidèle. Avant de le lire, j’imaginais en avance, sur la base des lectures précédentes (Le maître du jardin, dans les pas de La Fontaine ; Un homme inutile, L’adieu aux rois, Dans la folie d’une colère très juste), que je ne serais pas capable jusqu’au bout d’en rendre la richesse, la complexité et la poésie.
Peut-être parce que j’avais toujours découvert, en cet Auteur, derrière l’évidence de ses sujets et le courage de ses personnages, une façon tout à fait originale de voir les choses et ressentir l’essence de la vie.
Une attitude intime ou même secrète qu’à mon avis il préfère cacher plutôt que révéler. Une sorte de réticence et de pudeur qui fait l’unicité de son langage et sa force, obligeant le lecteur à une réflexion admirative et impuissante à la fois : comment fait-il à réaliser, à chaque fois, un nouvel équilibre, toujours prodigieux, entre le combattant et le poète, entre le critique littéraire engagé et le créateur, entre l’observateur sage et scientifique et le passionné de la langue ?
Je comprenais toutes ces vérités, j’en recueillais les preuves et finalement je n’étais pas vraiment capable d’expliquer pour quelle raison, au bout de la lecture des romans de Staraselski, j’en sortais toujours enrichi et ému, avec un esprit de solidarité et de partage inconditionnel que pourtant je ne réussissais pas à transmettre comme je l’avais souhaité.
Avec ce dernier roman, j’ai la sensation de découvrir finalement des clés évidentes, de saisir la cohérence entre le message moral, social et politique, toujours présent dans les livres de Staraselski, et l’histoire des hommes et des femmes qui leur donnent la vie. La pudeur est encore là, tout comme l’absolue liberté de la langue. Cependant, cette fois-ci, rien ne m’empêche de pénétrer à fond le sens de cette histoire ayant l’unité théâtrale d’espace, de temps et d’action justement au milieu des montagnes flottantes au-dessus de la vallée de l’Inn et de la ville d’Innsbruck en Autriche.

Mlle Wolf avançait sans bâton, petit sac au dos, lunettes de soleil et étroit chapeau posé sur sa chevelure châtain qu’elle portait courte, à la garçonne. De taille moyenne, bien proportionnée, dotée de petites oreilles rondes et de pommettes à peine saillantes, elle affichait en permanence une expression volontaire. L’air d’altitude, on ne peut plus pur, qui lui picotait l’intérieur des narines jusqu’à l’agacement parfois, et les rendait humides, la dopait.
…La grande aiguille de la pendule du refuge avait parcouru la moitié du cadran quand les éclats de voix de gamins ou bien les rires de randonneurs attablés finissaient par la tirer du sommeil…. Une fois debout, ses longues jambes pleines et ses fesses bien dessinées en faisaient une beauté. Elle saluait d’un sourire les jeunes gens du service, tous en habit traditionnel, et, réajustant son sac et son chapeau, quittait Hallerangerhaus. Elle repartait en sens inverse d’un pas qui paraissait à la fois contraint et décidé. Quelque chose de rêveur semblait accompagner chacun de ses gracieux déhanchements…

Plus en général, ce qui fait vivre librement les personnages — dans le respect des règles d’un roman joué sur les deux plans de la rêverie et de la conversation —, c’est le choix d’un pas en arrière. D’abord, Valère Staraselski s’écarte « tactiquement » de la première ligne du combat politique, s’éloignant de la ville de Paris et des grandes villes en général, des endroits d’où beaucoup d’espérances ont été chassées pour faire place à la solitude, à l’impuissance et à la pollution. Certes, Staraselski ne s’en éloigne que métaphoriquement et provisoirement, tandis que son porte-parole dans le roman, le français Louis Chastanier, se sent en devoir d’expliquer la raison de son abandon : il a attrapé l’asthme et cela l’oblige à se sauver dans les Alpes.
Mais son pas en arrière ne se borne pas à ce retour symbolique et politique à la nature. Car le lecteur a aussi le sentiment d’être invité dans un voyage à rebours dans le temps, dans l’histoire de la littérature et dans l’histoire tout court.
Voilà Chastanier et Katerine Wolf, la protagoniste absolue du roman, foudroyés depuis le premier instant sur la route de Damas avant de se transformer en « couple de promeneurs solitaires » disposés à rêver à l’unisson selon l’esprit de Goethe ou de Jean Jacques Rousseau.

…Le regard droit devant elle, Katerine Wolf avait juste remarqué un homme en short, penché en avant, le pied calé sur l’arrête d’une roche… Et, quelques secondes plus tard, lui était parvenu le son d’une voix qui l’avait hélée en ces termes : « Que comptez-vous faire de toute cette force, mademoiselle?… Veuillez m’excuser mais je voulais vous demander… C’est encore faisable, le Glungezer, à cette heure ? »
« Vous êtes un original, vous !… Bien sûr ! Ce n’est tout de même pas l’Annapuma ! … Mais s’il s’agit d’attraper la dernière descente du télésiège, alors mieux vaut ne pas trop traîner ! »…
Aussitôt dit, aussitôt fait, ils se mirent en route comme s’ils se connaissaient depuis toujours. L’espèce de fraternité des montagnards s’imposa d’emblée entre eux.

Voilà que la longue discussion conclusive entre Chastanier et le père communiste de Katerine évoque immédiatement le « calme » des rencontres d’Yalta entre Churchill, Roosevelt et Stalin et, en même temps, les dialogues superbes entre les deux officiers français et allemand dans La grande illusion de Jean Renoir.

M. Wolf… ajouta que, pour le passé… les expériences communistes ne pouvaient sérieusement pas être réduites à un mouvement liberticide et criminel. À une tragédie sanglante. De sa voix un peu lasse, il reconnut en revanche que ce mouvement avait été, trop souvent, une sorte de religion sans miséricorde. L’expression d’un volontarisme exaspéré, insensé ! Et il rappela le génocide khmer puis relata l’ordre du président Mao de détruire tous les oiseaux de Chine, car considérés comme nuisibles pour les récoltes… Aujourd’hui, on avait à faire à ces hypercapitalistes qui peuvent imaginer un monde dépourvu d’animaux sauvages mais surtout pas privé de l’omnipotence de technologies de destruction massive de ressources naturelles !
….L’opinion du Français était que la quête du profit, devenue le critère absolu, contribuait pour l’essentiel à fragmenter, à isoler, à compartimenter les sociétés des pays d’Europe autrefois plus solidaires. Incités à la recherche du bénéfice ou acculés à la survie, les individus se comportaient de façon égoïste et souvent cruelle, loin de toute moralité, n’hésitant nullement à léser autrui. L’insensibilité progressait à vue d’œil. L’explication résidait, à ses yeux, dans cette réalité que la période de relative stabilité économique et d’aisance pour la classe moyenne était désormais bel et bien révolue.

En creusant encore plus dans cette hypothèse du pas en arrière, que j’espère ne déplaira pas à l’auteur de ce livre magnifique, je vois en cela, moins dans l’esprit que dans la forme élégante et insouciante, un retour au roman philosophique du XVIIIe siècle, ayant en Diderot et Voltaire les représentants les plus évidents.
Valère Staraselski adopte cet artifice, car il ne saurait pas séparer l’histoire de ses personnages de leur contexte, donc de l’histoire où ils sont objectivement plongés. D’ailleurs, le thème primordial de son engagement politique et moral, aujourd’hui, est celui de soutenir la bataille dure et difficile contre la destruction progressive de la nature et de la culture tout en scrutant les horizons brisés et flous de la vieille Europe. Cela n’a pas importance si l’Autriche n’a pas toujours été un modèle de démocratie et de liberté. Ce qui compte, maintenant, l’Autriche est sans doute le pays européen qui se charge plus que les autres de la protection de ses forêts, donc de ses poumons et de son corps sain.
Avec ce choix « politique » et « structurel », notre auteur ne s’oblige pas à d’autres pas en arrière. La langue élégante et poétique qui se déroule au cours des randonnées de Louis et Katerine et de ses moments aventureux ou dramatiques est la langue de nos jours. Une langue extrêmement dépouillée et musicale, qui réussit parfaitement à reproduire les voix des acteurs qui entrent en scène avec leurs exactes nuances et caractéristiques.
On reconnaît d’ailleurs dans ce roman, encore plus que dans les précédents, un flux poétique constant, avec une prodigieuse justesse des émotions sentimentales et amoureuses qui font évoluer la rencontre entre Louis et Katerine vers une entente profonde, dans un crescendo sobre et romantique à la fois. Tout cela est parfaitement cohérent avec la structure narrative, basée, comme je le disais, sur les deux niveaux de la rêverie et de la conversation philosophique. D’ailleurs, la structure même du roman ne fonctionnerait pas si bien s’il n’y avait pas, en contrepoint, cette conversation humaine, irrationnelle et sentimentale.
Le choix de la ville d’Innsbruck et de ses montagnes comme théâtre du roman est aussi extrêmement important. Car cette région de l’Autriche d’au-delà des Alpes a été miraculeusement épargnée vis-à-vis de la violence destructrice de l’homme qui ne cesse de transformer des zones de plus en plus vastes de la planète en immenses poubelles à ciel ouvert. Et cette retraite idéale et privilégiée amène avec elle la conscience d’une redoutable menace. La beauté de la nature, l’enchantement des forêts et des montagnes en dessus des trois mille mètres ont la même importance narrative de la beauté de la jeune femme née au lendemain de la chute du mur de Berlin ou la beauté d’un chevreuil. Ce sont toutes des beautés menacées : au cours de la narration, on est pris par le sentiment de la mort aux aguets, prête à détruire le petit bonheur, le rare équilibre qu’on essaie de savourer et s’accorder tout au long de cette « résistance silencieuse » qu’est devenue notre vie quotidienne. Une vie d’équilibristes sages, parfaitement conscients que rien n’est donné pour toujours, rien n’est escompté. Au commencement du roman, on apprend déjà, par quelques mots, que la vie de la jeune Katerine a été marquée par une intervention chirurgicale qui laisse entrevoir une menace qui l’accompagnera toujours.
La mort brutale et sublime du chevreuil « quittant la vie avant terme » représente elle aussi un signal de précarité.

Ils demeurèrent de la sorte, sur le banc, longtemps, très longtemps à guetter. La pluie, qui avait menacé tout l’après-midi sans se montrer, s’était mise à tomber. D’un coup, ils l’entendirent puis l’écoutèrent fouetter les vitraux et tambouriner sur les bardeaux du toit. Dans cette rumeur d’eau, leurs regards se perdirent dans la contemplation des vitraux alors que l’obscurité se densifiait peu à peu et se répandait à l’intérieur de La Chapelle, gagnant bientôt le moindre recoin. Dans la pénombre naissante, le Christ en croix semblait couver des yeux l’animal blessé au pied de l’autel… À un moment, Katerine, qui frissonnait, se rapprocha jusqu’à se blottir contre Chastanier. Celui-ci l’accueillit d’un geste naturel empreint de douceur cependant qu’il songeait de manière obsessionnelle à l’œil du chevreuil. À cet œil désespérément ouvert. Terrible : animal ou humain, le regard de stupeur et d’incompréhension, de peur sans fin, de qui va quitter la vie avant terme.
…« Voilà ! » murmura l’homme en plongeant à plusieurs reprises la lame de son couteau dans la terre. Il renifla d’un coup sec et, se redressant, il fit le signe de croix. « Voilà », répéta-t-il plus haut, puis il recommença à se signer avant d’ajouter à voix très basse : « Elle a fini de souffrir. »

La disparition de Madame Schwab, la grand-mère empressée et discrète de Katerine, représente enfin la précarité de l’identification des gens avec les lieux.
Ce sera un hasard total celui qui amènera Louis Chastanier à s’installer à Innsbruck — dans une espèce de fuite orgueilleuse et de coupure radicale avec son passé —, donnant à sa jeune « compagne » Katerine l’envie d’y revenir. Sinon, la mort de Madame Schwab aurait sanctionné, pour les deux personnages et leurs familles, mais aussi pour les lecteurs, la mort de la mémoire de cet endroit unique.

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Giovanni Merloni

L’art de la conversation dans la poésie de Jean de La Fontaine II/II

20 mercredi Mai 2015

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Valère Staraselski

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L’art de la conversation dans la poésie de Jean de La Fontaine

…D’ailleurs, La Fontaine avait mille protections invisibles, qui venaient de ses deux amours. Les femmes, bien sûr, représentant pour lui un complément indispensable de son être en continuelle transformation. Les maîtres anciens, qui étaient eux aussi des « alter ego » dont il avait besoin pour avancer.
Les femmes sont ses Muses inspiratrices, capables elles seules de le plonger dans la rêverie et de faire éclater en lui la volonté d’aller au-delà, de dépasser lui-même :

Qu’un vain scrupule à ma flamme s’oppose
Je ne le puis souffrir aucunement,
Bien que chacun en murmure et nous glose ;
Et c’est assez pour perdre votre amant.

Si j’avais bruit de mauvais garnement,
Vous me pourriez bannir à juste cause ;
Ne l’ayant point, c’est sans nul fondement.

Qu’un vain scrupule à ma flamme s’oppose.

Que vous m’aimez, c’est pour moi lettre close ;
Voire on dirait que quelque changement
À m’alléguer ces raisons vous dispose :

Je ne le puis souffrir aucunement.

Bien miens pourrais vous conter mon tourment,
N’ayant pas mis au contrat cette clause ;
Toujours ferai l’amour ouvertement,

Bien que chacun en murmure et nous glose.

Ainsi s’aimer est plus doux qu’eau de rose :
Souffrez-le donc, Philis ; car, autrement,
Loin de vos yeux je vais faire une pose,

Et c’est assez pour perdre votre amant.

Pourriez-vous voir ce triste éloignement ?
De vos faveurs doublez plutôt la dose.
Amour ne veut tant de raisonnement :
Ce point d’honneur, ma foi, n’est autre chose

Qu’un vain scrupule.

(Jean de La Fontaine, Rondeau redoublé, 1671)

Les maîtres du passé l’accompagnent dans son parcours vers la gloire en lui fournissant des histoires, des petites phrases, et par elles le sens de la continuité, la valeur même de la culture.
Car il n’y a pas innovation sans un rapport fort et sincère avec la tradition. Chacun choisit ses repères, ses amis au milieu de milliers de voix « clamantes in deserto ». Virgile réécrit Omère en faisant un chef-d’œuvre immortel qui n’a plus rien à voir avec le poème de son maître,  dont il garde pourtant l’esprit, le message éternel. Dante a besoin de Virgile pour parcourir ensemble ce voyage à rebours dans le passé lointain, où Virgile peut lui donner des renseignements utiles, et dans le passé voisin, où c’est Dante qui fait le guide à son guide. La Fontaine unit en lui l’esprit créateur du poète à l’esprit pragmatique de l’observateur de son temps et de tout ce qu’on lui offre, en particulier l’immense héritage de la culture grecque et latine. Il ne se borne pas aux plaisirs de l’invention poétique, mais se charge du passage du témoin du passé d’une rive à l’autre. En ramenant jusqu’au monde des vivants les œuvres des grands du monde des morts — car les anciennes langues grecque et latine sont de plus en plus réservées à une caste d’intellectuels très éloignés de la vie réelle —, il est bien conscient qu’avec lui une nouvelle langue française est en train de se former. Il en est le principal modernisateur. C’est cet aspect qu’on devrait regarder aujourd’hui avec une particulière attention. La Fontaine, en réécrivant de but en blanc beaucoup de textes anciens (par exemple Les amours de Psyché et de Cupidon, publié en 1669, tout de suite après les Fables de 1668), leur a donné une nouvelle vie. Ce que les traductions fidèles, mot par mot, ne réussissent jamais à faire.
D’ailleurs, pour avoir la grâce d’être accueilli, reconnu et finalement aimé, il faut aimer, aimer sans réserve. « Amor ch’a nullo amato amar perdona », dit Dante Alighieri : « tous ceux qui sont aimés, aiment à la fois ». Et La Fontaine aime sans réserve ses Muses inspiratrices aussi passionnément que ses œuvres immortelles, dont il devient, grâce à son amour sincère, le guide. Comme Dante recommandait Virgile, La Fontaine recommande Juvenal et Platon, Phèdre et Boccace.
C’est l’art de la conversation. C’est aussi l’anticipation du « contrappunto » en musique. La dialectique au service du plaisir de se plonger dans une histoire, qu’il soit prévu pour elle une chute de sagesse ou qu’il ne le soit pas. Une dialectique théâtrale, qui offre à tous ceux qui partagent l’évènement de l’interprétation du texte à haute voix, d’abord la consolation du rythme magique des mots, ensuite un primordial sentiment de partage. Une force se déclenche, qui n’est pas du tout soumise aux règles plus ou moins absolues que le pouvoir au dehors du théâtre impose. Et c’est la force d’une imagination sans préjugés et pleine d’anticipations vis-à-vis du procès de libération de l’homme qui va bientôt éclater.
De son temps, on a laissé à La Fontaine la gloire sans la lui reconnaître, on lui a laissé « molto onor, poco contante » comme à Chérubin partant à la guerre. Ceux qui se sont sentis obligés d’en abîmer la figure, comme Racine, avaient évidemment toujours peur que Jean de La Fontaine, après avoir été chassé en tant que poète de génie fût admis à la Cour pour son charme personnel. Et on a l’impression qu’il en avait même plus que les autres.

Giovanni Merloni

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P.-S. Les écrivains parlent de La Fontaine
. Que pensent-ils de lui ? 

(En allant, comme tout le monde, sur internet, j’ai trouvé des recueils de citations de grands hommes et d’hommes célèbres au sujet de La Fontaine homme et génie littéraire).

MAUCROIX (1619-1708) : « La Fontaine est un bon garçon,/ Qui n’y fait pas tant de façon./ Il ne l’a point fait par malice./ Belle paresse est tout son vice… »

MOLIERE (1622-1673): « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, le Bonhomme ira plus loin que nous. »

Madame De Sévigné (1626-1696) : « Faites-vous envoyer promptement les fables de La Fontaine, elles sont divines. On croit d’abord en distinguer quelques unes, et à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C’est une manière de narrer et un style à quoi l’on ne s’accoutume point. »

Charles Perrault (1628-1703) : « Il n’a jamais dit que ce qu’il pensait, et il n’a jamais fait que ce qu’il a voulu faire. Il joignit à cela une humilité naturelle, dont on n’a guère vu d’exemple ; car il était fort humble sans être dévot, ni même régulier dans ses mœurs, si ce n’est à la fin de sa vie qui a été toute chrétienne. Il s’estimait peu, il souffrait aisément la mauvaise humeur de ses amis, il ne leur disait rien que d’obligeant, et ne se fâchait jamais, quoiqu’on lui dît des choses capables d’exciter la colère et l’indignation des plus modérés… Non seulement il a inventé le genre de poésie où il s’est appliqué, mais il l’a porté à sa dernière perfection. » (Charles Perrault, Les Hommes illustres qui ont paru en France)

Louis Racine (1634-1699) : « …Un homme fort malpropre et fort ennuyeux… Il ne mettait jamais rien du sien dans la conversation ; il ne parlait point ou voulait toujours parler de Platon, dont il avait fait une étude particulière dans la traduction latine. »

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711) : « Les ouvrages de La Fontaine sont reçus avec des battements de mains. »

Jean de La Bruyère (1645-1696) : « Homme unique en son genre, modèle difficile à imiter ». « Un homme paraît grossier, lourd, stupide, il ne sait pas parler ni raconter ce qu’il vient de voir: s’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes, il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point: ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. »

Fénelon (1651-1715) : « La Fontaine a donné une voix aux bêtes pour qu’elles fissent entendre aux hommes les leçons de la sagesse. »

Voltaire (1694-1778) : « C’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés (…) ils iront à la dernière postérité; ils conviennent à tous les hommes, à tous les âges. (…) Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas; mais le duc de Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple que les héros de ses fables. Un prêtre de l’oratoire, nommé Pouget, se fit un grand mérite d’avoir traité cet homme de moeurs si innocentes, comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable des Animaux malades de la peste, qui s’accusent de leurs fautes: on y pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours; et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe. » (Voltaire, Le siècle de Louis XIV, ….)

Jean Jacques Rousseau (1712-1778) : « Composons, Monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire, avec choix, de vous aimer; de m’instruire dans vos fables, car j’espère ne pas me tromper sur leur objet; mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule, jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprend pas le quart, que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change et qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon. » (Émile, livre II)

Nicolas de Chamfort (1740-1794) : « Le style de La Fontaine est peut-être ce que l’histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. » (Éloge de La Fontaine, 1774)

Wolfgang Goethe (1749-1832) : « La Fontaine est en si haute estime chez les français, non à cause de sa valeur poétique, mais à cause de la grandeur de son caractère. »

Alphonse de Lamartine (1790-1869) : « On me faisait bien apprendre par coeur quelques fables de La Fontaine, mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie, ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient. »

Hyppolite Taine (1828-1893) : « C’est La Fontaine qui est notre Homère…il nous a donné notre oeuvre poétique la plus nationale, la plus achevée et la plus originale. »
« la fable est une mascarade; le simple déguisement des animaux en hommes fait sourire. Leur monde est la parodie du nôtre, et leurs moindres actions sont la critique de nos moeurs. La fable est donc par nature une comédie et le poète un railleur. »

André Gide (1869-1951) : « On ne saurait rêver d’art plus discret, d’apparence moins volontaire… on sent aussi qu’il y entre de la malice et qu’il faut se prêter au jeu, sous peine de ne pas bien l’entendre; car il ne prend rien au sérieux. »

Paul Valéry (1871-1945) : « Je ne puis souffrir le ton  rustique et faux [des contes de La Fontaine], les vers d’une facilité répugnante, leur bassesse générale, et tout l’ennui que respire un libertinage si contraire à la volupté et si mortel à la poésie. »

Jean Giraudoux (1882-1944) : « Les fables de La Fontaine ne nous montrent pas des hommes prenant des masques de bêtes, mais le contraire. Au-dessous du masque humain qui la couvre, demeure et vit sans trop se douter ce de que le fabuliste lui fait dire, la bête véritable. Au-dessous de cette avarice, de cette adulation qu’on lui impose, existe tout ce qui est félin, fauve, poilu, et parfois transparait d’une façon extraordinaire, écartant le déguisement humain; la candeur ou l’inquiétude animale. » (Les cinq tentations de La Fontaine)

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) : « La Fontaine fait des fables, ben qu’est-ce qui va en faire maintenant?.. Il n’y a rien à ajouter; c’est fait, c’est correct. C’est plein.. C’est ça, c’est tout.. Et pis après, bé dame, après, y a pus rien à faire. »

Pierre Clarac (1894-1986) : « Il est des artistes qui, fixés sur un seul objet, s’efforcent; dans une contemplation immobile, d’y retrouver l’essence de la réalité et les secrets de l’univers. D’autres, tentés par tous les rayons et tous les reflets, dociles à tous les souffles, ne voudraient rien laisser au monde en dehors de leur oeuvre: Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle. Ils promènent à la surface des choses un émerveillement que n’abandonne jamais une secrète défiance. Jouir de tout sans s’attacher à rien, c’est leur devise; c’est celle de La Fontaine. Et c’est pourquoi son oeuvre est à la fois si enjouée et si amère. »

Georges Pompidou (1911-1974) : « La Fontaine, maître dans l’art classique de « faire difficilement » des vers faciles. »

Marc Fumaroli (1932) : « S’il est un lieu où tout le « siècle d’Auguste » vient se résumer, avec toute sa lyre et ses couleurs contrastées, c’est bien dans les Fables, où Virgile, Horace, les élégiaques, retrouvent leur voix sous celle de Phèdre et d’Esope, et où Ovide, qui a chanté tant de métamorphoses d’hommes et d’animaux, revient avec une tout autre séduction alexandrine que chez Benserade ou chez Du Ryer.  Lieu d’affleurement de tant de richesses contradictoires de la tradition poétique  française, les fables s’offrent en outre le luxe de réverbérer dans toute leur diversité les saveurs de la poésie romaine à son point de suprême maturité. Il y a bien quelque chose de pantagruélique dans l’art de La Fontaine, le plus érudit de notre langue; mais ce qui se voyait chez Rabelais, ce qui était voyant chez Ronsard, s’évapore chez lui en une essence volatile et lumineuse, où des visions dignes d’Homère apparaissent, et ne se dissipent pas. Le génie d’une langue et celui d’une culture millénaire se concentrent ici en un point où la justesse de la voix et celle du regard suffisent à tout dire d’un mot. »

Pierre Desproges (1939-1988) :  « Voici une définition tirée du D.S.U.E de Desproges (Dictionnaire Superflu à l’Usage de l’Elite et des Bien Nantis) envoyée par un visiteur de ce site: Ysopet n. m. du latin ysopetus (ysopetae, ysopetam, ysopetorum) Nom donné , au Moyen Age, à des fables ou recueils de fables imitées ou non d’Esope les ysopets d’Anne de Beaugency, de Charles de Brabant de Zézette d’Orléans sont parmi les plus célèbres. Avec cet effroyable cynisme d’emperruqué mondain qui le caractérise, La Fontaine n’hésita pas à puiser largement dans les ysopets des autres pour les parodier grossièrement et les signer de son nom. Grâce à quoi, de nos jours encore, ce cuistre indélicat passe encore pour un authentique poète, voire pour un fin moraliste, alors qu’il ne fut qu’un pilleur d’idées sans scrupules, doublé d’un courtisan lèche-cul craquant des vertèbres et lumbagoté de partout à force de serviles courbettes et honteux léchages d’escarpins dans les boudoirs archiducaux où sa veulerie plate lui assura le gîte, le couvert et la baisouillette jusqu’à ce jour de 1695 où, sur un lit d’hôpital, le rat, la belette et le petit lapin lui broutèrent les nougats jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui prouve qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi. Essayez de vous brouter vous-même les nougats, vous verrez que j’ai raison. »

Marcel Gutwirth (vivant) : « …dans l’exacte mesure où la fable confère à la bête le don de la parole, elle l’arrache à son mystère, la satellise, modelée qu’elle se retrouve sur la patron des penchants humains — vanité, couardise, jactance, perfidie. Réciproquement, dans la mesure où, ces traits, elle a eu à les loger sous le pelage d’une bête, la fable, en nous transportant hors de nous-mêmes, nous dépayse d’autant, ouvre le champ à l’aventure. » (Un merveilleux sans éclat, La Fontaine ou la poésie exilée.)

Patrick Dendrey (1950) : « L’utile se marie ici à l’agréable, se métamorphose même en forme d’agrément conscient et accepté: il est utile de satisfaire le besoin de beauté et de jouissance gratuite des hommes — il le faut. Ainsi se définit une morale « supérieure » de l’apologue, assimilée au désir de poésie, désir de beauté et de gaieté, conçu comme geste de rupture avec la réalité par la fascination dont il nous charme — mais aussi par l’éveil de conscience que son ironie critique y associe sans contradiction ni césure: car l’apologue « réveille ». Cette double tâche relève du pouvoir de la gaieté, tout à la fois charmeuse et incisive. Et la philosophie supérieure des fables consiste donc en une sagesse de la gaieté qui pourrait se définir comme le charme d’un plaisir lucide en même temps que d’un plaisir de lucidité. »

G.M.

La vie, la poésie et le pouvoir : une liberté surveillée pour Jean de La Fontaine I/II

19 mardi Mai 2015

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Valère Staraselski

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La vie, la poésie et le pouvoir : une liberté surveillée pour Jean de La Fontaine  I/II

J’ai lu — et énormément apprécié — le livre de Valère Staraselski (« Le maître du jardin, dans les pas de La Fontaine », Cherche midi 2011) qui m’a donné l’occasion, à travers son portait admirable de Jean de La Fontaine, de réfléchir à l’œuvre de ce grand poète et à son importance dans la formation de la langue française moderne.
Cela à partir du thème de fond du livre de V. Staraselski, c’est-à-dire le « mystère » de la contradictoire fortune de Jean de La Fontaine, même de nos jours. Je ne veux pas répéter ici ce que Staraselski a très bien dit et fait comprendre dans son livre. Mais je voudrais expliquer, en un nombre limité de pages, à moi-même et aux lecteurs de mon blog, la destinée commune à la plupart des créateurs — peintres, poètes, écrivains, comédiens, musiciens — dont Jean de La Fontaine peut être considéré, sans doute, le représentant le plus illustre, ayant subi de lourdes (et mensongères) attaques à sa personnalité en fonction d’une stratégie de sous-évaluation de son originalité artistique. En recherchant le moyen d’entamer efficacement ce sujet difficile, j’ai d’emblée pensé m’adresser idéalement à José Saramago — prix Nobel de la littérature 1998 —, qui a d’ailleurs plusieurs points en commun au grand fabuliste de XVIIe siècle, pour lui demander son aide.

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Qu’aurait-il dit, Saramago ?

Outre à adopter, comme le faisait La Fontaine, une écriture dépouillée et non conventionnelle, déstructurée dans le but d’héberger l’expression libre de la langue orale, Saramago se sert toujours, comme le poète français, de l’artifice du déplacement et du renversement (parfois effrayant et scandaleux) du point de vue. Une véritable arme secrète, une clé inattendue pour révolutionner à priori les propos motivant ses formidables et inoubliables romans. L’exemple plus évident est dans L’histoire du siège de Lisbonne, où le protagoniste, un correcteur de brouillons parmi les plus soignés et fiables, n’en pouvant plus de ces histoires qui passaient sur son bureau, aussi incomplètes que présomptueuses, décide d’écrire un NON. Ce « non », placé au point décisif et crucial, fait déclencher une vision tout à fait différente de l’histoire du siège de Lisbonne au temps des Croisades, bouleversant toute interprétation héroïque et rhétorique du rôle de la religion chrétienne dans l’Histoire du Portugal et de l’Europe et reportant au centre de la scène une humanité pauvre, avec ses souffrances et ses passions concrètes.
À propos de la « fortune contrastée » de La Fontaine de son vivant — et de plusieurs jugements contradictoires sur son œuvre au cours des siècles suivants — j’ai imaginé que José Saramago se serait débrouillé ainsi : « Dans le siècle de Louis XIV, qui a été, en France, celui de la monarchie absolue, mais aussi de la Fronde et de la Contreréforme, l’État c’était lui, Louis XIV. En ces temps-là (pas tellement distants vis-à-vis de ce qui se passe aujourd’hui en certains pays d’Europe), beaucoup de choses tombaient dans le tabou de “l’affaire d’État”. La culture était elle aussi une affaire d’État. En ces temps-là, aucune forme de récit autobiographique (le “roman” étant encore inimaginable) ne pouvait être exploitée, de même que toutes les œuvres d’art pouvant se révéler porteuses d’une contestation quelconque. Dans un contexte comme ça, il ne faut pas s’étonner de l’accueil contradictoire des œuvres de La Fontaine et de l’homme La Fontaine. »

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La vie, la poésie et le pouvoir : une liberté surveillée

Quant à moi, je ne crois pas que La Fontaine pouvait envisager de « parler de soi » dans le sens que cette expression assume de nos jours. Cependant, il n’y a pas de livre ou d’œuvre d’art qui ne reflète pas son auteur. Et La Fontaine, même avec les artifices les plus compliqués, même réduit en autant de pièces que le nombre de ses animaux au visage humain, apparaît enfin lui aussi tout entier, avec son « esprit d’irrévérence ».
À partir de cette irrévérence, un précis circuit d’action et réaction se déclenche.
Au commencement de son parcours, La Fontaine aime ses Malherbe, ses Marot et se perd aussi dans l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Pourtant il est un poète classique déjà prêt à se rebeller vis-à-vis de toute vision figée du monde classique. Il n’aime pas la solitude, il croit dans la valeur de l’amitié, il est très sensible au charme féminin. D’ailleurs, il n’est pas indifférent aux plaisirs que la gloire peut apporter, donc il est ambitieux :
« On ne considère en France que ce qui plaît : c’est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. »
Lorsqu’il s’approche de la quarantaine, après une assez longue initiation à la littérature, il comprend qu’il n’est pas adapté à travailler dans le sillon de ses premiers maîtres. Il se sent aussi bien calé dans son temps que projeté en dehors.
Combien de poètes ont vécu une condition schizophrène pareille ? D’un côté les pulsions de la vie, parfois très simples et immédiates ; de l’autre côté, un engagement créatif continu, l’emmenant dans un délire riche d’anticipations.  Je pense par exemple à Pier Paolo Pasolini, qui passait sans difficulté apparente de la « vie difficile » et parfois « violente » à la dimension de la poésie créatrice. Je reconnais en Pasolini et La Fontaine une pareille force, tout à fait particulière. La force qui rend le lion capable de se mettre au niveau des autres animaux, ou qui donne le courage à la souris de défier l’éléphant.
Un beau jour, La Fontaine entrevoit son parcours à lui. Et c’est le parcours de la création libre, du déplacement. Il remonte à Platon, surtout, mais il emprunte à Phèdre ses fondamentaux. Il travaille durement :
« Vous apprendrez tôt ou tard que patience et longueur de temps font plus que force ni que rage… »
Il essaie de libérer la poésie de son temps de toute contrainte académique et métrique, de ses sujets dépassés. Mais, il cogne contre la barrière infranchissable des poètes courtisans et sans scrupules. Il voudrait aussi se lancer dans le théâtre, mais là aussi il rencontre des barrières insurmontables. (Les besoins d’amusement de la Cour laissaient vivre le théâtre, bien sûr. On avait d’ailleurs envie de poésie et de poètes à la hauteur de la grandeur de la France. Donc, on ne s’inquiétait pas pour le théâtre sérieux de Racine que le Roi et la Cour considéraient leur fleuron. Mais on accueillait favorablement aussi celui de Molière, car en fin de compte ce n’était que des mots lancés dans l’air. En tout cas, théâtre et poésie étaient marqués de près.)
Il « mélange » alors tout ce qui hante son âme et son esprit — la poésie, le théâtre, les dialogues de Platon et les anciennes fables de Phèdre — avec l’idée géniale d’aller à la rencontre de la tradition orale. De ce mélange naissent les Fables en vers. Grâce à la création de ce nouveau genre littéraire, considéré mineur et, pendant les premiers temps, inoffensif, sa grandeur peut s’épandre, en demeurant pendant longtemps largement inaperçue. Les Fables lui permettent de faire vivre un monde parallèle, celui des animaux, se traduisant en une vaste et articulée métaphore du monde des hommes (qui sont des animaux eux aussi). D’un côté, la ressemblance de chaque homme à un ou plusieurs animaux, le fait d’en assumer les habitudes et les vices — habitudes et vices qu’on ne peut pas condamner sans appel chez des êtres qui ne sont jamais consciemment méchants —, nous amène à comprendre l’homme sinon à le justifier au nom de son « naturel » et de ses penchants spontanés. De l’autre côté, le plus inquiétant, les animaux ressemblent aux hommes. Il suffit de lire Les Animaux malades de la peste, comme nous conseille Voltaire :
« Selon que vous serez puissant ou misérable/ Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Cette sagesse des Fables, « païennes » ou, si l’on veut, « laïques », qui comporte, pour l’homme, l’absolution d’une partie considérable de ses fautes, est sans doute un des éléments du consensus que La Fontaine a obtenu déjà de son vivant.
Dans les Fables, il réussit d’ailleurs à rendre sous forme de message assez compréhensible les arguments les plus difficiles et complexes. Il part (comme Michel Ange) d’une masse informe de suggestions et d’idées, à l’origine obscures et complexes, pour arriver à des expressions tout à fait claires et limpides.
Pour La Fontaine, les Fables se révèlent très tôt des outils formidables pour se battre contre le pouvoir absolu et incontournable que Louis XIV incarnait au plus haut niveau, s’imposant à travers un réseau capillaire de fidèles représentants et défenseurs de ce pouvoir même. Un système hiérarchique qui avait ses codes, ses mots d’ordre et évidemment sa propre culture. Il est donc bien compréhensible que La Fontaine protégeât ses découvertes comme l’on ferait pour une arme secrète.
Ensuite, il doit vivre ou mieux il doit survivre. Puisque son métier ne produit pas de richesse, il a besoin de mécénats, de travailler à l’abri. Il trouve en Fouquet son premier protecteur. Le duc de Bourgogne sera son dernier. Après la chute en disgrâce de Fouquet, La Fontaine a toujours vécu une gloire contrastée.
« Ce qui doit toucher les grands, ce n’est pas le prix des dons qu’on leur fait, c’est le zèle qui accompagne ces mêmes dons, et qui, pour en mieux parler, fait leur véritable prix auprès d’une âme comme la vôtre. Mais, Madame, j’ai tort d’appeler présent ce qui n’est qu’une simple reconnaissance. Il y a longtemps que Monseigneur le duc de Bouillon me comble de grâces, d’autant plus grandes que je les mérite moins. Je ne suis pas né pour le suivre dans les dangers ; cet honneur est réservé à des destinées plus illustres que la mienne : ce que je puis est de faire des vœux pour sa gloire, et d’y prendre part en mon cabinet, pendant qu’il remplit les provinces les plus éloignées des témoignages de sa valeur, et qu’il suit les traces de son oncle et de ses ancêtres sur ce théâtre où ils ont paru avec tant d’éclat, et qui retentira longtemps de leur nom et de leurs exploits. Je me figure l’héritier de tous ces héros, cherchant les périls dans le même temps que je jouis d’une oisiveté que les seules Muses interrompent. Certes, c’est un bonheur extraordinaire pour moi, qu’un prince qui a tant de passion pour la guerre, tellement ennemi du repos et de la mollesse, me voie d’un œil aussi favorable, et me donne autant de marques de bienveillance que si j’avais exposé ma vie pour son service. » (La Fontaine, À Madame la Duchesse de Bouillon, 1669)
Il ne pouvait d’ailleurs se comporter différemment, se tenant fidèle à son génie et à son personnage et cherchant, en même temps, la reconnaissance et l’acceptation de tout le monde. Il manifestait son aspiration aux faveurs du Roi, en se plaignant lorsqu’il s’en sentait exclu. C’est une petite faiblesse, tout à fait humaine, qu’on ne peut pas lui reprocher. Car au fond il est pleinement conscient de bénéficier d’un privilège. On ne l’empêche pas de publier et diffuser partout ses Fables, même si en elles est partout présent un très vif esprit de contestation du pouvoir de Louis XIV et de sa Cour. En tout cas, on ne le laisse pas tranquille. On déclenche une critique féroce contre lui, bourrée de mensonges et partis pris, avec le but de le tenir coincé dans ses labyrinthes.
La Fontaine vivait dramatiquement son exclusion du cercle élu des intellectuels agréés, parce que la nature même de son travail créatif avait besoin d’un terrain privilégié, d’un théâtre unique pour subsister. Et le théâtre, à l’époque de l’épanouissement majeur de son génie, était la France voulue et interprétée au suprême niveau par Louis XIV.
Ce n’est qu’une banale vérité, concernant la plupart des artistes en tout temps et en chaque lieu, même ceux qui se suicident. D’ailleurs, l’affrontement entre expression individuelle et pouvoir a toujours existé.
Ses œuvres poétiques, irrévérencieuses, au fond, envers la forme créditée et dominante, rencontrèrent d’un côté le refus net des intellectuels au pouvoir et de l’autre côté, le succès extraordinaire et croissant du public des lecteurs.
Pour faire front à cette contradiction, La Fontaine, au lieu d’attaquer pour mieux se défendre, a toujours préféré la dissimulation de ses véritables objectifs derrière un système de mensonges très complexe. Cette dissimulation ce n’était pas seulement une défense personnelle, un système pour protéger son œuvre. C’était sa raison de vie. En se déplaçant continûment du côté cour au côté jardin, de l’un à l’autre personnage de son « théâtre platonique » il a assumé sur soi — sur sa première et deuxième peau — les contradictions comiques et tragiques de l’humanité de son temps.

Jean_de_La_Fontaine Il ne reste qu’une seule question encore suspendue : pourquoi autant de personnages primés par la gloire et la reconnaissance ont-ils dû s’abaisser à dénigrer La Fontaine en tant qu’homme, à le décrire comme quelqu’un qui avait une personnalité assez modeste jusqu’à douter parfois de son intelligence ? Était-il muet ? On a une infinité de témoignages qui disent le contraire. Et alors ?
Je ne m’étonne de rien. C’est d’ailleurs la loi de la forêt, et la forêt c’est justement le lieu où les personnages de La Fontaine se mesurent réciproquement. On est tous jaloux de ce qu’on possède, qu’on a toujours peur de perdre. Surtout ce qu’on a obtenu sans effort, par distraction ou en cadeau. Nous sommes possessifs jusqu’à la violence avec nos femmes et ennemis violents envers ceux qui menacent de les enlever. Ce sont les mêmes réactions qui se déclenchent quand il est question d’un pouvoir ou d’une possible gloire. De quoi avaient-ils donc peur, les ennemis de La Fontaine ? Comme Salieri versus Mozart, ils avaient peur de son talent, ils s’agaçaient de sa facilité, ils éprouvaient une sincère haine devant son infaillibilité dans le choix des mots. Donc, dans l’impossibilité de censurer et mettre en prison des vers qui puisaient dans la sagesse populaire et dans la tradition classique, la plupart des intellectuels de l’époque ont travaillé pour coincer l’homme La Fontaine, pour l’amoindrir et le ralentir, sans pourtant réussir à l’arrêter.

Giovanni Merloni

VALENTINO ZEICHEN POETA ROMANO …

16 samedi Mai 2015

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Valentino Zeichen

Valentino Zeichen, un poète de Rome, habite encore, heureusement ! sous un abri provisoire mais digne au milieu des pins de Villa Borghese…

PIAZZA DI SPAGNA
ex porto di ripetta – piante facsimili

Di piazza di spagna
la scalinata ha pianta
a forma di farfalla
che per magia di specchi
sembra s’involò altrove
col suo calco riflesso
verso un gemello progetto.
Anche la scalettata
farfalla di marmo
dell’ex porto di Ripetta
ha spiccato il volo.
Causa una piena del Tevere
la barcaccia s’è arenata
in piazza di Spagna
e là è rimasta, semisommersa.
L’architetto Alessandro Specchi

ha riflesso appena un miraggio.

Valentino Zeichen

« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini

16 samedi Mai 2015

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Claudio Morandini

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« Rhapsodie sur un thème seul » de Claudio Morandini, Manni Editori 2010

Lorsqu’on est déjà à moitié lecture – de plus en plus captivante –, on dirait que ce livre n’ait pas été écrit d’un Italien, et surtout pas du Nord américain Ethan Prescott ou de son compagnon Carl Thalberg. Même pas d’un Russe – comme le compositeur Rafail Dvoinikov – ou d’une Russe – comme son assistante Polina. Une sorte de dépersonnalisation entraîne le lecteur, en traversant sa peau, ses gestes et comportements. Ce sont peut-être les premiers symptômes de la transmutation babélique qui nous emmènera tous vers une identité planétaire nouvelle et tout à fait inconnue. Et c’est aussi le choix primordial de l’écrivain italien Claudio Morandini, auteur de cette « Rapsodia su un solo tema », un roman qui n’a pas encore été traduit en français (il s’appellerait ici « Rapsodie sur un thème seul »), que j’ai trouvé très intéressant pour un vaste réseau de lecteurs — bien au-delà du seul contexte italien. Ce choix correspond, je pense, à la nécessité qui caractérise ce roman : dire la vérité, raconter l’histoire d’un artiste pur et génial qui survit au système de pouvoir soviétique, dire tout cela d’une façon qui ne soit pas donnée ni obligée. Dire, en même temps, la vérité sur la liberté présumée dans laquelle un musicien dudit occident libre, plus jeune, analyse l’obscur dossier de son mythe russe, en révélant au lecteur et à soi-même ce que lui coûte la survie dans le système actuel, déréglé et postmoderne, qui connaît maintenant aux États-Unis une phase problématique sinon désespérée. Dire tout cela n’est pas facile, cependant Claudio Morandini y arrive, grâce à la nonchalance par laquelle le protagoniste s’exprime en mots et actions. En plus, le deuxième choix, celui de tourner toute analyse et chaque événement autour du thème musical ou pour mieux dire de la musique tout court, représente un véritable défi. En même temps, la musique, cette hydre à mille têtes, offre à l’auteur la possibilité de faire jaillir la vérité à travers plusieurs registres et plusieurs tableaux. Et ce livre cesse bien tôt d’être la rapsodie sur un thème de Rafail Dvoinikov — thème insisté, exclusif voire obsessionnel qui serait la force et la disgrâce de ce compositeur. En réalité, c’est lui, l’auteur, qui structure son livre sous la forme d’une rapsodie. La musique est donc un personnage omniprésent du livre. Elle est aussi la colonne centrale qui en soutient l’architecture, du premier mot jusqu’au dernier. Mais ce livre va bien au-delà de cela. Le protagoniste du roman, le narrateur voyageur nord-américain Ethan Prescott, est un musicien assez créatif, intégré en même temps dans un contexte élitaire et privilégié où l’on a désormais autorisé à s’occuper d’un auteur russe très âgé, très peu connu en occident, qui a eu de grands succès quand il était jeune, mais n’a pas su correspondre aux désirs d’un système de pouvoir aussi stupide et méfiant que celui de l’U.R.S.S. après les années 20 : « Dvoidikov, hardi sur le pentagramme, a du apprendre l’art de déguiser son tempérament, de faire semblant qu’il n’était qu’un simple exécutant de directives d’autrui – sans jamais y réussir : dans cet échec est la grandeur de sa musique, qu’aujourd’hui nous pouvons lire comme un exemple — entre les plus évidents – d’un art aussi irrésistible qu’il échappe à son créateur même. » L’histoire de Rafail Dvoinikov, que l’auteur a tissée avec une singulière complexité de niveaux narratifs – du niveau minimaliste du journal plein d’idées d’Ethan Prescott à celui où le même Prescott nous raconte de façon émotionnelle et émotionnante ses rencontres parfois inquiétantes avec le musicien russe et Polina, son assistante et interprète ; du niveau des incursions de la musique techno dans le travail artistique du narrateur-voyageur-musicien à celui des “reportages du futur” d’un contemporain de Mozart et Gluck qui ose fréquenter théâtres et salles d’enregistrement du vingtième siècle – cesse bien tôt de se présenter comme l’histoire de celui qui a composé “L’antisymphonie”, la “Symphonie numéro zéro” et d’autres œuvres novatrices. Ce ne sont pas seulement les vicissitudes aussi terribles que vitales de Dvoidikov qui tapent sur une seule touche, ou, si l’on veut, sur un seul thème. C’est évidemment Ethan Prescott, capturé par son voyage intercontinental qui le catapulte dans un train très incommode qui fait la navette dans la Russie post-soviétique — en l’obligeant à la douloureuse recherche du sens de sa propre vie et de soi-même —, c’est lui l’auteur, avec Claudio Morandini, d’une rapsodie sur un seul thème, c’est-à-dire d’un chant très complexe où le but primordial est celui de placer l’homme – avec toute la matérialité de ses sentiments – au centre de la scène. C’est juste là au centre de la scène que nous découvrons l’aspiration intime de ce livre : l’artiste le plus fatigué de l’absence de communication entre ses attentes d’expression et de contact et son public distrait et hostile – fatigué aussi des difficultés d’avoir des interlocuteurs qui ne soient pas des murs ou des voix ensevelies dans de vieilles partitions — aura des chances lui aussi. Il est inévitable. Il trouvera dans des rencontres – importantes ou casuelles – une raison pour avancer, pour insister, pour espérer. Le point caché de ce beau roman réside enfin dans la nature tragique d’Ethan Prescott, qui est aussi le moi-narrateur. Il porte son homosexualité de façon tranquille, jusqu’aux derniers chapitres, lorsqu’elle devient la cause d’une incommunicabilité infranchissable. Il ne peut pas correspondre à un sentiment partagé. Cela est un revers constant dans la vie de tout le monde, un anneau fragile qui nous fait apercevoir, d’un coup, en lecteurs, le côté dramatique d’un malentendu, lorsque de vraies passions sont en jeu. À mon avis, dans cette histoire douloureuse, qui place enfin la très célèbre musique – qui est aussi raison de vie — dans la perspective de son amoindrissement, Claudio Morandini a voulu dire : Oui, c’est probable, la gloire n’arrivera jamais. Une véritable gloire n’appartient pas à ce monde-ci, elle arrive toujours à quelqu’un d’autre, comme la mort précoce. Tout cela est prouvé par les compétitions éternelles, les jalousies et les envies qui assombrissent dès toujours les grands génies pour garder la place, du moins dans le présent, aux médiocres, aux vendus, et cetera. Mais il faut faire attention ! Si un jour la gloire arrive exprès pour nous — car elle a décidé qu’elle veut correspondre à notre amour inépuisé, à notre cour interminable et pleine de chefs-d’œuvre —, à ce moment-là il faut être prêts ! Peu importe si la gloire nous sourit parce que nous sommes adroits ou beaux et fascinants ou pour la somme de tout cela. Il nous peut arriver de provoquer l’amour de quelqu’un que nous avons rempli d’attentions. Il peut arriver, par conséquent, que la gloire, appelée Polina dans le livre, tombe amoureuse. Elle est convaincue, elle est prête, elle désire qu’on la ravît, qu’on l’emmène, avant d’être, comme on dit souvent de la gloire, chevauchée.

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Claudio Morandini

Ethan Prescott ne peut pas aimer Polina, car il est homosexuel. Mais cette passion qu’il a provoquée en elle ne le laissera pas tranquille. Ici la distance se reproduit entre l’artiste qui voudrait communiquer et le monde tout à fait indifférent. Une grande illusion se brise, la plus résistante certitude tombe, que nous avions gardée depuis nos années au lycée : les vers de Dante ne sont pas toujours vrais :

« Amor ch’a nullo amato amar perdona, mi prese del costui piacer sì forte, che, come vedi, ancor non m’abbandona. » « Amour, qui force tout aimé à aimer en retour, me prit de la douceur de celui-ci que, comme tu vois, il ne me laisse pas. » (1)

Mais, lorsqu’on arrive à la dernière page, avant la postface, le livre nous propose une nouvelle suggestion, totalement opposée. La gloire c’est nous, peut-être, car nous avons eu toujours un peu de gloire. Et si nous ne sommes pas capables de la donner à ceux qui nous aiment, nous ne pouvons pas la prétendre de ceux qui ne nous aiment pas.

Giovanni Merloni

(1) Dante, Enfer V 103-105, traduction de Jacqueline Risset.

TEXTE EN ITALIEN

Les étoiles s’étiolent « … et Alice Tao se souvint du futur » : un roman de David Elbaz, homme de science et écrivain

14 jeudi Mai 2015

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Hôtel de Massa : Tapisserie d’Aubusson sur un carton de Georges Rohner, 1956, dépôt du Mobilier national : « George Sand assise avec son éventail, pose-t-elle pour le tableau ? Elle est avec Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas. » 

Récit de l’entrevue, mardi 10 mai 2011 entre l’astrophysique et la littérature, près de la Société des gens de lettres, hôtel de Massa (« Quand la fiction vient aux scientifiques »)

Mardi 10 mai dernier, Pierrette Fleutiaux et Élisa Brune ont rencontré David Elbaz (« Et Alice Tao se souvint du futur », Odile Jacob 2010), Roland Lehoucq (« Mission Caladan, les tisseurs de vie », avec Claude Ecken, Le Pommier 2010), Jean-Pierre Luminet (« Les bâtisseurs du ciel, l’intégrale », Lattès 2010) et Michel Cassé (« Cosmologie dite à Rimbaud », Jean-Paul Bayol 2007).
Cela a été un événement mémorable, d’abord pour moi, ayant pu toucher des yeux et des oreilles, pour une fois de plus, ce que j’avais imaginé et prévu avant de m’installer en France. Je n’oublie pas que nous vivons dans cette planète menacée, dans une Europe en crise d’identité, et dans une France aussi, en train de subir elle-même — au nom surtout de l’argent, mais aussi d’idées « neuves » jaillissantes de nouvelles formes d’arrogance du pouvoir —, « d’incursions » et de « troubles » très inquiétants ayant pour cible ses institutions culturelles.
Cependant, on doit reconnaître la présence en France d’un « contexte » encore assez vivant et tout à fait « jeune », qui ne cesse pas de travailler dans la bonne direction d’un « progrès humain » et d’une grande disponibilité de la science à « s’interroger sur elle-même » et sur sa fonction de « pont » entre le passé et le futur.
C’est cela que j’avais imaginé, quand j’étais encore en Italie et mes connaissances de la France n’étaient liées qu’à mes lectures, à mes voyages et à certaines amitiés. Je pouvais me tromper, aidé en cela de nombreuses idées reçues qu’alimente une substantielle incompréhension réciproque entre les deux pays cousins, l’Italie et la France. Heureusement, au fond de ma conviction, maintenant je m’en rends compte, il y avait le sentiment que dans la patrie des belles-lettres les « mots » étaient encore respectés, même dans cette barbarie contemporaine qui semble tout emporter.
J’attends une autre occasion pour parler davantage de ce qui est en train de frapper gravement ma patrie, l’Italie. Un berceau de culture universelle et de « mots » immortels, elle est maintenant défigurée et presque meurtrie dans son essence intime. On nous a enlevé la vérité des mots, le sens des mots, la force des mots, en une Babel qui semble avoir la force destructrice d’un trou noir.
Mais, comme j’ai promis, je m’arrête là. Je reviens à l’occasion de ce 10 mai 2011 où j’ai eu la chance de participer à une rencontre entre science et littérature ou pour mieux dire, entre hommes de science qui sont aussi des écrivains et une multitude de personnages — écrivains, poètes, critiques littéraires et simples amants de la littérature — ayant comme repère la Société des Gens de Lettres et l’Hôtel de Massa.
L’idée, géniale, mais aussi « magique », si on peut le dire, de cette rencontre, a été de Pierrette Fleutiaux, une écrivaine autant reconnue qu’aimée d’un vaste monde de lecteurs. Elle nous a expliqué que depuis des années la SGdL est hébergée dans l’hôtel de Massa, qui se trouve juste à côté de rue du faubourg Saint-Jacques dans le même emplacement du célèbre Observatoire de Paris. Il fallait « mettre en relation » deux mondes contigus, qui partageaient le même jardin et qui, du reste, étaient déjà représentés ensemble dans la tapisserie accrochée au fond de la salle (où figurent, entre autres, Honoré de Balzac, Alexandre Dumas et François Arago). Pierrette Fleutiaux n’a pas voulu trop ajouter, en sachant bien qu’on aurait assisté à de surprises au fur et à mesure que les écrivains-hommes de science se seraient présentés, avec leurs livres et formidables expériences.
La réunion a été surtout une occasion pour partager le bonheur, voire l’attitude ironique et confiante qui jaillissait de toutes les interventions. Les astrophysiciens, ces hommes spéciaux passant leur vie à scruter le ciel absorbés par un travail obscur, mais aussi enthousiasmant, obligés presque à avancer parmi trous noirs, quasars, galaxies et calculs incessants de distances et de vitesses, sont aussi des hommes en char et os, dont la sensibilité, loin d’être amoindrie par ce travail ultrascientifique, en est au contraire exaltée.
Tous les quatre astrophysiciens-écrivains, que Pierrette Fleutiaux a invités ce 10 mai dernier, partagent un sentiment commun : communiquer aux autres leurs découvertes, mais aussi leurs inquiétudes. Ils sentent d’abord la nécessité de briser un mur de primordiale incompréhension, car les questions en jeu — comme d’ailleurs la plupart des questions dont la science s’occupe — ne regardent pas seulement les gens directement et professionnellement concernés. Ils sont aussi conscients de la nécessité d’un langage directe, qui ne soit pas une vulgarisation de leur savoir banale ou même amusante, mais se charge, au contraire, de la vérité, voire de l’essence problématique de ce savoir.
En empruntant les mots splendides que Michel Cassé dédie à Rimbaud, on pourrait dire que « tandis que les étoiles s’étiolent, les mots deviennent abstracteurs de quintessence et de vie ». Les mots sont les étoiles dans l’univers des hommes. Ils sont aussi de véhicules dont on ne peut pas se passer si l’on veut lancer la connaissance de l’espace dans l’espace des humains.
Néanmoins, combien de trahisons ou d’éloignements de la vérité subit continument le travail des astrophysiciens. Ce n’est pas seulement un mur d’honnête incompréhension qu’il faut briser. Il faut rétablir, du moins dans certains contextes, un niveau commun de connaissance et d’évaluation des phénomènes dont les astrophysiciens s’occupent.

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Il faut considérer aussi, dans l’activité littéraire de ces hommes de science, un côté spécifique de « besoin » de sortir de la routine, de se débarrasser des expressions toutes faites, des formulations autant rigides qu’inadaptées à la communication. En plus, en traitant sans cesse d’étoiles et planètes aux noms suggestifs, qui ont évoqué dès la nuit des temps des vers immortels

« Che fai tu luna in ciel
dimmi che fai, silenziosa luna »

on peut bien comprendre la tentation, sinon la nécessité, de se plonger dans l’univers parallèle où les mêmes mots peuvent raconter voire expliquer différemment les mêmes choses.
« Je le déclare tout d’abord je suis double au suprême degré. Je souffre de dédoublement de la réalité, de strabisme intellectuel », dit autant efficacement que lyriquement dans son livre Michel Cassé. « Je ne me résous pas à l’idée que bleu est un nombre, une longueur fut-elle d’onde. Le langage des sensations (couleurs, sons, saveurs, odeurs, dites qualités secondes) est si pratique et poétique ! Du jour où j’ai obtenu une explication scientifique de la façon dont le soleil produit de photons, et du mécanisme de transformation des photons en électrons dans la rétine, je n’ai pas pour autant cessé de m’extasier devant le coucher de Phoebus à la crinière rougeoyante. Le caractère poétique des choses n’a point disparu, tout au contraire j’ai pénétré dans leur émouvante intimité atomique. J’ai l’impression de deux réalités, la réalité scientifique (sans cible, réellement, car générale) et la réalité sensible. Sans ou avec cible, je pourrais me définir comme un scientifique sensible. C’est un problème redoutable…. Parce qu’on a l’impression que les choses ne peuvent être à la fois comme la science dit qu’elles sont et comme elles sont données dans la perception ».
Donc, ces astrophysiciens généreux, qui sont aussi des écrivains extraordinaires et des poètes sensibles, ont besoin des mots soit pour mieux s’exprimer et se faire comprendre, soit pour se « consoler ».
Car rien n’est facile sous le ciel et même dans le ciel. Là-dedans aussi, il y a des mystères, des questions attendant des réponses, des guerres et de luttes de pouvoir.
Sévérin Boèce, entre 523 et 525, emprisonné et condamné à mort pour ses idées, écrit, dans un latin qui mêle la prose à la poésie, un livre mémorable, « De consolatione philosophiae », où la Philosophie, déguisée en femme providentielle et vénérable, l’aidera à se calmer, à sortir finalement de sa condition affreuse.
Dans notre cas, même si le mystère de l’infini est toujours présent dans les esprits des quatre astrophysiciens, la consolation des mots devient une nécessité surtout en certaines circonstances, où le « passage » des notions, des découvertes, ou des questions insolubles devient difficile, entre un monde et l’autre.
Comme nous dit Roland Lehoucq, ces gens de science, qui ne veulent surtout pas être laissés seuls, doivent apprendre à maîtriser « une aisance et une discrète touche d’humour qui rendraient digestes les propos les plus ardus ».

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« … et Alice Tao se souvint du futur » : un roman de David Elbaz, homme de science et écrivain

Cela dit, j’ai lu en premier « … et Alice Tao se souvint du futur » de David Elbaz (Odile Jacob 2010). Ce roman, qui n’a rien à envier à ses contemporains, m’a vraiment touché, non seulement par son élégance légère, mais aussi par sa formidable capacité d’entraîner, avec ironie et insouciance, une fonction primaire même si souvent sous-entendue : communiquer une problématique avancée et trouver dans les mots et dans l’histoire même du roman une consolation primordiale.
Sans trop entrer dans l’histoire racontée, j’ai trouvé un grand équilibre d’abord entre les personnages, ensuite entre les deux exigences dont on a parlé : celle de faire comprendre, celle de faire vivre une véritable histoire.
Un grand équilibre je le reconnais aussi dans les différents niveaux de langage que David Elbaz y a utilisé. Mais cela je le dirai après.
Le livre se déclenche, à mon avis, à partir de cette phrase :
« … le matin du vendredi 14 avril 2102, alors qu’il marchait dans la rue Cassini pour se rendre au Café de l’Observatoire, il était sur le point de tout arrêter. Il se tenait dans le prolongement de l’axe central autour duquel l’observatoire avait été bâti pour marquer le méridien d’origine, autrefois appelé la Méridienne de France, qui divisait la ville de Paris en deux parties égales. Duchemin venait de réaliser qu’il existait une analogie entre cette ligne imaginaire et la ligne de division des deux hémisphères du cerveau… »
Cette phrase, qu’on a lue dans la rencontre du 10 mai, exprime évidemment une sensibilité particulière, que d’ailleurs l’auteur synthétise dans sa dédicace : « écrire pour voir autrement ». Et qu’il exprime encore plus nettement au commencement du chapitre 9 : « l’avenir de l’humanité est-il inscrit dans son passé ? »
Le professeur Duchemin, l’homme de science qui a consacré sa vie aux recherches sur la mémoire, risque de terminer cette même vie en visionnaire inécouté. Véritable Malthus du XXIIe siècle, il préconise une amnésie généralisée qui serait engendrée par le totalitarisme de l’information et surtout du mal-information — venant d’Internet. « L’amnésie généralisée dont souffrait l’humanité devait déjà être perceptible dès le début du XXIe siècle, pourtant l’alerte n’avait pas été déclenchée. Tout au plus certains scientifiques avaient-ils émis l’hypothèse que l’utilisation intensive de l’informatique pouvait déclencher une atrophie du “muscle de la mémoire”, mais on ne les avait pas pris au sérieux. D’ailleurs, Duchemin lui-même avait été confronté à une opposition du même type. Ou plutôt à l’absence humiliante de réaction de la part de la communauté scientifique, ce qui était pire ».
D’un coup — un jour quelconque de sa vie parisienne qui ressemble en tout à la vie parisienne de nos jours du siècle XXIe —, grâce à la rencontre de Michele Marosa, un sujet dont l’anormalité est tout à fait unique et particulière, Duchemin devient l’apprenti sorcier, ou bien le Frankenstein qui ne se doute pas d’attraper l’occasion de sa vie.
Il part en Chine. Là-bas, il devient bientôt le directeur de l’UNUN, le plus grand centre de stockage de la mémoire qui n’ait jamais existé, installé juste dans les sous-sols de l’ancienne Cité pourpre interdite au centre de Pékin. En voyant les prodiges qui se vérifient régulièrement dans le cerveau de Michel Marosa, Duchemin monte sur cela une théorie et une activité qui bouleversent les certitudes et ouvrent les portes à l’espoir… Il est convaincu qu’il existe une « mémoire embryonnaire » pas seulement dans un recoin du cerveau de Michel Marosa, mais, probablement, de tous les cerveaux humains. On saura, à la fin du livre, qu’il se trompe…
C’est à ce point-ci, lors de la décision de s’installer à Pékin et d’y emmener son « monstre », qu’on fait la connaissance d’Alice Tao. Elle « habite » dans un autre siècle par rapport à celui de Duchemin et Marosa. Le 13 septembre 2008, cette femme à la « beauté mystérieuse, avec ses cheveux noirs qui lui tombaient sur le front laissant à peine l’espace à son regard de se frayer un chemin », monte sur l’avion qui la portera de San Francisco à Shanghai. Et Michel Marosa voyage avec elle, suit chacun de ses mouvements. Ils ont le même age et sont « connectés » entre eux sans se soucier des cent ans presque qui les séparent. À vrai dire, c’est Michel qui partage consciemment la vie d’Alice. Elle n’éprouve que de sensations de bouleversement, de temps en temps, qu’elle ne sait pas comment s’expliquer.
Et voilà la première remarque, très positive, que je peux faire : David Elbaz nous introduit dans cette histoire de la « connexion » entre Michel et Alice sans la formuler ni l’expliquer. Il évite ainsi toute banalisation de ce qui est découvert ou de ce qu’on découvrira.
Car le but de ce roman ce n’est pas seulement de structurer la narration par des événements vraisemblables et de la soutenir par la suspension, la peur ou le désir de suivre une histoire captivante.
Il va expliquer, à travers le personnage d’Alice — qui est une jeune astrophysicienne, consciente d’avoir observé un phénomène tout à fait inattendu et révolutionnaire dans la connaissance des galaxies, des quasars et des trous noirs —, qu’on est dans un moment très délicate. Si la découverte d’Alice Tao était « révélée » au monde scientifique, un nouveau paradigme s’affirmerait.
Avec la connaissance de Daniel, français d’origine, devenu acupuncteur avec un fort penchant pour l’exotérisme et la culture chamanique, qui deviendra le copain fidèle et fiable d’Alice, David Elbaz réalise, vers la moitié du roman, avant d’affronter les événements plus dramatiques et aventureux, une parfaite équipe multidisciplinaire, peu importe si cette équipe se réalise à distance de cent ans. Le chef est bien sûr Jean Duchemin, un professeur sur la cinquantaine, expert en matière de cerveau et de mémoire, tellement confiant de l’être aussi des méandres de la bureaucratie universitaire, qu’il se risque sur la seule parole d’un vieux chinois. Le deuxième, du même âge de Duchemin, est Jacob Zavel, un astrophysicien qui a découvert de façon tout à fait originale et insolite les « cordes stellaires » et l’énergie du Chellah. La troisième est l’astrophysicienne Alice Tao qui par ses observations de l’observatoire ESO dans le désert de l’Atacama au nord du Chili, confirmera la théorie de Jacob Zavel. En quatrième et cinquième, il faut considérer Michel Marosa, son correspondant dans l’autre siècle, et Daniel, son compagnon appartenant à la génération des jeunes hommes d’aujourd’hui.
Je ne peux pas dire plus de ce livre qui m’a vraiment passionné, soit pour l’intensité du sentiment qui l’a soutenu, un sentiment d’amour pour les humains et pour la civilisation, soit pour la capacité de faire glisser dans un langage tout à fait littéraire, les connaissances, les expériences et aussi les nombreuses et menues circonstances qui font de plus en plus croyable le tableau de la vie.

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Giovanni Merloni

« Terminus plage », un roman prémonitoire d’Alain Wagneur

13 mercredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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« Terminus plage », un roman prémonitoire d’Alain Wagneur

« Richard Zamanski : un flic. Un homme brisé, qui a perdu son amour et cherche son honneur. » Se termine ainsi le premier chapitre de « Terminus plage » d’Alain Wagneur (Actes Sud, Babel noir, 2005).
Le deuxième commence comme ça : « Sur les lieux, c’est la Saint-Gyrophare. Il y a les véhicules des pompiers, des ambulances, les bagnoles de la police municipale. Toutes, feux de détresse clignotant, stationnent devant une grosse villa 1900 transformée en hôtel-restaurant ».
Nous sommes à Blainville — l’auteur nous avouera dans un entretien que Blainville est Royan —, une ville de vacances sur la rive droite de la Gironde en face de la mer. Il y a eu un incendie et l’hôtel La Capitainerie va s’effondrer dans quelques minutes.
On apprécie, dès les premiers pas de ce roman, la façon paresseuse, nonchalante et même vague de plonger le lecteur dans l’action. Car les faits se déroulent sur une scène toujours un peu décalée, du moins les événements qui ne touchent pas directement — ou pas encore – les deux protagonistes de cette « recherche de soi ».
Richard Zamanski, protagoniste principal, s’approche sans aucun enthousiasme à cette scène de fumée et de mort, qui se révèlera bientôt le lieu du meurtre d’un client de l’hôtel qui s’appelait René Martens. Il travaille ici depuis un an et, « pour un flic qui a fait toute sa carrière en DPJ à Paris, Blainville c’est la préretraite, un avant-goût de la mort, le placard avant le cercueil ! Terminus plage, tout le monde descend !  »
Avec le chapitre 4, un autre personnage entre en scène : « Jean-Claude Bertin est en train d’affecter quelques poignées d’euros à l’animation culturelle des quartiers dits sensibles… [Il est un] fonctionnaire de catégorie A, détaché à la politique de la ville » de Montgeron, une commune de la banlieue de Paris. Il va partir. À Limoges, sa mère, très inquiète, va l’obliger à une quête dont il n’avait pas besoin ni envie. Son père, un ancien commissaire de police en retraite, a disparu, peut-être le jour même de l’incendie de La Capitainerie.
L’histoire avance donc lentement. On a même la sensation que l’auteur hésite devant la cadence banale et répétitive de l’action des policiers, des sapeurs pompiers et de la justice. Un grand tourbillon (symbolisé par le gyrophare), un étalage d’efficacité qui ne dure qu’un jour. Après, la vie continue, avec les vacances, les ports de plaisance et les laissez-faire, sinon les complicités, envers certains personnages — avec en tête Ravaud, le propriétaire de l’hôtel — très bien connus et même fichés, mais qu’on épargne en certains cas, voire très souvent. Au deçà et au-delà de ce tourbillon, que d’ailleurs on ne pourrait pas aussi bien décrire que dans un « plan américain », Alain Wagneur nous promet une recherche de la vérité qui ne peut se passer de la complexité de notre vie contemporaine et des transformations dans les habitudes, les mœurs et la psychologie des personnages. C’est à cause de cela qu’il « balance » toujours la nécessité d’actions rapides et de réflexions lentes, car il faut prendre son temps, et remonter, si nécessaire, à Adam et Ève même, si l’on veut tout comprendre et faire comprendre.
C’est là aussi le pari d’une génération « compressée », celle d’Alain Wagneur, qui avait à peu près vingt ans en 1968 : une génération qui n’a pas eu de grandes chances jusqu’ici de se raconter et d’expliquer sa propre vision des choses ainsi que ses expériences… Je suis d’ailleurs convaincu que l’originalité de ce livre et de toute l’œuvre d’Alain Wagneur réside dans une halte significative qu’il interpose sagement entre la « rapidité qui haït les règles » (et aussi les règles d’une correcte communication) et la « lenteur » qui offre à celui qui expose et s’expose la possibilité de tout expliquer pour qu’il n’y ait pas de malentendus.
Cette lenteur est d’ailleurs devenue de plus en plus nécessaire, si c’est vrai, comme il est toujours vrai, que l’action du roman se déroule juste en six jours. Une action intense et tout à fait extraordinaire : « Bizarre comme l’impression de la durée peut-être élastique. Bertin fils a la sensation que les vacances de son existence durent depuis des semaines, des mois. »
Richard Zamanski, à l’âge de soixante ans presque, avait été réduit — après le sombre suicide de son dernier grand amour, Véra Trahner — à s’occuper « tout au plus de quelques cambriolages de villas inoccupées et mal protégées, quelques conneries de gamins mal élevés ». La nuit de l’incendie de La Capitainerie, il se propose pour l’enquête, mais on l’empêche.
Ce seront après des « pistes » découvertes par hasard, les fautes que les survivants à cette mort commettront, essayant d’effacer les traces de leurs réseaux illégaux, enfin ce sera un mélange d’intelligence et de fatalité qui emmènera Richard Zamanski à refermer le cercle jusqu’à arrêter la dérive des morts en série.
Mais le vrai protagoniste de « Terminus plage » est la question morale, esthétique aussi : le rapport avec l’argent, le fric, la facilité d’arriver à s’emparer d’une mallette avec un million d’euros au-dedans, la facilité de corrompre ou se laisser corrompre, la faible frontière entre légalité et illégalité, policiers et gens malhonnêtes. Tous meurtriers potentiels. (1)
Sauf Zamanski, qu’il y a un an avait frôlé le cachot pour avoir laissé son arme sur une table, et maintenant a toujours le soin de glisser son flingue dans un tiroir fermé à clé, lorsqu’il sort et qu’il ne veut pas le porter sur soi.
À l’opposé de Jean-Claude Bertin, un homme de quarante ans qui est peut-être incapable de trahir vraiment sa femme Brigitte, mais trahit enfin soi-même en devenant meurtrier parmi les meurtriers. Le fait-il pour l’argent ? Je ne crois pas. Il le fait pour plaire à son père, Philippe Bertin alias Philippe Berthier, qui depuis longtemps avait dépassé la frontière de l’illégalité, toujours en gardant le culte de son image de soi : une image de perfection et même de style.
Cependant, les deux personnages-clés, sans se connaître, travaillent ensemble, sans jamais se marcher sur les pieds.
Zamanski, de sa façon lente et systématique, découvre le « grand truc » qui liait un vaste monde de malfaiteurs internationaux tandis que Bertin junior, de façon ultrarapide, tout à fait incohérente et dangereuse aux autres et à soi-même, découvre le reste, jusqu’à rencontrer les « maîtres chanteurs » et les assassins.
Et voilà le coup de génie de l’auteur, par rapport aux romans policiers américains et aux récents polars français. Jean-Claude, fils méprisé de Philippe Bertin, ne songeant pas à aller à la police avec la prétention de tout résoudre en solitaire, ressemble à Philippe Marlowe, donc on ne doit pas s’étonner si le parcours qu’il suit est enfin plein de cadavres. D’un côté, il ne veut pas endommager son père, qui sinon finirait en prison. De l’autre, quand il était gosse, son père lui avait appris à tirer. Et, lors de sa rencontre avec Jessica Dunan, ancienne maîtresse de son père, toute l’histoire se déclenche : « — Et le chantage organisé ? C’est dégueulasse ! [avait dit Jean-Claude, au moment de la vérité.] — C’est même pas de lui ! Ça t’étonne, hein ? C’est moi qui ai eu l’idée. [lui avait répondu Jessica Duncan.] »
Ensuite, un crescendo de violence l’obligera à réagir. Mais il ne sera pas capable de s’arrêter, d’affronter un jugement, de mettre son flingue dans un tiroir et, surtout, de renoncer au fric.
Ce sera à la fin du roman, avec le dénouement de la vérité, que le rôle de Philippe Marlowe reviendra à Richard Zamanski. Car Jean-Claude Bertin, au moment donné, a cessé d’être le remplaçant d’un agent désinvolte pour devenir un criminel et Zamanski, dans la logique de cette histoire serrée et sans répit, se révèle finalement le responsable moral de toutes ces morts qu’il n’a même pas essayé d’empêcher.
Il faut d’ailleurs considérer qu’ici, comme dans les romans de Chandler, Zamanski agit contre les décisions de ses supérieurs. Lui aussi est un remplaçant. Il se charge de faire à son compte le bien qu’aucune police ne ferait jamais sur terre, tandis que Bertin « junior », le remplaçant qui continue et achève le mal entrepris par Bertin « senior », l’aidera sans le savoir jusqu’au bout.
Il faudrait préciser le rôle des autres personnages, dont quelques-uns se figent dans la mémoire du lecteur de façon très positive. D’abord Lolo, c’est-à-dire Laurence Fuzier, le lieutenant de Zamanski qui dès le début le pousse à la lutte. Ensuite : Véra Trahner, un fantôme bienveillant qui voltige sur la tête du flic ; Jacqueline Bissel (pour ne pas dire Bisset) qui est juste sur la frontière dont on a parlé et peut donc donner beaucoup de suggestions à l’enquêteur distrait et rêveur ; Robert Vautier, ancien commissaire de police à la retraite, associé de Philippe Bertin-Bertier dans son agence d’investigation privée, qui s’était arrêté lui aussi sur le bord du gouffre sans s’y jeter. Dans le portrait de ce dernier personnage, on profite d’ailleurs d’une très belle description, apparemment oisive : un train électrique frôlant la perfection, avec tous ces particuliers de la vie de tous les jours — et même des amoureux sur les bancs publics —, que Vautier entretenait avec un soin tout à fait particulier.
Tous les 25 commencements des chapitres de ce livre généreux et sublime sont eux aussi très beaux. Je vous cite, à titre d’exemple, les premières lignes du chapitre 17 : « Sur la falaise que longe un chemin, le chemin douanier évidemment, parmi les yeuses soumises au vent, c’est un petit bâtiment administratif fin XIXe, semblable à une école de village. Au-dessus de la porte d’entrée, il y a un pignon sur lequel flottent les trois couleurs. »
Une merveilleuse curiosité pour les architectures et les paysages entre Landes, Charente et Belgique, qui changent au milieu d’une singulaire monotonie. Toujours au moins deux niveaux de lecture, deux mondes en lutte entre eux : les parcours terrestres des bagnoles plus ou moins luxueuses de Zamanski et de Bertin Junior et le parcours maritime de ce Sealion, lion de la mer, qui sortant des eaux territoriales gagne toujours l’impunité…

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En se plongeant dans ce monde abîmé qui risque d’un moment à l’autre de devenir complice envieux et pas toujours inconscient de crimes de plus en plus effrayants, Alain Wagneur nous indique une route difficile et périlleuse, mais enfin l’unique possible si l’on veut sauver la société humaine et sa culture : éviter d’abord toute complicité visant à s’approprier de l’argent et du pouvoir de façon malhonnête ; se soustraire au chantage ; ne pas hésiter lorsqu’on peut dire ce qu’on sait et faire ça publiquement. C’est drôle et exaltant aussi de retrouver tout cela dans un livre qui semblait d’abord raconter de façon objective un monde qui va « hériter » de la société américaine de nos jours l’aspect le plus dégoûtant ; un livre qui nous décrit, par contre, un monde qui résiste : la France des bonnes valeurs qui pourtant existe !
Un roman passionnant et très bien écrit, savamment structuré, soulagé aussi par une charmante multitude de petites transgressions. Un « polar » qui devient « roman » avant de redevenir « polar », comme une vague qui se cogne et se retire depuis.

Giovanni Merloni

(1) Quand j’avais écrit ce commentaire, on était encore loin du scandale de l’hôtel Sofitel à New York et de successives révélations et procès autour des rencontres près du Carlton de Lille ayant comme protagoniste Dominique Strauss Kahn. Au-delà de tout jugement personnel, cela nous a obligés à voir et entendre jusqu’à quel point l’argent et le pouvoir peuvent conduire les hommes. Dans la « fiction » de ce roman « prémonitoire », tout cela est raconté en avance, avec presque les mêmes détails que les successives téléréalités nous ont confirmés un à un par le menu.

G.M.

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