le portrait inconscient

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Revue littéraire suivant l’esprit de rhabdomancien du « portrait insonscient »

« Un hiver avec Baudelaire », le premier roman d’Harold Cobert

12 mardi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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« Un hiver avec Baudelaire », le premier roman d’Harold Cobert

En me souvenant avec un grand plaisir de « L’ entrevue de Saint-Cloud » et de l’image croissante de Mirabeau, de cet « homme vrai et courageux » qu’on peut bien considérer comme « un de nous-mêmes »… j’ai récemment acheté le premier roman d’Harold Cobert, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.
On ne devrait peut-être pas lire à rebours les livres d’un auteur qu’on découvre, en partant du dernier publié. Est peut-être à cause de cela qu’avant de toucher ce très beau roman je songeais une rencontre imaginaire entre Harold Cobert et Baudelaire, en personne ou à travers une de ses œuvres.
Je suis resté donc surpris pour la terrible réalité du sujet et, je l’avoue, un peu méfiant aussi, pendant les premières pages, devant cette façon rapide et apparemment inélégante de raconter cette histoire.
L’unique chose que j’avais immédiatement remarquée c’était la dimension très exiguë des chapitres qui avaient dès le commencement des titres poétiques.
Cela m’a beaucoup soulagé. J’y ai retrouvé un peu la structure du « Spleen de Paris » et j’ai compris que cela aurait bien tôt eu un rôle dans cette histoire.
Moi je suis habitant de Paris depuis quatre ans, après y être venu plusieurs fois en touriste. En ces dernières années, je me suis formé une vision de Paris assez schizophrène, dans laquelle la présence constante des sans-abri – avec une « modernisation » qui prend en France aussi des allures de plus en plus « américaines », voire cyniques — m’a toujours suscité de réflexions très sérieuses. Dans mon sentiment actuel de la France et de Paris, il y a quand même la sensation que quelque chose de positif bouge toujours. D’un côté l’histoire et la forte identité « solidaire et progressiste » de la France. De l’autre côté un petit jeu statistique entre le bien et le mal, les hommes méchants et les hommes généreux. Tout cela me fait toujours espérer que même dans une grande capitale où tout arrive – et tout peut arriver – on peut « enfin » s’en sortir, retrouver une vision joyeuse et équilibrée de la vie, partagée avec nos semblables.
Cela dit, je me reconnais sans réserve dans l’esprit de ce livre, qui évoque, sans jamais le nommer, l’esprit des « Fleurs du mal ». Est-ce une coïncidence, à ce propos, que la péniche où Philippe Lafosse, le protagoniste, trouvera la façon de se sauver s’appelle justement « Le Fleuron » ?
Le grand intérêt de ce roman est justement dans le langage. Un langage sec, rapide, parfois bureaucratique, dépourvu de poésie lorsqu’il doit décrire la descente dans l’enfer, le terrible labyrinthe de l’horreur et tous les menus détails d’une méchanceté « du système » qui semblent organisés pour rendre les hommes incapables de réagir et de s’en sortir. Mais dans cette « masse grise », quelques cailloux lumineux apparaissent de temps en temps. C’est le fil d’Arianne de la poésie, voire de l’espoir, ou bien des voix rassurantes qui viennent de la profondeur de l’âme.
Car enfin Philippe sortira du labyrinthe grâce à des « dieux » qui l’aideront spontanément. En réalité, ce sera la poésie qui l’aidera à remonter. Cette poésie qui lui appartient jusque des premiers moments du récit.
Face aux difficultés, Philippe se renferme en soi même. Il ne veut pas déranger sa mère ni d’autres personnes et, même s’il glisse de plus en plus dans le gouffre, il ne crie jamais au secours. Il veut garder son esprit libre et la force nécessaire pour défendre son petit espace consacré à la fantaisie : déjà, quand il racontait la fable du prince et de la princesse à sa fille, il se trouvait piégé dans une situation douloureuse et sans issue. La fantaisie l’aidait à garder un provisoire équilibre entre ses sentiments. Et le fait que sa fille partageait sa rêverie et ne l’abandonnait jamais c’était la démonstration de l’importance de la fantaisie pour un homme linéaire comme Philippe, mais aussi pour une foule de lecteurs, peut-être beaucoup moins cohérente que lui, qui le suivra fidèlement comme des chiens.
Le chien nommé Baudelaire entre vivement dans la pénible histoire de Philippe – presque à moitié lecture — quand elle semble toucher le fond. Il risque d’être blessé ou même tué par des clochards plus anciens que lui, qui défendent leur coin comme une meute. Baudelaire avait déjà essayé deux fois de se faire adopter, mais Philippe n’était pas dans la condition – bonne ou désespérée – pour l’emmener.
Lorsque le chien attaque et sauve son nouveau patron, le lecteur marque un changement d’humeur immédiat. Philippe n’est plus seul. En même temps, le langage change, en devenant de plus en plus poétique. Symboliquement, l’auteur se substitue pour un moment au chien sauveur en devenant une véritable étoile comète. Philippe va connaître celui qui a baptisé Baudelaire son chien et trouver aussi, près de lui et sa femme Fatima, une nouvelle famille.
Mais ce crescendo de poésie et de petite, timide redécouverte de la joie de vivre ce n’est pas une fable.
Le message du roman est clair : pour devenir homme et garder son esprit sentimental, voire mélancolique, Philippe doit s’évoluer. Sans oublier ses contes de princes et princesses qui sont devenus son secret intime partagé avec sa fille Claire, il doit monter à la surface de la vie se confiant à la poésie de Baudelaire. Une poésie où le lyrisme et l’amour pour le vers musical et classique ne se séparent jamais de la conscience de la douleur, voire de l’horreur qui toujours accompagne nos destins.

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Giovanni Merloni

Mirabeau et Marie-Antoinette dans « L’entrevue de Saint-Cloud » d’Harold Cobert

11 lundi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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001_mirabeau cobert 003 180 Mirabeau et Marie-Antoinette dans « L’entrevue de Saint-Cloud » d’Harold Cobert

C’est un vrai plaisir pour moi de rencontrer des auteurs cherchant leur parcours original — en contre-tendance vis-à-vis de la demande courante de minimalisme — sans reculer devant à la responsabilité de se rapporter — soit en termes de rythme et de métrique, soit en termes de langage — aux grands poètes et écrivains français du XVIIIe, XIXe et XXe siècle. J’apprécie en plus, de façon particulière, les jeunes auteurs qui donnent vie à des personnages adultes qui, en gardant un regard naïf et inconscient sur la vie, ont quand même un « vécu » important où puiser pour y trouver la sagesse et le bon esprit pour réagir aux passages noirs de la vie. À ce propos, le choix du personnage de Mirabeau que fait Harold Cobert dans « L’entrevue de Saint-Cloud » (Éditions Héloïse d’Ormesson, 2010) est très intéressant. Un homme qui avait tous les atouts pour aspirer, sinon à la gloire, à la reconnaissance, du vivant, de ses immenses mérites. Mais tout Paris était jaloux de lui, surtout à cause de ses rapports privilégiés avec les belles femmes. Même la reine de France, peut-être parce qu’elle était obligée de faire front à plusieurs questions qui auraient du toucher au roi son mari, même Marie-Antoinette, vis-à-vis de Mirabeau, oubliait d’être une femme et préférait le condamner plutôt qu’en considérer les bonnes intentions. L’auteur as une véritable sympathie – que je partage sans réserve — pour ce connaisseur de l’âme féminine, combattant de milliers de batailles d’amour. Car il est devenu — à travers ses batailles — tellement connaisseur de la vie et des hommes qu’il se sente le devoir absolu de se sacrifier pour la santé de son pays. J’ajouterai que Mirabeau travaille contre ses intérêts, donc qu’il ne cherche pas du tout la gloire. Il veut sauver la monarchie parce qu’il est convaincu qu’il est le seul français capable d’une semblable « acrobatie ». Il est donc conscient de se consacrer à un héroïsme que la gloire ne reconnaitra pas. Ou bien il est un antihéros, qui considère soi-même la seule carte disponible pour sauver la reine et sauver en même temps la monarchie en France. Donc, il fallait absolument convaincre Marie-Antoinette. Il est aussi convaincu qu’une femme est toujours une femme. Ses efforts resteront vains. Il ne réussira pas. Il payera un prix énorme dans sa brève vie et la postérité mettra toujours en discussion sa gloire. Mais son échec avec la reine n’est pas la conséquence d’une faute dans sa ligne de combat ou d’une approche moins que raisonnable. C’est Marie-Antoinette qui ne veut pas comprendre ses raisons, certes à cause de cette situation dramatique où elle se trouve. Ou bien elle ne raisonne pas seulement comme une femme. L’unique autorité qu’elle pourrait reconnaître à Mirabeau est dans le domaine des conquêtes galantes. Mais elle est doublement jalouse de cela. D’un côté à cause de son naturel féminin ; de l’autre à cause de l’attitude masculine qu’elle a acquise en conséquence de la lâcheté de Louis XVI. Ce qui m’a intéressé dans ce livre – au-delà des études précédentes d’Harold Cobert sur ce personnage, que donc il connaissait déjà — est le choix d’avoir considéré surtout l’importance des nombreuses « couches » d’expérience qui ont fait de cet homme, encore jeune, un homme sage. La sagesse peut-elle venir de l’expérience directe de la vie plutôt que d’une activité incessante de justes lectures et brillantes réflexions ? D’où rayonne la petite lumière qui nous fait parfois deviner les plus hasardeux mystères de la vie ? Je partage donc le profil d’homme sage et généreux que Cobert a choisi pour Mirabeau — et j’y trouve une façon moderne de faire revivre — comme si c’était à nos jours — ce monde du XVIIIe. En plus, Mirabeau, vrai ambassadeur entre les deux sexes, n’a jamais l’air d’un gigolo au genre de Valmont avec la marquise de Merteuil ni se prend pour un antiroi comme Marc-Antoine avec Cléopâtre. L’histoire humaine est pleine, en fait, d’hommes de génie que la passion pour les femmes a obligés à renoncer aux rôles principaux. Le phénomène de Mirabeau ouvre les portes à de nouvelles réflexions sur le rôle de l’amour — cette chose apparemment privée et tout à fait cachée – dans la formation de l’histoire. Je serais tenté, par exemple, de faire une petite comparaison entre Mirabeau et Gainsbourg… Un autre aspect de ce livre m’avait touché : le double jeu, qui coûtera au corps de Mirabeau le virement du Panthéon, est, dans ce livre, la seule condition pour sauver une certaine idée de la France qui aurait pu donner, peut-être, une différente suite à la Révolution. Cela ouvre aussi les portes à une réflexion sur l’importance du facteur humain dans les moments cruciaux de l’histoire…

002_mirabeau cobert 004 180 Giovanni Merloni

Le cahier rouge de Louise et sa vie contrariée II/II, un roman de Corinne Royer

09 samedi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Le cahier rouge de Louise et sa vie contrariée II/II, un roman de Corinne Royer 

L’étranger
« Il hésitait. Comment partir sans rien savoir de Louise ? Tant d’attachement à cette femme jusqu’alors inconnue lui inspirerait forcément un retour sur cette terre protestante, aux confins de l’Ardèche et de la Haute-Loire, avec ses maisons aux toits de lauze, ses murs de pierre grise, ses hameaux raturés, les lieux d’un crime qu’il n’avait pas commis, mais dont il se sentait pourtant coupable. »
Avec cette phrase énigmatique, l’Américain James Nicholson entre en scène, révélant déjà l’incertitude et le fatalisme de son caractère, mais aussi l’attachement acharné à ses mémoires familiales, voire à ses origines encore nuageuses. Il est l’étranger tombé du ciel, mais aussi le fils prodigue qui revient à sa terre paternelle après avoir gaspillé sa fortune ailleurs. Il repartira bientôt, comme Ulysse, pour son Ithaque américaine, mais, avant, il doit descendre dans l’Enfer et se donner une pause revitalisante avec la belle Nausicaa.
Il est accueilli avec l’enthousiasme aveugle des uns et la méfiance aveugle des autres, dans ce village au cœur de la France à l’apparence insouciant ou traversé de tous les maux contemporains. Ici, encore de nos jours, restent vifs le chagrin et la rage impuissante vis-à-vis des dix-huit enfants disparus une nuit dans le bois, lors de l’Occupation nazie, jamais plus retrouvés depuis. Dans son inguérissable humanité, James Nicholson voudrait toujours savourer la vie comme des œufs à la neige ou de la crème anglaise, cependant son attachement à sa grand-mère retrouvée lui donne un sursaut d’orgueil. Il se sent coupable de ce « trou » dans le cordon humanitaire qu’il appelle crime. Il craint peut-être que Louise, sa grand-mère, en soit de quelque façon responsable.

La résidence des Sycomores
Cet étranger paresseux et maladroit, mais très honnête quant aux sentiments, arrive tard à la résidence des Sycomores, maison de retraite où Louise Sorlin l’avait longuement attendu, en brodant ses vraies initiales — J.H. au lieu de J.N. — en espérant ainsi de recoudre la terrible déchirure qui avait marqué sa vie. Il trouve sa grand-mère morte, entourée de très faibles signes de sa longue vie. Un monde prêt à devenir cendre à cacher dans un columbarium. Il ne veut pas de cette disparition totale, même s’il lui incombe de se charger des frais : « — incombe, madame, incombe… il faut le faire rimer avec colombe… Il faut y réfléchir. » En affrontant ses devoirs de petit fils au rythme intérieur de cet « incombe-colombe, incombe-colombe » qui résonne dans sa tête, l’Américain révèle son âme sensible, tandis que l’auteure révèle, elle aussi, un penchant pour la rêverie qui nous aide à trouver les justes mots pour affronter les joies et les douleurs de la vie. En tout cas l’Américain n’est pas descendu inutilement de son avion : « Dans l’autre tiroir, une montre, un foulard en soie bleu, un cahier rouge. Machinalement, James Nicholson s’était emparé du cahier. Il était retourné sur le lit, avait calé son dos avec un oreiller. Louise, elle, avait pour habitude d’en disposer trois sous sa tête… Un fils, Louise avait eu un fils qu’elle n’avait pas vu grandir. Cette absence l’avait à jamais privée d’air, elle l’avait laissée suffocante, essoufflée au moindre geste, à l’aube de ses dix-sept ans. Calé contre les oreillers qui dégageaient une forte odeur d’eau de Cologne, il avait ouvert le cahier. Sur la première page courait une écriture à l’encre bleue, serrée, légèrement anguleuse : « À mon fils, aux enfants qui seront les siens » »

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La chambre dix-sept
« Sur le rebord de la fenêtre, James Nicholson restera, immobile, regard coulant au loin par-dessus les toits. Nul ne saurait affirmer qu’il perçût réellement la voix de Nina ni même la berceuse melliflue des mots sur ses lèvres. La voix de Nina, pareille à la lecture du menu du jour. »
Dans la chambre dix-sept de l’hôtel One Toutou, il n’y a pas le vicomte de Valmont à l’écoute de la voix candide et affolée de Cécile de Volanges, même si tout le monde le pense.
Bien sûr, l’Américain, venu à Chambon-sur-Lignon pour connaître sa grand-mère française, a jugé Nina, la serveuse de l’hôtel et du restaurant, adaptée au rôle de liseuse du cahier rouge qu’il a trouvé dans un tiroir de la maison de retraite des Sycomores, où Louise Sorlin venait juste de mourir. Il n’a pas l’esprit pour s’adonner aux plaisirs qu’une jeune paysanne lui voudrait spontanément offrir. Il « doit » savoir.
De l’autre côté, même si elle a été véritablement foudroyée par la vision de cet étranger tombé du ciel, Nina ne peut pas se dérober à sa fonction de vestale du feu sacré : elle aussi avait connu la glorieuse Louise.
Donc, l’histoire d’amour entre Nina et James Nicholson reste suspendue. Elle n’a pas pu exploser déjà le premier soir, lorsque Nina, tout emportée et sûre de soi, était montée à l’étage. Elle se concrétisera peut-être après, quand la lecture sera finie. Du moins, le lecteur s’attend à cela.
Après un premier chapitre consacré à la « descente sur les lieux », c’est avec cette invention géniale de la lecture décalée du « cahier rouge » que La vie contrariée de Louise prend le large.

Nina et Pierre  
Petit à petit, suivant les histoires parallèles — celle de Louise, Franz et Virginia Hall ; celle de James Nicholson, Nina et Pierre ; mais aussi celle de Gerlou avec la belle Canelle, celle d’Antoine et du croque-mort aimant de la vie —, on comprend combien le Chambon-sur-Lignon d’aujourd’hui est encore étroitement lié à son passé. On comprend aussi, au-delà de l’héritage de la miraculeuse solidarité qui a soudé une entière population contre l’Holocaust, que les hommes et les femmes sont toujours les mêmes, chaque microcosme reproduisant dans le bien et dans le mal des caractères qui se répètent à l’infini.
Deux personnages de nos jours, Nina et Pierre, sont essentiels pour ce qu’en langage théâtral on appellerait d’abord l’intrigue, enfin le dénouement du roman de Corinne Royer.
Nina, serveuse au One Toutou, est appelée de son ami Pierre, une femme « facile ». Je dirais qu’elle n’a pas peur de suivre son naturel parce qu’elle a une force en soi-même, parce qu’en fin de compte elle « sait ce qu’elle veut ».
Pierre, au contraire, ne dispose que de sa force physique et de la bienveillance des habitants du village que nous rencontrons soit parmi les clients du One Toutou, où Pierre va souvent, soit parmi les vieilles dames hébergées dans la résidence des Sycomores, où il travaille.
Avant l’arrivée de l’Américain, les deux fiancés se rencontraient de façon très spontanée et peut-être sans se poser trop de questions. Nina suivant son attitude généreuse. Pierre en conséquence de ses limites graves.
Donc, tandis que dans la chambre dix-sept du One Toutou Nina fait revivre à son petit-fils Louise Sorlin et tout le monde qui était autour d’elle, Pierre, en plus d’une jalousie tout à fait compréhensible envers cet étranger séducteur, révèle un côté sinistre. En fait, agissant d’une façon que seule la maladie mentale peut justifier, avec le manque d’attention de tous ses collègues des Sycomores, Pierre « aide » la vieille Louise à mourir : « Elle avait montré à Pierre les trois oreillers, lui avait demandé : Aide-moi mon p’tit, aide moi… Il avait appuyé sur les oreillers sans excès. Les mains de Louise avaient à peine bougé, elle avait gaspé quelques secondes comme un lièvre pris au collet, sa jambe droite s’était légèrement rétractée avant de se détendre pour toujours. La gauche ne bougeait plus depuis longtemps. »
Après cette mort — qui est bien sûr à l’origine de la découverte du cahier rouge, donc du « rite » de la lecture des mémoires de Louise —, Pierre alterne son « aide » aux vieilles pensionnaires des Sycomores par une quête, de plus en plus affolée, d’une bonne raison pour continuer à survivre. Tout à fait complémentaire à Nina, qui agit à travers Louise, Pierre parcourt en long en large, comme une âme en peine, les mêmes lieux qui furent théâtre des actions de désobéissance civile au temps de l’occupation. Jusqu’à rencontrer les traces de Virginia Hall, maîtresse de vie pour Louise et lumineuse figure de la Résistance. Qu’aurait-il fait le pauvre Pierre, survécu à l’âge de huit ans à un accident terrible qui lui avait lourdement endommagé la parole, qu’aurait-il pu faire si cette Nina ainsi belle que forte restait avec lui ?
Quant à Nina, elle est enfin la figure dominante du livre. En passant du rôle de témoin à celui de protagoniste, elle « devient » Louise jusqu’au point de prendre sur soi la responsabilité de connaître la vérité et de s’y positionner. Tout de même que la femme d’Aveuglement de José Saramago qui, seule à garder la vue, finit pour assumer le rôle de guide et de salvatrice : « Vingt et une heure quinze, une ligne droite, parfaite. Pourtant Nina ne parvient pas a y voir autre chose qu’un fil de funambule, très haut tendu entre son affection pour James Nicholson et l’atrocité de l’histoire qu’elle devra lui révéler… Elle lui dira : Tous les enfants sont morts. Elle le lui dira ainsi, sur le ton de la lecture du menu du jour, et après, tout de suite après, elle ajoutera : C’est quoi votre parfum ? Ou alors, elle le dira d’une seule traite : Tous les enfants sont morts c’est quoi votre parfum ? »
Voilà, avec ce petit jeu de mots, qui nous rappelle les nombreuses perles poétiques du récit de Louise, Nina assume son destin. Elle ne cachera pas son amour à James Nicholson, son Franz américain. Car, entre toutes les vérités qui se sont petit à petit révélées, celle de son amour est bien sûr la plus importante.

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Le cahier rouge de Louise
Le drame des dix-huit enfants aurait-il pu être évité ? L’histoire racontée dans ce roman nous l’explique. Même si de façon imparfaite, l’amour coupable, mais tout à fait sincère de Louise envers Franz avait emmené ce dernier, pour une fois, à faire une bonne action, en soustrayant les dix-huit enfants à la déportation. Mais celle de Franz ne fut malheureusement qu’une action à moitié, que Louise aurait dû accomplir, si elle en avait eu la possibilité.
« Les Ogres étaient entrés au foyer des Lunes. Ils n’avaient découvert que des lits vides, encore chauds, mais ils avaient une liste de dix-huit noms, et le ton était monté. Ils ne repartiraient pas sans dix-huit enfants. Ils avaient menacé… Franz était là. Il parlait la langue barbare des Ogres et mimait leurs gestes brusques… Franz mon amour. Sans ces mots je me lèverais subitement, j’attraperais le grand couteau de boucher dans le tiroir du bas, je le planterai dans ton cœur. Et j’attendrais de savoir si j’ai mal. J’attendrais de savoir si j’étais là. Dans ton cœur… Magda à fait prévenir mon père… Il a tendu mes papiers. Puis il a traversé la pièce, jusqu’à Niels… Je me suis d’abord rassasiée de cette image…. Puis j’ai haï cet homme donnant en spectacle l’affection paternelle dont je l’avais toujours cru dépourvu… J’aurais voulu ne pas être sa fille. J’aurais voulu ne pas avoir ces papiers-là. Ne pas porter son nom. »
La scène suivante est digne de Kapo, l’inoubliable film de Gillo Pontecorvo :
« Magda a distribué des sacs remplis de saucisson, de fromage et de pain frais. On a même déniché quelques tablettes de chocolat… Les enfants pleuraient. Derrière les vitres, peu à peu, la buée les recouvrait… Niels me faisait un petit signe de la main… Jamais je n’avais vu les si grands yeux vides de Niels… Nous n’avons pas cessé de chanter, puis le miracle s’est accompli… Nous avons couvert de nos chants la langue barbare des Ogres qui nous invectivaient. Nous avons pris chaque enfant par la main, les avons fait sortir, l’un après l’autre, calmement… Soudain Niels à dégagé sa main. Il est remonté dans l’autobus… J’ai consenti, Niels, j’ai consenti à ton sacrifice…
C’est à ce moment là que le drame se figea dans tous les présents avec un sentiment de non-retour. Tout était perdu, les gens du village étaient tous avec Niels, l’esprit plongé dans l’antichambre de la mort. Cependant, comme il arrive souvent dans les tragédies classiques, un fait inattendu brise l’attention. Un objet s’affiche à la forte valeur symbolique : un pendentif avec un médaillon. Combien d’amoureux s’échangent leurs pendentifs ! C’est un rite ancestral très diffusé. En tout cas, s’il n’y avait pas eu une raison de vie ou de mort, Franz n’aurait pas poussé son désir de signifier son amour à Louise au-delà de toute prudence…
« Franz a fendu la foule. À ma hauteur, il a arraché le pendentif qui flanquait sa poitrine. Il l’a glissé dans ma poche… Il s’est retourné en criant : « Sieh drinnen nach ! »… Mon père m’a attrapée par le bras et nous avons traversé la foule silencieuse… Dans la cave, il m’a craché au visage. Puis avec une manche de fourche, il m’a battue jusqu’au sang… J’ai pensé aux enfants de la forêt, ceux que les Ogres n’avaient pas dévorés, mais qui devaient être rongé par la peur et le froid. »
Enfermée dans la cave, inquiète pour les premiers signaux d’une grossesse qui devenait de plus en plus certaine, Louise avait oublié le pendentif. Quelques jours après l’irruption bénéfique et salvatrice de Virginia Hall, Louise commence à regarder plus sereinement sa vie : « À qui vais-je donner naissance ? Les arbres et les fleurs savent à quoi ils vont donner naissance. Et moi, je l’ignore. J’ignore même en quoi consiste le fait de donner naissance… Cette phrase qui annonce le départ de Virginia, tard dans la nuit : Le requin a le nez tendre… La pire monstruosité peut receler un soupçon de tendresse… J’ai demandé à Virginia ce que signifiait Sieh drinnen nach. Virginia a souri : « C’est la plus belle chose qu’on puisse dire à quelqu’un qu’on aime. Cela signifie Regarde à l’intérieur. » »
Le jour venu de la naissance de son fils, Louise l’appelle Regarde-à-l’intérieur avant de le confier, comme avait fait Fantine avec la petite Cosette des Misérables à une dame à la capeline en train de partir en Amérique. Après quelques temps on reparle du médaillon. « Aujourd’hui, j’ai raconté à maman les mots de Franz lorsqu’il m’a tendu le médaillon. Et elle n’a rien trouvé d’autre à répondre : — Et alors, tu as regardé à l’intérieur ?… Elle a ouvert le médaillon… « Louise. Ai trouvé les enfants dans la forêts. Les ai mis dans les sous-sols de la Châtagneraie… Prends soin de toi. Et des enfants. Je ne sais pas quand la guerre sera finie. Je sais que je l’aurai gagnée à ma façon. Franz. »… Il aurait fallu ouvrir le médaillon avant. Bien avant. Maman l’a dit. Bien avant… Pourquoi n’en avais-je pas parlé à mon père ?… »

Giovanni Merloni

 

À nous la liberté : Louise et sa vie contrariée I/II. Un roman de Corinne Royer destiné aux nouvelles générations

08 vendredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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À nous la liberté

Une jeune fille est en train de courir dans un pré, elle a les pieds nus. C’est une photo en couleur, pas du tout recherchée ou « traitée » avec un logiciel quelconque. La jeune fille de la couverture du livre a l’air simple, honnête, aussi pensif que confiant. Elle pourrait être la Louise dont parle le très intéressant et beau roman de Corinne Royer, La vie contrariée de Louise (Héloïse D’Ormesson, 2012, pages 232). Mais, en lisant la quatrième de couverture, on apprend que Louise avait dix-sept ans en 1944. En ces temps-là, les photos en couleurs étaient très rares. De ce passé-là, l’Histoire nous renvoie surtout des photos en noir en blanc. Des photos de guerre et de mort. Comme les millions des morts juifs, tués un à un avec une violence d’animaux sauvages et une brutalité obsessionnelle qui n’appartient qu’à l’homme. Heureusement, nous avons aussi dans les yeux les images de Paris libéré, les photos des villages français en fête. Entre elles, qui sait ? pourrait y être une photo de Louise, souriante au milieu de sa communauté héroïque, finalement autorisée à rentrer dans un rythme normal de vie.
Cette femme de la couverture n’est pas Louise. Elle est peut-être Nina, la jeune montagnarde qui va hériter d’elle, qui lui ressemble tellement en toutes ses attitudes. Elle aussi, traverse la vie, bien droite, le regard rêveur et légèrement troublé. Così felice, col vento nei capelli, ainsi que disait une célèbre chanson de l’italien Giorgio Gaber.
Ou bien, cette jeune femme quelconque à l’allure légère, suspendue dans l’air, caressant les prés de ses pieds nus, elle est une jeune d’aujourd’hui, qui court à la rencontre de la liberté. À nous la liberté, c’est le film incontournable de René Clair (1931) que je vis jadis dans un glorieux cinéma d’essai de Rome, qui représente efficacement soit le désir de liberté soit le travail incessant qu’il faut mettre en oeuvre pour l’atteindre. Une pareille conscience du défi de la liberté se joue aussi dans le monde flou que la photographie évoque et dans l’expression intense de cette jolie montagnarde.
Nous sommes dans le territoire de Chambon-sur-Lignon, commune « huguenote » de la haute Loire, qui dans un esprit unanime et solidaire sut nier toute complicité aux occupants nazis entre 1941 et 1945, en sauvant la vie de milliers de jeunes juifs. Un petit monde qui reste encore aujourd’hui ancré à ces mêmes valeurs civiles. Un monde qui pourtant ne s’offre pas à la vue comme île heureuse, aussi ennuyeuse qu’imperméable à la méchanceté et à la violence. Car le Mal — comme le Bien — arrive de l’extérieur aussi que de l’intérieur de nous-mêmes. Et souvent, notre vie est gênée, ou pour mieux dire « contrariée » par la cohabitation en nous de pulsions opposées, envers le Bien ou envers le Mal.
La plupart des fois, comme dans le cas de Louise, ce genre de contrariété ne descend pas d’une confusion ou d’un aveuglement venant de l’ignorance ou d’un malaise familial profond.
Et l’amour aussi, n’est pas toujours un sentiment aveugle. Louise aime Franz, contre sa volonté et ses valeurs solides. Elle ressemble à Aida, le personnage de Verdi, tragiquement amoureuse de Radames, le chef de l’armée ennemie : « Je ne veux pas croire qu’ils [les nazis] ne savent pas ce qu’ils font. Il me vient à l’idée qu’un jour, Franz, lui aussi, sera un de ces Ogres. C’est peut-être là ma mission divine, détourner Franz de sa destinée d’Ogre. Parfois j’ai peur pour Franz. Et d’autres fois j’ai peur de Franz. »
Car elle voit, dans le Mal dont Franz est complice, le Bien dont il est capable. Elle aime aussi ses parents, dont elle partage totalement les valeurs et les choix. Elle n’arriverait jamais à dire, comme Aida, Ritorna vincitor ! (Reviens en vainqueur !), parce que l’horreur dont les Ogres nazis se rendent responsables va bien au-delà des drames identitaires que les guerres font quelquefois exploser. Elle est même plus engagée qu’eux dans l’action de protection des juifs cachés. Donc sa contrariété, sa violente lutte intérieure, n’a rien à voir avec des pulsions positives et négatives en lutte. Elle naît du combat entre deux sentiments tout à fait sains : l’amour d’un jour pour un homme qui grâce à cet amour eut le courage, ce même jour, de faire une action bonne ; l’amour de toujours pour une humanité ouverte et solidaire, sérieusement intentionnée à lutter contre la barbarie : « La guerre… La guerre sur tous les visages, dans toutes les bouches, dans celle des grands, ce que je serai bientôt. La guerre, ils ont la voix qui grelotte lorsqu’ils en parlent. D’ailleurs, le plus souvent, ils n’en parlent pas, ils la chuchotent, comme des Petits Poucets dans la maison des Ogres… Si les Ogres ne parviennent pas tout de suite à soumettre nos âmes à l’idéologie totalitaire, ils voudront soumettre tout au moins nos corps. Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur leur conscience les Armes de l’Esprit. »
En pleine cohérence avec ces deux amours de la vie, La vie contrariée de Louise est un roman émouvant et sincère, une longue et profonde réflexion sur le sens de la vie. Ici, les personnages ne pourraient être mieux choisis, et l’existence même — aujourd’hui, dans le monde qui tourne autour de la chambre numéro dix-sept d’un petit hôtel, tout comme au temps de la jeunesse difficile de Louise, âgée alors de dix-sept ans — ne pourrait être mieux décrite.
Un livre courageux, que j’ai aimé pour la force de son langage « cinématographique » à la Victor Hugo, donc pour sa qualité littéraire qui m’a rapporté aussi le rythme de Vercors, la voix de Saint-Exupéry et l’esprit de Camus. Un roman qui puise aussi dans les proverbes, les dictons, les images des fables — les Ogres, les Petits Poucets, la Maligne — et dans les mots de tous les jours. Qui après utilise ce patrimoine « retrouvé » à l’intérieur d’une forme expressive « poétique » tout à fait originale.

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Le temps de Louise et le temps de l’Histoire

La vie contrariée de Louise est basée sur deux plans narratifs différents.
Celui du passé, représenté par le journal que Louise avait écrit sur son cahier rouge dans la période cruciale de sa jeunesse, auquel elle avait ajouté quelques mots à la veille de l’arrivée de son petit-fils James.
Celui du présent, où les histoires de certains habitants du village — travaillant dans le Restaurant One Toutou (Alice, Nina, Pierre, Gerlou et la belle Canelle) ou dans la maison de retraite des Sycomores (Pierre) ou ailleurs (Antoine) — sont touchées par la mort de Louise et par la présence de James Nicholson à Chambon-sur-Lignon, évènements qui entraîneront une accélération dans le dénouement final de leurs propres destinées.
Ce choix, qui se traduit en un récit volontairement fragmentaire pour le présent et, en revanche, en une exposition plus classique pour le passé, ne correspond pas seulement à la dynamique de la vérité qui tôt ou tard se révèle toujours. Et l’on ne peut pas nier qu’un certain suspens est toujours présent. Mais cette contamination réciproque du passé et du présent de Chambon-sur-Lignon naît, je crois, d’un constat philosophique et moral plus profond.
D’un côté, le passé est souvent un tabou. L’Histoire nous raconte que dans le Plateau de Chambon-sur-Lignon 3500 réfugiés ont été sauvés, tandis que dix-neuf jeunes hommes sont morts dans les champs nazis. Ces dix-neuf personnes qu’on n’a pu soustraire à la furie homicide sont une souillure douloureuse qui pèse sur la mémoire glorieuse de cette communauté. Corinne Royer à eu à ce propos le courage de renverser le sens de ce tabou, en se posant, j’imagine, la question suivante : et s’il y avait eu un manque d’attention, une erreur humaine, qui ont affaibli toute vigilance ? Une complicité ? D’ailleurs, sous le gouvernement collaborationniste de Vichy, combien de juifs ont été abandonnés à leur destin sinon carrément dénoncés à la Gestapo ? Selon ce que Louise raconte dans son imaginaire cahier rouge — que la visite de Nina avec un ami policier nous confirme —, dix-huit « Petit Poucets » seraient morts ensevelis dans le sous-sol de la Châtagneraie, c’est-à-dire le quartier général des occupants nazis, tandis que Niels, le dix-neuvième garçon, aurait été le seul déporté à Auschwitz. Nous revenons encore une fois au numéro dix-neuf.
De l’autre côté il y a le présent, où les gens ont peu appris et beaucoup oublié de ce qui s’est passé en Europe il y a soixante-dix ans. On s’en fiche du passé ou on en garde une image aussi figée que décolorée. Le monde d’aujourd’hui ne garde pas les mêmes valeurs qu’avant. Les lieux se transforment, le passage du relais entre les générations subit des traumatismes, des ruptures. Ceux ou celles qui pouvaient raconter se taisent, tandis qu’une sorte de négationnisme s’insinue, au nom de conditions de liberté et démocratie qui seraient désormais acquises.
On a bien compris qu’aucune conquête n’est jamais définitive. Il faut travailler sur la mémoire pour en tirer des leçons, pour s’en servir dans le présent. En même temps, notre sensibilité contemporaine nous aide à revisiter le passé avec souplesse, sinon de l’insouciance. Malheureusement, dans le présent, beaucoup de tragédies se reproduisent, et les horreurs se répètent. Mais au moins, dans le présent, on est capables de parler d’arguments « intimes » et surtout d’en écouter parler avec un brin de maturité en plus : « Je sais enfin pourquoi je suis née. Là, happant son souffle tiède contre ma nuque… Je suis née pour recevoir le sexe d’un homme dans mon ventre. Et ce n’est pas si terrible… Je ne me suis pas sacrifiée. Il n’y eut pas d’autre abandon que celui au désir, pas d’autre vacillement que cette chose que je nomme enfin jouissance. Si douce et si violente. Franz mon amour. » Cette phrase clou, qui synthétise mieux que toute autre l’esprit de Louise, répond efficacement à ce qu’on disait à propos du rôle de la sensibilité contemporaine dans la compréhension du passé.
Peut-être, une phrase comme ça elle ne la dit jamais à personne, sauf, j’imagine, à Virginia Hall. Cette femme extraordinaire — qui a réellement existé — eut d’ailleurs l’intelligence d’enlever Louise de la cave où l’inflexibilité de son père la tenait prisonnière. Louise aurait voulu confier cela à son fils et, plus tard, à son petit fils. Elle avait d’ailleurs une sensibilité qui allait au-delà de son temps : « J’ai parlé de Franz à Virginia… Hier soir, un des hommes en civil a apporté une bouteille de vin… Je leur ai demandé s’ils allaient tuer les Ogres. L’homme a froncé les sourcils : « J’espère bien qu’on les tuera tous ! » Je leur ai fait promettre d’épargner chacun de ceux qui se nommeraient Franz… On parlait d’un débarquement sur les plages normandes qui avait semé la panique chez les Ogres. L’air fut alors plein de récits de massacres… Me voilà bien avancée… Avec mes seins lourds, mon ventre rond, mes nausées, mon rat et mon petit Ogre dans l’utérus… »
Voilà alors le motif inspirateur de ce roman passionnant et riche de surprises : le thème de l’amour et de son extrême simplicité ou, si l’on veut, de sa facilité désarmante.
Un amour qui bouge à travers l’espace et le temps, ou plutôt un pont reliant le passé au présent. Louise à Franz. James Nicholson à Nina. Gerlou à la belle Canelle et Pierre au fantôme de Virginia Hall.

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L’originalité et la force de ce roman — fable douloureuse et, en même temps, récit décalé — jaillissent tout à fait naturellement de cette idée de l’amour, que je partage sans réserve, qui devient aussi un élément structurel de la narration : « Franz m’attendait devant la ferme. Les mains enfoncées dans les poches, le col de sa vareuse relevé jusqu’au-dessous du nez, l’œil sombre sous le ciel étoilé. Une clarté de lune lui barrait le visage. Il était beau… Sous la couverture… Le corps de Franz. Contre moi, le corps de Franz… Les visages des dix-huit enfants blottis dans la nuit, voletant au plafond de la grange, comme des anges… Franz mon amour. C’est donc seulement de cela qu’il s’agit dans le corps. Et tant de choses dans la tête. Franz, serre-moi. Reste encore. Une éternité. Jusqu’à l’aube. Jusqu’à la fin. »
C’est l’amour qui mobilisera le personnage de Pierre, l’obligeant à révéler ses actions incontrôlées et trouver enfin son inévitable destin. C’est l’amour qui poussera Nina à suivre le sillon de Louise jusqu’au point d’accomplir à sa place le rêve de sa vie. Et c’est enfin l’amour qui procure à James Nicholson une patrie et une entière identité : « Je marche dans les allées du parc des Sycomores… Depuis l’autre bout de l’allée, un homme vient à ma rencontre. Il avance péniblement, appuyé à sa canne. Arrivé à ma hauteur, il dit : Louise ? » Il le dit avec l’accent des Ogres. Je réponds : « Franz… » « Oui, dit-il, Franz Harster. » Je pense à James Harster, mon petit-fils. Toute la vie qu’il me reste à vivre, je broderai ses initiales sur des couvertures… Je pense à toi, mon fils. Il faut que tu me pardonnes. Il faut seulement que tu me pardonnes. »
Le mérite de l’indéniable réussite de La vie contrariée de Louise dérive de l’heureuse fusion de trois éléments : d’abord la force dramatique de l’histoire de Louise et des événements qui se déroulent autour et au-dedans d’une chambre de l’hôtel One Toutou; deuxièmement, la structure narrative et poétique, tout à fait anticonformiste — dans la rigueur comme dans la liberté —; enfin la grande humanité et véridicité de tous ses personnages, même des mineurs, comme cet Antoine (véritable sosie du Félix Tholomyès des Misérables).

Giovanni Merloni

(continue)

Descendre vers l’obscur avec Jérôme Ferrari : « Où j’ai laissé mon âme »

07 jeudi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Descendre vers l’obscur avec Jérôme
Ferrari : « Où j’ai laissé mon âme »

Je viens de lire le roman de Jérôme Ferrari, paru en France par Actes Sud à la rentrée littéraire 2010, objet déjà de plusieurs commentaires. D’habitude, je ne lis pas les autres commentaires avant d’écrire le mien, pour m’exprimer librement, au risque de répéter des choses qu’on a souvent dites mieux que moi.
Cette fois, après une lecture rapide des commentaires, très intéressants, de Stéphanie Joly et de Carole Zalberg, je voudrais partir des mots clés qu’elles utilisent, que je partage vivement.
Selon Stéphanie Joly, Jérôme Ferrari se révèle « un équilibriste surdoué [qui] se balade, tendu, avec son génie, la main et le coeur douloureux, sur le fil torturé d’une guerre éternelle ».
Cet équilibrisme, pourtant indispensable — j’ajoute —, vient avec le choix primordial de ce livre : la confrontation de deux opposés, le bien et le mal à l’origine, que ses personnages principaux encharnent en soi.
Ces deux êtres – le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani – ont des prénoms et noms qui se croisent et se ressemblent beaucoup. Le nom Andreani est une dérivation évidente du nom André, tandis que le nom Degorce a beaucoup de lettres en commun avec le prénom Horace. Ce n’est pas nécessaire d’arriver aux Horaces et Curiaces de la guerre des Romains contre les Étrusques pour deviner que les deux personnages — Degorce et Andreani —, plus liés entre eux que deux frères, faisant part d’une famille plus importante que celle qu’ils ont laissée dans un coin irréel du monde, soient en final une seule personne. Un sel homme qui tourmente soi-même la nuit, tandis que le jour — guerre après guerre —, transformé de victime en bourreau, il devient de plus en plus méchant, violent, lâche, assassin et trompeur.
Selon Carole Zalberg « Jérôme Ferrari est un mineur de fond. Livre après livre il descend vers l’obscur, éclaire, paré de sa langue lumineuse et de sa compassion, les zones reculées où se cache le cœur de l’homme. On l’imagine écrire sous la dictée d’une fièvre, celle de creuser et creuser encore à la recherche de la vérité dans sa gangue de discours, de théories ou d’illusions. »… « Car il sait ce qu’il y a dans l’homme et c’est ce qu’il écrit. »
Je suis tout à fait d’accord avec Carole Zalberg : Jérôme Ferrari — par rapport aussi à sa génération d’écrivains — se charge de façon sérieuse de thèmes extrêmes, durs et difficiles à vivre, à écouter,  donc aussi, sinon surtout, à raconter. Il n’a pas peur de « descendre vers l’obscur ». Et c’est vrai qu’il « sait ce qu’il y a dans l’homme ».
Moi je voudrais ajouter des observations un peu libres, n’ayant pas la nécessité d’expliquer trop analytiquement la situation de ce très beau livre, situation que d’ailleurs je connaissais très peu, je l’avoue, avant de le lire.
Je veux toujours défendre le droit du lecteur. Et je vois bien que l’auteur s’en charge aussi. Car Jérôme Ferrari, à mon impression, ne se prend pas pour un connaisseur des profondeurs de l’âme humaine, mais comme un chercheur, un « mineur de fond », comme dit très bien Carole Zalberg. Personne d’ailleurs ne pourrait se déclarer absolument certain de tout savoir et de tout avoir bien examiné quand on parle de guerres, de terrorisme, de tortures et de logique…
C’est dans ce mot, « la logique », qui gouverne les comportements de tous ceux qui enfin tuent et torturent, la question souterraine à laquelle JérômeFerrari donne une série de réponses, en préférant en tout cas demander au lecteur, après réflexion, sa réponse sincère.
Revenant donc au droit du lecteur, on doit remercier Jérôme Ferrari non seulement de cette histoire touchante qui se rapporte très bien à l’actualité et donne une grande impulsion au débat et à la réflexion historique et politique même d’aujourd’hui ; il a écrit un livre qui d’un côté emporte le lecteur même dans un tourbillon ou manège ou film sans répit et, de l’autre côté, avance lentement, comme s’il y avait un poids terrible à supporter sur la tête et les épaules.
Dans les quatre « lettres » d’Andreani, un fabuleux rythme « au style de Saramago » — basé sur la fascination de la parole dite et sur une espèce de refrain (« J’ai le  regret  de vous le dire, mon capitaine ; j’ai vu mourir tant d’hommes, mon capitaine ; parce qu’il n’existe aucun pays pour les hommes comme moi, ou comme vous, mon capitaine… »), aide le lecteur à comprendre, à marquer les passages logiques de cette barbarie progressive qui, à travers la déportation à Buchenwald et trois guerres, anéantit l’âme du capitaine Degorce après avoir effacé celle de son lieutenant Andreani. Pour balancer le « point de vue » irrésistible d’Andreani, voire sa désespérée recherche de complicité, le récit des trois journées — du 27, 28 et 29 mars 1957 —, vécues dans un état de prostration par le capitaine Degorce est proche à l’immobilité.
Tous les deux, Andreani et Degorce ont perdu l’âme, tôt ou tard, tandis qu’ils poursuivaient chacun sa chimère. Mais la vraie question est peut-être la suivante : est-ce qu’ils avaient une âme, avant de partir dans leur aventure de torture et de mort ?
C’est une question très délicate, qui met en cause d’abord les systèmes terroristes qu’on applique de plus en plus dans les guerres et, ensuite, l’idée même de la guerre liée au pouvoir, à l’argent, à l’idée de conquête et de soumission des autres.
Le personnage toujours souriant – parce qu’il n’a pas peur de mourir et trouve son équilibre en affichant l’air calme – de Tahar me pousse à dire que Jérôme Ferrari, comme moi qui lis le livre, n’accepte que la guerre pour l’indépendance des peuples faite par les peuples mêmes.
Donc, je pense que ce livre en définitive condamne a priori les systèmes qu’une logique militaire abstraite et sans préjugés a imposés aux tortionnaires de toutes les époques. Je ne crois pas d’ailleurs que l’auteur de « Où j’ai laissé mon âme » ait envisagé, même pour une seconde, la guerre comme une nécessité absolue et, surtout qu’il ait considéré « logique », avec le capitaine Degorce, l’absence de contrôle à l’intérieur de la hiérarchie militaire et le recours à la torture. Donc, je partage la façon de traiter l’argument de la guerre que Jérôme Ferrari a choisi. La guerre est parfois inévitable. Dans ce cas, on ne doit pas la transformer en tabou. Mais comme dans la paix, aussi dans la guerre tout homme civilisé, qui se soucie du bien de l’humanité, devrait s’attendre le respect de règles cohérentes avec le droit à la vie et à la dignité humaine.

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Ce n’est peut-être qu’à cause de mes lectures désordonnées qui me font sauter de Ferrari à Saramago et de Carole Zalberg à Victor Hugo que je trouve une extraordinaire affinité, au fond, entre ce livre et le « Quatre-vingt-treize ». De façon directe et naïve, le grand Hugo essayait dans son roman de comprendre sinon de justifier les raisons en lutte des révolutionnaires de Robespierre et des Vandéen, fidèles à la royauté. Ce n’est pas le cas de Jérôme Ferrari, qui risque – en équilibriste, selon Stéphanie Joly – une reconstruction « de l’intérieur » qui ne peut pas éviter de « traverser le désert » des idées reçues, des phrases typiques, des justifications autorisées, et cetera.
Mais enfin, comme Hugo — qui dans « Quatre-vingt-treize » faisait voyager de pays en pays l’énorme échafaud de la guillotine, qu’il ne pouvait pas accepter —, Jérôme Ferrari conduit discrètement le lecteur dans ce désert où, apparemment, deux visions de la vie et de la guerre se contrastent entre elles. Mais enfin, au point clou de l’histoire, lorsque Degorce consigne le commandant de l’ALN Tahar à Andreani, bien sachant qu’il le tuera, au point où Degorce perdra définitivement l’âme, pour devenir lui aussi un assassin avec licence de tuer… à ce point-là, on comprend que la capitaine Degorce a longuement, trop longuement cultivé la chimère de sa diversité, de son penchant pour le bien qui le rendait différent des autres.
Mais cette triste conclusion ne veut pas dire que tous les hommes sont des assassins ou de tortionnaires potentiels. La démonstration est dans le comportement de Tahar et de toutes les victimes qui n’ont pas peur de mourir. Parce que mourir – ou partir — est, en certains cas, une solution, si l’on veut se soustraire à la complicité avec le mal.

Giovanni Merloni

L’obsession fondatrice des ateliers d’écriture dans « Incident de personne » d’Éric Pessan

06 mercredi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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L’obsession fondatrice des ateliers d’écriture dans « Incident de personne » d’Éric Pessan

« Incident de personne, je pense. Je ne suis personne, je ne vous ai même pas donné mon prénom. Une vie d’oreille, quelques heures de paroles et je retombe dans l’oubli. Par ma ruine, peut-être, pour la première fois, je deviens quelqu’un, j’hérite de ma propre histoire ». Voilà une des clés qu’on nous a offertes pour comprendre la vie d’un écrivain épuisé, débordé des histoires des autres dont il ne veut ni ne peut s’approprier. Un homme qui dans son énième voyage de « retour », comme Ulysse, pousse son besoin de passer inaperçu jusqu’à dire : je ne suis personne. J’ai vu l’écrivain et dramaturge Éric Pessan « en personne » le dernier jeudi 10 avril (2011), à la Terrasse Guttenberg. Dans cette prestigieuse librairie du XIIe arrondissement, Carole Zalberg se charge de présenter une génération d’écrivains français ou francophones — à l’âge compris entre les 35 et les 45 ans à peu près —, qui ont acquis déjà un certain succès, qui sont publiés par d’importantes maisons d’édition en France et qui, surtout, brisent l’écran en rejoignant un nombre de plus en plus élevé de lecteurs passionnés (j’y ai pu apprécier entre autres Stéphanie Hochet, Nathalie Kuperman, Maylis de Kerangal, Jerôme Ferrari et Carole Zalberg). Le travail de Carole Zalberg, toujours très intéressant, va largement au-delà de ce que font normalement ceux qui s’occupent de la présentation des livres dans les librairies, non seulement pour sa capacité de fouiller dans les textes et d’y reconnaître le sens profond, mais parce qu’elle se charge de lire — ou parfois relire — presque tous les textes de l’auteur qu’elle a invité. Cela dit, j’avais particulièrement apprécié en Carole Zalberg sa façon de s’adresser à l’auteur de « Incident de personne ». En fait, au lieu de raidir le débat dans une série de demandes-réponses, Carole Zalberg a su trouver la clé pour faire sortir l’homme de son coin. Car grâce au feu croisé des questions posées par la modératrice, Éric Pessan, — au début en léger retrait, comme quelqu’un qui n’a pas trop d’envie de parler de soi, en coïncidence aussi avec ce que nous dit, jusqu’à moitié livre, le protagoniste de « Incident de personne » —, il a bientôt ouvert ses portes au dialogue, jusqu’à « vider le sac » dans les derniers moments de la soirée. J’ai réfléchi à cela quand j’ai fini de lire ce livre intéressant et par certains aspects, « diabolique ». Il m’a rappelé la position assez critique d’Éric Pessan au sujet de l’autobiographie. Oui, je suis d’accord. Il y a plein d’autobiographies qui révèlent un côté fastidieux, vulgaire, narcissique et répétitif de la vie personnelle des auteurs. Cependant, me dis-je, on ne peut pas se passer de l’autobiographie, personne ne le fait, même en essayant tous les trucs de fiction et de langue pour disparaître ou pour devenir anonyme. Le personnage sans nom ni prénom de ce livre — où d’ailleurs l’on ne trouverait pas d’autres noms ou prénoms, comme l’on ne trouve de lettre « e » dans « La disparition » de George Perec — se présente comme un « produit » de ce qu’il fait, de son travail d’animateur d’ateliers d’écriture. Cette obsession des textes-vérité que les participants aux ateliers tôt ou tard l’obligent à lire, est un des motifs primordiaux de ce roman qui décrit une journée passée dans un TGV arrêté au milieu de la campagne — entre Paris-Montparnasse et Nantes — à cause d’un « incident de personne », très probablement un suicide. Si le train n’avait pas été arrêté, le voyageur sans nom — le « je » qui va nous confier petit à petit sa vie — n’aurait pas parlé à sa voisine, ne lui aurait pas avoué, dans un « crescendo » dramatique et pathétique aussi, son pessimisme du moment, le bilan catastrophique de sa vie que pourtant contredit l’intérêt qu’il révèle avoir pour les autres humains. Dans ce roman, qui confie à la fiction un rôle très important — dans le présupposé acquis que la fiction est l’ennemie numéro un de l’autobiographie —, Éric Pessan a choisi d’abord une écriture très simple, dépourvue surtout de lyrisme et de rhétorique, qui procède dans un manque de sensations ou bien qui contient plusieurs petites ou grandes sensations, mais qui trouve son élément de continuité dans une espèce de calme obligé, de silence lunaire. C’est probablement la métaphore du train, qui ne symbolise pas seulement, ici, le mouvement inconscient et l’arrêt sans informations. La séparation du train du monde au dehors et, à l’intérieur du train, la contrainte des mouvements limités est très efficacement représentée par ce monologue presque murmuré, par cette sensation de « filtre » opéré par le train, le voyage, la distance et l’être une communauté d’étrangers qui se déplacent de A à B. Mais cette magistrale « absence de sensations » est aussi la leçon que le maître va apprendre aux élèves des « ateliers » et à soi-même : une écriture sans éclats, égale, qui coule comme le train en course folle ou aussi comme le train lorsqu’il est arrêté, immobile. Un mur blanc pour des étagères colorées, une page blanche pour accueillir les « faits » qui peuvent déclencher l’émotion, l’imagination. Un train sans moteur, ou un train avec le pilote automatique, pour redonner aux personnes — « qui ne sont plus des personnes » — l’envie de se connaître, de se parler, de se toucher. Une fois maîtrisée cette impression initiale d’un projet « parfait », un peu froid et distant, que l’auteur aurait dessiné « avant » de se plonger dans l’écriture et de s’y risquer, on peut apprécier de plus en plus les éléments qui font démarrer la conscience de soi et le courage de vivre dans ce narrateur anonyme. Il se dit d’abord incapable de parler de soi, puisqu’il est désormais occupé — jusqu’à la saturation — par les histoires d’autrui, mais après tout semble le contredire. Le principal élément de cette prise de conscience est lié à un fait tout à fait externe à la vie du protagoniste. Un « accident » plus qu’un « incident » de personne, mais aussi absurde et bouleversant que celui du suicidé sur la voie ferroviaire. C’est une histoire dans l’histoire, synthétique et poignante, qui se déclenche au cours du précédent voyage à Chypre, pour un stage d’atelier d’écriture théâtrale, dont ce retour à Nantes n’est que la dernière étape. (Au cours de la rencontre à « La terrasse », Éric Pessam nous a raconté être effectivement allé à Nicosie, ouvrant ses yeux de français sur un monde « exotique », intéressant surtout par sa différence éclatante par rapport à la plupart des endroits civilisés d’Europe.) Le protagoniste du livre parle de cette aventure chypriote comme d’un dernier essai, d’une occasion ratée de remettre debout sa vie vouée à l’échec. Il se prend pour quelqu’un qui a avalé tellement d’histoires personnelles dans les textes-confessions de ses élèves, qu’il en est à la fin comblé jusqu’à la nausée. Ce trop-plein d’histoires — et d’émotions — le rend finalement héroïque, ou bien lui donne l’occasion pour lâcher prise, pour s’abandonner au vagabondage dans les rues très incommodes de Nicosie, comme un nouveau Jack Kerouac. Mais, au milieu exact du livre il y a la scène clou. Cet homme dépourvu de besoins et presque de personnalité devient tout à coup agressif avec le patron d’un local de Nicosie, avant de rencontrer le frère cinquantenaire d’un patriote tué par balle lors de la révolution chypriote de 1974. Cet homme lui consigne « oralement » son histoire. Son frère a été tué à froid, dans des circonstances incroyables et surtout inacceptables. Plusieurs années se sont écoulées, ce monsieur n’a pas réussi à se libérer du cauchemar du frère tué « sans une vraie raison ». Il consigne sa vérité à l’écrivain, qui voudrait vite s’en éloigner. Mais le soir ce monsieur se suicide, lui aussi, avec une balle dans la tête. Et tout de suite après l’écrivain reçoit un paquet qui contient une douille. La douille qui aurait tué le jeune frère en 1974. Ces deux balles font un intéressant « controcanto » au corps du suicidé du train, dont l’homme sans prénom imagine de temps en temps les possibles retranchements. Elles font aussi renverser l’esprit du livre, lui donnant de la couleur au fur et à mesure qu’on s’approche du terminus et de la fin du voyage. Après avoir raconté le drame de ce meurtre « à froid », dont il se sent obligé à se charger, comme si c’était sa propre vie en jeu, le voyageur raconte enfin à sa voisine d’épaule ses difficultés, ses rapports brisés avec ses parents, son échec qui lui semble peut-être infranchissable. Il finit pour « vomir » son histoire personnelle, voire son autobiographie, comme tous les autres. Même dans un train aux fenêtres bloquées il y a donc toujours des fentes, des ouvertures, des portes étroites au-delà desquelles on peut se sauver ou vivre quand même une vie heureuse, heureux de soi. En ce livre — au-delà de l’épisode clou de Nicosie —, je reconnais deux autres fentes, au moins. En premier, le rôle bénéfique de la voisine, qui parle peu, ne se dérobe pas ni s’élance. Un interlocuteur positif, qui probablement ne se sentira pas combler par tous ses histoires, n’arrivera pas à cette nausée. Car la communication « orale » du voyageur à sa compagne n’a pas de filtres, elle est directe et réclame, au fond, une réponse d’attention « amoureuse ». En deuxième, une image qui vaut seule la lecture du livre (on pourrait l’écrire sur le guide Michelin) : la mère qui se jette du premier étage d’une maison assiégée, en Afrique, un enfant à chaque bras. Elle dit : « Je n’avais que deux bras », car elle n’a pas pu sauver deux autres enfants qui sont restés bloqués, dont on ne connaît pas le destin final. Ce n’est que le conte d’une adepte d’un atelier d’écriture qui toutefois me rappelle la mère héroïque de « Quatre-vingt-treize » de Victor Hugo, en me donnant enfin la confiance que cet auteur intelligent et plein d’énergie ne soit pas vraiment convaincu que l’autobiographie — du moins une autobiographie douée d’une force narrative et poétique — soit nécessairement le principal ennemi de la littérature.

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Giovanni Merloni

« Roma enigma » de Gilda Piersanti : raison et sentiment dans le délit parfait

04 lundi Mai 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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« Roma enigma » de Gilda Piersanti : raison et sentiment dans le délit parfait

« Roma enigma » (2010, Éditions Le Passage, 217 pages) de Gilda Piersanti — écrivaine italienne qui vit depuis plusieurs années à Paris et qui écrit en français —, est le dernier « polar » qu’elle a signé d’une série de plus en plus apprécié en France. Quelles sont-elles les raisons de la fidélité d’une multitude de lecteurs et de l’attention de la critique littéraire, donc de la fortune des romans de Gilda Piersanti ? J’essayerai de le dire à travers un commentaire de ce « Roma enigma » qui m’a vraiment touché, soit pour la « perfection » de l’écriture qui largement dépasse la « perfection nécessairement imparfaite » des deux meurtres — celui de Monica Pecorelli, une jeune étudiante de l’université Roma Tre ; celui de Lucetta Baldelli, une dame âgée qui vivait seule au dernier étage de l’immeuble où se trouve le théâtre Palladium — , soit pour cette « traduction » et ce « déplacement », dans la langue française et dans l’esprit même des lecteurs francophones, d’une situation réelle qui se passe à Rome, à la Garbatella, un quartier qui a une physionomie très particulière, qui est donc difficile à décrire au dehors des clichés et des idées reçues.
Je ne sais pas si un écrivain italien qui s’appliquait à écrire en italien une histoire pareille serait capable de ce miracle : on lit en français et on est à Rome ! On est là, cela est sûr et moi — qui connaît assez bien les lieux et les gens dont le livre parle — je l’atteste. Car « Roma enigma » ce n’est pas seulement une reconstruction de la mémoire ou, comme il arrive souvent, une « reconstitution » d’un milieu pour y faire vivre une histoire.
Gilda Piersanti habite Paris et se déplace à Rome pour chaque livre, je crois pendant beaucoup de temps. Elle a une capacité extraordinaire de s’approprier du « genius loci » du quartier qu’elle choisit pour ses romans polars où la psychologie est autant essentielle que la vérité de l’histoire qu’on y raconte.

002_gildap 003 180 Elle parvient donc à ce miracle, autant important pour une pièce dramatique que nécessaire pour un roman polar qui a toujours besoin de s’appuyer sur une réalité crédible. Je connais la Garbatella — lieu du délit et des actions successives, jusqu’au dénouement final — pour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tués et jetés l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.
Tout cela était présent dans l’inspiration de ce livre où raison et sentiment se mêlent, se contrastent et enfin s’équilibrent réciproquement. Mais revenons donc à cette histoire qui se déroule justement à la Garbatella, aux personnages impliqués dans l’enquête de la Questura de Rome, à l’inspecteur Mariella De Luca, qui la dirige de façon très personnelle. Nous avons affaire à un « crime parfait » qu’on connaît du commencement de l’histoire. Gabriele Pollastrini, un jeune homme qui n’a pas encore vingt ans, placé au dernier étage de l’immeuble du théâtre Palladium, pointe sa carabine en direction des gens qui entrent et qui sortent de la pâtisserie Damiani, place Bartolomeo Romano. Il attend la sortie de Lucetta Baldelli, qui sort comme tous les jours à cette heure du soir avec une petite boîte à la main. Tandis que Lucetta sort, essaye d’entrer dans le local Monica Pecorelli. « Gabriele ferme les yeux et il tire. » Mais une monnaie est tombée à terre, Lucetta a essayé de la cueillir et dans la trajectoire du fusil une innocente s’est trouvée, encore plus innocente que la victime prédestinée.
On peut, je crois, raconter cet « incipit », même dans un roman noir, car cette circostance est connue depuis la première page, ainsi que le contenu de la petite boîte : des choux à la crème — appelés à Rome les beignets de Saint-Joseph —, qui seront après l’obsession de l’inspecteur Mariella De Luca, personnage clou de toute la série de « meurtres romains » signés par Gilda Piersanti. Ces choux, confort de chaque dîner de cette dame, elle n’aura pas le temps de les manger…
Le lecteur connaît tout, dès les premières lignes, il assume donc un rôle tout à fait nouveau et même une responsabilité morale. Il est mené d’un côté à juger sur la rapidité et la bravoure des enquêteurs et de l’autre côté à s’attendre une certaine logique des faits et des explications du crime, jusqu’au dénouement final.
On verra à la fin de la lecture que l’auteure de ce roman a voulu défier le lecteur et soi-même et qu’elle a gagné. Non seulement par la séquence d’évents qu’on ne pouvait imaginer facilement — comme c’est le cas du tête-à-tête final entre l’inspecteur et l’assassin qui provoque un véritable renversement de toute logique apparente —, mais surtout grâce à cette vérité des personnages et de l’ambiance où le drame se déroule.
Gilda Piersanti, à travers le personnage atypique de Mariella De Luca – un inspecteur artiste, imprévisible et apparemment solitaire — nous raconte la confusion et le hasard de toute enquête policière, mais elle nous dit aussi qu’il faut aller au-delà des raisons « logiques » — d’intérêt ou d’amour —, qui seraient toujours derrière chaque meurtre. Ou bien Mariella suit d’abord, avec son équipe et le lecteur, des pistes traditionnelles — l’amour, l’intérêt —, mais sa façon non bureaucratique d’aborder son cas lui donne la possibilité, petit à petit, d’arriver à soupçonner l’insoupçonnable. Le lecteur sait tout, peut tout prévoir au long de cette narration sans répit. Mais, puisqu’il sait que ce crime parfait sera forcément découvert, il est amené parfois à être compréhensif envers l’assassin. D’abord parce qu’avant de suffoquer sa victime prédestinée Gabriele Pollastrini tue par erreur une jeune fille de son même âge — Monica Pecorelli — s’en montrant troublé tout de suite après ; ensuite, à cause de la terrible histoire de Graziella — jeune antifasciste en fuite au temps du massacre des Fosse Ardeatine — murée encore vive avec Umberto, le père de Lucetta Baldelli, dans le sous-sol de l’immeuble où soixante-six ans après Lucetta habitait au dernier étage tandis que Gabriele son protégé, habitait avec sa mère Albina au premier.
Cette histoire terrible, qui rappelle Aida et Radames, Juliette et Roméo, aurait pu être une justification de la folie de Gabriele Pollastrini. Il avait voulu « venger » la punition vraiment exagérée que la mère de Lucetta avait infligée à son mari et à son amante.
Après cette « révélation » Gabriele cesse de plus en plus de se comporter, pour le bien et pour le mal, comme un meurtrier « professionnel », il devient distrait et accumule des fautes. Cependant, le lecteur, qui fait confiance à cette inspectrice et à son intelligence, s’accoutume à s’attendre un dénouement tranquille, comme si ce garçon de vingt ans ne voulait que ça. Il s’attend peut-être à une réécriture de « Délit et châtiment ».
Donc, on est troublés, même violemment, lorsque la nature folle et criminelle de Gabriele se révèle, dans les derniers chapitres, de plus en plus dangereuse…
En revenant alors aux pages précédentes on pourra marquer la précision des signaux que Gilda Piersanti avait placés le long de la route, dont le principal est le thème de l’homicide sans mobile. C’est vrai que pendant trois quarts du roman on ne parle que de l’enquête sur la mort de Monica, que le lecteur sait du commencement qu’elle était une erreur. Cependant, ce mot « sans mobile », qui revient souvent dans ce monde romain paresseux, viveur et frénétique à la fois, qui se base aussi sur le rappel d’autres meurtres du passé (Marta Russo, Pecorelli, Aldo Moro, et cetera), ce mot « sans mobile » sera la vraie réponse à nos interrogatifs et perplexités. Gabriele Pollastrini était un meurtrier « sans mobile » avant d’avoir un prétexte quelconque pour le devenir.
Gilda Piersanti, en dénouant l’histoire d’un délit parfait qui ne pouvait pas l’être, nous a donné un très beau livre, qui, grâce à son écriture parfaite, va bien au-delà des bornes d’un simple polar. « Roma enigma » est un roman très bien écrit, qu’aussi les Italiens devraient lire, après une traduction. Mais comment serait-ce une réécriture en italien, après cette « traduction » que Gilda a su si bien faire ?

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Giovanni Merloni

Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une partition théâtrale (lectures VII/VII)

03 dimanche Mai 2015

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Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une partition théâtrale

Dans mon précédant commentaire (« Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire ») j’ai déjà présenté ce dernier roman que j’ai particulièrement aimé.
En feuilletant plus analytiquement les treize chapitres du roman, on s’aperçoit d’une structure « musicale » du roman qui respecte la suivante partition : 3 — 1 — 1 — 1 — 3 – 1 – 3.
Cette partition est dictée d’abord par les lieux évoqués dans les titres des 13 chapitres. D’un côté, les lieux où le centre drame se déroule (Écosse et Angleterre) ; de l’autre côté un lieu indirectement concerné (Paris) d’où l’on suit le déplacement en Écosse d’Alice et de sa nièce Ludivine.
Cela nous aide à découvrir une « partition théâtrale » du roman, homogène et cohérente avec l’esprit du drame — toujours le même depuis Shakespeare jusqu’à nos jours — qui prévoit 10 scènes et 3 intervalles :
3 (premier acte : Glasgow, Londres, Trossachs) — 1 (intervalle : Paris) — 1 (deuxième acte : Colchester Castle) — 1 (intervalle : Paris) — 3 (troisième acte : Trossachs, Londres, Glasgow) — 1 (intervalle : Paris) — 3 (quatrième acte : Highlands, Trossachs, Highlands).
Le lecteur s’apercevra, en tout cas, de quelques variantes à la logique que je viens de découvrir. Le premier acte, par exemple, très long par rapport aux autres, ne se borne pas à présenter les personnages, mais contient déjà en soi une grande partie de l’intrigue. Les « intervalles » se déroulant à Paris, se révèlent propices à « lancer » sur la scène du drame le personnage de Ludivine, qui, comme le Cherubin « farfallone amoroso » des Noces de Figaro, se mêlant partout, se révèlera aussi nécessaire que dangereux. Le deuxième acte, avec son esprit « on the road » a, lui aussi, une fonction d’intervalle ou de pause. Dans le troisième acte, on assiste au vrai dénouement de la « pièce » : le roman aurait pu bien terminer à la page 194. Les ultérieures quinze pages (intervalle et quatrième acte, où l’on n’entend plus la voix de Ludivine), confiées à la sagesse ironique de Simon Black et d’Ecuador, ont en tout cas la valeur d’un épilogue dramatique.

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Premier acte
Le mot « Annonce » entre discrètement dans l’histoire que Tara va nous raconter : « Depuis l’Annonce, on a créé de nouveaux hôpitaux comme ils disent dans les média, des prisons pour aliénés disent les filles. Personne ne veut les soigner, à quoi ça servirait ? On les entasse et on les laisse beugler dans des salles sécurisées, des cellules matelassées fermées à triple tour. Qu’on cesse de les entendre, c’est bien suffisant. »
Petit à petit ce terme vague et solennel prendra corps et le lecteur aura enfin la perception d’une barrière physique. Dans une générale absence de couleurs, l’Annonce s’affiche d’abord sur un fond gris, ressemblant aux murs de l’atelier de Cézanne à Aix-en-Provence. Un fond tout à fait propice aux éclats de couleurs d’objets en mouvement, mais toujours cohérent avec cet hiver nordique qui ne lâche prise. En attendant le final, où l’apocalypse s’épanouit avec les premières fleurs de printemps, lorsque le deuxième protagoniste, Simon Black, sera foudroyé par une explosion de couleurs : « Les premières montagnes apparaissent, d’une beauté aride, partiellement recouvertes de neige. Ils traversent des étendues de bruyère fluorescente et des vallées occupées par des lacs comme des pupilles. L’essence des pins leur donne des hallucinations, jamais leur odeur n’a été si entêtante… Est-ce le printemps ? demande Ecuador. Tout est soudain si verdoyant. Ici, c’est un chêne transplanté du jardin de Sissinghurst Castle, là un prunier des abords de la mer Caspienne en pleine floraison. Simon, qui a connu le désert, sait qu’on peut voir un arbre debout, en pleine santé, au milieu de kilomètres de sable, la conséquence d’une graine que le vent a déplacée sur des distances peu communes. Il faut attendre encore quelques heures avant de voir un pommier en fleur, inspiré dans sa production de blanc et de rose jusqu’à la folie. »
Scène 1 (Glasgow). En dépit de l’Annonce et de ses premiers dégâts, Stéphanie Hochet nous donne des certitudes. Jusqu’à la fin, la vie continue. Tara travaille dans un club très exclusif de Glasgow, une grande ville jadis ouvrière à la même latitude d’Edimbourg, dans le côté ouest de l’Écosse. À nord de Glasgow, en suivant la Clyde, elle rejoint régulièrement une ferme très isolée dans les Highlands, où s’est installée avec son amante Patty, pas seulement pour profiter des beautés extraordinaires et mystérieuses du Loch Lomond et du grand Park National de  Trossachs, ou pour rester dans les lieux de son adolescence inquiète. « La ferme était un rêve de gosse, le sommet de quelque chose, la belle entreprise de ma vie devenue concrète avec des murs, un espace clos à moi, et les petites animaux réunis comme dans l’Arche de Noé… Il y faisait glacial la nuit, humide et froid la journée, on chauffait comme on pouvait avec un poêle à charbon. La bonne chaleur qu’on obtient de ces petits morceaux de pierre noire, le chauffage à l’ancienne, comme à l’époque de nos grands-parents. On croit en grandissant qu’on s’éloigne d’eux et c’est tout l’inverse. »
Tara va bientôt nous raconter qu’avec Patty elle s’occupe de l’élevage, même si interdit par l’État, de chiens — qu’elle appelle simplement par le mot anglais « Dogs » — faisant partie de la race particulièrement agressive des Dobermann. Comme on saura plus avant dans la lecture, cet élevage clandestin — dans une région assez reculée, de plus en plus difficile à rejoindre dans un paysage de « fin du monde » où les routes sont cassées ou bloquées — est très dangereux, puisqu’il rentre dans la délicate et inquiétante problématique des transformations génétiques des animaux.
Tara gagne du fric dans son club de Glasgow en jouant le rôle difficile de « prostituée sélective » : « Et elle ? demande le plus jeune en me regardant. Carie se retourne et me regarde. Oh, Tara, dit-elle en baissant la voix, c’est un peu spécial. Je me lève. Salue les messieurs, le plus jeune me suit dans l’escalier et une fois devant la porte de la chambre, j’explique en quoi consiste ma spécialité. »
Tara avoue enfin qu’elle attend Alice, une jeune Française à l’air « angélique » qu’elle avait rencontrée — et aimée — il y a trois ans. Après, elle s’interroge moins sur les prévisibles réactions de sa compagne Patty que sur la nature de ses sentiments envers Alice.
Scène 2 (Londres). À Londres, nous faisons connaissance avec le personnage sans doute le plus « sympathique » que Stéphanie Hochet ait créé jusqu’ici : Simon Black. Il est un artiste « maudit », mais gagnant avec ses « cris ensanglantés » gravés sur la toile de façon douce et violente en même temps. Il a souffert terriblement, pendant ses quarante quatre ans, très durs et intenses, en trouvant dans la peinture — qui rappelle évidemment Francis Bacon et Rembrandt mais aussi Munch — de l’apaisement et du bien être. Malheureusement, juste avant l’Annonce, il a su qu’il a un cancer dont il ne pourra s’échapper. Déjà son caractère sensible l’amènerait au fatalisme, à rater toute tentative de soin. Avec l’Annonce, qui fixe dans le 21 mars la date de la mort généralisée, il comprend qu’il ne mourra pas à cause du cancer, mais dans le même instant que ses concitoyens : « Je débordais de joie. Pour moi qui étais déjà condamné, l’Annonce a rétabli une sorte de justice… Si l’espérance de vie est la même pour tout le monde ici, je ne me sens plus concerné par cette maladie, il m’est permis de l’ignorer, une raison supérieure l’annihile. » Ce constat lui donne l’insouciance nécessaire pour « chercher une compagnie », qu’il trouve aussitôt, de façon aussi banale que miraculeuse : « Le lieu est presque désert. Seule une femme est assise à une table, elle se sert du champagne et boit avec avidité. Ses cheveux ont été attachés en une sorte de chignon africain — je ne saurais dire depuis quand, sans doute plusieurs jours, la coiffure est légèrement défraichie.  Un nez un peu fort mais ses traits son beaux, ses sourcils fournis. Le regard ne vous rate pas, il vous traque, vous êtes sa proie. Elle est très maquillée. Je tombe immédiatement amoureux. »   La femme s’appelle Ecuador : pour un instant le centre de l’histoire cesse d’être, pour lui, cette Grande Bretagne agitée, verte et grise. Il s’est déplacé au centre même de la planète. D’ailleurs, chaque homme cherche toujours son centre et, dès qu’il le trouve, ne voudrait plus s’en éloigner : « J’ai un haut-le-cœur. Ecuador ne dit plus un mot, elle joue avec ses bagues, les tourne d’avant en arrière sur ses doigts. Reliquats de sa fortune, l’émeraude et la résine ornent ses mains. Au bout d’un certain temps, j’aperçois les vallons, l’herbe grasse, le vert violent de la campagne, parfois un cottage émerge du décor comme un champignon poussé en une nuit ; à cette distance, il ressemble par sa forme et sa taille à une maison de poupée… J’aime qu’elle continue à jouer avec moi. Et si sa légèreté était mon antidote ? »
Scène 3 (Parc de Trossachs). Dans la ferme de Trossachs, Tara ne rencontre aucune difficulté à faire accepter à Alice l’élevage des chiens et imposer à Patty la présence d’Alice. Elle peut rêver de ce qui se passera le jour fatal : « Dehors, les Dogs se sont couchés les uns contre les autres, pelotonnés, museau contre le flanc, grognant dans leur sommeil, ronflant, ils ont rendez-vous avec le dieu des rêves, une créature ailée qui les guide vers un monde où ils entrevoient ce qu’ils seront bientôt : les gardiens d’un univers dont personne ne connaîtra les contours car leur vision n’atteindra pas l’étrange voûte traversée de nuées ardentes et de tourbillons d’oiseaux voltigeant sans espoir, un monde magnétique sans fin ni logique. Un jour, les Dogs plongeront dans la Clyde, à l’heure du crépuscule, instinctivement, ils trouveront leur chemin et ils se réjouiront d’atteindre les berges de ce nouveau territoire, leur terre promise qu’il nous faudra la leur céder, et ceux qui voudront résister seront démembrés, déchiquetés, dévorés. Je serai heureuse, ou plutôt ce qu’il restera de moi sera heureux car ces créatures-là seront celles que j’ai élevées et chéries, elles me devront la vie, je continuerai de les aimer où que je sois, elles seront ma gloire, ma descendance en esprit. Et Patty sera aussi heureuse que moi ».

Intervalle
Ce qui se passe à Paris, loin de l’épicentre de l’apocalypse, n’a pas de conséquences directes sur l’histoire (se déroulant de façon itinérante, comme Roi Lear, entre Angleterre et Écosse). On fait connaissance d’un autre « je ». On comprend tout de suite qu’on a affaire avec une figure mineure, même si nécessaire. Elle est la sœur d’Alice, Sophie. Complètement prise par son enfant unique Ludivine, elle essaie de la protéger, en la dérobant aux possibles contre coups de l’Annonce. Mais… « Ludivine est-elle heureuse ? C’est la question la plus grave, la plus lourde, la plus sensible, la plus forte, la plus incontournable. Je ne peux pas poser directement cette question. Ça ne se fait pas. Je retiens ma respiration. J’avale ma salive. Je continue d’avaler ma salive et l’acte devient un tic, inévitable. Me rend malade. »

Deuxième acte
Scène unique (Colchester Castle, à est de Londres). Simon Black et Ecuador reviennent de Colchester Castle à Londres, à travers un pays sens dessus dessous. C’est une parenthèse en plusieurs sens, qu’au temps de la Révolution Française on aurait appelé « le « marais » : « Greenwich et Newham partent en fumée. Le vent s’est levé et a dispersé les colonnes régulières. Couleurs grises, noires, blanches pour Greenwich, et des morceaux de je ne sais quoi propulsés dans l’air, toutes sortes de matériaux détruits ; nous commençons à sentir l’odeur, une drôle d’odeur, âcre, qui reste dans la gorge et m’évoque un souvenir que je chasse sur-le-champ. » Ensuite Ecuador s’en va : « …elle démarre en trombe, indifférente, n’était ce petit geste de la main… J’ai reçu une lettre. Je reconnais l’écriture de Tara… Elle m’assure qu’elle n’a plus besoin de mon argent, qu’elle se débrouille plutôt bien maintenant, et que si je veux passer la voir à la ferme dans les jours qui viennent ou dans les prochains mois (souligné) autour du 21 mars, ce serait l’occasion, je suis le bienvenu. Je souris. Je n’avais pas la tête à revenir sur la terre de nos ancêtres… » Après il peint, il prend une douche, entend des hurlements. « Un dans mon bâtiment, l’autre dans la rue. Ne l’égorgez pas ! Ne l’égorgez pas ! criait un homme derrière le mur. Quand, dans la rue, un son n’avait plus rien d’humain, j’ai cru qu’on abattait un animal. Ensuite des voix, un fort accent cockney, une bagarre — est-ce une bagarre ? — respirations saccadées et bruits amortis de coups… les sons s’évanouissent en un claquement de doigts, étrange expérience qu’on dirait venir d’un film ou de la lecture d’un scénario… Dix minutes passent. Je reçois un coup de fil. C’est Ecuador. La vie est sublime. Toutes les rigueurs l’embellissent. Elle n’a jamais été ainsi belle. La violence déploie son esthétique grandiose dans la cité, je suis mille fois vivant. »

Intervalle
Exactement au centre du roman un affrontement téléphonique entre Sophie et sa soeur Alice s’achève avec une victoire de cette dernière: Ludivine partira en Écosse où sa tante l’attend. Cette décision, incroyable à peu de temps de la date fixe par l’Annonce — aucune mère se séparerait de son enfant en un cas semblable — suggère au lecteur une certaine méfiance : pourquoi une mère hyper protectrice accepte une chose comme ça ? « Ma chérie, écoute la bonne nouvelle. Tu vas pouvoir rejoindre Alice en Écosse qui va te montrer de jolies choses. Ça te dit, des vacances là-bas ? Tu sais c’est très beau, il y a des montagnes et des grands lacs. Est-ce que tu seras prudente, ma fille ? Tu me promets que tu te nourriras bien et que tu téléphoneras à maman ? Viens dans mes bras. Non, je ne pleure pas, je suis très contente pour toi, tu sais, quand j’étais petite, je n’ai pas eu la chance de voir d’aussi beaux paysages. Tu raconteras ce que tu as vu à maman, pas vrai, ma chérie ? »

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Troisième acte
Scène 1 (Trossachs). Ludivine rejoint sa tante Alice, Tara e Patty à Trossachs ; « La fin du monde ! Raconte ! Raconte ! a-t-elle répété frénétiquement… Elle ne tenait pas en place, son petit visage tendu vers nous, elle nous fixait à tour de rôle avec fureur et plaisir… Dis-lui que la fin du monde, ça n’existe pas, a dit Patty. Tu en as de ces formules, toi… Alors, j’ai pris sur moi et je lui ai appris ce qui était censé se passer le 21 mars. La gamine m’a fait répéter la date… Le 21 mars ! s’est exclamée la fillette. Ah non, alors ! C’est le lendemain de mon anniversaire !… Patty a éclaté de rire et je l’ai imitée. La gamine a demandé des détails… Au point on en est… a dit Alice en haussant les épaules. Je n’ai jamais vu une enfant aussi attentive, les yeux fixes, la bouche grande ouverte, elle a immédiatement tout compris. Je pourrais jurer qu’elle n’a pas eu peur une seule seconde. »
Scène 2 (Londres). Simon Black emmène Ecuador dans son atelier de Londres. Là, Ecuador lui confie l’état d’âme qu’elle a finalement conquis : « Notre fin prochaine m’a libérée de cette pathologie. Je dois être une des seules personnes à etre incroyablement soulagée. Débarrassée de toutes ces scories qui pullulaient dans ma tête, mon corps ne me sert plus qu’à jouir…Elle ne sait pas ce que j’ai, ce qu’on m’a annoncé il y a six mois. Pourquoi lui en parler ? Cela n’a plus de sens. Moi non plus, je n’ai plus peur. Il n’y a que les vieillards pour consacrer la fin de leur vie à la plainte, et exhiber les symptômes de leur maladie, c’est un vice du troisième âge, comme la nostalgie ou les troubles de la mémoire, la fragilité osseuse et l’approbation des politiques sécuritaires. Je n’ai aucun besoin, aucune envie d’en parler, je n’ai pas cet âge-là. Je suis d’autant plus jeune que aime Ecuador. J’ai vieillis d’autant moins que je vais mourir dans la fleur de l’âge. Quarante-quatre ans… La rue s’est finalement calmée, le clair-obscur verdâtre envahit la pièce comme une odeur. Je me lève, saisis l’instrument-cri que je jette dans le vide-ordures. De retour sur le canapé, je me sen infiniment mieux. Ecuador s’est allongée, je la rejoins, m’étends près d’elle, et le désir reprend. »
Scène 3 (Glasgow). Tara emmène Ludivine dans son club à Glasgow. Là-bas, la petite apprentie sorcière connaît un des clients de Tara, qui lui donne un produit qu’on ne devrait pas confier à une enfant de neuf ans… qu’après se trouve à l’épicentre de l’apocalypse dans la ferme de Trossachs. « Selon l’Annonce, il ne reste qu’un matin… Tous les Dogs se sont enfouis à l’exception de Nabu. Il est environ dix heures quand je vois la mioche filer en direction des chenils… Doucement l’enfant lui caresse le bout du mufle, et Nabu, qui ne tolère que moi d’habitude, se laisse faire… Le téléphone sonne. C’est la mère de Ludivine, elle est morte d’inquiétude, elle veut qu’Alice la rappelle tout de suite, dit Patty en entrant dans la cuisine. Est-ce que j’ai vu Alice ? Oui, dans la chambre. Merde, s’exclame Patty. Putain, regarde ce que la gamine est en train de faire !… Quelque chose que nous n’avions pas envisagé est en train de se réaliser. »

Intervalle
À Paris on respire une angoisse incontournable. Sophie, restée seule avec son mari Bernard, ne peut pas se résigner à affronter l’évènement annoncé sans Ludivine. « Sophie ! Qu’est-ce que tu sous-entends là, que j’aime moins Ludivine que toi ? Ne joue pas à ce jeu là, on n’en a déjà parlé, on a pris cette décision ensemble, l’envoyer en vacance dans cette belle région avec sa tante qu’elle adore, c’était la bonne idée ! Tu crois que dans ton état tu es capable de t’occuper d’elle sans la rendre malade d’angoisse ? »

Quatrième acte
Scène 1 (Highlands). Simon Black, avec Ecuador, essaie de rejoindre sa cousine Tara et aussi le lieux de sa jeunesse. « La dernière route leur fait longer la Clyde. Simon se souvient du fleuve. Du temps qu’il était gosse, il était fasciné par sa couleur métallique et les histoires mystérieuses qu’il charriait… Il savait que des gens y avaient disparus, certains repêchés, d’autres happés par la grande bouche fluide, emmenés loin, entre deux eaux ; il avait vu les cadavres des chiens, des chats, d’animaux sauvages, et Tara lui avait raconté des histoires de ce genre. Tara était plus jeune que lui mais elle l’impressionnait, elle racontait des histoires terrifiantes qui ne la rendaient pas moins méritante si elle les inventait. »
Scène 2 (Trossachs). Tara, Patty, Alice, Ludivine.
« Les Dogs ont quitté leur chenil. Ils courent. La lande les appelle. Ils sont affamés d’espace, de vitesse, de viande. Ils sont déjà des assassins. Un premier massacre a été commis. Je les ai perdus de vue. C’est fini, à peine eus le temps de leur dire au revoir… »
Scène 3 (Highlands). Simon Black, Ecuador,
« Ils ne sont plus très loin de la ferme de Tara, mais veulent-ils toujours continuer leur chemin ? Ecuador se tourne vers Simon, attrape sa main, et la pose sur son ventre. A-t-il senti ? Simon n’ose rien dire. Ecuador presse la main de son amant sur un début de rondeur. Un flot de sang monte au visage de Simon. Et les palpitations dans sa poitrine… Oui, dit-elle tout bas. Dans la tête de Simon ce oui résonne. Oui, oui, oui. Comme une parole d’amour. Il a compris qu’il serait père, il ne s’y attendait pas. Jamais il ne l’avait envisagé, et là, maintenant, dans ces circonstances, il trouve ça drôle soudain. Drôle, oui, ce bonheur déclenche le rire. Il rit et emporte son amante dans sa joie. »
Avec cette scène on voit que la fin, dans ce roman, est aussi une « naissance ». D’un côté la naissance d’un être dans le ventre d’Ecuador. De l’autre la naissance d’une nouvelle génération de chiens, de quelque façon fils d’une mère manquée, Tara.

Giovanni Merloni

Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire (lecture VI/VII)

02 samedi Mai 2015

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Stéphanie Hochet

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Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire

Je me souviens que le sujet le plus fréquent dans les dissertations aux écoles moyennes et jusqu’au lycée c’était « votre saison préférée ». La plupart de mes camarades choisissaient l’été, la période du maximum de liberté et d’insouciance et surtout de vacances. Moi, je choisissais l’automne, même si je haïssais le jour de la rentrée à l’école, qui tombait le premier jour d’octobre. Car j’étais mélancolique. J’aimais les feuilles mortes. « Vous avez raté le devoir, disait le maître, c’est le printemps la saison que vous auriez dû choisir. La saison de l’épanouissement de la fleur, donc de la vie, la saison du commencement, de l’espoir et de l’idée de liberté ». D’ailleurs, cette « idée de liberté » n’avait rien à voir avec la fausse liberté qu’on laisse aux troupeaux de paître dans un champ d’herbe brûlée.
Ainsi, le jour du printemps est « culturellement » reconnu comme le jour plus beau, celui qui donne du sens à cette vie sinon insensée. Certes, le moins adapté pour mourir.
Je me souviens pourtant d’un vers latin : « Dulce et decorum est pro patria mori/mors et fugacem persequitur virum/nec parcit inbellis iuventae/poplitibus timidove tergo » (Horace, les Odes, III.2.132), qu’en français résonne ainsi dans ma tête : « Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie :/La mort poursuit l’homme qui s’enfuit,/ni n’épargne les jarrets ou le dos lâche/Des jeunes gens peu aguerris » (texte souvent évoqué par les partisans de la Première Guerre mondiale, à ses débuts).
Tout de même, dans une scène incontournable du film Little Big Man d’Arthur Penn (avec Dustin Hoffmann, 1970), je ne peux pas oublier l’expression tout à fait séraphique du vieux chef des Indiens peau rouge qui s’étend sur un rocher en se disposant avec confiance à la mort avant de dire : « Aujourd’hui c’est un beau jour pour mourir ! » Cette idée à la fois fataliste et héroïque de la mort fait partie désormais d’un bagage intérieur dont j’aurais de la peine à me débarrasser. Car j’ai toujours le sentiment, en général, que la mort ne fait qu’un avec la vie. D’ailleurs, jusqu’à la fin de la vie, comme si bien disait le marquis de La Palice, on est encore vivants : « il mourut le vendredi/le dernier jour de son âge/s’il fût mort le samedi/il eût vécu davantage » (chanson populaire, XVIIIe siècle).
Et alors, puisqu’on doit vivre jusqu’au dernier moment, dans l’attente incertaine de la mort ou d’un peu de vie encore, pourquoi ne pas fixer cet horizon de la mort dans un moment précis de l’année, celui qui symbolise au plus haut degré le triomphe de la vie ?
C’est peut-être à partir de cette évidence que Stéphanie Hochet — en alternative à la date sombre et antipathique que le catastrophisme dominant impose — a décidé de choisir pour « sa » fin de monde le 21 mars 2012. Cette « échéance », au lieu de nous apporter une vraie apocalypse, nous fait cadeau de son huitième roman, Les Éphémérides (Rivages, 2012). Ce livre, ayant dépassé déjà la date fatidique, se trouve maintenant sain et sauf dans mes mains. Je l’ouvre avant de commencer vraiment à le lire. À la page 95 je trouve ces mots : « Je me demande ce que c’est. Ils ont dit que ça se passerait le 21 mars, pendant l’équinoxe de printemps. Pourquoi pas ? C’est une belle date pour mourir. Si j’avais eu le choix, sans doute que j’aurais préféré cette date à une autre. En tout cas je ne suis pas triste, puisque je l’ai retrouvée. »

Les Éphémérides c’est un « nouveau commencement », après un premier cycle, déjà important, d’œuvres homogènes dans les sujets et dans le style. Une positive « rupture » avec le passé, mais aussi une systématisation, dans une nouvelle perspective, des sources primordiales de son inspiration.
Stéphanie Hochet s’écarte nettement vis-à-vis des écrivains français de sa génération. Elle est une « outsider » mais aussi une « championne ». D’un coté elle possède un monde à soi, qu’elle élabore de façon tout à fait originelle — et ouverte aux « autres ». De l’autre côté elle maîtrise une langue où la poésie n’est pas sacrifiée à la prose, ni la prose à la poésie. Déjà dans les romans qui précèdent Les Éphémérides on reconnaît un parcours créatif où les thèmes des histoires racontées — et les caractères des personnages choisis — s’évoluent au milieu d’une cohérence formelle et poétique du texte littéraire tout à fait impressionnante.
Cela se traduit en de choix constants et rigoureux : une vision désenchantée de la réalité de nos jours, toujours accompagnée d’une merveilleuse capacité poétique d’y cueillir quelques fragmentaires beautés ; le choix de sujets toujours étrangers aux problématiques individuelles de l’auteur, comme un fait divers pris de la chronique, ou aussi quelque chose dont on parle, qui arrive ici ou là dans le monde — des prétextes, en général, auxquels l’auteur ne semble pas donner trop d’importance ; le choix de personnages difficiles et inadaptés dont le malaise — qui se traduit souvent en méchanceté — est toujours conséquence de l’abandon familial et/ou de la ségrégation sociale ; l’assignation du rôle de protagoniste à personnages de n’importe quel sexe, habitude et usage, n’affichant, elle, aucune difficulté à se plonger dans des figures parfois à l’opposé vis-à-vis de sa sensibilité personnelle ; l’ouverture envers « le point de vue de Caïn », c’est-à-dire la disponibilité à regarder aussi le Bien que le Mal sans préjugés ni préconçus ; un penchant particulier pour le thème de l’apocalypse, présent déjà dans Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) et, encore avant, dans L’Apocalypse selon Embrun (Stock, 2004), récit, selon Amélie Nothomb, « d’une maturité stupéfiante, [où] Stéphanie Hochet excelle à distiller, à la manière du Polanski de Rosemary’s Baby, un climat de subtile inquiétude métaphysique. » ; la présence constante d’une idée positive de « guérison » ou quand même de « survivance active » ; l’assomption du « combat » comme outil du quotidien pour aller au-delà de tout cercle vicieux et immobilisant, sans craindre les ruptures, si inévitables ; le défi permanent, sur le plan de l’écriture. Petite Trotzki de la littérature, Stéphanie Hochet, sans jamais trahir ses sources primordiales, semble toujours prête à révolutionner, jusque de la base, ce qu’elle vient juste d’atteindre.

Le « retour sur les lieux »
La merveilleuse continuité du parcours narratif de Stéphanie Hochet est à la base de sa décision de situer Les Éphémérides en Écosse et à Londres. Le peu de biographie qu’on connaît de cette écrivaine toujours « en dehors de la mêlée », nous certifie qu’avant de sortir avec son premier roman (Moutarde douce, Robert Laffont 2001), elle a vécu et travaillé pendant une longue période en Écosse.
Ensuite, dans son cinquième livre, Je ne connais pas ma force, Karl Vogel, le protagoniste, voudrait traverser la Manche pour « repartir à zéro » dans une nouvelle vie, loin de la famille et de nombreux fantômes dont il doit s’affranchir.
Cinq ans après, Les Éphémérides s’ouvre avec le monologue de Tara, une jeune Écossaise que la vie a rendue capable, finalement, de s’imposer à tout le monde, ne faisant recours qu’à une enviable maîtrise d’elle. Tara, après une séparation de trois ans, accepte d’accueillir à Glasgow Alice, une jeune Française qui, pressée par l’Annonce de la « fin du monde », trouvera enfin la force de la rejoindre.
On ne peut pas éviter de constater que Karl Vogel, en son roman de 2007, n’avait pas eu assez de force pour le faire lui-même. Nous songeons aussi à l’hypothèse de la fascination pour cet ailleurs écossais — ainsi différent vis-à-vis du contexte et des paysages français — qui aurait à plusieurs fois poussé notre écrivaine à « revenir sur les lieux ». Peut-être la difficulté d’aller à la rencontre de son propre passé, qui comporte toujours une transgression et un défi assez engageant, a entraîné l’idée du danger. C’est le mythe d’Orphée : revenir en arrière c’est toujours briser un tabou. Et alors c’est bien possible que dans la fantaisie créatrice de Stéphanie Hochet il y ait eu un relais entre le désir — et la peur — de briser un tabou désormais cristallisé en elle et l’idée d’une explosion terrible qu’une transgression peut provoquer.

Du « je » à la polyphonie
Au point de vue strictement littéraire, les motifs inspirateurs des romans de Stéphanie Hochet — pour la plupart centrés sur la phénoménologie du malaise de l’âge enfantine et de l’adolescence — ont beaucoup évolué avec l’adoption (à partir de Je ne connais pas ma force) du « je » à la place de la troisième personne.
L’adoption du « je » — qui vient de loin, de Montaigne et Rousseau, en passant par Gide et Mauriac — se traduit pour la plupart des écrivains en libération vis-à-vis de l’écriture. Pour Stéphanie Hochet, au contraire, ce choix se configure plutôt comme une forme d’engagement, autant plus nécessaire que ladite « phénoménologie du malaise » l’oblige à donner une particulière visibilité à ses personnages. Grâce au « je », ils ont finalement la chance de s’exprimer, non seulement dans leurs actions physiques et verbales, mais aussi à travers leurs rêves les plus inavouables.
En même temps, avec l’adoption de ce « je » le lecteur est engagé dans une participation active à la structuration de l’histoire et de son sens en relation au contexte. Songeant à cette participation, je me figure une torche qui cherche des objets dans le noir. Cette torche, à la lumière faible ou aveuglante selon l’énergie des batteries, est pour moi la voix du personnage qui raconte, en se racontant. Dans son parcours, par hasard, la torche peut rendre visible un  interrupteur. C’est alors au lecteur de déclencher la lumière générale et aussi d’en régler l’intensité. Il pourra ainsi acquérir des éléments d’objectivité qui sont nécessaires à rééquilibrer le sens de l’histoire et à mieux expliquer son dénouement.
Dans les deux  premiers romans consacrés au « je » et au « combat intérieur » (Je ne connais pas ma force ; Le combat de l’amour et de la faim, Fayard 2009), Stéphanie Hochet avait frôlé aussi l’autobiographie, avançant, comme Jean Jacques Rousseau, dans une alternance de rêverie et réflexion, à la recherche de réponses à de questions difficiles, parfois intimes. Dans ces romans elle avait partagé son « patrimoine de questions et de troubles » avec des personnages engagés dans la recherche d’eux-mêmes. Grâce à la « mesure » littéraire de Stéphanie Hochet (capable de modérer la démesure « humaine »), les personnages de Karl et Marie — plus proches à l’esprit de Dostoïevski qu’à celui de Rousseau — ont enfin atteint une identité positive, tandis que le lecteur a pu déverser, dans leur même creuset, les souvenirs touchants de son propre passage à l’âge de raison.
Entre Le combat de l’amour et de la faim et Les Éphémérides, un roman mitoyen, La distribution des lumières (Flammarion 2010), tout en gardant certains sujets dudit « malaise de l’adolescence », introduit des éléments nouveaux. À côté d’un garçon et d’une fille qui doivent leur malaise à l’égarement familial et social dans une banlieue de Lyon, un personnage adulte entre en jeu et se raconte avec son « je ». De là la première expérience polyphonique ou, si l’on veut, rapsodique de Stéphanie Hochet.
Dans le final de cet avant-dernier roman Stéphanie Hochet trouve un point de fugue pour toutes les histoires racontées, comme dans une perspective classique. Le récit fonctionne et le final est touchant et poétique. Cependant, quelque chose d’inachevé reste dans l’esprit du lecteur.
Quelque chose que dans Les Éphémérides a trouvé un merveilleux aboutissement.

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Une apocalypse littéraire
Je ne veux pas ici trop fouiller dans les exemples passés et, en particulier, dans L’école des femmes d’André Gide, que je considère le livre de référence pour cette nouvelle forme de dramatisation d’histoires touchant plusieurs personnes que Stéphanie Hochet a adoptée. Dans ce texte classique, évidemment, comme il arrive aussi dans Crime et châtiment de Dostoïevski ou dans L’Étranger de Camus, il y a au fond l’idée d’un procès, l’attente d’un jugement où le lecteur serait un des 12 jurés appelés à condamner ou absoudre.
Dans Les Éphémérides de Stéphanie Hochet toute question de jugement semble rester suspendue. Pourtant une tragédie menaçant la planète à la date prévue du 21 mars 2012, juste au commencement du printemps, va rendre nécessaire une « escalation » dans la dramatisation polyphonique : ce monde fou fou fou, comme on l’appelle à page 17 (It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World est le titre d’un célèbre film américain de Stanley Kramer, 1963), sera effacé en un seul jour par une explosion bactériologique incontournable. Dans ce qui doit arriver selon l’Annonce, ce sont les hommes les seuls responsables. Et les hommes qui doivent s’y confronter (Tara et Simon Black in primis) en sont pleinement conscients. D’ailleurs, que pourraient-ils faire ? Il est trop tard pour n’importe quelle réaction.
C’est le thème de la « mort collective annoncée » et de sa chronique, à la fois passionnante et objective. Une « fin de monde » partielle, concernant « l’Occident de l’Europe », épargnant peut-être les autres Continents, qui semble avoir son épicentre en Angleterre, concernant Paris aussi.
Comme nous dit très efficacement Amélie Nothomb, « tout cela semble délirant, mais chaque fois qu’on se demande où l’auteur veut en venir, on est forcé de constater que c’est exactement ce qui se passe maintenant. La fin du monde se déroule sous nos yeux et personne ne réagit autrement que par des projets personnels dérisoires… [et] Stéphanie Hochet suggère avec panache et drôlerie que la fin du monde pourrait bien ne rien révéler… » (Le Monde, vendredi 30 mars 2012).
Derrière cette « apocalypse » il y a une idée de globalisation qui n’a rien à voir avec les anciens affrontements, en France et en Europe, entre idéologies et cultures rigidement séparés, ni avec toutes les fabriques d’illusions de l’Occident, qui voudraient, encore aujourd’hui, nous faire croire durable un bonheur qui ne peut être qu’éphémère.
En même temps, chaque vie humaine est une petite étoile qui brille pour son plaisir et pour le restreint bonheur — ou malheur — de ses proches. Avec l’explosion de la mort collective l’idée du néant, du trou noir fabricateur de galaxies s’affirme. Je vois alors les personnages éphémères du roman de Stéphanie Hochet — choisis par l’auteure en raison de leur force symbolique — devenir une nouvelle constellation d’Éphémérides dans le firmament post-contemporain.
Nous vivons aujourd’hui dans une époque extrêmement dérangée, schizophrène et surtout solitaire où le mal-être peut facilement déborder dans le malfaire ; où, en général, chacun finit par se fabriquer un monde à lui, où les critères de la morale classique sont de plus en plus bouleversés, sinon complètement mis de coté. Et souvent les drames individuels, liés à ces solitudes, ne réussissent pas à briser le mur sourd d’un manque généralisé d’attention, devenu de plus en plus insurmontable.
Dans l’esprit de Stéphanie Hochet un tel genre de « fin du monde » peut engendrer des fabuleuses possibilités narratives. C’est une véritable contrainte, moins stricte par rapport à celle que Georges Pérec s’était obligé à respecter, en écrivant, avec La disparition (Denoël 1969) un entier livre ne comportant pas une seule fois la lettre « e ». Mais, en tout cas, c’est une contrainte dont on doit profiter.
D’ailleurs, cette particulière idée de « mort collective » peut aisément assumer la fonction de relativiser les sentiments et les passions des acteurs du drame dans une fresque capable de les unifier, tandis que la polyphonie des trois « je » qui racontent leurs derniers moments de vie, va se lier strictement à cet élément de l’Annonce, quoiqu’il soit vague, invisible et insaisissable.
En définitive, dans Les Éphémérides, en faisant rencontrer l’apocalypse individuelle (endémique et souterraine) avec l’apocalypse collective (épidémique et évidente), Stéphanie Hochet trouve aussi une façon positive de mettre en relation les différentes voix de la rapsodie, en lui donnant  ainsi un rythme passionnant et mélancolique.

L’apocalypse et ses témoins
Dans un autre commentaire (« Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une partition théâtrale ») j’ai développé une analyse plus détaillée du texte des Éphémérides. J’en ai tiré, en définitive, l’idée d’une fresque où le témoignage doit nécessairement prendre le dessus par rapport aux histoires personnelles, du moins à travers un décor de fond et un climat psychologique qu’on respire à contre cœur. Je me suis alors souvenu des merveilleuses pages de Pline le Jeune, du récit effrayant de l’éruption du Vésuve, le 24 août du 79 après J.C. : « Il était à Misène et dirigeait lui-même la flotte… Ma mère me montre vers la septième heure [environ 13 heures] qu’il lui apparaît un nuage d’une grandeur et d’un aspect inhabituels… Un nuage montait (pour ceux qui l’observaient de loin, il était incertain de quelle montagne il venait; on sut par la suite qu’il provenait du Vésuve); et aucun autre arbre que le pin n’y ressemblait davantage à son image et à son aspect… En effet, en s’élevant sous la forme d’un tronc très long, il s’élargissait dans les airs en rameaux, je crois, parce que, une fois emporté par un vent nouveau, ensuite abandonné par le vent qui s’affaiblissait, ou même vaincu par son propre poids, le nuage se dissipait en largeur, blanc de temps à autre, parfois sombre et sale, selon qu’il soulevait de la terre ou des cendres… Déjà les cendres tombaient sur les bateaux; plus ils approchaient, plus elles devenaient chaudes et denses; déjà aussi c’étaient des pierres ponces et des cailloux noirs, carbonisés et brisés par le feu; déjà le fond de la mer semble se soulever et le rivage fait obstacle par les éboulis de la montagne… Pendant ce temps, des flammes très larges et de gros incendies luisaient en plusieurs endroits du mont Vésuve; leur éclat et leur clarté étaient avivés par les ténèbres de la nuit… Déjà ailleurs c’était le jour, mais ici la nuit était plus noire et plus dense que toutes les nuits; et pourtant de nombreuses torches et diverses lumières l’atténuaient. » (Pline le jeune, lettre à Tacite au sujet de la mort de Pline le vieux)
En relisant aujourd’hui cette lettre — racontant une apocalypse qui submergea toute la plaine de Naples jusqu’au Cap Misène, en faisant disparaître (pour mieux la conserver !) la ville entière de Pompéi sous une couche épaisse de cendres —, j’y retrouve quelques images ou plutôt quelques sensations évoquées dans le livre de Stéphanie Hochet.
Voilà. Après lecture, ce roman choral ne cesse de chanter dans ma tête. Les personnages — que la sage mise en scène de Stéphanie Hochet a dû de quelque façon limiter, en les sacrifiant à l’économie générale et au succès théâtral et musical de la « pièce » —, reviennent à la mémoire, pour expliquer le possible sens caché dans leurs prénoms, ou pour signaler l’importance de leur contribution à la réussite finale.
Tara, pour commencer, est aussi le nom de la ferme du célèbre film américain Autant en emporte le vent (Gone with the Wind, Victor Fleming, 1939).
Alice passe de la France à l’Angleterre comme une autre inoubliable Alice à travers son miroir (dans Les Aventures d’Alice au pays des merveilles — Alice’s Adventures in Wonderland, Lewis Carrol 1865).
Simon Black c’est parfait pour un peintre, tandis qu’en Ecuador le prénom absorbe tout, jusqu’à l’image physique incertaine de cette femme aussi fatale que fragile. L’amour passionné de Simon, que cette femme du mystère partage vivement, devient un hommage inattendu à la littérature d’amour et cela dépend peut-être du fait que cet amour n’est pas vraiment décrit ni imposé à la vue.
Quant à Ludivine, dont le nom est peut-être inspire à la jeune hollandaise immortalisée par le célèbre écrivain de la décadence J.K. Huysmans dans son livre Sainte Lydwine de Schiedam (1901), est très intéressant ce que nous dit Amélie Nothomb : « Freud signale que l’enfant peut devenir pervers polymorphe. Stéphanie Hochet absolutise ce constat : dans son œuvre, tous les enfants sont des monstres malfaisants. Les Éphémérides ne fait pas exception ». Et voilà ce que A. Nothomb avait déjà dit en 2004 à propos de L’Apocalypse selon Embrun et de…, son personnage principal : « Mais non, protestera le meilleur de nous-même, un enfant ne peut pas être le Mal. A l’instant où nous refusons d’y croire, la part la plus obscure de notre être nous rappellera la petite nièce odieuse ou le gosse que nous baby-sittions en brûlant de le jeter par la fenêtre tant il était gratuitement abject. Des enfants imbuvables, nous en avons tous connu plusieurs. Nous réglions la question de généreuse manière : Ce sont des victimes, c’est la faute des parents, d’une mauvaise éducation, de la télévision, de la société, etc. […] Oui, bien sûr. Là encore, la part la plus obscure de notre être nous rappelle que la petite nièce odieuse avait une grande sœur charmante qui avait pourtant reçu une éducation identique, que tel môme défenestrable était adorable avec tous sauf avec nous, et autres signes troublants de la perversité de certains enfants. C’est sur ce constat inavouable que fonctionne le roman de Stéphanie Hochet. […] Son texte est jubilatoire, mais l’auteur a l’élégance et l’intelligence de ne pas abuser de ce qui pourrait être une aubaine narrative : le thème de l’enfant maléfique n’est pas ici surexploité. »

Après le déluge, les mots de Saramago
Comme j’avais dit, Stéphanie Hochet a un particulier penchant pour le point de vue de Caïn et les Apocalypses. Dans Les Éphémérides elle parle d’une Arche (de Noé) et des animaux (du déluge universel) qu’y entrent. En prenant cela comme prétexte et petite provocation — car je trouve qu’après la « fin du monde » ici exploitée, de l’Arche ne sortiront que des chiens noirs — je crois que la scène finale, imaginée par José Saramago (Prix Nobel 1998) pour son Caïn (Seuil 2011), pourrait très efficacement décrire ce que peut se passer après le déluge des Éphémérides : « Le lendemain, l’embarcation toucha terre. On entendit alors la voix de dieux, Noé, noé, sors de l’arche avec ta femme et tes fils et les femmes de tes fils, retire aussi de l’arche les animaux de toutes espèces qui sont avec toi, les oiseaux, les quadrupèdes, tous les reptiles qui rampent à terre, afin qu’ils s’éparpillent dans le monde et se multiplient partout. Il y eut un silence, puis la porte de l’arche s’ouvrit lentement et les bêtes commencèrent à sortir. Elles sortaient, sortaient interminablement, les unes grandes comme l’éléphant et l’hippopotame, les autres petites comme les lézardes et la sauterelle, d’autres de taille moyenne comme la chèvre et la brebis. Quand les tortues, qui furent les dernières, s’éloignaient, lentes et solennelles, comme c’est dans leur nature, dieu appela, Noé, noé, pourquoi ne sors-tu pas. Venu de l’intérieur sombre de l’arche, caïn apparut sur le seuil de la grande porte. Où sont noé et les siens, demanda le seigneur. Par là, morts, répondit caïn, Morts, comment cela, morts, pourquoi, Sauf noé, qui s’est noyé librement, volontairement, les autres, je les ai tués. Comment as-tu osé, assassin, contrarier mon projet, est-ce donc ainsi que tu me remercies d’avoir épargné ta vie quand tu as tué abel, demanda le seigneur. Le jour devait venir où quelqu’un te placerait devant ton vrai visage, Alors la nouvelle humanité que j’avais annoncée, Il y en a eu une, il n’y en aura pas d’autre et personne ne la regrettera. Tu es caïn, le méchant, l’infâme meurtrier de ton propre frère, Pas aussi méchant et infâme que toi, rappelle-toi les enfants de sodome. Un grand silence se fit. Puis caïn dit, Maintenant, tu peux me tuer, Je ne peux pas, dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront délirer ta chair, Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit…»

Giovanni Merloni

« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet (lectures V/VII)

30 jeudi Avr 2015

Posted by biscarrosse2012 in portraits d'auteurs

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Stéphanie Hochet

001_lumières 180« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet

« La distribution des lumières » de Stéphanie Hochet est un très beau et important roman polyphonique, qui tourne autour des chimères, des obsessions, ou, si l’on veut, des idées fixes de quatre personnages, dont trois ont la parole – Pasquale, « l’Italien déçu » ; Auréle, « la jeune fille de banlieue » ; Jerôme, « le demi-frère idiot » — tandis que le quatrième — Anna Lussing, « la belle musicienne », le clou de cette terrible histoire — ne s’exprime pas en première personne.
Dans un singulier crescendo qui ne laisse pas respirer le lecteur, on assiste à la juxtaposition de trois récits assez différents les uns des autres : le journal « contradictoire » de Pasquale ; l’épanchement « rationnel » d’Aurèle ; la rêverie « visionnaire » de Jerôme. L’étalage de vies ordinaires, apparemment tranquilles, qui sont bientôt saisies par le drame, par une tragédie sans issue.
Avec ce livre, Stéphanie Hochet semble vouloir ouvrir une nouvelle piste dans la façon d’écrire et de se représenter le réel. Elle garde toujours cet esprit de vérité et de clarté qu’on retrouve dans ses livres précédents et surtout dans « Combat de l’amour et de la faim ». Mais elle pousse plus loin, vers des horizons nouveaux. Ici, par exemple, on voit que la « distribution des lumières » correspond à la distribution des parties entre les personnages : chacun lutte pour le rôle de protagoniste, car chacun des personnages – consciemment ou non – voudrait qu’on écoute son histoire, qu’on s’en charge, qu’on l’aide à en sortir.
Mais, au-delà de ça, Stéphanie Hochet met en place une structure complexe, basée sur certains mots et phrases « stratégiques », une structure qui lui sert à contredire, à balancer ou plutôt à bouleverser tout ordre logique pour lequel le lecteur pourrait avoir de l’affection. C’est une structure verticale, très ressemblante à la tour Eiffel (d’ailleurs cité à pag.183). En cette conception, la première partie du livre est consacrée à la montée, à la prise de conscience de soi. En cette phase les personnages restent plutôt loin l’un de l’autre. On ne peut pas imaginer qu’il y aura une liaison entre eux. Avant d’arriver au sommet, un événement apparemment extérieur éclate, qui n’a rien à voir avec ces personnages. On est un peu agacé pour cette intrusion. Après on commence à comprendre. Au sommet de la tour, on sait déjà beaucoup, on est porté à s’attendre d’ici peu le dénouement et la fin. Ce n’est pas ça. On doit descendre. Et la descente sera « vertigineuse », fatale (concept anticipé à page 11 et répété aux pages 142-143). Avec la deuxième partie du livre, ce n’est plus le cas d’une prise de conscience. On se mesure plutôt avec des témoignages, avec des soupçons, avec tout ce qui donne à la fatalité, au tragique, l’espace et l’occasion de se réaliser sans contrôles et sans brides.
Cette structure transgressive, basée sur des phrases et des mots qui sont des véritables bombes à retardement, a sans doute le pouvoir d’inverser tout ce qui arrive d’habitude en justifiant comme tout à fait réelle une histoire qui est pourtant assez paradoxale et idéologique.
J’avance une interprétation. Tous les personnages – l’Italien déçu, la jeune fille obsessionnelle, le demi-frère perturbé, et aussi la musicienne pleine de bonne volonté – manquent d’une famille. Pour les deux jeunes, c’est la conséquence d’un abandon qui se répète tous les jours. Pour Pasquale c’est un refus qu’il n’explique pas et qui l’opprime beaucoup. Pour Anna la famille d’origine, la seule qu’elle a eue, c’était une série de devoirs et d’obligations qui l’ont coupée en deux. Elle voudrait une famille à soi, pour ouvrir finalement la cage où ses esprits vitaux sont cachés. Tous les quatre sont des « sans-familles ».
À partir de cette réalité, Stéphanie Hochet travaille ses personnages comme dans un laboratoire. L’Italien déçu et incertain est de plus en plus entrainé dans un deuxième rapport conjugal avec Anna. Aurèle cherche en Anna quelqu’un qui lui ouvre le chemin de la vie, peut-être une mère. Mais Pasquale déverse sur Anna toutes ses contradictions existentielles et amoureuses et Aurèle voudrait faire payer à la nouvelle « mère » tout le mal que ses parents lui ont causé. Entre les deux personnages majeurs, un rôle stratégique est assigné à Jerôme, le puceau, le maboul, l’idiot. Il n’est pas du tout idiot, il voit assez claire une frontière entre le bien et le mal (voir page 108). C’est à l’équilibre de Jerôme que tout est consigné. On le sent, on le voit. Si la distribution des lumières, voire des attentions, eut été plus équilibrée, en donnant à Jerome ce qu’on lui devait, peut-être les événements se seront très différemment écoulés.
Stéphanie Hochet a besoin de ces « enfants diaboliques » et de ce monde aveugle et sourd de la banlieue pour réaliser une véritable tragédie grecque, tout en la jouant avec le style littéraire d’un André Gide et la classe incontournable d’un Hitckock ou d’un Spielberg. La tragédie d’Electre se joue en famille. Et tout personnage du livre converge vers une famille. Cela peut alors justifier le comportement de Pasquale, son sacrifice ou, du moins — puisqu’on ne sait pas ce que le procès dira —, son élan envers ces petits déjà condamnés par leur vie même. Le comportement d’un père.

Giovanni Merloni

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