II Libero et Solidea 1/2 (il quarto lato n. 2)

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Libero et Solidea I (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, Chap. II, pages 19 et suivantes)

S’acheminait l’été. Les journées étaient très chaudes, étouffantes, insupportables. Les cesenates, enfermés chez eux, somnolaient devant la télévision, ou alors commentaient le comice entendu sur la place, en se réfugiant sous l’abri rassurant d’idéologies préconçues. Mais, quelqu’un d’eux, plus curieux, avait vaincu la paresse pour aller voir.
Dans l’austère salle du Réduit, où les voûtes en pierre et les grandes fenêtres en noyer semblaient pourtant prêtes à accorder une chance aux bonnes intentions, l’assemblée s’inaugura avec un air d’incompétence et de mystère.
C’était quoi le quatrième côté ? D’où sortaient ces jeunes architectes exubérants et déplacés qui présidaient la table des orateurs ? Étaient-ils des enfants, ou petits-enfants de quelqu’un de connu à Cesena ? Qui était ce Pio Foschi ?
— Mais oui ! Pio Foschi, le poète, celui qui ne vivait que pour cette fille… Elvira Rossetti ! dit le monsieur aux moustaches. Il avait perdu la tête, ne voulait plus de ses livres, errait la nuit dans les rues de Cesena, maigre comme un clou…
— Et l’autre, Stelio Camporesi ? demandait la grosse dame.

Entre-temps, Pio Foschi avait entamé son soliloque :
— À la fin du siècle dernier, avec le prétexte de bonifier le quartier malsain, en fait pour accueillir à Cesena le Roi d’Italie sans trop de risques pour son intégrité, on démolit le borgo qui bouclait le quatrième côté de la place du Popolo.
— Demain matin, ajouta-t-il, nous présenterons à la Mairie notre proposition de construire, à sa place, un nouveau bâtiment auquel devrait s’integrer une promenade abritée entre la place et la Rocca Malatestienne.
Pio était un jeune agitateur avec barbe et lunettes. Derrière ces vitres toujours embuées deux yeux gris toujours rougis s’éveillaient. Prisonnier d’une sauvagerie enfantine, il se déplaçait avec une allure typique, courbe et maladroite. Ses manières gentilles étaient parfois contredites par des tempêtes plaintives qui pouvaient provoquer quelques perplexités. Cet après-midi-là, il était en proie à un rhume colossal, qu’il affrontait avec une réserve de mouchoirs multicolores.
— C’est lui, insistait le monsieur aux moustaches.
— Lui qui ? demandait la grosse dame.
— Celui qui vagabondait sous les arcades du corso en disant Elvira, Elvira.
— Mais non ! Vous vous trompez ! C’était un personnage tragique. Rien à voir…
— C’est lui ! C’est lui!
— Il s’agit d’un projet sans but lucratif, hurla Pio, se prenant pour un Roland provincial abandonné à Roncevaux. Mais la Mairie, tout comme un mur de caoutchouc, ne veut pas accorder la permission ; même pas pour un faux rideau adapté à la projection des ombres chinoises.

À côté de Pio il y avait, sérieux jusqu’à la limite de la maussaderie, l’architecte Stelio Camporesi, celui qui avait projeté ce machin moderne qu’on voulait coûte que coûte encastrer dans la tranquillité pleine de toiles d’araignée de cette place pavée. Camporesi avait hâte de prendre la parole.
Quant à lui, Pio, il n’était pas la quintessence de la démocratie. On n’entendit parler que lui, pendant une heure et demie. Il y avait pourtant en lui une telle charge de jeunesse que les vingt-six grosses dames et les quarante-trois messieurs aux moustaches qui étaient là allaient petit à petit se convaincre qu’en sortant de la réunion, ils auraient découvert bel et bien redressé ce côté oublié et inutile de la place.
Quelqu’un, tout de suite traité de réactionnaire, protesta qu’il ne le voulait pas ce quatrième côte, en signifiant sa contrariété par des gestes évidents des mains et des sourcils.
D’un coup, Pio, profitant du rhume qui le dispensait de la fente finale, se laissa aller éreinté sur sa chaise, avant de fixer son regard dans le vide. Survint en lui l’état d’âme du promeneur solitaire qui, après une longue et fatigante grimpée sur le dos d’une montagne, une fois atteint le chalet entouré de prés verdoyants, renonce à son but primordial, c’est-à-dire au refuge hardi, accroché là-haut, parmi les nuages noirs et les corbeaux.

La tête bien droite, juste un peu inclinée sur le côté, Solidea présidait un coin reculé de la salle. Elle avait le regard absorbé en direction de l’affiche colorée où l’architecte avait dessiné son projet farfelu, mais son esprit était ailleurs.
Il était désormais cinq heures de l’après-midi. Le silence qui avait succédé à la brusque interruption de la relation de Pio Foschi fut tôt rempli par des voix qui se cherchaient. C’était la petite foule de spectateurs passifs qui se réveillaient de leur engourdissement pour s’intéresser finalement à l’argument proposé ou qui au contraire, trahis par la lumière soudaine dans la salle, ne pouvaient pas cacher leur irréparable indifférence.
Solidea commença à se sentir mal à l’aise. Elle vit que quelques-uns gagnaient furtivement la sortie, tandis que d’autres entraient, attirés par le vacarme général. De ses yeux clairs et changeants il prit alors le réflexe de regarder en direction de la porte du Réduit.
Dans la pénombre envahie par la fumée et les voix, Libero entra, attendu et inattendu, presque méconnaissable maintenant, son masque blanc enlevé.
Il vit Solidea et en fut assommé. Il s’arrêta près d’une colonne et se mit à raisonner : « Comment faire pour m’approcher d’elle, en évitant les regards des présents ? »
Mais, Solidea, après avoir ramassé son Resto del Carlino démantibulé et chiffonné, se plia en deux et, glissant derrière les ombres noires des agités en réunion, sortit par la porte opposée.

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Au-dehors, en plein air, la ville s’aventurait en plusieurs directions.
Au centre de la lumineuse place du Popolo la fontaine consacrée à Rossini et à ses joyeuses spirales mondaines s’efforçait par ses éclaboussements d’eau d’atteindre les sérieuses spirales célestes. De là les arcades, multipliées et transfigurées dans son esprit excité, conduisaient vers quatre grandes portes néoclassiques. Au-delà des portes, quatre mondes cardinaux tout à fait inconnus et menaçants attendaient d’être visités.
Libero, dans sa condition de poursuiveur, devait choisir.
Se faufiler dans la basse arcade de magasins de primeurs et de modestes bars et bistrots ? L’arcade élévée, constellée de villas et jardins ? Ou bien l’arcade vétuste, où coule la voie romaine qui se prolonge dans l’incommode promenade où l’on est obligé d’avancer pieds nus, jusqu’à l’église là-haut ? Ou alors, enfin, à l’ouest, cette partie dépouillée d’édifices et de perspectives, l’arcade à moitié bombardée et reconstruite, donc de hauteurs, largeur et profondeur disparates ?
Solidea s’était sauvée avec l’intention de rester seule.
Cela amenait à exclure le parcours plus engageant, parmi la foule gaspilleuse. Cependant, Libero ne croyait à la désolation de la rue sans boutiques, ni à la solitude pénitentielle de la « via crucis » à la lueur des bougies, parmi d’inquiétantes odeurs d’encens indien.
Dans son cœur palpitait une incertitude frôlant le désespoir. Sa tête, vivante et même trop excitée, se détachait affreusement du reste de son corps.
Il s’achemina le long de l’arcade désastreuse, attiré par la confusion de la gare. Dans la pelote brouillée de ces rues abritées, où à cette heure du soir on ne rencontre personne, on entendait des télévisions allumées, des voix de familles en train de préparer le dîner, quelqu’un invité d’un ton impérieux à râper le parmesan, quelqu’un d’autre chargé de monter la table sans oublier de remplir l’huilier.
Au croisement d’une arcade transversale, il se cogna contre ses deux amis et rivaux, qui traînaient devant une pharmacie. Bien sûr, il n’avait pas peur des questions d’Otello. Il n’était pas vexé non plus vis-à-vis de Stelio, pour ce foulard en pleine gueule. En tout cas, au risque d’être emporté par le bus en course, il traversa la rue sans regarder avant de se faufiler dans l’arcade opposée.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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I La promenade (Il quarto lato n. 1)

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La promenade (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, pag. 9 et suivantes)

Une foule effervescente ondoyait entre l’ancienne Barrière douanière et le Dôme prenant d’assaut les bouquinistes et les vendeurs de banalités venus exprès de Cesenatico. Des hommes et des femmes, à pied ou en vélo, erraient incertains sur le corso, au milieu des rectangles de lumière et d’ombre projetés par les nuages et les toits sur le pavé gris du Savio.
C’était la veille des élections administratives. Suite à l’accord entre les républicains et les communistes à Cesena aussi on s’attendait à la victoire du centre gauche. Place du Popolo, il y avait eu le discours de Giancarlo Pajetta. Les gens discutaient. Quelques-uns clignaient de l’œil avec enthousiasme : « On y est, désormais ! ». D’autres haussaient les épaules : « On verra ce qu’on verra ».
Plus avant, près de l’ancienne Barrière, en face des Funambules il y avait beaucoup plus de monde qu’à la manifestation du premier mai. À gauche, sur le fond décoloré des remparts, deux clowns multicolores s’enroulaient sur eux-mêmes, singeant les cabrioles des sujets et des puissants, des électeurs et des élus. Au centre, il y avait un mime blanc, se consacrant à la fixité et à la souplesse.
— Vas-y, Libero ! hurla un gamin à la voix aigüe.
Libero Alessandri montait sur les planches avec une légèreté irrésistible. Il avait deux belles mains de pantin, capables de s’affaisser, de se raidir ou de bondir comme un ressort. Il avait les yeux sombres, le front élevé, les lèvres minces et charnues, les épaules minces et le corps allongé. Sa silhouette indéfinissable avait la capacité prodigieuse de produire sur le spectateur un étrange égarement lorsqu’un sourire s’affichait au milieu des nombreux plis de son masque douloureux.
Sa femme Guerrina, dans la rue, distribuait les tracts du spectacle imminent, tandis que dans un coin reculé leurs enfants, maigres et silencieux, s’amusaient à dessiner des monstres. Sous le tréteau il était désormais difficile d’atteindre un espace vide.
D’en haut, Libero observait une à une les coiffures et les grimaces, s’amusant à deviner les comédies familiales, les rivalités commerciales, les passions politiques, les fanatismes sportifs. Soudain, dans un recoin où deux notaires pansus discutaient des courses à l’hippodrome, il perçut une petite tête rousse. Il fut immédiatement frappé par ce profil régulier et cette bouche nerveuse. Mais, où l’avait-il déjà vue ?
La femme se retourna et le fixa longuement. Il plongea dans le vert émeraude de ce regard dense et égaré, puis il se mit à sursauter : le spectacle commençait.
Il était muet, pourtant il écrivait des mots dans l’air :
— D’abord, je vais expliquer à vous tous, et à vous, madame en noir et gris, l’importance de la douceur.
Il fit un geste ample, ressemblant à une roue de bicyclette : — Pour vous signifier qu’il est tout à fait inutile de chercher la douceur dans les esprits ingrats et superficiels.
Il fit un autre geste, comme une caresse sur le dos des vagues de la mer : — Pour te confier à toi, oui à toi seulement, que la douceur jaillit de la souffrance.
Libero s’arrêta, foudroyé. Les yeux de la femme avaient cessé de se noyer dans leur mélancolie de marais. De l’intimité de ces portes limpides un ordre péremptoire avait bondi au dehors : — descends, et promenons-nous parmi les gens normaux !
D’un coup, Libero avait tout oublié : les tergiversations, l’ennui, le profond malheur d’une vie sans amour, sans un véritable amour :
— Je n’hésiterai pas à me libérer de ces poudres, dirent ses mains fuselées et exsangues, tout en indiquant le soleil parmi les arbres. Tu t’appelles Solidea, n’est-ce pas ?
Qui sait en quel recoin des archives municipales Libero avait trouvé ce prénom, Solidea. Un prénom lumineux et rebelle, choisi par son babbo Vladimiro et approuvé à contrecœur par sa tante abbesse du couvent de Sogliano.
C’est la lutte finale
Groupons nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain.
Combien de fois dans sa grande maison près des remparts on lui avait fredonné cette ritournelle et tous ces chants révolutionnaires, grinçants et rudimentaires qu’elle entendait maintenant rebondir dans la rue…
Siffle le vent, hurle la tempête
Souliers cassés et pourtant il faut continuer
Pour conquérir le printemps rouge
Où se lève le soleil de l’avenir.
« La lutte finale, le soleil de l’avenir, le printemps rouge, pensa la belle Solidea, en tâtonnant ses cheveux roux comme si son prénom s’y fût empêtré. Je n’y avais jamais fait attention ! »
003_quarto lato_740Elle s’aperçut de deux nouveaux soupirants venant du comice, qui la pressaient. Ils ne levaient ni les drapeaux rouges ni les journaux chiffonnés, et affichaient cependant l’aspect typique des fanatiques civilisés, prêts à critiquer à la moindre occasion, sans mépriser pourtant les faiblesses humaines et les spectacles de rue.
Le premier était Stelio Camporesi, un juvénile architecte de Forlì. Grand et maigre, il avait une chevelure frisée et ébouriffée. Lorsqu’il avait affaire avec les hommes, Stelio était abrupt, instinctif : une toile d’araignée de rides s’affichait alors sur son crâne basané par une redoutable évidence. Quand il s’adressait aux femmes, il était au contraire aimable, gentil. Et sa peau se détendait comme celle d’une pêche.
Le deuxième était Otello Comandini, le peintre sans âge. De stature moyenne, doté de cheveux touffus il se distinguait nettement par ses gestes agités, ses lunettes lourdes et ses expressions légères, mais aussi, à bien y réfléchir, par son évident syndrome de présentéisme futile, que démentaient quelques rares exploits de générosité.
— Camarade, ici ce n’est pas ta place, dit Otello, en tordant ses mains calleuses et son écharpe rouge.
Dans une autre occasion, amusée par un tel personnage, Solidea aurait cueilli bien sûr la provocation, en répondant : — pourquoi serais-je déplacée ?
Cela aurait déclenché probablement une conversation sans queue ni tête et ensuite, peut-être, une connaissance sans trop d’engagements et de responsabilités.
« L’autre aussi a l’air sympathique… », avait-elle considéré. Ces deux camarades auraient pu satisfaire ses curiosités autour des élections et des intrigues dont on vociférait, peut-être en lui brouillant les idées. Si elle les avait rencontrés avant, en face du tir à la cible ou au jeu du bouchon, plutôt qu’au-dessous de ces tréteaux bénis…
004_quarto lato 740Autour d’eux le silence s’était installé. Toute la ville s’était arrêtée à regarder. Otello et Stelio aussi s’étaient résignés à l’écoute… En fait il s’agissait d’entendre plus que de voir, essayant de traduire en de simples mots le langage chiffré de cet être hors norme, apparemment porté à se rebeller à toutes les lois, même les lois de la Nature.
Les mouvements de Libero étaient lents, très lents, rudimentaires tout comme les gestes d’un homme primitif qui se recroqueville dans sa peau d’ours, jusqu’au moment où il atteigne l’immobilité. Une immobilité volumineuse et terrible. Quelqu’un crut à un malaise ou à un vide de la mémoire. Il gisait au milieu de la poussière blanche, plié en deux. Sa tête semblait un objet lourd et assez fragile, détaché du reste du corps. De ses yeux mi-clos sortaient des phrases incohérentes, adressées à Solidea :
— Ne vois-tu pas ce que je deviens ? Je dois me feindre mort pour pouvoir te parler.
— Mais, pourquoi moi, au juste ? Tu ne me connais même pas, objecta Solidea.
— La vie est pleine de prodiges. Le jour du désespoir extrême, il suffit qu’une voix te parle avec indulgence… et l’envie revient de commencer… une nouvelle vie.
— C’est à moi, cette voix ?
— C’est toi, ce n’est que toi.
Solidea se pencha vers l’enchanteur entrouvrant les lèvres d’où s’enfuit un gémissement de passion qu’elle et lui seulement pouvaient entendre.
Maintenant, Libero, debout d’un bond, conversait avec animation. Tous ceux qui l’avaient suivi avec passion et appréhension comprirent.
— Messieurs-dames, la douceur n’est que mort apparente. D’une mort pareille on ressuscite ou alors on meurt pour de bon, définitivement. La douceur est le pont entre des mondes incommunicables et les destinées inextricables qui nous lient l’un à l’autre. Soudain, une force désespérée nous pousse à nous dépasser, à nous rendre au-delà d’une barrière invisible, là où nous ne sommes jamais allés. Depuis ce moment qui n’arrive qu’une fois dans la vie…, tous les ponts se ressemblent : le pont en dos d’âne sur le Savio, le pont de barques sur le Po… et le pont que nous avons coupé derrière nous !
005_quarto lato 740Otello était visiblement contrarié par le talent que Libero exploitait de façon tout à fait naturelle pour attirer la femme fatale dans son filet : — Je l’ai toujours su, protesta, il suffit d’avoir des planches sous les pieds pour capturer les troubles d’autrui avant de les entraîner assez loin de tout centre raisonnable.
— Non, non, par pitié, dit Stelio. Ce spectacle décadent et moche ne me fait ni chaud ni froid.
— Moi aussi, je ne me fais pas embobiner par cet étalage de bons sentiments, dit Otello, en fixant les rondeurs de Solidea jusqu’à la mettre en embarras.
Ce fut à ce point-là que Libero se mit à mimer la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il ôta son chapeau blanc pour décrire le front haut de Stelio puis, en sautant sur le côté opposé de la scène, saisit un balai qu’il posa sur sa tête : maintenant il était Otello, l’homme dont la chevelure rappelait une perruque. Au milieu il feignit d’être la belle et harmonieuse Solidea. Après cette indispensable préambule, voyant que le public autour était de plus en plus en haleine et la gorge serrée, il prêta son corps et son âme pour un petit acte unique. Entre-temps, il fit tout comprendre à Solidea : il connaissait fort bien ces deux camarades, il y avait d’ailleurs quelque chose qui le liait strictement à eux. Cela ne l’empêchait pas de condamner par des gestes éloquents le manque de honte de Otello et de scrupules de Stelio, avant de se jeter à genoux pour lui susurrer :
— Je t’aime !
Otello, de sa part, ne renonçait pas à jouer ses cartes :
— Laissez tomber, mon amie. Essayons plutôt de goûter cette vie sans trop d’hypocrisie. Enfin, si on doit le faire, on le fait. Sans jamais oublier d’encadrer nos passions secrètes dans les règles éternelles.
— Qui peut dire être heureux ? ajouta Stelio agitant dans l’air un foulard froissé. Celui qui passe tout son temps à sautiller sur un plateau… ou au contraire celui qui traîne au jour le jour ? Où est-elle la véritable vie ? Nulle part et partout !
Solidea ne savait plus où donner de la tête. Où voulaient-ils débarquer, ces deux types ?
— Nous gaspillons notre existence au milieu du gué, esclaves de mille compromis, continua Stelio, mais nous nous drapons toujours dans de grands idéaux, comme si notre tête, séparée du reste du corps, fût visée sur un buste en porcelaine ou suspendu entre les mains d’un redoutable ostéopathe.
— N’est-ce pas comme ça ? ajouta-t-il. Tandis que nous consacrons le meilleur de nous à la maquette en bois de la ville de nos rêves, le pire ondoie à la vue d’un ventre féminin se dandinant au milieu de la foule.
Stelio se tut, à l’improviste. Le foulard avait glissé par terre. Il se trouva d’un coup malheureux, comme si son dessein, jusque-là pur dans son esprit, avait été englouti dans les cavernes interminables de ce ventre désiré.
Faisant une révérence, Libero lui adressa la parole : — D’accord, Stelio, monte sur le plateau. On va inverser les rôles.
— C’est ton tour, je t’en laisse vivre la gloire, lui répondit sec Stelio. Demain, toi aussi tu devras reprendre le train-train.
Otello s’adressa à Solidea :
— Es-tu vraiment fascinée par cet artiste du dimanche ? Les femmes tombent amoureuses de lui, mais il les abandonne.
Stelio contrôla sa montre : — viens avec nous belle dame. Et au chevalier à la Triste Figure nous lançons un gant de défi. Avec ça, il ramassa par terre le foulard et le jeta sur la gueule du mime.
Otello profita de l’agitation évidente de Stelio ainsi que de la surprise de Libero pour saisir la main de Solidea :
— Viens, on t’offre une glace. Demain, tu ne dois pas rater l’assemblée citoyenne. On y parlera de notre projet.
En arrivant, essoufflée, à la Barrière, Solidea n’avait pas vu cette banderole rouge, qu’elle observa maintenant paresseusement. Stelio lut à voix haute :

REDONNER LE QUATRIÈME CÔTÉ À LA PLACE DE CESENA !

— Le quatrième côté ? demanda Solidea. Puis, bras dessus, bras dessous avec ces deux compères, elle s’éloigna légère et rêveuse dans le vacarme et les vapeurs de la fête citoyenne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 27  mars 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir III (Portrait d’une table n. 18)

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Chère Catherine,
J’espère que tu me pardonneras. Car, en fait, le parcours de ce « portrait inconscient d’une table » risque de devenir de plus en plus tortueux. Cependant, je t’assure que ce n’est qu’une impression, possible, mais fausse.
Parce qu’il y a des coïncidences écrasantes qui m’obligent à corriger la route.
Voilà celle d’aujourd’hui. Hier, je parlais de la destruction du quartier de Cesena et de la naissance, en même temps, d’un nouveau Paris autour des deux gares et de place de la République.
J’avais noté qu’après la destruction il y a la disparition et que ces mots redoutables sont en corrélation évidente avec des mots apparemment plus positifs, comme transformation ou train…
Ce matin, au réveil (car la nuit porte conseil) je me suis souvenu de la raison, disons du moteur principal de mon livre primordial, Il quarto Lato.
Ce fut, je l’avoue, l’idée d’une femme aux cheveux roux qui s’appelait Solidea (seule idée), un des prénoms héroïques et anticonformistes qu’en Romagne on avait l’habitude de donner aux enfants pour leur faire plaisir…
Solidea dans mes premières ébauches s’appelait Garance. Elle aimait Baptiste, qui devint après Libero.
Baptiste, dans mon imaginaire à la Fellini, était aussi un équilibriste incontournable, mais ça ne change pas grand-chose.
Les lecteurs français ont déjà dénoué le drame de la coïncidence. En hommage aux Enfants du paradis, ce film incontournable que j’avais vu une seule fois au cinéma Rialto, Il quarto Lato commence de façon très similaire au film de Carné. Une foule aveugle entraîne Garance-Solidea devant les tréteaux où Baptiste-Libero va jouer son spectacle de mime.
Mais, où est-elle cette coïncidence que je ne découvre qu’aujourd’hui ?
Dans le mot disparition. En 1995, lorsque j’entamais mon histoire, je transférais le boulevard du Crime dans un lieu semblable sans le savoir. En déplaçant moi-même à Paris, pas loin du boulevard du Temple et de l’Hôtel Nord, je n’ai pas fait seulement un hommage à Arletty, inoubliable interprète de Garance et « gueule d’atmosphère ».
Le fait extraordinaire est que la démolition-disparition du borgo de Cesena est contemporaine à celle du théâtre des Funambules et du boulevard du Crime.
Donc tous les artistes et saltimbanques qui, à Cesena, se battent pour la reconstruction d’un quarto Lato, même provisoire, ils pourraient bien être les Funambules ressuscités..

(Giovanni Merloni Le quatrième côté, chapitre I, « La promenade »)

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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Giovanni Merloni : Il quarto lato – Liste des publications

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Le quatrième côté de la place, ou les vertus des inaptes : Nous sommes en 1975. Cesena est un petit chef-lieu de département en Romagne, toujours rivalisant avec Rimini et Forlì à la recherche d’une quelque suprématie. Dans l’ennui d’un relatif bien-être, en l’absence aussi d’échanges importants avec le reste du monde, un groupe d’amis, politiquement engagés à gauche (« à gauche même du parti communiste »), ne trouve de meilleure occupation que de s’entêter dans sa propre bataille culturelle. Il y a presque un siècle, désormais, la place du Popolo, coeur palpitant de cette ville entre Renaissance et Baroque, a été défigurée par la démolition d’un bourg « malsain ». Pio, Stelio et Otello, souvent aidés par Libero — employé à la mairie, mais artiste véritable —, possèdent un projet prêt-à-porter pour une hardie reconstruction du « quatrième côté » de la place. Malheureusement, la Mairie a d’autres priorités et ces quatre amis, nouveaux « vitellonis » dans les mêmes lieux du film de Fellini, se trouvent de plus en plus divisés par de souterraines rivalités idéales et amoureuses. En somme, ils manquent de mordant. Cependant, à la veille d’élections qui pourraient donner à la ville un maire plus courageux, enfin capable de s’assumer cette idée du quatrième côté, une femme au charme extraordinaire revient à Cesena. Elle s’appelle Solidea…

Liste des publications :

(1) 27 mars : I La promenade (Il quarto lato n. 1)

(2) 28 mars : II Libero et Solidea 1/2 (Il quarto lato n. 2)

(3) 29 mars : II Libero et Solidea 2/2 (Il quarto lato n. 3)

(4) 30 mars : III Le théâtre 1/2 (Il quarto lato n. 4)

(5) 31 mars : III Le théâtre 2/2 (Il quarto lato n. 5)

(6) 15 avril : IV La proposition 1/4 (Il quarto lato n. 6)

(7) 16 avril : IV La proposition 2/4 (Il quarto lato n. 7)

(8) 25 avril : IV La proposition 3/4 (Il quarto lato n. 8)

(9) 26 avril : IV La proposition 4/4 (Il quarto lato n. 9)

(10) 27 avril : V Les amants 1/4 (Il quarto lato n. 10)

(11) 28 avril : V Les amants 2/4 (Il quarto lato n. 11)

(12) 29 avril : V Les amants 3/4 (Il quarto lato n. 12)

(13) 30 avril : V Les amants 4/4 (Il quarto lato n. 13)

(14) 6 mai : VI Le pré 1/3 (Il quarto lato n. 14)

(15) 7 mai : VI Le pré 2/3 (Il quarto lato n. 15)

(16) 8 mai : VI Le pré 3/3 (Il quarto lato n. 16)

(17) 9 mai : VII Armando et Solidea 1/2 (Il quarto lato n. 17)

(18) 10 mai : VII Armando et Solidea 2/2 (Il quarto lato n. 18)

(19) 11 mai : VIII Les racines 1/3 (Il quarto lato n. 19)

(20) 11 mai : VIII Les racines 2/3 (Il quarto lato n. 20)

(21) 11 mai : VIII Les racines 3/3 (Il quarto lato n. 21)

Le progrès ou le soleil de l’avenir II (Portrait d’une table n. 17)

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Quatre amis — qui sont aussi rivaux entre eux — sont accoudés au parapet en ciment en haut de la Rocca Malatestiana, à Cesena. Ils discutent passionnément, en se laissant distraire de temps en temps par la douce beauté d’un grand pré qui baigne dans le soleil. Libero, le premier qui prend la parole, est un étrange personnage, vivant de mille métiers dont celui d’huissier auprès de la Mairie et d’acrobate. Otello, le deuxième, est un peintre qui s’engage volontiers dans les batailles politiques et culturelles. Pio, le troisième, est un ingénieur-poète. A cela correspondent des contradictions et des pulsions formidables et redoutables, peut-être excessives pour une seule personne. Stelio, le quatrième, est l’unique véritable architecte dans un groupe qui ne s’occupe que de cela : l’architecture moderne avec pour défi l’ancienne place Renaissance du Popolo, enlaidie par la destruction du quartier entier qui bouclait son quatrième côté.) 

La bibliothécaire du Corso Ubaldo Comandini (de « Il quarto lato », Éditions « Il Ponte Vecchio », Cesena, 1998, pages 71 et suivantes)

— Mais, où se trouve le sens d’évoquer, aujourd’hui, encore ces mêmes choses ? demanda Libero. Désormais, toutes les villes sont comme ça. Et les morts sont morts, peut-être contents des défigurations commises ou subies. La mort est comme l’obscurité. La nuit, en vélo, j’aime poursuivre les poteaux et les enseignes lumineuses. Me perdre. Et ne pas voir les maisons, belles ou laides. Ainsi les émotions se raréfient, et les obligations aussi. Au cours de la nuit, la vue se rétrécit, en se concentrant sur les petites lueurs ondoyantes sur ces petits carrés en plastique rouge collés sur les bornes au long des routes de campagne, près des digues, qui resurgissent au fur et à mesure que nos coups de pédale leur renvoient une lumière éphémère. Et alors, cet essoufflement mental, ça sert à quoi ?
— Certes, on se console en voyant que quelque chose tient encore debout, hurla Otello. Notre conscience est sauve lorsqu’un tableau nous arrive entier, et qu’on voit qu’une tour ne s’écroule pas tandis que les rues sont les mêmes qu’il y a cent ans.
— Nous ne pouvons pas faire de progrès si nous n’apprenons pas à dialoguer avec nos morts, essaya de dire Pio. Avec son stylo sans encre, il sculptait des sillons dans son cahier, jusqu’à y faire des trous.
— De quels morts parles-tu ? demanda Stelio. Ce Mengoni qui a dessiné la Galerie de Milan ? Ici à Cesena son projet n’était qu’un miroir aux alouettes, il avait pour  vocation de démontrer que la démolition était une bonne chose.
— À présent, il ne nous reste plus qu’à prendre acte des dégâts qui sont intervenus suite à ces défigurations, répondit Pio.
— D’ailleurs, que pouvons-nous faire ? rétorqua Stelio. Nos grands-pères ont tout démoli sous l’impulsion insensée d’ouvrir les villes au progrès. Nos pères ont construit sans façon ni respect, avec pour seul souci d’ériger des immeubles moches et d’informes banlieues. Notre génération est condamnée à l’impuissance, et s’en réjouit un peu.
— Il est difficile d’aller à contrecourant, dit Otello, s’accoudant au parapet.
— Pourtant, l’on pourrait suivre  les courants, les rafales favorables, ajouta Stelio, en s’allongeant sur le dos, comme si le parapet était un dossier confortable.
— Mais, on n’a fait que ça ! dit Libero. Nous nous sommes tout de suite rendus compte des difficultés, quitte à essayer de rester en équilibre parmi les vents propices ou contraires.
— Ce n’est pas toujours comme ça, dit Pio, se réveillant d’un long sommeil. La fortune arrive toujours, tôt ou tard. Mais, que faisons-nous pour profiter des occasions qu’on nous offre ? Voilà, par exemple : nous nous intéressons à une belle dame, et l’entourons de courtoisies avec un petit manque d’intention, de véritable conviction. Elle résiste, nous pose un lapin, fuit le rendez-vous parce qu’elle est touchée elle-même, mais perçoit quelque chose qui ne va pas. Nous insistons par parti pris, par habitude, d’ailleurs il nous arrive de la rencontrer souvent sous les arcades du Corso ou devant la Bibliothèque Malatestienne.
(Pio avait donc trouvé la façon de parler d’Elvira, de dire carrément sa confession hardie, en vitesse et souplesse, sur un parapet de ciment donnant sur un pré aux couleurs changeantes.)
003_bibliotecaria trattata_740— Imaginez-vous qu’on ait juste affaire à la bibliothécaire, une femme assez mignonne, svelte, toujours bien mise. Elle habite toute seule dans un appartement restauré Corso Ubaldo Comandini, près des remparts. Elle a les yeux gris, les cheveux noirs un peu crépus qu’elle coiffe sur la nuque avec un chignon. Un de nous, toujours dans les nuages, égoïstement dans les nuages, s’en va tous les jours à la bibliothèque. Il a entamé une recherche sur le quatrième côté de la place du Popolo. Il a déjà trouvé des documents, les plans des immeubles démolis. Il y avait aussi une église. Ce pourrait être moi, ce chercheur distrait et opiniâtre. Tous les jours un mot. On commence par demander où il est le catalogue des textes, on se laisse aider, on plaisante, on parle un peu de ce qui arrive dehors, de la pluie et du soleil. Quelques jours après, on commence à avancer des compliments assez civils, adaptés au silence bibliothécaire. Ensuite, le travail devient plus intense, les journées s’allongent. On se passionne pour de bon, sans arrière-pensées, aux tomes sur la vieille Cesena, sur ces années cruciales entre le XIXe et le XXe. La bibliothécaire a désormais un nom, elle vient d’avouer à l’un de nous tous ses problèmes. Elle a un jeune enfant qu’elle doit toujours confier à sa mère, heureusement sa mère est encore jeune et se déplace sans problèmes en vélo ! Pourtant, il ne lui reste que peu de temps pour elle, la bibliothécaire pour se balader dans Cesena et s’arrêter devant les vitrines. D’autres jours s’écoulent. Pio, ou Stelio, ou Otello revient : le premier avec ses propres poésies ; le deuxième avec les poésies de Pio ; le troisième avec un magnétophone à cassettes et des écouteurs pour lui faire entendre, sans déranger la paix bibliothécaire, la capitulation de Dorabella et de Fiordiligi dans Così fan tutte. La jeune femme est désormais prise dans le filet. Elle ne réussit plus à concevoir un matin où ce dernier ne soit pas là. S’il est absent une première fois, elle peut même dire « Tant mieux », n’y accordant pas d’importance. Mais, après une nouvelle vague d’attentions et d’aveux réciproques, s’il part à nouveau pour disparaître, qui sait où… et qu’il pleut, la journée est plus longue, le silence plus lourd, les questions de l’omniprésent étudiant sont de plus en plus insupportables, alors la mignonne commence à ressentir ce manque comme vif et douloureux.
Pio prononça cette dernière phrase avec une intention spéciale. Il rougit. Puis, il reprit : — à chacun de nous, juste pour combattre l’ennui, il peut arriver d’investir du temps, des énergies et des parties essentielles de nous mêmes pour attirer dans notre cercle vital une jeune bibliothécaire originaire de Bagnacavallo, séparée avec un enfant de sept ans. Mais, tôt ou tard, quelque chose se passe. Qu’est-ce qu’il faut pour sortir de la bibliothèque, traverser la place, atteindre le café en face du Dôme et, installés dans un recoin discret, consommer, avec une émotion insolite, un chocolat chaud ? Qu’est-ce qu’il faut pour se trouver ensemble, bras dessus, bras dessous, dans les rues de Rimini ou de Ravenne, pour ne pas attirer les regards ? Qu’est-ce qu’il faut pour entrer un jour en cachette dans l’hôtel Plaza à Cesenatico, pour monter, la gorge serrée, cet escalier où même en hiver et au printemps où sont restées , ineffaçables, les traces de sables laissées par les sabots des vacanciers ? Il peut arriver à quelqu’un d’entre nous d’arriver à faire tomber amoureuse une belle bibliothécaire distinguée. Mais, après, il faudra en assumer la responsabilité, se charger de sa vie, non seulement de sa taille.
— C’est là l’enjeu, nous savons très bien critiquer, en faisant une liste pointilleuse des abus et des retards provoquant les désagréments et les méfaits connus dans notre ville. Pour exploiter ce rôle de bourdon ou de tique, on nous a laissé un espace privilégié, une niche tout à fait confortable d’où nous ne voudrions jamais sortir. Gare à qui voudrait nous l’enlever ! Par charité ! Le monde extérieur est méchant, corrompu, pollué à tous les niveaux. Pourtant, la bibliothécaire du Corso  Ubaldo Comandini n’est pas du tout polluée, elle, est pure comme le lys.
Pio rougit encore. Stelio imagina qu’il pensait à Solidea. Otello de son côté songea à l’amour de Stelio pour une femme mariée de Bagnacavallo. Libero, au contraire…
— Notre ville, conclut Pio, est elle aussi pure, belle, avec le même besoin de soins. Nonostant cela, comme autant de Célestins V, arrivés au seuil de l’autel où l’on va nous couronner, en nous submergeant d’or, de bijoux et de sceptres décisionnels, nous agissons ni plus ni moins comme si nous étions au bord d’un gouffre. Par lâcheté nous pratiquons le grand refus. Nous n’assumons pas nos responsabilités.

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Chère Catherine, tu vois que juste avant-hier, en revenant sur l’Émilie-Romagne, je t’avais parlé de la « responsabilité » comme du problème central de l’Italie aujourd’hui. Et j’avais mentionné cet immeuble haussmannien que j’habite, bâti en 1866, presque à la même date que celle de l’assassinat du père de Pascoli. Sans approfondir, évidemment, j’avais rappelé la naissance, autour de place de la République et des deux gares, du nouveau Paris des grands boulevards, des trottoirs, des trains et du métro.
En même temps, partout en Europe, et notamment en Italie, on profitait de ce modèle « éventreur » pour changer le visage des villes grandes et petites. Pas toujours avec de bons résultats. Comme c’est le cas de Cesena, selon ce que nos quatre personnages viennent de se dire.
Chose étrange, ma chère amie, je me suis habitué à considérer comme décrépits ces temps de la démolition du Borgochiesanuova à Cesena, tandis que cette destruction a eu lieu entre 1861 et 1895. Il y a quand même un parallélisme entre cette transformation de la ville-bombonnière de Romagne et la naissance du nouveau quartier parisien. Lorsque les premières habitation « malsaines » tombaient par d’inexorables coups de pioche mon immeuble, déjà debout, assistait à une transformation pareille, même si à différente échelle. Peut-être, faudrait-il examiner la redoutable corrélation entre le mot « transformation » et le mot « disparition » et ajourner les paramètres de notre regard sur le passé…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 26  mars 2013

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Spolète, Todi, Cortone… (Luna, 1978)

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Giovanni Merloni, 1973-2013

(revenir à la liste du « Train de l’esprit »)

Spolète, Todi, Cortone… (1978)

(Cette poésie a été écrite en 1978, à la suite d’une « descente sur les lieux » pour le plan d’aménagement du petit village de Cottanello, glorieuse commune de la « Haute Sabine » en province de Rieti (Latium) : un des innombrables endroits de l’Italie centrale où le paysage doux et riche de suggestions est souvent marqué par la forte personnalité d’un château, d’une église ou d’un centre historique classé et riche en trésors d’art. Néanmoins, Cottanello est un nom méconnu, un site plutôt égaré vis-à-vis de centres plus nobles et recherchés comme Todi, Spolète, Cortone…)

Spolète, Todi, Cortone, Gubbio, Assise
Assise dans Pérouse
Giotto dans Giorgione
Piero de la Francesca
dans une boule de verre.

Un péplum blanc, des épaules ternes
et au fond la campagne
les feuilles jaunes et rouges
la voiture percée par le crépuscule
le vent sur le rien de Cottanello
de Pienza, de Lucques, de Volterra, de Sienne
des pigeons et des nuages noirs.

Le ciel s’est envolé
dans un film azur
et je n’ai pas eu le temps
d’ouvrir grand les yeux
ni d’amadouer le corps bouleversé
par notre réveil trahi.

Pourtant, elle est douce
rassurante la caresse du soleil
sur les cils qui deviennent
blonds. La voiture se gare.
Je m’élance par ici, par là.

Parmi des ternes compagnons
je m’égare, découvrant les pierres
les escaliers les portes les roses
que quelqu’un époussette et embellit.

002_spoleto todi_740_rosaÀ l’unisson, avec ce bourg méconnu
d’autres villes se sont réveillées
avant de se replier, lointaines
dans un coussin d’air bleu.

Et je deviens encore plus seul et vivant
quand l’espoir et l’amour, alliés du soleil
rassurent mon corps essoufflé et tendu :
assis lourdement sur ces escaliers
auprès de ces abris solitaires
où chacun  retrouve son centre
je me coalise à tous les gens
qui vivent d’éloignements
de connu et d’inconnu
de présences assiégeantes
de photographies jaunies.

003_spoleto todi_740_violaEt Claudia a décousu la toile.
Elle avance en dessinant l’air gelé
avec son parfum déchirant.
En courant elle regarde fixement la rue :
elle croit être un totem de perles.
Et Raffaele balance la tête
sur un livre d’oiseaux.
Et Francesco écoute et sourit :
toujours vif, toujours pensif
il est sur le point de parler ou de partir.
Et Nicoletta recopie sur un livre
la petite frange bleue de Renoir
la blanche peau de farine d’un clown
la grise peau de mort de la maison vide.
Et Paolo court dans la maison
trébuchant dans les matinées joyeuses
de jouets à peine caressés par le soleil.
Et Pia, et Barberina, et Augusta, et Dodo
et Anna, et Giuseppe, et Nemi, et Andrea
et Marina, et Saveria, et Patrizia
et Ravaldini, et Curtarello, et Ferniani,
et la Cantelli, et Franco Cazzola
et Somogyi, et Bodo, et Ascani
et Spolète, Todi, Cortona, Gubbio, Assise
Cottanello…

Giovanni Merloni

De « Il treno della mente » (« Le train de l’esprit »), Edizioni dell’Oleandro, Rome 2000 —  ISBN 88-86600-77-1

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 25  mars 2013

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Le progrès ou le soleil de l’avenir I (Portrait d’une table n. 16)

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Le progrès ou le soleil de l’avenir

Chère Catherine,
Tu as tout à fait raison : on ne doit jamais revenir sur le lieu du délit. D’ailleurs, la « Nature ne fait pas de saut » et même les pires cataclysmes se déclenchent selon une logique de fer, aussi redoutable qu’obscure, apparemment.
Donc, pour le moment, je n’abandonne pas le chemin tracé. Je reprends mon voyage à rebours dans ma région d’élection et de passion (l’Emilie-Romagne, entre Parme-Bologne et Rimini) sans m’adresser de façon privilégiée aux anciens partenaires, camarades ou personnes à divers titres concernés par mon passage en ce monde.
Combien de fois, ma douce amie, ai-je entendu cette phrase : « Est-ce qu’il (ou elle) est encore de ce monde ? » Donc, si cela vaut pour les autres, cela vaut aussi pour moi. Mon passage a été bien sûr noté, pas seulement par les gendarmes de Bologne, qui s’amusaient à me placer l’amende sur le pare-brise de la voiture que j’oubliais de déplacer lors du « nettoyage » nocturne de la rue en bas de chez moi. J’ai laissé d’innombrables traces, volontaires ou involontaires, conscientes ou inconscientes, dans les cœurs et sur les murs.
Donc je n’ai pas besoin d’en appeler au témoignage de gens réels, qui ont survécu jusqu’ici, comme moi, aux changements énormes, visibles et invisibles, qui n’ont pas épargné ce monde-là. Mais j’avoue que j’avais sérieusement envisagé de le faire, en contactant trois personnes auxquelles je suis resté fort lié et qui me correspondent dans un sentiment de nostalgie mêlée de scepticisme. D’abord Marina, qui représente dans mon cœur la Romagne. Ensuite, Patrizia qui « est » Bologne. Enfin Franco, habitant Ferrare auquel sans hésitation j’assigne le rôle idéal de guide dans la descente dans l’Enfer de cette région (et aussi Région) que je dois encore redécouvrir et surtout faire connaître à tous les Français qui ont eu jusqu’ici la bienveillance de suivre mon « portrait inconscient ».
Je ne peux pas entraîner mes anciens amis « à plein temps » dans cette aventure. D’abord  à cause de l’éloignement physique objectif entre France et Italie, ensuite en raison de l’éloignement temporel.
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Il suffit de considérer que 40 ans déjà se sont écoulés depuis mars 1973 — date fatidique de mon déplacement, avec Marina F., au bureau de la Programmation et Planification régionale auprès du Président Guido Fanti, où nous connûmes Franco C. et Patrizia M. —, tandis qu’à ce moment notre République, née du referendum du 2 juin 1946, n’avait pas encore accompli ses 27 ans.
Il est vrai que l’unité du pays, remontant à 1861, s’était pleinement achevée en 1870 par l’annexion de Rome et des territoires des anciens Etats Pontificaux.
Mais, quel poids peuvent-ils avoir ces 100 ans à peu près en 1973 et 150 pas encore aujourd’hui ? Je pense de plus en plus souvent à mon immeuble haussmannien, bâti en 1866 lors des grands travaux des deux gares de l’Est et du Nord dans ce « nouveaux quartier » relié à la nouvelle place de la République
immeuble 740
Mon immeuble, que d’ailleurs je trouve très moderne et juvénile, a donc à peu près le même âge que cette Italie réunie qui — au-delà d’une attention méritoire (récente) pour les centres historiques représentant une part consistante de notre trésor artistique et culturel — a complètement changé de visage. Tandis que les habitants de cet immeuble montaient et redescendaient ces six étages du rez-de-chaussée aux chambres de bonne, en Italie une spéculation immobilière sans précédents a progressivement détruit des portions considérables de nos richesses naturelles (nonobstant la pleine conscience du problème, une loi sur l’urbanisme assez valide et applicable, et aussi la lutte active de personnages comme Italo Insolera, Antonio Cederna et, en Emilie-Romagne, Andrea Emiliani, Pierluigi Cervellati, Giuseppe Campos Venuti et Osvaldo Piacentini).
Je reprendrai dans une des prochaines lettres cette inexorable thématique du temps à plusieurs vitesses qui heureusement n’avance pas seulement pour tout brûler, y compris les vies humaines, mais aussi pour construire et améliorer. Voilà par exemple que déjà au printemps 2013 la place de la République affichera un nouveau « look », donnant une empreinte différente aux quartiers qui l’entourent. Voilà les expositions, les spectacles, les initiatives culturelles qui ne cessent pas de se faire concurrence en fonction d’une idée partagée de progrès…
Nous parlons souvent de progrès. Un mot qui n’a aucun sens, en fait, en dehors d’un contexte précis. Pour nous, qui appartenons à cette infime minorité de visionnaires frustrés ou d’indomptables fidèles du « soleil de l’avenir » — et aussi défenseurs obstinés de la libre pensée tous azimuts — le mot « progrès » se lie immédiatement au travail acharné de gens qui ne connaissent d’autres paramètres que le don de soi, l’ouverture, l’échange.
Je crois, Catherine, qu’une bonne moitié de l’humanité, ou même plus, ne ferait pas de mal à une mouche et, si se retrouvant coincée dans une mentalité régressive, serait bien contente d’en sortir. Malheureusement, il y a toujours quelqu’un qui profite des bonnes idées pour les gâcher, des trésors créés par des siècles de travail pour les gaspiller, de l’ingénuité ou aussi de la paresse des gens humbles et travailleurs pour entraîner des nations entières vers l’abîme.
Donc le progrès peut régresser, ce qu’on a conquis peut être annulé sans qu’il n’y ait rien d’alternatif en échange. En Italie, à Bologne par exemple, la conscience démocratique et le niveau de la solidarité entre les gens en 1973 étaient beaucoup plus avancés et solides qu’aujourd’hui. On vivait alors dans un système économique et social basé sur le capital et l’exploitation du travail humain que les luttes politiques et syndicales « corrigeaient » par une redistribution vertueuse de l’argent. C’était un système imparfait, bien sûr, une sociale-démocratie qui devait se battre pour survivre. L’unique réponse, je crois, à l’agressivité croissante des marchés, des banques et de ceux qui en profitent.
La démocratie italienne est jeune. Bien sûr, elle a eu une histoire récente assez intense par rapport à celle d’une nation plus solide, aux valeurs consolidées, en accord avec elle-même, comme la France par exemple. Donc ces 143 ans de pleine unité et surtout ces 67 ans de vie républicaine devraient être regardés avec quelques formes de respect. Car si aujourd’hui on est dans une étrange Babel politique et qu’on pourrait dire que ce pays « dérangé » vit une difficulté extraordinaire à se sortir de plusieurs fautes accumulées, il est pourtant indéniable qu’il possède en lui toutes les richesses nécessaires pour surmonter l’impasse, quoiqu’effectivement assez redoutable.
004_zvanì paolo 740                                           Tableau de Paolo Merloni

J’ai abordé ces arguments, chère Catherine, sans aucune prétention. En fait, je me méfie de tout jugement tranchant, surtout dans les moments de confusion et d’incertitude comme ceux qui nous arrivent aujourd’hui. Il faudrait surtout baisser le ton, réapprendre à respecter l’ordre des interventions, récupérer la disponibilité à la discussion, à la concession de son temps. Et moi, ici en France — ne sachant  si je suis naufragé ou réfugié, exilé ou simplement déplacé à l’intérieur de la patrie commune européenne —, je ne peux pas intervenir comme ça, de façon abrupte ou inopportune, en dehors de procédures précises. J’assiste au changement dans l’étrange état d’impuissance de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie en Italie, dépend économiquement et psychologiquement d’elle, mais vit dans un autre pays, selon des règles et habitudes nouvelles.
Donc, je me tiens au respect d’une règle de discrétion de ma part, qui ne m’autorise évidemment aucune dérive vers le manque d’intérêt pour ce qui se passe en Italie. Au contraire.
« Dans mon petit », comme on dit chez nous (« nel mio piccolo »), avec ce « portrait d’une table » j’ai entamé une petite « recherche » qui ne pourra être facilement comprise qu’à son achèvement. Surtout pour les Italiens, et ceux qui ont partagé mes expériences identiques, qui ne pourront facilement accepter une lecture morcelée de leur vie même. J’imagine leur perplexité. Bien d’autres compatriotes peuvent faire la même chose mieux que moi.
Cependant, je crois que mon point de vue vaut la peine d’être exploité. Il rentre d’ailleurs parfaitement dans l’esprit de ce blog qui s’appelle « le portrait inconscient ».
Je crois surtout qu’un pays est caractérisé par l’humanité qui l’habite, par ses villes, ses mondes multiples, ses hommes, ses femmes, ses vieux et ses enfants. Or, l’Italie ne se connaît pas, ou bien s’oublie facilement d’elle-même. On y sait très bien se déguiser, mais, en même temps, on n’a jamais le courage d’enlever le masque qui est collé à la peau. Peut-être, moi aussi je ne me connais pas et ne connais pas à fond mon pays.
Mais je trouve utile et absolument nécessaire pour l’Italie cet exercice de confrontation avec ce qui se passe ailleurs, surtout dans les mondes plus proches. Je vois des multitudes d’hommes de science et de philosophie s’aventurer dans des domaines bien sûr fascinants et qui leur demandent abnégation et intelligence. Mais combien d’anthropologues s’intéressent aux petites ou immenses différences entre les nations d’une même communauté ? Je reste toujours étonné à l’idée des multitudes des gens qui voyagent d’un pays à l’autre, en échangeant expériences et informations. Mais pourquoi les Italiens sont-ils aussi indifférents, pourquoi ne s’efforcent-ils pas à apprendre les bonnes choses que les autres ont appris à faire après une longue et dure expérience ?

Je ne peux pas me débarrasser de l’obligation d’une confrontation au jour le jour avec mes amis et compatriotes, mais je crois qu’il est de mon droit d’avancer selon mon inspiration personnelle.

Voilà alors la raison primordiale de la publication, ici, de mes poésies, même les plus lyriques ou intimes. À travers les poésies, que j’ai rangées selon des périodes de ma vie et qu’on peut voir groupées en fonction des « tags » que j’essaie de choisir de façon efficace, le lecteur intègre naturellement le « portrait inconscient » ressortant de la prose parfois labyrinthique et réticente de nos lettres.
Surtout les poésies des années de Bologne.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 24  mars 2013

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Il n’y a pas le temps, 2004 (Solidea n. 10)

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Giovanni Merloni, 2009-2013

Il n’y a pas le temps (2004)

Il y a trente ans
mon aimée
j’avais la prétention
que tu me téléphones,
que tu arrives
(essoufflée, à demi nue
avec arrogance, même)
à bouleverser mon désordre.

À vide je prétendais
à vide je tournais
sous les arcades
à vide je soufflais
dans mon trombone essoufflé.

Le mal d’amour
toujours  insupportable,
recommencer c’était renoncer
se faufiler dans la rue
qui mène à l’horizon
s’échapper à jamais
de chez soi.

Trente ans se sont écoulés.

Encore aujourd’hui
mon haïe,
je prétends de toi
des lettres consolatrices
(mais fais vite).
Il y a juste, pardonne-moi
un  étrange problème :
dans ce petit écrin
nuit et jour allumé
on attend
(par des préparatifs
fantasmagoriques)
de fêter ton corps.

Sans conditions
ici dedans
on a rangé un abri
pour tes gestes
tes ondoiements des hanches
tes parfums envoûtants
ton odeur secrète
pour la chaleur de tes mains.

Qui saura soutenir
mon corps
mieux que tes doigts
fuselés, souples, rêveurs ?

Le temps s’achève
mon oubliée.
Pour souffrir
devant désormais mourir
il n’y a pas de temps.
De toi je prétends
des lettres de soutiens
(mais dépêche toi, sinon
il n’y aura plus de sens).

Verre parmi tes doigts
coupe dans ta bouche
vie au milieu de tes tremblements
dans une boîte rouge
de poste électronique
je t’attends.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 23  mars 2013

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On pourrait dire, 2004 (Solidea n. 8)

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Giovanni Merloni, 1979-2013

On pourrait dire (2004)

On pourrait dire
peut-être
que tu es devenue méchante
pour avoir refermé d’un coup
les battants branlants
de  tes ailes de papillon sombre.

On pourrait jurer
peut-être
que tu es devenue aveugle
et avances à tâtons
au milieu de meubles sombres
tandis que moi, resté seul
je me promène bras dessus, bras dessous
avec ton fantôme incandescent
dans la lumière excessive
que cette ville nous accorde.

Tandis que je capture dans une photo
des réflexes
des papiers d’étain luisants
ou des verres poussiéreux,
en y cherchant ta bouche
muette et pourtant divagante
tes yeux tristes et fous,
on pourrait soupçonner
que nous avons insulté la nature
trahissant ses doux rythmes
ses forces paradoxales.

Tandis que je dis adieu à la bigamie
à ses douloureuses transactions
à ses fascinantes incertitudes
et que, sans enthousiasme
essaie d’accepter
le point de vue de ceux
qui par envie jalouse
ont voulu t’amadouer,
on pourrait dire
que tu as déjà renoncé
à la tragique et magique sauvagerie
unissant
nos deux corps.

« Mais, jamais nous n’aurions pu
obtenir le consensus par quiconque
eût de bon sens ».

On pourrait imaginer
par vengeance
que tu es restée prisonnière
bâillonnée, emmurée vivante
par un voile noir et violet
et que, désespérée, tu t’indignes
mords, grinces des dents, rugis
crachant des volcans de douleur
de tes yeux ensanglantés.

Mais ce n’est pas moi qui le dit :
ma bouche se tait
en raison de l’interdiction
de t’envoyer des messages.

(Dès que j’ai arrêté de parler
un léger bruit de fond
un brouhaha rassurant
enveloppe déjà tes oreilles
en éteignant les sons.
Finalement le silence.
Des feuillets insignifiants
sans aucune beauté menaçante
voltigeront insouciants
dans ta chambre de poupée
accoudée sur le pré.)

On pourrait dire, un jour
que ton corps était dans le mien…
Certes, c’était nous deux
cet amas de frissons
caressé par la lumière…
Certes, toi aussi
n’arriveras jamais
à le nier. Au contraire, peut-être
restée seule
avec ce compagnon
même trop attendu
tu lui susurreras toutes
les petites paroles stupides
que tu n’osas jamais m’adresser
et, regardant à travers l’unique trou
creusé dans le mur de ta prison
(dans la rue sans nom)
tu te souviendras de mes paroles :
« Pardon, pardon… »

Mais, ce sera toi qui rouleras, dévouée
au pied de mon souvenir embaumé.
Nous étions nus, pleins de force
debout derrière des haies abandonnées
écrasées par le soleil
ou alors, cachés
dans un paravent en carton
nous demeurions longuement étendus,
enveloppés de journaux
en guise de feuilles mortes.

Tu voulais que le soleil
dure tout au long de la nuit,
moi, je voulais que la nuit
ne se réveille jamais.

On dira
(qui le dira ?)
que nous sommes bêtes
à nous aimer comme ça,
à nous quitter comme ça
à rester liés
enveloppés dans d’absurdes éloignements
comme ça.

Mais, ça va comme ça pour nous
qui ne sommes forts que par moitié
faibles que par moitié
courageux et lâches
que par moitié. Et pourtant
amoureux en entier.

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Je mourrai de confusions excessives
toi de certitudes démesurées,
tandis que les autres
tuteurs hautains de règles et de lits,
d’embauches et licenciements
ils s’amuseront à nous en empêcher
en nous jetant à tort et à travers,
comme des dés truqués
contre le mur ensanglanté
d’une ville qui n’essayera jamais
de nous comprendre.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 21  mars 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-dC

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Où es-tu, maintenant ? 2004 (Solidea n. 7)

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Giovanni Merloni, 1976

Où es-tu, maintenant ? (2004)

Où es-tu, maintenant ?

Où es-tu, mon ancien trésor ?
Où va-t-il ton regard ? Au-dedans ? Au-dehors ?
Est-ce que tu réussis quand même
à sourire ?
Pourtant, tu vas bien ? Tu respires ?
Tu as chaud, trop chaud ?
Entends-tu affligée le tic tac
toc toc
tic tac toc tuc
tiiiic taaac
de l’horloge ?

Des fois, si je me découvre
bienveillant, presque calme
dans la douleur atroce
je scrute ta mélancolie en pénombre
ta rage inutile
l’inexorable silence
de nos téléphones sans fils,
ces objets désormais superflus
comme les draps, les oreillers
les rideaux voltigeants
les serviettes entortillées
les comprimés engloutis au hasard
les pâtes avalées au hasard.

La mort soudaine
est au pas de la porte
dérisoire. Elle entraîne
une agonie foudroyante
dénuée d’indulgence
que tu – qui sait – pourrais
interrompre,
faisant irruption
dans la paresse de la chambre
dont le soleil se moque :
« Je dois le saluer ! » tu hurlerais
bouleversant les gens et les choses.
« Je dois lui dire que je l’aime ! »
tu avouerais
péniblement soutenue
par un homme laisser-passer.

Mais, ensuite nous devrions nous dire
un ciao encore plus définitif
moi piétinant dans le lit
tandis que tu t’en retournes
et traînes dehors
ton masque de larmes
emmenant à jamais
au-delà de la mort
ton sac rouge
glissé des épaules
les dentelles sur le cou
et tes douces paroles
maintenant sautillantes
comme des fragments
des éclairs, des gestes insensés.

Où es-tu, maintenant ?

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 19  mars 2013

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN : http://wp.me/p343bA-dt

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